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Full text of "Revue de l'Orient chrétien"

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L 

THEOI 


REVUE 


DE 


TWïmëfi 

SEPT  ^  1915 


L'ORIENT  CHRÉTIEN 


RECUEIL    TRIMESTRIEL 


3e  ANNÉE.  —  N°  1.  —  1898 


PARIS 

AU  BUREAU   DES  ŒUVRES  D'ORIENT 
20,   Rue    du   Regard,   20 

ET  A  LA  LIBRAIRIE  E.  LEROUX 

28,    RUE   BONAPARTE^    28 


1898 


SOMMAIRE 


I.  -  LES  GRECS  MELRITKS,  par  M.  le  Baron  A.  «l'Avril.  1 

II.  —  L'ORDINAL  COPTE,  par  M.  le  !>'  Ermoni 31 

III.  -  LA    VERSION    SYRIAQUE    INÉDITE    DES    MARTYRES 

DE  S.  PIERRE,  S.  PAUL  ET  S.  LUC,  par  M.  F.  Nau.  39 

IV.  -  LE  MONASTÈRE  DE  SAINT  THÉOCTISTE,  par  le  R.  P. 

Siméoii  Vaillié 58 

V.  —  VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA  (suite) t  tra- 

duite du  syriaque  et  annotée,  par  M.  «J.-B.  Chabot.  77 

Vf.  -    BIBLIOGRAPHIE 122 


PRIX  DE  L'ABONNEMENT 

France.  Étranger 

Pour  les    abonnés   de    la   Terre   Suinte    (Revue 

bi-hebdômadaire) 3  francs.  4  francs. 

Pour  les  personnes  non  abonnées  à  cette  Revue  :    6        —  7      — 

PRIX  DE  LA  LIVRAISON  :  2  FRANCS 


Avis.  —  Toutes  les  communications  doivent  être  adressées  au  bureau  de  < 
Œuvres  d'Orient.  //  sera  fait  un  compte  rendu  des  ouvrages  qui  seront 
envoyés  à  la  REVUE 


REVUE 


DE 


L'ORIENT  CHRÉTIEN 


ni 


3e  volume.  —  1898 


REVUE 


DE 


SE, 


L'ORIENT  CHRÉTIEN 


RECUEIL    TRIMESTRIEL 


TROISIÈME    ANNÉE 


PARIS 


AU   BUREAU    DES   ŒUVRES    D'ORIENT 
20,  Rue   du  Regard,   20 

1898 


TABLE  DES  MATIERES 

CONTENI  ES  DANS  LE  TROISIÈME   VOLUME  (1898) 


Pagres, 

I.  —  LES  GRECS  MELKITES,  par  M.  le  Bn»  d'Avril 1.  265 

II.  —  L'ORDINAL  COPTE,  par  M.  le  Dr  Ermoni 31,  191,  282,  125 

III.  I.\  \  ERSION  SYRIAQ1  E  INÉDITE  DES  MARTYRES  DE  S.  PIERR]  , 

S.  PA1  I.  ET  S.  LUC,  par  M.  labbé  Nau 39,  151 

IV.  —  LE  MONASTÈRE  DE  SAINT  THÉOCTISTE,  par  le  R.   P.  Siméon 
Vailhé 58 

V.  —  VIE  Dl    MOINE   RABBAN  YOUSSEF,  TRADUITE  l»l    SYRIAQUE  ET 
ANNOTÉE,  par  M.  J.-B.  Chabot  {suite) 77,  168,  292,   158 

VI.  MIIIL    ESSE    INNOVAND1  M    ».   —   LE   BREF    DE   BENOIT   XIV 
ALLAT  i:  SI  M 126 

VIL-  LES  OFFICES  ET  LES  DIGNITÉS  ECCLÉSIASTIQ1  ES  DANS  L'ÉGLISE 
GRECQUE,  par  M.  L.  Clugnet 142,  260,   152 

VIII.  -  ESSAI  si  i;  LE  CHANT  LITI  RGIQ1  E  DES  ÉGLISES  ORIENTALES, 

par  Dom  J.  Parisot 221 

IX.  -     LES    PLÉROPHORIES    DE  JEAN,    ÉVÊQUE   DE   MAYOUMA,   par 

M.  l'abbé  F.  Nau 232,  337 

X.  —  RÈGLEMENTS  GÉNÉRAI  X  DE  L'ÉGLISE  ORTHODOXE  EN  TURQUIE, 

par  le  R.  P.  L.  Petit 393 

\l.        I  NE  HOMÉLIE  DE  SÉVÈRE  D'ANTIOCHE  ATTRIBUÉE  A  GRÉGOIRE 
DE  NYSSE  ET  A  HÉSYCHIUS  DE  JÉRUSALEM,  par  M.  M. -A.  Kugener.     135 


MELANGES 


I.  —  RELATION  DE  L'ÉVÊQUE  DE  SIDOX.  par  M.  le  Bn"  d'Avril  .     200,  328 

II.  -  L'AVENIR  DU  CATHOLICISME  EN  POLOGNE 181 


VIII  TABLE    DES    MATIERES. 


BIBLIOGRAPHIE 

l'âge». 

fn  the  shadow  of  Sinai,  a  story  of  Travel  and  Research  front  1895  to  1897, 

par  Agnes  Smith  Lewis  (K.  Graffin) -19U 

Listes  d'ouvrages  récents 122.  217,  335,  192 


LISTE  ALPHABETIQUE  DES  AUTEURS 

Avril  (le  baron  d') 1.  200,  265,  328 

Chabot  (l'abbé) 77,  168,  292,  458 

Clugnet  (M.  L.) 142,  '200,  452 

Ermoni  (le  K.  P.) 31,  191,  282,  425 

Graffin  (M8r) 490 

Kug-ener  (M.) 435 

Nau    (l'abbé) 232,  337 

Parisot  (le  R.  P.  Doin) 221 

Petit  (le  R.  P.) 393 

Vailhédc  R.  P.) 58 


LES  GRECS  MELKITES 

ÉTUDE  HISTORIQUE 


LES    HIERARCHIES    EN    SYRIE    ET    EN    EGYPTE. 

Depuis  les  temps  apostoliques,  on  connaît  une  série  ininter- 
rompue de  patriarches  qui  ont  occupé  les  sièges  d'origine  apos- 
tolique d'Antioche  et  d'Alexandrie.  Pour  Constantinople  et  Jé- 
rusalem, la  dignité  patriarcale  fut  concédée  seulement  en  431 
et  en  451  par  des  conciles.  Elle  s'est  aussi  perpétuée. 

Des  scissions  s'opèrent.  En  431,  surgit  l'hérésie  de  Nestorius. 
Il  en  résulte  une  première  scission  du  domaine  d'Antioche. 
Cette  scission  s'est  perpétuée  dans  le  Kurdistan  turc  et  persan, 
ainsi  que  dans  la  Mésopotamie  orientale.  En  451  surgit  l'hérésie 
des  Monophysites.  Le  patriarcat  d'Antioche  y  perd  les  parti- 
sans de  cette  hérésie  qu'on  appelle  jacobites  en  Mésopotamie 
et  en  Syrie.  Le  patriarcat  d'Alexandrie  y  perd  ceux  des  mo- 
nophysites qu'on  appelle  Coptes  et  Abyssins. 

Les  chrétiens  de  Syrie  et  d'Egypte  sont  appelés  grecs  melki- 
tes  depuis  451,  peut-être  antérieurement  ou  postérieurement  : 
il  y  a  quelques  contestations  sur  l'époque.  Cette  appellation 
vient  du  mot  sémitique  malek,  qui  signifie  roi,  en  général,  le 
souverain.  Lorsque  l'hérésie  monophysite  fut  condamnée, 
ceux  des  Syriens  qui  restèrent,  avec  l'empereur  Marcien,  fidèles 
à  la  définition  du  concile  de  Chalcédoine.  furent  appelés  mel- 

ORIENT    CHRÉTIEN.  1 


2  REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 

kites,  c'est-à-dire  royalistes  ou  impériaux  (en  religion).  Le 
souverain  étant  devenu  musulman  au  treizième  siècle,  l'appel- 
lation n'a  plus  qu'un  sens  historique. 

L'usage  de  donner  le  nom  de  grecs  melkites  spécialement  aux 
uniates  originaires  de  Syrie,  de  Palestine  et  d'Egypte  paraît 
prévaloir. 

Le  siège  patriarcal  fondé  par  saint  Pierre  à  Antioche  con- 
tinua de  fonctionner  et  de  résider  dans  cette  ville  jusqu'à  l'épo- 
que des  Croisades,  sans  interruption  pendant  dix  siècles. 

Les  Croisés  deviennent  alors  maîtres  de  la  Syrie  :  en  1098, 
ils  s'emparent  de  la  ville  d' Antioche.  Le  patriarcat  melkite  était 
alors  occupé  par  Jean.  Il  s'enfuit  à  Constantinople  et  fut  rem- 
placé à  Antioche  par  Bernard  qui  était  latin.  Pendant  près  de  deux 
siècles,  les  successeurs  melkites  de  Jean,  titulaires  d'Antioche, 
résidèrent  à  Constantinople,  où  ils  étaient  désignés  par  les  au- 
torités supérieures  grecques. 

En  1267,  les  Sarrasins  expulsent  les  Croisés  de  la  Syrie.  A  ce 
moment,  les  titulaires  melkites  d'Antioche  quittent  Constanti- 
nople et  reviennent  en  Syrie.  Ils  rentrent  dans  la  ville  d'An- 
tioche et  ils  ne  cessent  d'y  résider  jusqu'à  ce  que  cette  ville  ait 
été  ruinée  de  fond  en  comble. 

Dans  la  première  moitié  du  seizième  siècle,  le  patriarcat  était 
occupé  par  Michel  VI  (f  1553),  lequel  alla  s'établir  dans  la 
grande  ville  de  Damas.  Les  patriarches  melkites  ont  continué 
d'y  avoir  leur  résidence.  Ils  y  sont  encore;  mais  les  successeurs 
de  saint  Pierre  ont  conservé  religieusement  le  titre  d'Antioche, 
lequel  consacre  l'origine  glorieuse  de  ce  siège  vénérable. 


AVEC    ROME. 


Quelle  fut  la  situation  des  patriarches  d'Antioche,  d'Alexan- 
drie et  de  Jérusalem  à  l'égard  de  la  Papauté  ?  D'abord  les  deux 
patriarches  étaient  naturellement  en  union  avec  le  Pape.  Ainsi, 
à  la  veille  du  schisme,  en  1052  ou  1G53.  Pierre,  patriarche 
d'Antioche,  envoyait  sa  profession  de  foi  à  Léon  IX,  qui  l'ap- 
prouva et  confirma  Pierre  dans  sa  dignité  (Fleury,  liv.  LX,  1). 
Le  nom  du  Pape  était  sur  leurs  dyptiques.  Qu'arriva-t-il  ensuite? 
Ici,  j'emprunterai  quelques  lignes  à  un  rapport  adressé  à  l'Œu- 
vre des  Écoles  d'Orient  en  1879  par  le  prêtre  melkite  qui  est 
devenu  vingt  ans  après  le  patriarche  de  sa  nation  : 

«  Le  schisme  des  Grecs,  provoqué  par  Photius  (862),  consommé  en  1  < »r>3 
par  Cérularius,  qui  sépara  du  centre  de  l'unité  catholique  l'Eglise  de  Cons- 
tantinople,  ne  s'étendit  ni  immédiatement  ni  généralement  ni  pour  tou- 
jours sur  l'Église  d'Antioche.  Après  la  conquête  de  l'Asie  Mineure  par  les 
musulmans,  il  ne  restait  aux  patriarches  de  Constantinople  ni  une  grandi' 
influence  ni  une  autorité  efficace  sur  cette  Eglise  d'Orient.  Les  nouveaux 
maîtres  s'opposaient  à  l'esprit  de  domination  des  prélats  de  la  métropole 
grecque.  Du  reste,  les  princes  de  l'Islam  étaient  presque  toujours  en 
guerre  avec  le  gouvernement  de  Byzance;  c'est  pourquoi  les  chrétiens 
de  Syrie  communiquaient  très  difficilement  avec  ceux  de  la  capitale  de 
lVmpire.  D'où  il  résultait  que,  sur  le  siège  d'Antioche,  s'asseyaient  des 
patriarches,  dont  les  uns  étaient  unis,  les  autres  séparés  de  Rome.  On 
peut  dire  que,  pour  le  peuple,  le  schisme  était  plutôt  matériel  que  formel 
jusqu'en  1727.  » 

Nous  interrompons  ici  la  relation  de  l'abbé  Géraïgiry. 

La  séparation  de  1033  n'empêcha  pas  que,  dans  la  Pales- 
tine et  dans  la  Syrie  du  moins,  les  catholiques  communiquas- 
sent in  divinis  avec  les  ressortissants  du  schisme,  du  temps  des 
Croisades  notamment  avec  ceux  des  contrées  septentrionales  qui 
relevaient  alors  du  patriarcat  de  Constantinople  :  on  pourrait 


4  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

dire  que  la  Russie  était  alors  schismatique  sans  le  savoir.  Le 
fait  de  cette  intercommunion  est  assez  intéressant  pour  être 
précisé  :  je  le  trouve  dans  le  livre  de  M.  L.  Léger  :  La  Lit- 
térature russe.  Il  s'agit  d'un  certain  hégoumène  Daniel  qui 
fit  au  douzième  siècle  le  pèlerinage  de  Jérusalem.  Voici  un 
extrait  de  son  récit  : 

«  Ce  même  vendredi  (saint),  à  [a  première  heure  «lu  jour,  moi  méchanl 
et  indigne,  je  me  présentai  chez  le  prince  Baudoin  el  le  saluai  jusqu'à 
terre....  Me  voyant  moi  infime,  il  me  lit  approcher  affectueusemenl  de  lui 
et  me  dit  :  Que  veux-tu,  hégoumène  russe?...  «  .l«-  lui  dis  :  «  Mon  prince  et 
mon  seigneur,  je  te  supplie  pour  Dieu  et  pour  les  princes  russes,  permets- 
moi  de  placer  aussi  ma  lampe  sur  le  Saint-Sépulcre,  au  nom  de  toute  la 
terre  russe.  Alors,  avec  une  bonté  el  une  attention  particulières,  il  m'ac- 
corda de  placer  ma  lampe  sur  le  sépulcre  du  Seigneur... 

«•C'est  alors  (le  samedi  saint)  que  la  sainte  lumière  illumina  soudain  le 
Saint-Sépulcre...  L'évéque,  suivi  de  quatre  diacres,  ouvril  alors  les  portes 
du  tombeau  <•)  y  entra  le  premier  avec  le  cierge  qu'il  prit  au  prince  Bail 
(l(,jn  pour  l'allumer  le  première  cette  Bainte  lumière.  Il  vint  ensuite  !«• 
remettre  aux  mains  du  prince.  C'est  au  cierge  du  prince  que  nous  allu- 
mâmes les  unir 

Après  l'union  éphémère  proclamée  à  Lyon  en  1274,  les  pa- 
triarches grecs  d\Antioche,  d  Uexandrieet  de  Jérusalem  par- 
ticipèrent par  leurs  légats  respectifs  à  l'union  conclue  au  con- 
cilede  Florence  en  1  139.  Je  n'ai  pasvuque,  de  leur  part,  il 3  ait  eu 
de  résistance  ni  pour  s'unir  ni  pour  se  séparer.  En  toul  cas,  ce 
fut  intermittent.  Pour  donner  une  idée  de  Tétai  decessièg 
la  fin  du  seizième  Biècle,  je  rapporterai  ici  ce  qui  concerne  les 
grecs  melkites  dans  la  relation  qu'adressa  à  Sixte  \  l'évéque 
,1,.  Sidon,  qui  fui  envoyé  dans  le  Levant  en  1583,  avec  mission 
de  fomenter  l'union  el  de  faire  accepter  le  calendrier 
rien. 


Rapports  sur  les  deux  patriarches  t/es  grecs  dits  melkites  en  Syrie 
et  en  Palestine  : 

«  A  Joachim,  patriarche  d'Antioche  du  rite  grec,  que  j<'  trouvai  dans  un 
village  éloigné  de  deux  journées  de  Damas,  e1  à  Sofronius,  patriarche  de 
Jérusalem,  également  de  ril  »uvai  à  Jérusalem,  je  remis 

le  bref  apostolique  avec  sa  traduction  en  arabe  •  ec;  plus  audit 

Joachim   je  remis  les  lettres  du  C"  San-Severino,   protecteur.  .!<■  traitai 
éealemenl   avec   l'un   e1  l'autre  de  leur  réintégration  dans  l'union  avec 


LES    GRECS    MELKITES.  .) 

l'Église  romaine  »  faite  au  concile  de  Florence,  de  la  quelle  union  ils  dé- 
clarèrenl  n'avoir  jamais  eu  connaissance  aucune,  pas  plus  que  du  concile 
de  Florence.  Ils  ajoutèrent  qu'ils  ne  tiennenl  et  reconnaissent  que  sept 
conciles  universels,  dans  lesquels  ils  ont  toujours  été  unis  avec  les  Latins. 
Je  leur  lis  connaître  le  concile  de  Florence  et  le  texte  en  langue  grecque, 
et  ils  s'émerveillèrent  beaucoup  de  n'avoir  pas  vu  de  tels  livres  jusqu'alors. 

c  .le  traitai  également  de  l'acceptation  du  nouveau  calendrier  romain; 
mais  tous  deux  s'en  remirent  aux  patriarches  majeurs,  c'est  à-dire  ceux  de 
Constantinople  e1  d'Alexandrie,  disant  qu'il  était  nécessaire  qu'ils  se  réu 
Hissent,  ou  que  les  majeurs  avisassent  pour  pouvoir  conduire  à  bien  cette 
négociation.  Ils  promirent  d'écrire  aux  majeurs  et  de  répondre  ensuite 
au  Siège  apostolique. 

«  Joachim  a  manqué  à  cette  parole  parce  qu'il  a  été  obligé  de  fuir  de 
Sillon  à  Rhodes,  puis  à  Constantinople,  tant  à  cause  de  la  persécution 
qu'exerça  contre  lui  le  pacha  de  Tripoli,  «pie  pour  le  schisme  qu'il  eut 
avec  Michel,  son  prédéceseur  et  aussi  pour  le  schisme  qu'il  trouva  dans 
le  patriarcal  île  Constantinople.  Il  écrivit  qu'il  ne  pouvait  pas  prendre 
d'autre  résolution  pour  le  moment,  qu'ayani  beaucoup  de  dettes,  il  lui 
fallait  se  mettre  en  tourné'!'  parmi  la  nation  grecque,  afin  de  demande]' 
aide  poin-  se  libérer.  Et,  pour  cette  raison,  il  y  a  trois  ans  qu'ils  est  ahsenl 
de  son  patriarcat. 

«  Sofronius,  patriarche  de  Jérusalem,  manqua  égalemenl  de  répondre 
parce  que,  (''tant  allé  a  Sainte-Catherine  au  Mont-Sinaï,  et  n'ayant  pas 
trouvé  le  patriarche  d'Alexandrie,  il  dit  qu'il  ne  pouvait  pas  répondre  au 
Siège  Apostolique  sans  avoir  l'avis  de  Sylvestre,  patriarche  d'Alexandrie, 
son  maître  (1). 

«  Par  suite  desdits  schismes  et  excuses  e1  aussi  de  la  temporisation  ha- 
bituelle des  Grecs,  je  n'ai  pu  obtenir  de  ces  deux  patriarches  autre  chose 
«pie  de  bonnes  promesses.  Toutefois,  je  m'étais  abouché  à  plusieurs  re- 
prises dans  la  ville  d'Alep  avec  Michel,  anciennement  patriarche  d'An- 
tiochedu  môme  rite  grec  et  prédécesseur  de  Joachim.  Michel,  persécuté  à 
l'instigation  de  son  successeur,  avait  été  forcé'  d'abandonner  son  patriar 
cal  et  était  rentré1  dans  la  vie  monastique,  .le  traitai  avec  lui  de  l'union, 
lui  communiquant  la  profession  de  foi  de  la  Sainte  Eglise  romaine  pour 
quiconque  désire  se  réunir  à  elle    2  . 

11  l'accepta  volontiers,  la  professa  entre  mes  mains,  la  signa  et  cacheta 
en    toute  affection    et   promit   de   faire   loiit    ce   qu'il    pourrait  auprès  de  -a 

(1)  Les  quatre  patriarches  grecs  sonl  autonomes  et  isonomes.  Voir  une  citation 
de  M.  Kritopoulo  dans  fes  Églises  autonomes  et  autocéphales ,  p.  28;  Paris,  E. 
Leroux,  1895.  Sylvestre  n'était  le  maître  de  Sofronius  à  aucun  il<\-n;  :  il  le  précé- 
dait seulement  dans  l'ordre  d'honneur.  Le  patriarcat  de  Jérusalem  n'a  jamais 
dépendu  de  celui  d'Alexandrie  :  c'est  d'Antioche  que  Jérusalem  a  été  détaché. 
Sofronius  se  réfère  probablement  au  fait  que  Sylvestre  avait  contribué  à  son 
élection  par  voie  île  tira-eau  sort  en  579  (Le  Quien,  Oriens  Christianus,  t.  III, 
page  517). 

(2)  La  profession  de  toi  présentée  aux  Grecs  par  Grégoire  XIII  a  été  publiée,  en 
latin  et  en  russe,  au  Mans  en   1858. 


6  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

nation  pourvu  que  le  Seigneur  lui  prêtât  vie;  car  il  était  déjà  un  homme 
«le  quatre-vingts  ans.  Il  a  exposé  par  écrit  le  tort  que  lui  ont  fail  les 
patriarches  grecs  en  le  privant  de  son  patriarcal  sans  cause  légitime 
(Oriens  christianus,  t.  III,  p.  771  el  777)  .  l'excès  d'injustice  qu'il  a  souffert, 
réclamant  et  recourant  au  Siège  apostolique,  suppliant  qu'on  lui  apporte 
remède  e1  qu'on  lui  prête  secours.  Pour  ce.  il  envoie  sa  profession  île  foi 
avec  des  lettres  à  \  otre  Béatitude,  ainsi  qu'au  Cardinal  San  Severino,  pro- 
tecteur de  la   nation  grecque.  » 

Nous  avons  tenu  à  reproduire  intégralement  le  rapporl  tic 
l'évêque  de  Sidon.  qui  peint  d'une  façon  saisissante  la  condi- 
tion morale  et  matérielle,  interne  et  externe  des  deux  patriar- 
cats à  la  fin  du  quinzième  siècle,  condition  forl  triste.  On  aura 
remarqué  l'effacement  des  deux  hiérarques  vis-à-vis  les  digni- 
taires de  Constantinople  el  d'Alexandrie  qui,  malgré  bien  des 
misères,  tenaient  une  position  incontestablement  plus  relevée. 

En  ce  qui  concerne  l'union,  voici  les  conclusions  de  l'évêque 
de  Sidon  sur  l'ensemble  de  -a  mission  dan-  le  Levant  : 

«  ]),•  toutes  le-  "  itions  chrétiennes  de  l'Orient,  seuls  le-  Maronites  du 
«  Mont-Liban,  les  Arméniens  de  la  province  de  Naktchèvan  on  Perse,  les 
«  Chaldéens  Assyriens  dans  le-  villes  de  Caramil  et  de  Séerl  et  dans  leur 
■  voisinage,  fonl  profession  catholique,  -ont  en  réalité  continue-  dans  l'o- 
i   béissanceel  à  la  Sainte  Église  romaine  et  au  Siège  Apostolique  el  vivent 

catholiquemenl  :  mais,  pour  tout  le  reste,  qui  manque  en  une  chose,  qui 
g  en  une  autre,   bien  qu'ils  ne  nient  pas  cette  obéissance    l 

Une  mission  religieuse  '■"  Orient  ""  seizième  siècle.  —  Relation  ad 
Sixte  \  par  l'évêque  de  Sidon,  traduite  et  annotée  par  Adolphe  d'Avril,  m  8°,  I5j 
Paris,  <  'hallamel. 


III 


ORIGINES    DE    L  EGLISE    GRECQUE    MELKITE    UNIE. 

Depuis  le  schisme  grec,  c'est  seulement  à  la  fin  du  dix-sep- 
tième siècle  qu'on  rencontre  une  hiérarchie  persistante  de  pa- 
triarches melkites  unis  en  face  d'une  hiérarchie  également 
persistante  et  ininterrompue  de  patriarches  schismatiques.  Nous 
allons  exposer  quelles  furent  les  origines  de  cette  hiérarchie 
catholique,  uniate,  laquelle  se  développe  tous  les  jours. 

On  verra,  par  la  suite,  que  la  hiérarchie  uniate  n'allait  pas 
être  organisée  de  la  même  façon  que  laschismatique.  Tandis  que 
les  schismatiques  ont  trois  patriarches  différents  pour  Antioche, 
pour  Alexandrie  et  pour  Jérusalem,  les  grecs  melkites  unis 
n'auront  qu'un  seul  patriarche,  le  pape  Grégoire  XVI,  par  un 
bref  de  1838,  ayant  joint  les  sièges  melkites  d'Alexandrie  et  de 
Jérusalem  à  celui  d' Antioche-  Comme  le  schismatique,  notre 
patriarche  catholique  porte  aussi  le  titre  et  de  tout  l'Orient. 
D'où  vient  cette  qualification?  Je  vois  dans  un  document  publié 
par  la  Perpétuité  de  la  foi,  que  le  patriarche  d'Antioche  por- 
tait déjà  ce  titre  en  1G71. 

Et,  comme  l'union  formelle,  hiérarchisée  et  persistante  se 
produisit  à  Antioche.  l'Eglise  grecque  melkite  unie  aujourd'hui 
est,  en  fait,  un  développement  du  patriarcat  d'Antioche. 
'  A  cause  de  la  ruine  d'Antioche,  avons-nous  dit,  le  patriar- 
che, Michel  VI,  en  1529,  s'était  réfugié  à  Damas.  Vers  1531, 
cette  ville  était  devenue  le  siège  officiel  du  patriarcat  fondé 
par  le  Prince  des  Apôtres  avant  son  départ  pour  Rome. 

Athanase,  qui  est  le  sixième  du  nom  dans  le  catalogue  du  P. 
Le  Quien,  avait  été  élu  patriarche  en  1(386.  Au  moment  de  son 
intronisation,  Athanase  IV  était,  paraît-il,  en  communion  avec 
le  Saint-Siège  de  Rome,  ou,  du  moins,  disposé  à  faire  cesser  la 
séparation;  mais  le  trône  patriarcal  était  occupé  en  même  temps 


8  REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 

par  Cyrille  V.  Les  deux  concurrents  finirent  par  s'entendre  : 
le  premier  siégeait  à  Damas,  le  second  à  Alep  (1). 

Cyrille  V  avait  été  élu  par  les  schismatiques;  il  était  «  saint, 
vraiment  apostolique,  versé  dans  les  langues  grecque  et  arabe, 
scrutateur  diligent  des  livres  sacrés  et  fervent  prédicateur  de  la 
parole  de  Dieu.  »  Il  avait  été  incliné  au  catholicisme  par  une 
conférence  qu'il  eut,  assisté  de  quatre  de  ses  évêques,  avec 
Étienne-Pierre-Aldo,  patriarche  des  Maronites.  Voici  comment 
sa  conversion  est  racontée  dans  la  relation  du  P.  Nacchi  : 

«  Il  vivait  depuis  longtemps  clans  le  schisme;  mais  comme 
il  est  homme  d'esprit,  et  d'ailleurs  très  capable,  il  ne  pouvait 
s'empêcher  de  louer  et  de  défendre  la  catholicité  :  il  fréquentait 
les  missionnaires  et  trouvait  bon  qu'ils  eussent  l'honneur  de  le 
visiter  souvent.  Bien  loin  de  s'opposer  à  la  conversion  des  grecs 
schismatiques,  ses  ouailles,  il  favorisait  autant  qu'il  pouvait  le 
retour  à  l'Église  romaine.  Il  avouait  même  qu'il  savait  mauvais 
gré  aux  grecs  de  Constantinople  de  s'en  être  autrefois  séparés... 
Il  reçut  un  bref  du  pape  Clément  XI,  par  lequel  sa  Sainteté  lui 
mandait  (au  mois  de  mai  1708)  qu'Elle  avait  appris  avec  une 
sensible  joie  la  protection  qu'il  accordait  aux  catholiques,  et 
les  marques  qu'il  donnait  de  son  estime  pour  l'Église  romaine; 
que  ces  dispositions  de  son  esprit  et  de  son  cœur  lui  faisaient 
croire  qu'il  n'était  pas  éloigné  du  royaume  de  Dieu;  qu'il  le 
conjurait,  comme  son  frère  en  Jésus-Christ,  d'écouter  la  voix 
de  Dieu,  qui  l'appelait,  et  qui  voulait  se  servir  de  la  voix  du 
commun  pasteur,  pour  faire  rentrer  son  troupeau  dans  le  ber- 
cail. «  Méditez,  lui  dit-il,  ces  paroles  de  Jésus-Christ  :  De  quoi 
«  sert  à  l'homme  de  gagner  tout  le  monde,  s  il  perd  son  à  me:' 
«  Prenez  garde  que  la  crainte  de  perdre  quelques  avantages 
«  passagers  et  temporels  ne  vous  fasse  perdre  un  bonheur  éter- 
«  nel.  Nous  attendons,  lui  dit  le  Pape  en  finissant,  nous  atten- 
«  dons  votre  réponse  telle  que  nous  la  souhaitons,  et  alors 
«  nous  vous  expliquerons  ce  que  vous  aurez  à  faire  et  la  con- 
«  duite  que  vous  devez  tenir.  »  C'est  à  peu  près  en  ces  termes 
que  le  bref  était  conçu.  Le  patriarche  le  reçut  et  le  lut  avec  un 
profond  respect.  Le  Seigneur  parla  en  même  temps  au  cœur 

(1)  Oriens  christianus,  II,  pp.  774-775.  —  Lettres  édifiantes,  édit.  Derez,  I.  p.  145. 
219,  "-'51.  —  La  Syrie  et  la  Terre  Sainte,  par  le  P.  Besson.  —  Une  mission  reli- 
gieuse en  Orient  au  seizième  siècle;  Paris,  Challamel,  1886. 


LES    GRECS    MELKITES.  9 

du  patriarche,  qui,  touché  de  cette  invitation  du  Père  et  du 
chef  des  pasteurs,  assembla  les  missionnaires  pour  leur  décla- 
rer que  sa  résolution  était  prise  d'envoyer  sa  profession  de  foi 
au  Saint-Père  dans  les  termes  qu'il  le  désirait.  Le  prélat  a  tenu 
parole.  Il  députa  Tannée  suivante  trois  personnes  qui  portèrent 
à  Rome  la  profession  avec  des  présents  et  avec  son  bâton  pas- 
toral pour  le  soumettre  au  Vicaire  de  Jésus-Christ.  A  sa  mort, 
arrivée  en  1720,  le  petit  troupeau  se  dispersa  ou  abandonna 
l'union  (1).  » 

Cependant  l'union  catholique  paraît  avoir  persisté  dans  le 
diocèse  de  Tyr  et  Sidon  (Saïda)  où  elle  existait  déjà  dans  les 
premières  années  du  dix-huitième  siècle.  C'est  ce  qui  résulte 
notamment  d'une  lettre  fort  intéressante  écrite,  le  7  mai  1701, 
à  M.  de  Pontchartrain  par  le  Père  Verzeau,  jésuite  :  «  Mgr  l'Ar- 
chevêque grec  de  Tyr  et  Sidon  ayant  appris  que  le  roi  avait 
fondé  un  séminaire  pour  les  enfants  orientaux  des  différentes 
nations,  a  fait  part  de  cette  nouvelle  à  tous  NN.  SS.  les  prélats 
grecs  dépendant  du  patriarcat  d'Antioche,  lesquels  l'ont  chargé, 
en  l'absence  de  leur  patriarche,  d'en  faire  en  leurs  noms  leurs 
remercîments  à  S.  M.  et  à  Votre  Grandeur...  Il  a  conçu  une 
si  haute  idée  de  ce  séminaire  et  des  grands  biens  qui  en  revien- 
dront à  l'Église  d'Orient  qu'ayant  un  neveu  à  lui,  qui  lui  est 
véritablement  bien  cher,  il  l'envoie  à  Votre  Grandeur  pour  être 
mis  dans  le  séminaire,  si  le  roi  l'a  pour  agréable.  Il  m'a  dit  que 
c'était  la  plus  grande  faveur  qu'il  pût  recevoir  de  S.  M.,  pour 
laquelle,  depuis  qu'il  est  archevêque,  il  n'a  jamais  manqué  de 
faire  prier  Dieu,  chaque  jour,  dans  son  église  métropole.  C'est 
assurément  un  grand  prélat,  très  catholique  et  en  si  grande 
estime  dans  sa  nation  qu'il  a  été  sollicité  d'accepter  le  patriar- 
cat; mais  il  Ta  toujours  constamment  refusé.  Il  a  souffert  autre- 
fois de  cruelles  persécutions  pour  la  foi  catholique  qu'il  a  tou- 
jours défendue  avec  un  si  incroyable  zèle  contre  tous  les  efforts 
des  schismatiques.   Il  est  originaire  de   Damas   (2).  Il   tient 

(1)  Oriens  christianus,  II,  770,781;  Lettres  édifiantes,  I,  p.  192.  Cyrille  V  a 
composé  deux  ouvrages,  dont  l'un  est  intitulé  :  Des  larmes  versées  à  propos  du 
schisme  grec. 

(2)  Dans  une  note  qui  m'a  été  envoyée  de  Syrie,  Euthyme  est  désigné  comme 
originaire  de  Balbek.  On  ajoute  qu'il  assista  au  conciliabule  de  Cyrille  V  avec  le 
patriarche  maronite  dont  il  est  question  plus  haut,  qu'il  mourut  en  L723,  et 
qu'il  ('tait  le  plus  érudit  parmi  les  siens. 


10  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEX. 

ci  (Sayda)  son  siège  archiépiscopal.  Il  demeure  dans  un  monas- 
tère où  il  vit  en  communauté  avec  ses  religieux,  toujours  appli- 
qué à  remplir  les  devoirs  de  son  ministère  pastoral  (1).  » 

Les  grecs  catholiques  trouvaient  dès  lors  un  asile  dans  le 
Liban  sous  la  protection  du  prince  des  Druses.  Le  même  arche- 
vêque de  Tyr  et  Sidon,  qui  se  nommait  Euthymius  (Aftimos- 
ben-el-Séfi,  surnommé  Yessence  du  savoir),  se  trouvait  en  tour- 
née dans  le  Liban  et  y  fonda  dans  des  circonstances  miraculeuses 
un  couvent  qui  jouera  un  grand  rôle  dans  la  suite  de  l'histoire 
melkite.  Je  transcris  littéralement  une  lettre  qui  m'a  été  adres- 
sée de  Syrie  au  sujet  de  cet  événement  :  «  Étant  arrivé  au  vil- 
lage de  Djouni,  plusieurs  paysans  des  environs  vinrent  le  voir 
et  ils  avaient  leurs  armes  suivant  l'usage  du  pays.  Un  frère  de 
la  suite  de  Monseigneur,  nommé  Athanase,  curieux  de  voir  les 
armes,  prit  un  fusil  et,  pendant  qu'il  le  considérait,  le  coup 
partit  et  atteignit  à  la  poitrine  un  curé  de  Tévêque  nommé 
Ibrahim  Toto,  qui  tomba  aussitôt  à  la  renverse.  «  0  Sauveur  du 
mondel  »  cria  l'évoque  en  le  voyant  à  terre.  Il  n'avait  pas  achevé 
cette  exclamation  que  le  curé  se  leva  et  dit  :  «  Ne  crains  rien, 
«  mon  maître;  je  suis  sain  et  sauf.  »  Et  réellement  il  n'avait 
aucun  mal.  Quelle  chose  étonnante  !  On  délia  sa  ceinture  et  on 
trouva  que  les  balles  s'étaient  rassemblées  sur  son  nombril, 
sans  le  blesser  ni  laisser  même  de  trace.  A  la  suite  de  ce  mira- 
cle, l'évêque  fit  vœu  de  bâtir  un  couvent  au  nom  du  Sauveur, 
acheta  en  l'an  1708  du  cadi  Cheik  Kabalan  un  terrain  nommé 
Machmouché  et,  en  1708,  commença  à  bâtir  ce  couvent  qui  fut 
terminé  en  1706.  L'église,  commencée  en  1720,  fut  terminée  en 
1721.  » 

Cyrille  V  étant  mort,  comme  nous  avons  vu,  en  1720,  eut  pour 
successeur  Athanase  IV,  dont  il  a  été  déjà  fait  mention.  Il  fut 
promu  par  l'influence  des  religieux  latins;  mais  comme,  à  son 
lit  de  mort,  il  refusa  de  faire  une  profession  de  foi  catholique, 
on  ne  le  compte  pas  parmi  les  patriarches  unis.  Du  reste,  ni 
Athanase,  ni  son  prédécesseur  Cyrille  V  ne  reçurent  de  Rome 
la  confirmation  et  le  pallium. 

A  la  mort  d'Athanase,  ceux  des  chrétiens  de  Damas  qui  étaient 


il)  Archives  des  Affaires  étrangères  de  Franco,  Affaires  religieuses  et  missions 
du  Levant,  1645-1701. 


LES    GRECS    MELKITES.  1  1 

restés  de  cœur  à  l'union,  élurent  en  172  t  Cyrille  VI,  qui  était 
catholique  (1). 

Reprenons  ici  où  nous  lavons  laissée,  la  relation  Géraïgiry  : 
«  Depuis  Nicolas,  le  soixante-cinquième  des  successeurs  de  Pierre 
sur  le  siège  d'Antioche  en  869  jusqu'à  Cyrille  Tanas  sixième 
du  nom,  en  1724,  on  compte  vingt-cinq  patriarches  de  l'ortho- 
thodoxie  desquels  on  a  une  entière  certitude.  En  1727,  les  Grecs 
de  Constantinople  tinrent  un  concile  schisrnatique ,  où  il  fut 
décidé  qu'on  imposerait  à  l'Église  d'Antioche  une  formule  de 
foi  où  l'on  n'omettait  pas  seulement  lefilioque,  mais  par  laquelle 
on  déclarait  formellement  que  le  Saint-Esprit  procède  du  Père 
seulement.  Les  Pères  de  ce  concile  rédigèrent  au  mois  d'août 
de  la  même  année,  une  lettre  synodale  pour  l'Église  d'Antioche, 
obtinrent  du  Sultan  un  firman  pour  autoriser  leur  décision  et 
confièrent  ces  pièces,  qui  devinrent  des  instruments  de  guerre 
contre  le  catholicisme,  à  un  certain  Sylvestre,  prêtre  latin  apos- 
tat, qui  désirait  assouvir  sa  haine  implacable  contre  sa  mère 
reniée,  l'Église  romaine.  Sylvestre,  qui  s'était  fait  désigner  par 
les  schismatiques  pour  le  même  siège  d'Antioche  (Damas), 
obtint  de  la  Porte,  par  la  protection  des  agents  anglais,  d'être 
reconnu  comme  patriarche,  et  extorqua  une  défense,  pour  les 
sujets  du  Sultan,  d'embrasser  l'union  là  où  il  n'y  aurait  pas  de 
consul  de  la  nation  française,  ce  qui  s'appliquait  à  Damas. 
Cyrille  VI,  qui  avait  été  intronisé,  fut  obligé  de  s'enfuir  dans 
le  Liban,  au  couvent  de  Saint-Sauveur.  L'évêque  d'Alep,  Gera- 
simos,  qui  avait  aussi  embrassé  l'union,  fut  expulsé.  La  plu- 
part des  prêtres  se  laissèrent  séduire  ou  intimider.  Ceux  qui 
résistèrent  allèrent  au  mont  Liban  rejoindre  le  patriarche 
uni  (2).  La  succession  des  patriarches  schismatiques  continua 
à  Damas  sans  interruption  jusqu'à  nos  jours.  » 

Il  y  eut,  pour  le  rétablissement  de  Cyrille  VI,  une  tentative 
qui  est  racontée  en  ces  termes  dans  un  rapport  adressé  à  la 
congrégation  de  la  Propagande,  par  M.  Barestrelli,  vicaire  pas- 
toral de  Constantinople  :  «  Un  certain  Salomon  Ruma,  grec 
melkite,  s'efforça  en  1743  d'obtenir  un  firman  en  faveur  de 
WT  Cyrille,  ancien  patriarche  catholique  d'Antioche,  appuyé 

(1)  II  était  neveu  d'Euthyme,  archevêque  «le  Tyr  el  Sidon.  Serait-ce  le  neveu 
qui  tut  envoyé  eu  France  en  1701,  comme  nous  l'avons  vu  plus  haut"/ 

(2)  Oriens christ lanus,  II,  |>.  755.  Lett.  édil.,  p.  220  el  255. 


12  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

par  M.  de  Castellane,  ambassadeur  de  France,  par  M.  Bona, 
alors  vicaire  pastoral,  et  par  deux  Grecs  très  influents  et  très 
renommés  pour  leur  habileté.  Il  avait,  pour  la  somme  de 
15.000  piastres,  fournie  partie  par  la  congrégation,  partie  par 
Mgr  Cyrille,  obtenu  le  firman  tant  désiré.  Mais  combien  de  temps 
resta- t-il  en  vigueur?  Quarante  jours  seulement,  car  le  patriar- 
che grec  n'ayant  pas  tardé  à  être  informé  de  toute  cette  affaire, 
obtint  de  suite  un  firman  contradictoire  qui  l'autorisait  à  faire 
arrêter  le  patriarche  catholique,  à  l'exiler  et  à  l'enfermer  dans 
le  monastère  grec  schismatique  du  mont  Sinaï.  Heureusement 
que  Mgr  Cyrille,  prévenu  à  temps  (1),  put  prendre  la  fuite  et  se 
réfugier  sur  le  mont  Liban.  Salomon,  lui-même,  se  voyant  sur 
le  point  d'être  arrêté,  s'était  caché  dans  l'hospice  des  Pères 
Minimes,  où  il  mourut  de  chagrin  quelques  jours  après.  On 
profita  de  cette  occasion  pour  enlever  aux  grecs  melkites  l'É- 
glise catholique  qu'ils  avaient  à  Alep,  et  elle  ne  leur  a  jamais 
été  rendue.  De  plus,  les  pachas  de  la  Syrie,  et  particulièrement 
celui  d'Alep,  en  vertu  du  firman  obtenu  par  le  patriarche  schis- 
matique et  pour  extorquer  de  l'argent,  ont  si  cruellement  per- 
sécuté ces  grecs  melkites,  qu'ils  les  ont  réduits  à  un  état  bien 
misérable  et  bien  digne  de  pitié  (2).  » 

Cependant  les  germes  de  l'union  avec  le  Saint-Siège,  culti- 
vés par  les  deux  Cyrille,  ne  furent  pas  perdus.  En  1750,  alors 
que  Cyrille  VI  était  déjà  dans  la  montagne,  il  y  avait  9,000  ca- 
tholiques à  Damas,  dont  un  grand  nombre  était  de  rite  grec. 
A  l'évêque  d'Alep,  Gerasimos,  renvoyé  par  Sylvestre,  avait 
succédé,  avec  l'agrément  de  Cyrille  VI,  Maxime,  également 
attaché  à  l'union.  Cyrille  VI  reçut  le  pallium  de  Benoît  XIV  le 
29  février  1744.  C'est  sur  la  terre  hospitalière  du  Liban  que 
Cyrille  VI  résidait,  et  il  exerçait  de  là  sa  juridiction  sur  quel- 
ques évêques  de  la  plaine  et  de  la  montagne  (3).  Cet  état  de 
chose  a  duré  jusqu'au  commencement  du  dix-neuvième  siècle. 

Cyrille  VI  mourut  en  1760.  Une  année  avant  sa  mort,  il  avait 
abdiqué  et,  de  sa  propre  autorité,  désigné,  pour  lui  succéder, 
son  petit-neveu  Ignace  Giauhar,  de  Damas,  moine  de  Saint- 

(1)  D'après  le  récit  des  Lettres  édifiantes,  il  n'exerça  môme  son  autorité  que  par 
procureur.  (I,  p.  252.) 

(2)  Archives  des  Affaires  étrangères.  Turquie,  1772-1775, 4e  supplément,  vol.  158. 

(3)  Oriens  christianus,  II,  p.  77G-785  et  814.  —  Lettres  édifiantes,  p.  252  et  258. 


LES    GRECS    MELKITES.  13 

Sauveur,  qu'il  consacra  sous  le  nom  d'Athanase.  Cette  abdi- 
cation et  ce  choix  suscitèrent  de  grands  troubles  dans  la  na- 
tion. La  cour  de  Rome,  saisie  de  l'affaire  par  le  parti  opposé  à 
Athanase,  annula  l'abdication  comme  la  désignation  et  le  pape 
Clément  XIII  éleva  lui-même  à  la  dignité  patriarcale  Maxime, 
évêque  d'Alep. 

A  la  suite  de  cette  promotion  directe  et  insolite,  c'est-à-dire 
faite  sans  l'élection  accoutumée,  le  Pape,  respectueux  des  usages 
consacrés,  adressa  aux  évoques  melkites,  le  1er  avril  1760,  un 
bref  où  il  est  dit  :  «  Nous  entendons  que  le  choix  et  l'envoi  fait 
«  par  nous  d'un  nouveau  patriarche  n'apportera  aucun  détri- 
«  ment  aux  évêques  et  au  clergé  de  ladite  nation...  Le  droit 
«  d'élire  ou  de  postuler  un  patriarche  suivant  leur  coutume 
«  n'est  pas  enlevé  aux  évêques  de  ladite  nation,  de  sorte  qu'à 
«  l'avenir,  ils  pourront  mettre  à  leur  tête  comme  patriarche 
«  celui  que,  suivant  les  règles  des  sacrés  canons,  ils  pensent  le 
«  mieux  convenir  dans  le  Seigneur,  comme  on  a  eu  coutume 
«  de  le  faire  jusqu'à  présent.  » 

A  la  mort  de  Maxime  survenue  en  1761,  deux  partis  se  for- 
mèrent parmi  les  évêques.  Les  uns  nommèrent  Athanase,  le 
petit-neveu  de  Cyrille  VI  écarté  deux  ans  auparavant  par  le  pape 
Clément  XIII  ;  les  autres  élurent  Théodose,  évêque  de  Beyrouth. 
Les  deux  partis  portèrent  la  cause  devant  le  Pape,  dont  le  choix 
se  fixa  sur  Théodose.  Ce  dernier  mourut  en  1788.  Il  eut  pour 
successeur  cet  Athanase,  petit-neveu  de  Cyrille  VI,  qui  était  élu 
pour  la  troisième  fois.  Il  mourut  en  1704  et  eut  pour  succes- 
seur Cyrille  VII,  qui  n'occupa  le  trône  patriarcal  que  pendant 
deux  années  et  fut  remplacé  en  1796  par  Agapios  Matar. 


IV 


OPPRESSION,  PUIS  AFFRANCHISSEMENT  DES    CATHOLIQUES    UNIS 
EN  TURQUIE. 


Jusqu'en  1830,  les  Melki  tes  -unis  furent  en  proie  à  des  persé- 
cutions périodiques,  dont  les  instigateurs  étaient  ordinairement 
les  prêtres  grecs  non  unis.  Pour  bien  comprendre  ce  qui  va 
suivre,  il  faut  se 'rappeler  qu'en  Turquie,  les  chefs  religieux 
des  nations  conquises  sont  en  même  temps  leurs  représentants 
et  leurs  chefs  civils,  et  que  leur  intervention  est  nécessaire  dans 
tous  les  actes  de  la  vie  privée  et  publique.  Les  Turcs,  ne  fai- 
sant aucun  cas  des  communions  chrétiennes  et  aucune  diffé- 
rence entre  elles,  les  méprisant  toutes  comme  de  simples  su- 
perstitions, ont,  au  moment  de  la  conquête,  classé  une  fois  pour 
toutes  les  peuples  d'après  l'idée  qu'ils  se  faisaient  de  leur 
croyance.  Ils  les  ont  divisés  arbitrairement  en  deux  groupes  et 
donné  à  chacun  un  chef  pour  l'administrer. 

Jusqu'en  1830,  tous  les  sujets  catholiques  de  l'Empire  otto- 
man (à  l'exception  de  ceux  qui  étaient  latins)  furent  placés 
sous  la  juridiction  des  patriarches  schismatiques,  c'est-à-dire 
du  grec  pour  les  chrétiens  de  ce  rite  et  de  l'arménien  pour 
tous  les  autres.  C'était  à  ces  rivaux,  ou  plutôt  à  ces  ennemis 
intimes  que  les  catholiques  devaient  payer  le  droit  de  baptiser 
les  enfants,  de  bénir  les  mariages,  d'enterrer  les  morts.  Des 
grecs  catholiques  morts  restaient  sans  être  ensevelis ,  et  l'on 
ne  pouvait  obtenir  la  permission  de  les  enterrer  que  sur  le 
reçu  de  la  somme  exigée  par  l'évêque  schismatique.  «  Il  y  a 
à  Damas  10.000  Grecs-unis  sans  église!  écrivait,  en  1816, 
M.  Pillavoine,  consul  de  France  à  Saint-Jean-d'Acre.  Quatorze 
prêtres  arabes  vont  journellement  dire  la  messe  chez  les  prin- 
cipaux qui ,  les  dimanches  et  fêtes ,  vont  à  l'office  divin 
à  l'église  de  Terre-Sainte  ou  à  celle  des  Pères  capucins.   »  A 


LES    GRECS    MELKITES.  15 

Damas  et  au  Caire,  où  résidaient  les  patriarches  non  unis,  les 
melkites  catholiques  ne  pouvaient  garder  leur  costume.  «  C'est 
à  cause  de  cela,  dit  Fauteur  d'un  mémoire  sur  l'Église  grecque 
unie,  que  bien  souvent,  dans  les  temps  de  persécution,  les  prê- 
tres grecs  catholiques  entraient  dans  la  ville  déguisés  en 
paysans,  portant  des  herbages  sur  leur  dos  comme  s'ils  allaient 
les  vendre  au  marché,  et  ce  n'est  qu'à  la  laveur  de  ce  déguise- 
ment qu'ils  pouvaient  pénétrer  dans  les  maisons  de  leurs  core- 
ligionnaires et  leur  administrer  les  sacrements  (1).  »  On  con- 
serve encore  le  souvenir  d'une  terrible  persécution,  suscitée  à 
Alep  en  1818,  par  l'évêque  non  uni  Gerasimos.  Nous  em- 
pruntons les  détails  suivants  à  une  lettre  de  Mgr  Geha,  arche- 
vêque d'Alep,  qui  a  été  insérée  dans  le  Bulletin  de  l'Œuvre 
des  Écoles  d'Orient,  n°  166  :   . 

«  En  1818,  les  Grecs  schismatiques  réussirent  à  persuader  à 
la  Sublime  Porte  que  le  dévouement  filial  et  l'obéissance  reli- 
gieuse des  melkites  envers  le  Souverain  Pontife,  et  leurs  sym- 
pathies pour  la  France,  étaient  des  preuves  incontestables  de 
leur  hostilité  à  l'égard  du  Sultan,  et  de  leur  soumission  à  une 
puissance  étrangère.  Ils  purent  obtenir  ainsi  un  firman  obli- 
geant, sous  peine  de  mort,  les  malheureux  grecs  unis  d'Alep  à 
reconnaître  pour  leurs  chefs  spirituels  les  prélats  schisma- 
tiques. 

«  Pourtant,  grâce  à  la  foi  et  à  l'énergie  de  nos  fidèles,  ces 
ordres  néfastes  ne  purent  obtenir  le  résultat  désiré.  Voici,  en 
effet,  ce  qui  se  passa  : 

«  L'Archevêque  schismatique,  arrivé  à  Alep,  se  présenta  au 
gouverneur  de  la  province,  porteur  de  l'ordre  du  Sultan.  Les 
grecs  catholiques  furent  en  conséquence  convoqués  devant  le 
konak,  et  le  firman  leur  fut  signifié  par  le  pacha ,  en  présence 
de  l'évêque  schismatique  Gerasimos,  dont  le  cœur  était  aussi 
féroce  que  celui  d'un  tigre,  car  il  aimait  mieux  massacrer  les 
catholiques  que  de  les  laisser  dans  leur  soumission  au  Pape. 

«  Mais  d'une  voix  unanime  la  foule  s'écria  :  «  Nous  som- 
mes catholiques  !  Nous  ne  reconnaissons  d'autre  chef  spirituel 
que  le  Vicaire  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  le  successeur  de 


(1)  Mémoire  sur  l'état  actuel  de  l'Église  grecque  catholique  dans  le   Levant; 
Marseille,  1841. 


16  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRETIEN. 

saint  Pierre,  le  Pontife  Romain!  »  Alors,  sur  les  excitations 
et  les  instances  de  Gérasimos,  le  pacha,  nouveau  Néron,  n'hé- 
sita pas  à  faire  tuer  sur-le-champ  les  principaux  grecs  catholi- 
ques de  la  malheureuse  ville  d'Alep. 

«  Leur  sang  inonda  la  terre,  mais  leur  courage  et  leur  fer- 
meté dans  la  foi  catholique  se  montrèrent  encore  plus  forts  que 
la  haine  de  Gérasimos  et  la  cruauté  du  pacha. 

«  A  mesure,  en  effet,  qu'une  victime  avait  la  tête  tranchée, 
d'autres  melkites  se  présentaient  d'eux-mêmes  vers  le  bourreau, 
en  se  proclamant  catholiques.  Un  Maronite  fut  également  mas- 
sacré pour  s'être  avancé  avec  les  melkites  en  s'écriant  :  «  Moi 
aussi  je  suis  un  enfant  de  l'Église  catholique  et  prêt  à  subir, 
pour  ma  foi,  le  martyre  qu'ont  enduré  mes  frères  les  melkites  !  » 
Onze  grecs  catholiques  furent  ainsi  mis  à  mort,  et  tous  étaient 
disposés  à  endurer  le  dernier  supplice  plutôt  que  d'adhérer  au 
schisme. 

«  Le  gouverneur,  reconnaissant  enfin  que  l'intimidation  ne 
saurait  dompter  ces  âmes  si  vaillantes,  reprocha  sa  barbarie  à 
l'archevêque  schismatique ,  qui  fumait  tranquillement  son  nar- 
guilé  en  regardant  d'un  œil  sec  cette  horrible  boucherie;  et 
en  même  temps  le  pacha  ordonna  de  cesser  le  carnage. 

«  Pourtant  les  schismatiques  ne  s'avouèrent  pas  vaincus 
pour  cela;  mais,  continuant  leur  œuvre  de  haine,  ils  obtinrent 
un  second  firman  leur  conférant  les  églises  melkites  d'Alep,  les 
biens  du  diocèse,  l'évêché,  la  bibliothèque,  etc.  Cet  ordre,  qui 
condamnait  aussi  à  l'exil  le  clergé  grec  uni,  fut  ponctuellement 
exécuté.  La  spoliation  fut  complète  et  le  clergé  melkite  dut  se 
réfugier  dans  le  Liban.  C'est  là  que  ne  tarda  pas  à  mourir  le 
pauvre  archevêque  uni  d'Alep,  que  cette  violente  persécution 
avait  si  cruellement  éprouvé. 

«  Pendant  huit  ans,  notre  malheureuse  Eglise  resta  sans  prê- 
tre ni  évèque.  On  avait  même  défendu  à  nos  melkites  d'aller 
prier  dans  les  églises  catholiques  des  autres  rites,  et  aux  prêtres 
de  ces  rites  de  leur  administrer  les  sacrements  et  même  de  les 
laisser  entrer  dans  leurs  églises. 

«  Mais  que  peut  la  brutalité  contre  la  force  divine  que  Notre- 
Seigneur  Jésus-Christ  met  au  cœur  de  ses  fidèles? 

«  Violences,  persécutions,  édits,  tout  fut  inutile!  Nos  coura- 
geux melkites  bravaient  tout  pour  aller  faire  leurs  dévotions 


LES    GRECS    MELKITES.  17 

dans  les  églises  catholiques,  et  je  dois  ajouter  que  l'énergie  et 
le  dévoùment  du  clergé  de  tous  les  rites  unis  furent  à  la  hauteur 
de  ces  douloureux  événements,  car  non  seulement  les  évêques 
catholiques  les  recevaient  et  les  invitaient  à  venir  dans  leurs 
églises,  mais  on  voyait  les  prêtres  aller  de  nuit,  au  péril  de  leur 
liberté  et  de  leur  vie,  administrer  les  sacrements  aux  mel- 
kites  qui  les  réclamaient.  Je  suis  heureux  de  rendre  témoi- 
gnage à  cette  admirable  charité  chrétienne  dont  le  clergé  de 
tous  les  rites  catholiques  fit  preuve  en  faveur  de  nos  mal- 
heureux frères,  dont  l'énergie  et  la  constance  se  maintinrent 
toujours  à  la  hauteur  de  ces  devoirs  que  la  Foi  catholique 
leur  imposait.   » 

Beaucoup  d'exilés  se  réfugièrent  à  Marseille.  Les  missionnai- 
res européens  avaient  aussi  été  renvoyés.  Rien  de  ce  qui  avait 
été  pris  et  donné  aux  schismatiques  ne  fut  jamais  rendu  (1). 

En  1820,  l'évêquenon  uni  de  Tripoli,  Zacharie,  muni  d'ordres 
de  la  Porte,  faisait  lier  et  exiler  les  prêtres  unis.  On  voit,  du 
reste,  d'après  le  même  rapport  de  M.  Pillavoine,  que  l'intolé- 
rance provenait,  à  Damas  du  moins,  plutôt  du  clergé  que  de 
la  population  schismatique.  «  Les  schismatiques,  dit-il,  n'in- 
quiètent les  unis  en  aucune  façon.  Leur  pauvreté  et  leur  petit 
nombre  les  obligent  de  vivre  en  bonne  intelligence  avec  les  ca- 
tholiques qui,  étant  riches  et  nombreux,  payent  pour  ainsi 
dire  une  partie  de  leur  tribut  annuel  (2).  » 

Dans  cette  ville,  «  il  venait  un  prêtre  tous  les  mois  à  peu 
près.  Il  prenait  le  costume  d'un  moukre  et  arrivait  avec  un 
sac  de  légumes  sur  son  dos.  Il  criait  ses  légumes.  Alors  une 
femme  ou  l'autre  ouvrait  sa  porte  ;  le  prêtre  entrait.  On  avertissait 
les  catholiques.  Tous  venaient  les  uns  après  les  autres.  On  veillait 
du  haut  des  terrasses.  On  faisait  les  confessions  jusque  après 
minuit.  Le  prêtre  alors  disait  la  messe  et  communiait  les  fi- 
dèles. Le  lendemain,  il  allait  dans  une  autre  maison  jusqu'à 
ce  que  toute  la  paroisse  eût  communié.  Quelquefois  l'éveil  fut 
donné  aux  schismatiques  et  ils  ne  manquaient  pas  d'appeler 
les  musulmans.  Des  soldats  et  des  jeunes  gens  s'attroupaient  : 
on  arrêtait  ceux  qui  s'y  trouvaient,  on  les  insultait,  on  les  frap- 

(1)  Voir  aussi  la  Jlevue  Je  l'Église  /yrecque  unie,  octobre  1885. 
(?)  Archives    des    Affaires    Etrangères.    Turquie,    mémoires    et    documents. 
Vol.    XIII.  Affaires  religieuses,  1W8-1841. 

ORIENT   CHRÉTIEN.  9 


18  REVl  i:    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

pait;  après  après  quoi,  on  les  mettait  en  prison  et  ils  n'en  sor- 
taient qu'après  avoir  payé  de  fortes  amendes. 

«  Un  jour,  on  surprit  le  prêtre  (lisant  la  messe  :  on  L'emmena 
en  prison  avec  ses  ornements  sacerdotaux.  Avec  lui  furent  em- 
prisonnés les  plus  distingués  des  catholiques  Le  gouverneur  les 
condamna  à  recevoir  chacun  cinquante  coups  de  grand  fouet... 
Ce  fut  le  tour  du  plus  riche  el  plus  distingué  :  c'était  un  homme 
de  1res  faible  santé.  Alors  un  des  prisonniers  s'écria  :  •  Frappez 
«  moi  en  sa  place;  sijemeurs,  La  perte  ne  sera  pas  grande  ;  mais, 
«  pour  lui,  il  est  nécessaire  à  ma  nation.  »  Le  gouverneur,  touché 
de  cet  acte  de  charité,  r  la  flagellation  et  renvoya  les 

chrétiens  à  la   prison.   ■  (Revue  de  F  Église  grecque  unie,  1. 
p.    146.) 

i  n  schismatique  avait  été  pris  par  erreur.  \  ite  bob  chef  alla 
trouver  le  gouverneur  <'t  obtint  sa  mis.'  .ai  liberté,  qu'on  lui 
annonça;  mais  il  répondit  :  •  Je  suis  catholique,  très  catho- 
lique. Mie/  dire  à  votre  patriarche  que  je  suis  devenu  catho- 
lique et  j'1  n»'  veux  i  as  de  votre  <  :iel  ;'t  vous,  persécuteurs.  ■  I  I 
il  est  resté  catholique  ;i\.'r  sa  famille.  (Ibidem.) 

La  plus  terrible  de  ces  persécutions  générales  contre  les 
tholiques  eut  Lieu  en  1828;  ce  lut  La  dernière.  Elie  était  diri- 
gée contre  les    arméniens-unis  :   -J1». l'entre  eux   furent 

proscrits  de  Constantinople  h  durent,  en  quelques  jours,  s.'  ren- 
dre dans  l'intérieur  de  L'Asie.  Les  premiers  par  ta  richesse  et 
parla  naissance  furent  mis  à  mort  ••!  leurs  biens  confisqués.  I  • 
gouvenit'iii'iit  français  s'émut  de  ce  désastre.  La  Porte,  sollici- 
tée «'t  vaincue  par  les  démarches  de  notre  ambassadeur,  le 
général  Guilleminot,  .a  de  L'ambassadeur  d'Autriche  (1829 
1830),  révoqua  le  décret  prononcé  contre  les  arméniens.  Mais 
la  satisfaction  alors  obtenue  ne  s.'  borna  pas  â  réparer  une 
partie  des  désastres  passés.  La  France  obtint  que  tous  les 
sujets  catholiques  de  la  Turquie,  ;'i  quelque  rite  qu'ils  appartins- 
sent, fussent  émancipés  de  la  domination  >\>^  schismatiques. 
Le  patriarche  civil  de  la  plus  Importante  de  ces  nations,  celle 
des  Arméniens,  reçut  La  juridiction  sur  tous  les  rayas  catholi- 
ques de  Constantinople  et  des  provinces  de  l'empire,  parmi 
firman  du  -2  1  de  redjeb  1256   1830). 

Mais  le  vicaire  apostolique  latin  "t  L'ambassadeur  d'Autriche, 
pour  des  raisons  qu'il  serait  inutile  de  rapporter  ici.  étaient  op- 


LES    GRECS    MELKITES.  19 

posés  à  cette  réunion  de  tous  les  catholiques  de  rites  orientaux 
sous  la  juridiction  du  patriarche  arménien.  Aussi,  par  l'efifel 
de  leurs  conseils,  en  1840,  LesMelkites  et  les  Syriens  (désignés 
à-Constantinople  sous  le  nom  collectif  d'alépins)  demandèrent 
et  obtinrent  par  une  ordonnance  vizirielle  l'autorisation  de  se 
faire  inscrire  à  la  chancellerie  des  rayas  latins.  A  la  même 
époque,  le  patriarche  maronite  envoyait  à  Constantinople  un 
agent  spécial,  chargé  de  traiter  directement  les  intérêts  de  sa 
nation  auprès  de  la  Porte.  Le  patriarche  arménien  n'ayant  pas 
réussi  à  taire  rentrer  ces  ouailles  récalcitrantes  dans  son  ber- 
cail civil,  déclara  lui-même  qu'il  cessait  désormais  de  s'occu- 
per des  affaires  des  catholiques  d'un  rite  différent  du  sien.  En 
18  1 1  el  en  18  15,  les  Chaldéens  el  les  Syriens  rentrèrent  dans  le 
giron  du  patriarcat  arménien;  mais  cette  association  ne  conve- 
nait pas  au  caractère  du  prélat  qui  était  alors  à  la  tête  des 
Melkites,  et  dont  il  va  être  parlé  amplement  (1 1,  après  que  nous 
aurons  rappelé  les  derniers  actes  du  patriarche  Agapios,  dont 
nous  avons  mentionné  plus  haut  l'exaltation  en  I  796. 


(li  L'accord  intervenu  alors  entre  les  trois  communions  uniates  a  été  publié 
dan-  /."  Chaldée  chrétienne,  par  \.  d'Avril.  Paris,  Challamel,  p.  86,  l™  édition. 
I  :  édition  1892  ne  reproduit  pasce  document,  el  se  borne  à  un  renvoi  aux 
archives  des  Affaires  Étrangères. 


SUITE    DES    PATRIARCHES  MELKITES.  —  MAZLOUM. 

En  1811,  le  patriarche  Agapios  Matar  fonda  à  Aïn-Traz,  au- 
près de  Deïr-el-Kamar  dans  le  mont  Liban,  un  collège  national 
et  y  établit  sa  résidence  (1).  11  appela  à  la  direction  de  ce  col- 
lège l'homme  qui,  depuis  cette  époque,  a  joué  le  plus  grand 
rôle  dans  les  affaires  melkites. 

Maxime  Mazloum  est  né  à  Alep  en  1779.  Il  fut,  en  1806,  se- 
crétaire du  synode  antiochien  de  Karkafé  dont  il  sera  parlé  plus 
bas.  En  1810,  il  fut  élu  et  sacré  évèque  d'Alep.  En  1811,  il  était 
appelé  à  la  direction  du  collège  national  d'Aïn-Traz. 

Mgr  Agapios  mourut  à  Aïn-Traz  le  31  janvier  1812  et  fut 
remplacé  le  0  février  suivant  par  M"  Ignace,  Sarrouf  qui  mou- 
rut empoisonné,  le  6  novembre  de  la  même  année.  Il  eut  pour 
successeur  Athanase  .Matar.  Ce  dernier  fut  remplacé  lui-même 
en  1813  par  Macarios  Taoul.  auquel  Ignace  Kaltan  succéda 
en  1815. 

Cependant,  l'élection  de  Maxime  Mazloum  au  siège  d'Alep 
ayant  été  contestée  par  le  pape  Pie  VII,  le  prélat  melkite  était 
parti  en  1813  pour  l'Europe.  Il  y  séjourna  consécutivement  dix- 
huit  années  pendant  lesquelles  il  habita  successivement  Trieste, 
Venise,  Rome,  Livourne,  Vienne  et  Marseille.  A  Rome,  il  étu- 
dia le  grec,  le  latin  et  l'italien.  Il  traduisit  en  arabe  beaucoup 
de  livres  de  piété  et  entre  autres  quelques  traités  de  Liguori, 
pour  l'usage  de  sa  nation. 

L'élection  d'Alep  ayant  été  cassée  à  Rome,  Mazloum  s'était 
soumis  à  cette  décision  et  avait  reçu  le  titre  in  partibus  d'évè- 
que  de  Myre  en  Lycie.  En  1831,  le  pape  Grégoire  XVI  renvoya 
M'-"  Mazloum  en  Syrie,  accompagné  de  deux  Pères  et  un  Frère 
jésuites,  pour  réorganiser  le  collège  d' Aïn-Traz.   Il  enrichit 

(1)  Sur  le  collège  d'Aïn-Traz,  voir  la  Revue  des  Églises  d'Orient. 


LES   GRECS    MELKITES.  21 

cet  établissement  d'une  collection  d'environ  2.000   volumes. 

A  la  mort  du  patriarche  Ignace  Kaltan,  Mgr  Mazloum  fut 
élu  pour  lui  succéder,  le  24  mars  1833,  dans  un  synode  tenu 
au  monastère  de  Saint-Georges,  et  il  fut  confirmé  par  le  Pape 
en  1835.  C'est  alors  qu'il  prononça  à  Damas,  sur  la  primauté 
du  Pontife  romain,  un  sermon  qui  excita  vivement  Tanimosité 
des  hérétiques  et  des  schismatiques  (1).  Les  Égyptiens  étaient 
maîtres  de  la  Syrie.  Leur  autorité  protectrice  et  tolérante  per- 
mettait au  patriarche  melkite  de  sortir  de  la  retraite  du  Liban. 

En  1840  et  1841,  Mgr  Mazloum  fit  un  nouveau  voyage  et  vi- 
sita Rome  et  Paris.  De  cette  ville  il  se  rendit  à  Constantinople 
où  il  demeura  six  ans  et  demi.  C'est  pendant  ce  séjour  qu'eu- 
rent lieu  avec  le  patriarcat  arménien  catholique  les  difficultés 
dont  nous  avons  déjà  parlé  et  à  la  suite  desquelles  Mgr  Mazloum 
fut  reconnu  par  le  gouvernement  turc,  pour  les  affaires  civiles, 
comme  patriarche  d'Antioche,  d'Alexandrie  et  de  Jérusalem, 
comme  chef  unique  et  immédiat  de  la  nation  grecque  melkite. 

Le  patriarche  retourna  en  Syrie  en  1848  et  il  s'y  occupa  acti- 
vement de  relever  sa  nation.  Il  fit  bâtir  vingt  églises  et  trois 
résidences  patriarcales  et  consacra  un  grand  nombre  d'évêques. 
Après  les  massacres  du  Liban  en  1841,  Mgr  Mazloum  trans- 
féra officiellement  le  patriarcat  à  Damas,  où  ce  siège  se  trouve 
encore.  C'est  ainsi  que  le  patriarcat  grec  uni,  après  avoir  erré 
plus  d'un  siècle,  rentrait  triomphalement  dans  la  ville  d'où 
Cyrille  VI  avait  été  expulsé. 

Mgr  Maxime  Mazloum  mourut  à  Alexandrie  d'Egypte,  le 
22  août  1856.  Les  grands  progrès  que  la  nation  melkite  a  ac- 
complis de  nos  jours  sont  dus  à  l'émancipation  civile  et  aussi  à 
l'action  de  ce  patriarche.  C'était,  à  ce  qu'on  dit  du  moins,  un 
homme  d'un  caractère  altier  et  intraitable;  il  eut  souvent  des 
difficultés  avec  la  délégation  apostolique  et  avec  les  diplomates 
français,  ses  protecteurs.  Aujourd'hui  qu'il  est  mort,  on  doit 
surtout  se  rappeler  le  bien  qu'il  a  fait  à  sa  nation,  l'une  des  plus 
civilisées  et  des  plus  entreprenantes  de  l'Orient  (2). 

Clément  Bahus  lui  succéda. 

(1)  Grégoire  XVI  mentionne  ce  sermon  dans  son  allocution  du  Ie*  février  1836. 
(Bullarium  S.  C.  de  Propaganda  Ficle),  t.  V,  p.  130. 

(2)  Nous  aurons  occasion  de  parler  encore  de  31s1'  Mazloum  dans  les  chapitres 
suivants. 


VI 


TRIBULATIONS    DES  MELKITES    DEPUIS    LEUR  AFFRANCHISSEMENT. 

Nous  avons  suivi  sans  interruption  la  série  patriarcale  ;  mais 
il  ne  faudrait  pas  croire  que  les  tribulations  de  l'Église  melkite 
eussent  cessé  par  l'émancipation  que  la  France  obtint  en  1830. 
A  la  vérité,  cette  Église  n'était  plus  soumise  à  l'oppression  en 
quelque  sorte  organique  des  Grecs  non  unis  ;  mais  elle  était  ré- 
servée à  des  épreuves  de  toute  sorte. 

Nous  dirons  d'abord  un  mot  de  l'affaire  des  bonnets.  Grâce 
aux  manœuvres  de  l'ambassade  russe  à  Constantinople  et  du 
consul  de  Grèce  en  Egypte,  on  réussit  quelque  temps  à  persé- 
cuter M"r  Mazloum  et  son  clergé  pour  les  empêcher  de  porter 
le  costume  ecclésiastique  traditionnel  et  surtout  la  coiffure  ap- 
pelée calymafkion.  L'ambassade  de  France  eut  beaucoup  de 
mal,  en  1840,  à  obtenir  la  cessation  de  cette  ridicule  persé- 
cution (1). 

Nous  avons  vu  que  le  patriarcat  melkite  et  une  partie  de  la 
nation  avaient  trouvé  au  dix-huitième  siècle  une  généreuse 
hospitalité  dans  le  Liban,  quoique  la  dynastie  régnante  des 
Cheab  fût  encore  infidèle.  A  partir  de  1840,  le  gouvernement 
anglais,  par  haine  du  catholicisme  et  de  la  France,  réussit  à 
souffler  la  haine  religieuse  et  l'intolérance  dans  la  montagne, 
qui  est  devenue  depuis  lors,  et  pour  cette  seule  cause,  le  théâtre 
de  massacres  périodiques  (2).  C'est  là  un  fait  qui  est  déjà  ac- 
quis à  l'histoire.  Les  Maronites  n'en  ont  pas  été  les  seules  vic- 
times. Voici  une  lettre  touchante  que  MBr  Mazloum  écrivit  au 
roi  Louis-Philippe  le  17  décembre  1841  : 

(1)  Mémoire  sur  l'état  actuel  de  V Église  grecque  catholique  dans  le  Levant,  pages 
7  à   11:  Marseille,  1841. 

(2)  Consultez:  Les  droits  du  Liban,  dans  le  Bulletin  de  l'Association  de  Saint-Louis 
des  Maronites;  Paris,  Challamel,  1887. 


LES   GRECS    MELKITES.  23 

«  Le  nombre  des  hommes,  femmes  et  enfants  égorgés  par 
surprise  ou  qui  ont  péri  en  se  défendant,  soit  grecs  melkites, 
soit  Maronites,  est  très  considérable.  Il  y  a  parmi  ces  victimes 
un  certain  nombre  de  prêtres  et  de  religieux...  Les  dommages 
causés  au  grecs  catholiques  placés  sous  ma  juridiction  s'élè- 
vent à  plusieurs  millions  de  piastres.  Les  malheurs  auraient  été 
bien  plus  grands,  le  Kesrouan  et  le  reste  de  la  province  seraient 
ruinés  sans  la  bravoure  des  habitants  de  Zahlé,  la  plupart  grecs 
melkites  catholiques  qui,  assistés  de  l'émir  Kangiar,  ont  sou- 
tenu deux  combats,  le  5  et  le  13  novembre,  contre  près  de 
G. 000  Druses...  (1).  En  se  retirant,  les  Druses  ont  porté  partout 
le  fer  et  le  feu,  et  ont  fait  de  ces  belles  contrées  un  théâtre  d'hor- 
reur. La  plus  sensible  et  la  plus  grande  des  pertes  immenses  de 
la  nation  melkite  catholique  est  celle  du  collège  national  de 
lWnnonciation  à  Aïn-Traz,  près  de  Deïr-el-Kamar.  La  maison 
patriarcale,  voisine  du  collège,  les  archives  du  patriarcat,  la  bi- 
bliothèque, tous  les  ornements  et  insignes  pontificaux,  de  ri- 
ches dépôts  en  or  et  en  argent  sont  à  jamais  perclus.  Après 
avoir  saccagé,  les  Druses  ont  mis  le  feu,  de  même  qu'ils  ont 
fait  au  village  d'Abra,  près  de  Saïda,  qui  était  le  patrimoine  de 
notre  collège.  » 

Le  Liban  avait  donc  cessé,  grâce  à  l'action  anglaise,  d'être  un 
asile  sûr.  Mais  la  malheureuse  Église  melkite  ne  devait  pas 
trouver  plus  de  sécurité  dans  la  plaine,  à  cause  de  la  faiblesse 
du  gouvernement  turc,  et  quelquefois  de  la  complicité  de  ses 
agents  les  plus  haut  placés.  Mgr  Mazloum  se  trouvait  à  Alep  au 
moment  du  massacre  de  1S50  ;  sa  maison  et  celle  de  l'évèque 
furent  pillées.  Le  patriarche  perdit  pour  40.000  piastres  de 
meubles  et  d'effets  précieux.  A  Damas,  son  successeur  et  sa 
nation  eurent  à  souffrir  toutes  les  horreurs  du  massacre  de  1860. 
L'école  patriarcale  et  nationale  d'Aïn-Traz  fut  de  nouveau  dé- 
truite à  la  même  époque. 

Je  me  suis  étendu  sur  ces  désastres  pour  faire  bien  sentir  aux 
Occidentaux  combien  la  situation  des  chrétientés  d'Orient  est 
triste  et  précaire.  Si  nous  avons  ces  souvenirs  présents,  nous 
serons  disposés  à  montrer  de  l'indulgence  pour  les  défauts. 

(1)  La  ville  de  Zahlé  â  été  pillée  par  les  Druses  en  1860. 


VII 


LES    SYNODES    MELKITES 


Les  Grecs  melkites  étant  unis  avec  le  Pape,  nous  n'avons  rien 
de  particulier  à  dire  sur  leurs  croyances,  qui  sont  celles  de  l'É- 
glise catholique,  apostolique  et  romaine.  Ils  ajoutent  le  filioque 
au  symbole  de  Nicée.  Nous  aurons  seulement  à  mentionner  ici 
l'histoire  d'un  dissentiment  sur  différents  points  de  dogme  et  de 
discipline  qui  a  eu  son  origine  en  180G  et  n'a  été  terminé  qu'en 
1835. 11  faut  même  reprendre  les  choses  d'un  peu  plus  haut. 

Au  commencement  de  ce  siècle,  le  siège  melkite  d'Alep  était 
occupé  par  un  certain  Germanos  Adam.  Ce  prélat  avait  d'abord 
joui  de  la  confiance  du  Saint-Siège  de  Rome,  qui  le  désigna 
pour  assister  comme  délégat  à  un  synode  maronite.  Mais,  par 
un  bref  de  Pie  VII,  du  1C1  février  1802,  nous  voyons  qu'on  eut 
bientôt  des  doutes  sur  les  doctrines  de  Germanos  Adam  relati- 
vement à  la  primauté  du  Saint-Siège.  En  effet,  dans  ce  bref, 
le  Pape  invite  le  patriarche  melkite,  qui  était  alors  Agapios,  à 
informer  sur  les  doctrines  de  ce  prélat,  à  envoyer  ses  écrits  à 
Rome  et  à  lui  faire  signer  une  adhésion  à  la  bulle  Auctorem 
fklei. 

L'évêque  Germanos  Adam  assista,  en  180G,  au  synode  que  le 
patriarche  Agapios  célébra  dans  le  couvent  de  Saint- Antoine  de 
Karkafé,  situé  à  deux  lieues  de  Beyrouth,  sur  la  route  de  Deïr- 
el-Kamar.  C'est  à  l'évêque  d'Alep  qu'on  attribue  les  opinions 
émises  par  ce  synode  dont  les  actes  furent  imprimés  à  Chouaïr 
vers  1810,  avec  un  catéchisme  dont  il  était  l'auteur  (1).  A  cette 
occasion  le  pape  Pie  VII  condamna  les  écrits  de  Germanos  et 
en  défendit  la  circulation. 

Il  paraît  que  les  idées  émises  dans  le  synode  de  Karkafé 

(1)  Ce  catéchisme  a  été  plus  tard  corrigé  par  M.  Poussou,  lazariste,  et  imprimé 
à  Paris. 


LES    GRECS    MELKITES.  25 

avaient  rencontré  quelque  faveur.  Lorsque  le  pape  Pie  VII,  le 
3  juin  1816,  cassa  l'élection  au  siège  d'Alep  de  M"1  Mazloum, 
comme  nous  avons  vu,  ce  ne  fut  pas  seulement  à  cause  du 
petit  nombre  d'électeurs  et  du  caractère  tumultueux  de  l'acte, 
mais  parce  que  l'élection  avait  été  faite  par  des  gens  qui  pre- 
naient parti  pour  la  mémoire  et  les  doctrines  de  Germanos 
Adam.  A  cette  occasion  et  exceptionnellement,  le  Pape  nomma 
directement  au  siège  d'Alep  Basile  Araktingi,  supérieur  des 
Basiliens  de  Chouaïr.  Mais  les  troubles  ne  cessèrent  pas; 
en  effet,  dans  un  bref  du  8  mai  1822,  Pie  VII  parle  encore 
des  dissentiments  existant  entre  les  grecs  catholiques  de  cette 
ville  à  l'occasion  des  écrits  de  Germanos  Adam.  Sa  Sainteté  dé- 
fendit alors  expressément  d'enseigner  l'une  des  erreurs  conte- 
nues dans  ces  écrits,  celle  relative  à  l'efficacité  des  paroles  de 
la  consécration  eucharistique. 

Cependant  le  Saint-Siège  ne  s'était  pas  encore  prononcé  di- 
rectement sur  les  opinions  dogmatiques  et  disciplinaires  con- 
tenues dans  les  actes  du  synode  de  1806.  Il  ne  le  fit  qu'en  1835. 
Nous  donnerons  ici  la  traduction  de  cette  condamnation  qui  est 
insérée  au  tome  V  du  Bullaire  pontifical.  On  y  trouvera  l'in- 
dication des  opinions  émises  par  les  Pères  de  Karkafé. 

Condamnation  du  synode  melkite  de  Karkafé. 

Grégoire  XVI 

«  Le  synode  des  melkites  catholiques,  appelés  d'Antioche,  qui  a  été  tenu, 
en  1806,  au  monastère  de  Karkafé  et  ensuite,  sans  que  le  Siège  apostolique 
romain  ait  été  consulté,  imprimé  en  1810  en  caractères  arabes,  a  depuis 
longtemps  encouru  diverses  réfutations  de  la  part  des  hommes  soucieux  de 
la  pureté  du  dogme  catholique.  Quelques  évoques  de  l'Orient,  ainsi  que  des 
pasteurs  inférieurs  d'âmes,  dénonçaient  la  doctrine  audit  synode  comme 
à  eux  suspecte  dans  bien  des  points  et  désagréable.  Et  Nous,  constitué  gar- 
dien suprême  de  l'Eglise,  lorsque  nous  avons  entendu  ces  querelles  s'ac- 
croître chaque  jour  et  avons  vu  l'habitude  de  tenir  des  synodes  se  propa- 
ger en  Orient  et,  avec  le  temps,  se  consolider  d'une  certaine  manière: 
considérant  le  cas  comme  très  grave,  nous  avons  pris  soin  qu'un  exemplaire 
du  synode,  traduit  exactement  en  italien,  signé  de  la  main  du  vénérable 
frère  Maxime  Mazloum  et  reconnu  par  lui  comme  fidèle,  c'est-à-dire  con- 
forme à  l'original  arabe,  fût  soigneusement  examiné  par  des  théologiens 
savants  et  par  le  conseil  de  nos  vénérables  frères  les  cardinaux  de  la  S.  E.  R- 
chargés  de  la  revision  des  livres  de  l'Église  orientale. 

«  Cependant,  avant  de  prononcer  notre  jugement  à  ce  sujet,  nous  avons 


26  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

pensé  à  donner  avis,  par  des  lettres  écrites  sur  notre  ordre  par  la  congré- 
gation De  Propagande  Fide,  au  vénérable  frère  Maxime  Mazloum,  élu  alors 
patriarche  des  melkites  catholiques,  de  l'opinion  de  la  censure  romaine  dé- 
favorable à  ce  livre:  et  nous  avons  demandé  audit  patriarche  élu  quelle 
était  sa  manière  de  voir  à  ce  sujet,  c'est-à-dire  comment  lui  paraissait  la 
doctrine  du  susdit  synode.  Or,  celui-ci  répondit  à  la  congrégation  De  Pro- 
pagande Fide  par  des  lettres  qui,  écrites  de  sa  propre  main,  sont  conservées 
par  nous  et  dans  lesquelles  il  protesta  de  sa  soumission  à  l'Eglise  romaine 
et  à  ses  jugements  et  de  son  obéissance  complète  de  façon  à  ne  laisser  sub- 
sister aucune  raison  de  douter  de  sa  sincérité.  Et,  en  désignant  le  synode 
de  Karkafé,  il  dit  :  qu'il  ratifiera  tout  ce  qui  aura  été  décrété  par  le  Saint- 
Siège  romain,  qu'il  y  prêtera  obéissance  docile  et  foi  ferme;  et,  qu'en  at- 
tendant le  jugement  sur  L'instance  pendante,  il  ne  distribuera  pas  les  exem- 
plaires du  livre,  ne  fera  point  usage  de  ses  décisions  et  ne  lui  attribuera, 
comme  il  lui  avait  été  mandé  sur  notre  ordre,  aucune  autorité. 

«  Cette  déclaration  la  plus  claire  de  soumission  et  d'obéissance  et  l'im- 
probation  des  doctrines  erronées  de  Germanos  Adam,  autrefois  archevêque 
de  Hiérapolis  (Alep),  auxquelles  le  vénérable  frère  Maxime  Mazloum  affirme 
n'avoir  jamais  adhéré,  déclaration  et  improbation  exprimées  encore  dans 
d'autres  lettres  adressées  à  nous-mêmes,jious  ont  tellemenl  plu.  elles  imi- 
tant réjoui  notre1  esprit  et  l'on  rendu  si  libre  de  toute  crainte  que  nous  avons 
pris  la  décision  etde  condamner  le  synode,  selon  le  devoir  de  notre  charge, 
et  en  même  temps  de  confirmer  le  vénérable  frère  Maxime  Mazloum  comme 
patriarche  et  de  lin  envoyer  le  pallium  pris  du  corps  de  saint  Pierre  (1). 

«  Il  est  vrai  que  le  livre  du  synode  imprimé  fait  parade  sur  son  titre 
d'une  certaine  approbation  d'Aloïs  Gandolphe,  autrefois  délégué  apostolique 
au  Liban,  approbation  que  le  Saint  Siège  romain  n'a  jamais  connue  et  qui 
doit  être  attribuée  ou  au  manque  île  connaissance  de  la  langue  arabe,  ou  à 
la  fraude  ou  fausseté  de  quelqu'un,  outre  que  l'approbation  des  synodes 
n'est  point  dans  les  pouvoirs  ordinaires  des  délégués;  toutefois  il  est  certain 
(pie  beaucoup  d'erreurs  se  laissent  apercevoir  soit  dans  le  synode,  soit  dans 
les  instructions  qui  y  sont  jointes. 

«  Et  d'abord,  en  effet,  ce  synode,  sur  beaucoup  de  questions,  puise,  taci- 
tement et  frauduleusement,  dans  le  synode  de  Pistoïa,  depuis  longtemps 
condamné,  et  contient,  en  partie  littéralement  et  en  partie  insinuées  d'une 
façon  ambiguë,  quelques  propositions  du  même  synode  condamnées  par 
le  Saint-Siège  apostolique.  Ensuite,  il  fait  quelques  propositions  du  même 
synode  condamnées  par  le  Saint-Siège  apostolique.  Ensuite,  il  fait  quel- 


(1)  Le  pallium  est.une  bande  de  laine  blanche,  large  d'environ  trois  doigts,  tis- 
sée en  forme  circulaire,  qui  ceint  les  épaules,  qui  a  de  chaque  côté  «les  cordons 

pendant  sur  les  épaules  et  la  poitrine  avec  six  croix  tissées  de  soie  noire,  et  qui 
est  cousue  et  attachée  par  trois  épingles  d'or.  Il  est  prissur  l'autel  où  est  enfermé 
le  corps  de  saint  Pierre;  c'est  pourquoi  l'on  dit  qu'il  est  pris  du  corps  <\\[  même 
saint.  Le  pallium  indique  la  plénitude  du  pouvoir  îles  patriarches  et  <]es  métro- 
politains. 

(Devoti.  —  De  Hierarchiâ  ecclesiaslicâ   col.  1230,  dans  l'éd.  Migne.) 


LES    GRECS    MELKITES.  27 

quefois,  sur  les  sacrements  et  sur  les  vertus,  des  définitions  et  des  décisison 
peu  justes.  11  goûte  le  baïanisme  (1),  le  jansénisme  et  autres  opinions  mau- 
vaises semblables  ;  il  infirme  la  force  et  la  nature  des  indulgences,  qui  n'ont 
d'efficacité,  à  son  avis,  que  par  rapport  aux  peines  canoniques,  et  de  cette 
façon  il  renouvelle  la  doctrine  condamnée  déjà  dans  Luther  et  dans  le  sy- 
node de  Pistoïa  ;  il  attaque  le  pouvoir  de  l'Eglise,  notamment  le  pouvoir 
(•(•actif  (?)  ;  il  s'oppose  indirectement  aux  appellations  au  Saint-Siège  ro- 
main, affirme  à  tort  (pie  l'autorité  des  synodes  provinciaux  a  été  ancienne- 
ment péremptoire  et  parait  défigurer  l'origine  de  la  juridiction  sacrée; 
surtout  il  calomnie  avec  un  zèle  fâcheux,  à  plusieurs  reprises,  la  discipline 
de  l'Église,  fait  passer  le  célibat  du  clergé  pour  préjudiciable  parfois  à  l'ad- 
ministration des  paroisses,  rend  très  difficile  par  la  dureté  excessive  et 
injuste  des  paroles  la  création  des  évêques  et  du  clergé;  il  définit  audacieu- 
sement  différentes  controverses  sur  lesquelles  le  jugement  est  encore  pen- 
dant, entre  autres  celles  relatives  à  l'autorité  du  synode  provincial,  en  enfin, 
sous  le  prétexte  fallacieux  de  réforme,  non  sans  une  certaine  apparence  de 
piété  et  de  zèle,  il  trouble  l'état  de  l'Eglise. 

Aussi  de  notre  autorité  apostolique,  nous  désapprouvons  et  condamnons 
par  les  présentes  le  susdit  synode  d'Antioche,  qui  contient  ces  erreurs  et 
plusieurs  autres  contraires  à  la  saine  doctrine  et  à  la  discipline  approuvée 
de  l'Eglise  ;  nous  déclarons  tous  ses  actes  et  décrets  nuls  et  sans  effet  ;  nous 
interdisons  enfin  l'usage  de  tout  le  livre  dans  n'importe  quel  idiome,  tant 
en  manuscrit  qu'imprimé;  et  nous  défendons  à  jamais  l'impression  dudit 
livre.  Nous  invitons  enfin,  d'une  manière  formelle,  le  vénérable  frère 
Maxime  Mazloum,  patriarche  des  grecs  melkites,  ainsi  que  les  autres  pa- 
triarches et  évêques  des  différents  rites  et  nations  à  exclure  le  livre  dudit 
synode  de  l'usage  de  leurs  Eglises  et  à  repousser  ses  doctrines  en  tant 
qu'elles  ont  été  désapprouvées  et  condamnées  par  Nous;  et  à  s'attacher 
plutôt  aux  synodes  orthodoxes,  particulièrement  aux  anciens,  qui  sont  si 
nombreux  dans  l'Eglise  de  Dieu,  qui  ont  été  célébrés  par  des  saints  et  sa- 
vants Pères  et  approuvés  par  nos  prédécesseurs  pontifes  romains  et  à  les 
prendre  pour  règle  de  leur  conduite  et  de  leurs  doctrines. 

«  Donné  à  Piome.  à  l'église  de  Sainte-Marie-Majeure,  sous  l'anneau  du 
Pêcheur,  le  3  juin  1835,  de  notre  pontificat  la  cinquième  année.  » 

M"'"  Mazloum,  on  l'a  vu,  s'était  soumis  d'avance  à  la  déci- 
sion du  Pape  :  il  y  adhéra  formellement  par  une  lettre  du  15  oc- 
tobre 1835.  Pendant  son  patriarcat,  il  tint  à  Aïn-Traz  un  autre 
synode,  dont  les  actes  furent,  suivant  l'usage  envoyés  à  Rome  et 
approuvés. 

(1)  Opinion  sur  la  grâce  qui  a  surgi  à  Louvain  vers  1550  et  qui  a  été  l'origine  du 
jansénisme. 

(2)  Los  opinions  contraires  au  pouvoir  coaclif  de  l'Église,  qui  avaient  été  for- 
mulées par  le  synode  de  Pistoïa,  sont  condamnées  par  la  bulle  de  Pie  VI  Auctorem 
fidei,  au  chapitre  intitulé  :  De  polestate  Ecclesiœ  quoad  conslituendam  et  sancien- 
dam  exleriorem  discipUnam. 


28  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

Enfin  un  dernier  synode  de  l'Église  melkite  fut  célébré  à  Jé- 
rusalem par  le  patriarche  Mazloum  en  1849.  Les  résolutions 
du  synode  furent  expédiées  à  Rome  avant  d'être  publiées. 
Quelques-uns  des  évoques  qui  avaient  pris  part  à  cette  réu- 
nion, envoyaient  en  même  temps  auprès  du  Saint-Siège  des 
observations  tendant  à  en  empêcher  l'approbation.  Outre  quel- 
ques erreurs  qui  avaient  pu  s'y  glisser  de  bonne  foi,  on  faisait 
observer  que  l'esprit  du  synode  n'était  pas  empreint  d'un  sen- 
timent d'humilité  et  de  zèle  évangélique.  La  cour  de  Rome  en 
ordonna  l'examen,  mais  M?r  Mazloum  vint  à  mourir  avant  que 
cet  examen  ait  eu  lieu.  Son  successeur,  M**  Clément  et  plu- 
sieurs évoques  demandèrent  la  suppression  pure  et  simple  du 
synode,  ce  qui  leur  fut  accordé,  et  l'examen  n'eut  pas  lieu.  Le 
synode  de  Jérusalem  n'a  pas  été  publié  :  il  ne  m'a  pas  été  pos- 
sible d'en  trouver  un  exemplaire  manuscrit.  On  pense  même 
que  l'instrument  original  aura  été  détruit  pendant  le  sac  de 
Damas,  en  1860. 


VIII 


CLEMENT    BAIIUS.    —    SUITE    DES    PATRIARCHES    MELKITES. 

Peu  de  temps  après  son  élection,  c'est-à-dire  en  1857,  le  pa- 
triarche Clément  Bahus  décréta  la  substitution  du  calendrier 
grégorien  au  calendrier  Julien,  alors  en  usage  dans  l'Église 
melkite.  Si  le  patriarche  avait  consulté  au  préalable  sa  nation, 
qui  est  sensée  et  amie  du  progrès,  il  eût  probablement  obtenu 
l'assentiment  général  à  une  mesure  excellente  en  soi,  mais  pour 
le  mode  d'introduction  de  laquelle  il  fallait  agir  avec  prudence, 
vu  l'attachement  des  Orientaux  à  leurs  anciens  usages  et  leur 
crainte  d'être  latinisés.  Le  patriarche  ne  le  fit  pas  et  son  décret 
suscita  un  orage  terrible,  aussi  bien  en  Egypte  qu'en  Syrie. 

L'un  des  principaux  instigateurs  du  mouvement  fut  un  ex- 
basilien  nommé  Gibarra,  qui  avait  été  sécularisé.  En  Egypte, 
où  il  se  trouvait,  il  essaya  d'ouvrir  une  chapelle  séparée;  mais 
le  consulat  de  France  la  fit  fermer  à  la  réquisition  du  patriar- 
che. Après  avoir  publié  des  pamphlets  contre  Rome  et  contre 
les  prélats  de  sa  nation,  Gibarra  forma  le  projet  d'organiser  une 
nouvelle  communion  melkite.  S'étant  entendu  avec  le  consul  de 
Russie  qui  favorisait  ses  vues,  il  alla  soumettre  son  plan  au  pa- 
triarche grec  de  Jérusalem  et  se  rendit  de  là  à  Constantinople, 
où  ses  propositions  furent  chaleureusement  accueillies  par  le 
phanar.  A  son  retour  à  Beyrouth,  Gibarra  était  muni  de  lettres 
de  l'ambassadeur  de  Russie;  tous  les  consuls  de  cette  puis- 
sance travaillèrent  à  semer  la  division  parmi  les  melkites. 

Ce  qu'il  y  eut  de  remarquable  dans  ce  mouvement,  c'est  que 
les  dissidents  ne  voulaient  pas  se  fondre  avec  les  grecs  dits 
orthodoxes,  mais  former  une  nouvelle  communion  sous  le  nom 
de  grecs  orientaux  (charki),  et  ils  y  réussirent,  pendant  quelque 
temps,  à  Damas  où  ils  avaient  une  église  séparée.  On  compta 
alors  clans  cette  ville  trois  communions  différentes,  célébrant 


30  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

d'après  le  rite  grec  en  langue  grecque  ou  arabe  :  1°  les  ortho- 
doxes relevant  du  patriarche  grec  d'Antioche;  2°  les  melkites 
unis  soumis  à  M"1'  Clément  Bahus;  3°  les  melkites  charki.  Il  y 
eut  aussi  une  chapelle  des  charki  à  Beyrouth  (1). 

Les  événements  qui  désolèrent  la  Syrie  en  18(30  ramenèrent 
beaucoup  de  dissidents.  Quelques  années  plus  tard  la  commu- 
nion des  Charki  finit  par  se  dissoudre  et  par  rentrer  sous  l'obé- 
dience de  son  patriarche,  en  suivant  aussi  la  réforme  du  calen- 
drier, déjà  adopté,  du  reste,  par  les  Syriens,  les  Chaldéens  et 
les  Maronites.  Le  2  février  1865,  les  charki  et  les  autres  mel- 
kites célébraient  ensemble  la  fête  de  la  Purification  au  jour  gré- 
gorien. Cependant  la  chapelle  qui  avait  été  fondée  à  Beyrouth 
continua  à  être  desservie  par  Gibarra,  qui  n'a  pas  fait  sa  sou- 
mission, mais  dont  le  troupeau  était  composé  de  deux  ou  trois 
familles  seulement. 

L'affaire  du  calendrier  était  apaisée,  lorsque  Msl  Clément, 
dont  la  précipitation  avait  failli  engendrer  un  schisme,  donna 
aux  évoques  chrétiens  l'exemple  du  plus  noble  désintéresse- 
ment. Au  mois  d'octobre  18G4,  Sa  Béatitude  réunit  les  évoques 
de  son  Église  et  leur  annonça  l'intention  d'abdiquer  pour  se  re- 
tirer dans  le  monastère  de  Deïr-el-Mokallès  (Saint-Sauveur)  , 
d'où  il  avait  été  tiré  pour  être  fait  d'abord  évoque  en  Egypte, 
puis  patriarche.  Il  rendit  ses  comptes  publiquement  et  restitua 
ce  qui  lui  restait  de  l'argent  recueilli  quelques  années  aupa- 
ravant en  France  et  en  Belgique  par  l'évêque-vicaire  Macarios. 
Malgré  les  instances  et  les  larmes  de  toutes  les  personnes  pré- 
sentes, il  se  dépouilla  successivement  de  ses  insignes  et  de  ses 
vêtements  patriarcaux.  Le  soir  même,  il  avait  repris  dans  son 
couvent  la  robe  noire,  la  ceinture  de  cuir  et  les  sandales. 

A.  d'Avril. 
(A  suivre.) 


(1)  Dans  le  volume  de  mes  Archives,  intitulé  Sur  les  Melkites,  voir  un  mémoin 
détaillé  sur  Gibara  (pièce  n"17). 


L'ORDINAL  COPTE 


AVANT-PROPOS 


Je  commence  aujourd'hui  la  publication  de  l'ordinal 
copte.  Un  double  intérêt  doit  recommander  cet  important 
document  aux  amis  de  la  Revue  de  l'Orient  chrétien  : 
un  intérêt  théologique,  puisqu'on  pourra  comparer  par 
là  les  ressemblances  et  les  différences  qui  existent  entre 
le  rite  copte  et  celui  de  l'Église  latine  ou  des  autres 
Églises  chrétiennes,  et  déterminer  en  même  temps  en 
quoi  consiste  au  juste,  pour  l'Église  copte,  la  nature,  ou, 
comme  on  dit  en  théologie,  l'essence  des  diverses  ordi- 
nations; un  intérêt  philologique,  car  le  copte  est  une  des 
langues  de  l'Orient  chrétien  qui  sont  le  plus  ignorées 
parmi  nous. 

Le  Ms.  qui  contient  l'ordinal  copte  se  trouve  à  la 
Bibliothèque  nationale  et  porte  le  n°  98  dans  le  catalogue 
dressé  par  M.  Amélineau  (fonds  copte).  Ce  Ms.  est  assez 
volumineux  et  est  généralement  en  bon  état  :  cependant 
il  présente  çà  et  là  quelques  légères  lacunes.  Des  retou- 
ches postérieures  à  l'encre  rouge  ont  parfois  modifié  le 
texte  et  donné  naissance  à  un  certain  nombre  de  variantes 
de  peu  d'importance.  Une  traduction  arabe  sur  marge 
accompagne  le  texte. 

Dans  certains  endroits  il  est  difficile  de  saisir  le  sens 


32  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

du  document.  On  n'en  sera  nullement  étonné  quand  on 
saura  que  le  copte,  par  sa  morphologie,  présente  d'assez 
grandes  obscurités  et  n'est  pas  aisément  traduisible  dans 
nos  langues.  La  scriptio  continua,  forçant  l'éditeur  à 
séparer  les  mots  par  la  pensée,  constitue  une  autre 
source  de  difficultés. 

Je  n'ai  pas  jugé  utile  de  déployer  un  grand  apparat 
critique  dans  ce  travail.  Un  document  de  cette  nature  ne 
comporte  pas  une  semblable  élaboration.  Une  simple 
traduction,  aussi  fidèle  que  possible,  mettra  bien  mieux 
le  lecteur  à  même  de  tirer  personnellement  les  conclusions 
qui  se  dégagent,  à  différents  points  de  vue,  d'un  pareil 
document.  Je  me  suis  contenté  uniquement  de  signaler  au 
bas  des  pages  quelques  légères  variantes  dont  la  plupart 
consistent  dans  l'emploi  du  pluriel  pour  le  singulier  ou 
réciproquement.  Là  où  j'ai  cru  devoir  suppléer  les  la- 
cunes du  texte,  j'ai  mis  mes  restitutions  entre  crochets. 

Pour  transcrire  et  traduire  ce  Ms.  je  prévois  qu'il 
me  faudra  beaucoup  de  travail  et  de  patience.  Je  serais 
amplement  récompensé  de  mes  efforts,  si  ce  travail  con- 
tribuait en  quoi  que  ce  soit  à  servir  la  cause  de  l'Union 
des  Églises  que  nous  poursuivons  tous  avec  le  même 
zèle  et  le  même  désintéressement. 

Je  ne  traduis  que  les  parties  qui  touchent  d'une  ma- 
nière quelconque  à  la  Hiérarchie  ecclésiastique.  Je  laisse 
de  côté  bon  nombre  d'autres  parties  accessoires,  comme, 
par  exemple,  ce  qui  concerne  la  consécration  d'une  vierge 
ou  d'un  hégoumène. 

Ce  Ms.,  d'après  la  note  ajoutée  par  M.  Amélineau,  fut 
consacré  au  palais  du  patriarche  le  22  hathar  1171, 
c'est-à-dire  le  jeudi  18  novembre  1778  de  notre  ère. 
Toutefois  il  doit  être  d'au  moins  trois  siècles  antérieurs. 

Dr  V.  Ermoni. 


l'ordinal  copte.  33 


CONSECRATION  D'UN  LECTEUR 


eofse  ov]-i\iicvriitocTHo 
Av[^j...]eii  (|>hi  tov  ha 

IIIOGTHO   UA 

p eoq  epaq  at 

Btoc  uniueo  u 

UAWep^JtOOT^JI   6p62C(U  qBCD^J  6BOA 

epe  TeqnA2Bi  kioa;y  enecHT 

epe  nmiiiCKorioc  oei  epa/rq  e^eu  nievnonoAioii 
me  muAiiep^icoov^Ji  epe  iih  eTAveiiq  "HieTAiioiA 
extoq  epe  nieniCKonoc  sco  iiuoc  utoov  ^e 
TeTeiiepueepe  A:e  qeum^JA  iitatasic 

'jeu  ovueeuHi  iietoov  Ae  evepueepe  xe 
A2A  neiiKOT  qeun^JA 

uene[n]  ctoc  cri  iiak  mot+amc  +è 

11+  [cTATpOc]  6A:tl)t|  -f   NOTAI    J)6II  9UH+ 

lieu  iiia  iica  TeqAc|)e  eA:to  u<|>pAii  11  + 

TplAC  eeOVAB.   TAAO    UHICOOI 

uov(|i  a.\(o    u^jeneuAT...  ueu  ev\u... 
uovqi  etorn  ev\u  ?Apoq  epe  epAK  Toie 

T6IIT20  OT02  T6IITAIB2   UUOK    <|>lllll>    nCFG    <\)f    ^JtOne    pOK 
UUeBOJK    lllll    eOTAUAPUlOCTHC    13611    T6K6KKAHCIA.    OV02 

uak6  i.ia(|  (1)  eueKueeuHi  ApieuoT  iiAq  (2)  ?eu  T6K2o+ 
efeKue    tbcdk.    Apif-q    lieu    n^aeee    qcroe    iiiueKevoc. 

OV02   HTeq^JtOm    (3)   OVAHT[Ar]lltOCTHC. 

(1)  utoov 

(2)  Id. 

(3)  tov  ^jtom 

ORIENT    CHRÉTIEN.  3 


34  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

qTAIHOTT    UneKUBO   6BOA2ITeKI    <J>AIOII   UTtiq^JA^IIII  (1) 

eueKueT^iAMAeoHq.  uni  iiHeTAvpA[ii]iiAK  icxeu  neiiee. 
\e  q^yon  u^e  ni  haï  ^eii  neKovio^.  ovo?  qepnpeni  iiak 

M2C6     IIITAIO      2IT€ill      OVOII       IIIB63II       11(311      +11  pOCK  VI I HCIC. 

<|)kot  iicii  n**jiipi.  ueu  nmiiÀ  gbovab  fnov. 

o  Ap\nAiAKU)ii  iipocevg[eceAi]  eriicKorioc 
_\u)  iiTAiev\n  epe  ?pAq  toi  eneiiBT  [eneieB-r] 

c|)T     IIIIII^JT    lipALlAO    J36II     lieq  A'IOpHA.   c|)H     eTAqp?UOT 

irreqeKKAHCiA      ii2AUT[A]ruA.     ovo?      eqTAeo      uumov 

(■pATOV  IIAHTG.  2IT6II  MAIBAOHO  MT6  T Al  AVTOVpn  ABAI . 
OTOZ  t;K(|)tl)ll  f36()A  Ullf3KAU)pGA  Xtlll  IH3KBIAIK  KATA  ni- 
TOTBO  HKTOVBO    IIIKOOV. 

OTOe    II6KBCOK   (2)    Il  AU  III    (|)AI    (3)    ()T()VOK)2eU    ULIOq     (4) 
(•OVIieTAIIAriHCXîTII.    Api    KATAglUJC.UAeq   (o)    eBOAJ)6  CO- 

(|)ia  hibou  ueu  KAf  eepeqepueAGTAU  (6)  iiiieKGA^i 
UUOV+.  ueu  tota[map]  iicoc  [th]c  Ape  eepoq  creu  iigk- 

nOAHTIA  IIATApiKI.  A'OKt|  (7)  6BO\})6  Ut3KA(l)pf3A  IIATO- 
VU)T6B.      2IT6U        U(;KUeT^Jeil2HT.      II6II       U6KUOIIOI'(3ll  HC 

u>MHpi.  ueu  iiiiiiia  eeovAB  +uov. 

(|>ou?k  eneueuT  aiioiii  nueqcuA[-o]v 

V|[ta]  6K3CCO   LIIIOC. 

4>T     IIUII^T      OT02     IIIIAiptOUI.     (J)H      6TAUOKII      UUTUpq 

(1)  TOV    ^JA^JIH 

(2)  II6K6BIAIK 

(3)  MA. 

(i)    IILKOOV. 
(o)   UAÎOT 

(6)  eepo*r  epueAOTAu 

(7)  ,\()K()V 


l'ordinal  copte.  35 

•>en  T6q3Ci2C.  ovo?  eq<|)toii   eco.\  uneqnua   ga;c3h   ovou 

IIIIHill.     <J>H      GTeeil       \AI      HIBBII       TAeilOVT      (;|)AT()V      Jjeil 

imqAUA?i. 

OTCJON2  Un6K20  62pHI  6X611  II6KIHOK  (1)  NUI.  <J)AI  GTOEI 
(;j)ATCJ  LinfiKUBO  6BOA.  (;Vfi|)l  I  pOCc|)6pi  1 1  IILIOq  (2)  UAK. 
(;ep6t|eitt)l>y  (3)  IIII6KKAAI  eeOTAB.  HT(3  +IIAA6A  H(;U 
freKIIJHeT     AIAOHKH.     eOllOC     lITtiqepKVpiï.lll    (4)     IIII6K- 

npocTAruA  uneKAAoc.   oToe  eq+c-Bco   moov   uneKCAXi 

6eOTAB.    IIAI    6TG  (3BOA     llJ)HTOV   11(3    <t>U02(3ll    II6U    nOVA'AI 

hhovtvyh.    aïa    ncrc    gkbkiot     iiAq    (5)     imeKAiiiriiA. 

ApiOV(()llll  (3IIIGAA  HT(3  ll(3(|2HT  Jm3II  c|)OV(OHU  IITIi 
U6K(;UTOAH.      Api?MOT       IIA(|      (6)      MOT?       I  ITGqOGBI  HO  ÏT. 

eepeq  (o»ij  (7)  oroe  irreqepiiGAeTAii  (8)  ii]>htov  evKtor 
iiiiii  eTCcoTeu  epoq  (9)  eortoor  imu  ovtaio  kitgkug 
•rovpo.  c|)I(ot  lieu  n^jupi  lieu  niiiiiÀ  goovab  i~nov. 

iiaa  [-iiaaiii]  (|>oh?k  giigigbt  A3CIO. 

<|>IIHB      nCFC      (Jî^      lllllAHTOKpATtOp.    <J)H      GT A(|6p^JOpi  I 

iiem  iiiiApioLioc  htgii  eqctDTn  J>ei i  iiikociioc  THpq. 
oto?  AKep^Jopn  Hocoeeup  utoov. 

c|)H  eTAt|KtoTn  necTpA  neqBiOK.  ak+  iia(|  iiovcoc|)ia 
eopeqco^j      uneKuouoc     liiigkaaoc.    iiook     ou      +iiov 

(1)  IH3KBIAIK 

(2)  uuov 

(3)  eepeor  ?koi,") 

(4)  IITOV   epKTpiï.111 

(5)  IKOOV 

(6)  IKOOV 

(7)  eepor  (o^i 

(8)  iiTov  epueAGTAii 

(9)  epcooT 


36  REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 

AKCtoTii    uneKBUJK  (1)  mu   (J>ai  (2)  gtovh»).")   uuoq    (3j 

IIOVAIIAI-IUOCTHC.    LIOI    IUU|    (4)    MOTCOC^IA    lieu  OVIipc|>0- 

iiiitia.  eqipi  iifueAerH  iit6  iigkcaxi  eeovAB.  eneK\AOC. 
I>en  ovuoahtia  iiATApiKi.  heu  nieuoT  neu  "fueTUAi- 
pioui  nxe  neuuouoreiiHC  ii^npi.  neiicvc.  ovo?  nciii- 
uort  oToe  neuctoTHp  me  nxc.  c|>ai  ère. 

oroe  ^tvepACiiA^ecee[Ai]  umuAep^coov^i 
ueu  txix  unieniCKonoc  neu  iih  eToei  epATov 
oro2  uoi  MAC)  eBOA^en  uveTiipion  eeoTAB  mtg 

IIIAp\IIAIAK(OII    OJ^I   GXtliq   HTAIKAOHCIC. 

(1)  IIGKGGIAIK 

(2)  ne. 

(3)  IILKOOV 

(4)  IIU30T 


TRADUCTION 


Pour  le  lecteur. 
Ils  Tinterrogent. 


devant 

l'autel,  il  louera,  il  dévoile, 

il  inclinera  sa  tète, 
l'évêque  se  placera  sur  l'escabeau  de  l'autel  ;  ceux  qui  l'ont  conduit,  don- 
neront leur  avis  (?)  sur  lui  ;  l'évêque  leur  dira  :  «  testifiez-vous  qu'il  est  di- 
gne de  l'ordre  ». 

Dans  leur  vérité  ils  testifieront  qu'il  est  digne  devant  Dieu. 

Après  cela,  prends  les  ciseaux  (?)  pour  faire  cinq  croix  sur  lui  [sur  sa 
tète],  cinqau  milieu  et  quatre  derrière  sa  tête  au  nom  de  Dieu,  Trinité  sainte. 
Offre  une  bonne  odeur  [un  sacrifice  d'agréable  odeur?]  en  actions  de  grâ- 
ces   et  une  prière bonne  réconciliation;  la  prière,  sur  lui,  sera  un 

don  pour  toi. 

A  toi  notre  regard  et  notre  supplication,  Seigneur  Dieu.  Que 
ta  bouche  soit  à  tout  serviteur  (1),  au  lecteur  dans  ton  Église  ;  et 
donne-lui  tes  justices;  fais-lui  grâce  dans  ta  crainte,  au  servi- 
teur que  tu  aimes.  Donne-lui  aussi  de  toucher  les  instruments, 
et  qu'il  devienne  lecteur. 

Il  est  honoré,  devant  toi,  par  le  monde.  Qu'il  obtienne  toutes 
tes  miséricordes  qu'il  t'a  plu  de  lui  accorder  de  toute  éternité. 
Que  la  miséricorde  se  fasse  dans  tes  desseins,  et  qu'il  te  soit 
offert  dans  tout  l'univers  l'oblation  et  l'adoration.  Au  Père  et  au 
Fils  et  au  Saint-Esprit,  Dieu. 

L'archidiacre  prie  l'évêque  de  dire  la  prière  suivante  en  se  tournant  du 
côté  de  l'Orient. 

Dieu  grand,  riche  dans  ses  dons,  Lui,  qui  dirige  son  Église 
qui  est  une  armée,  et  qui  établit  eux  (2)  en  elle  dans  ce  degré 
de  la  liturgie  ; 

(1)  Il  est  possible  qu'il  faille  écrire  ^Jtone  pOKG  :  cette  leçon  nous  donne- 
rait un  sens  plus  clair,  à  savoir  :  Sois  propice  à  tout  serviteur. 

(2)  Les  lecteurs. 


38  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Et  toi,  qui  répands  tes  dons  sur  tes  serviteurs,  purifie-les  se- 
lon ta  pureté,  et,  tout  serviteur,  que  tu  as  appelé  au  lectorat, 
remplis-le  de  toute  sagesse  et  de  prudence  afin  qu'il  prenne  soin 
de  tes  divines  paroles.  Avec  le  lectorat  fais-lui  trouver  aussi  ton 
irrépréhensible  conduite;  remplis-le  de  tes  purs  dons  dans  ta 
miséricorde,  avec  ton  Fils  Unique  et  le  Saint-Esprit,  Dieu, 

Te  tournant  vers  l'Occident  pour  célébrer  ses  louanges  (?),  dis  : 

Dieu  grand  et  plein  de  charité,  qui  tient  tout  dans  sa  main, 
et  qui  répand  son  esprit  sur  tout  le  monde,  qui  a  produit  toute 
chose,  la  tenant  dans  sa  puissance  ; 

Manifeste  ta  face  sur  ton  serviteur  lequel  est  en  ta  présence 
pour  s'offrir  à  toi,  pour  annoncer  tes  saintes  paroles  de  l'Ancien 
et  du  Nouveau  Testament.  —  Qu'il  annonce  tes  préceptes  à 
ton  peuple  et  leur  apprenne  tes  saintes  paroles,  d'où  découlent 
le  salut  et  la  vie  de  l'âme.  0  Dieu,  certainement,  tu  lui  édifieras 
tes  récits.  Éclaire  les  yeux  de  son  esprit  par  la  lumière  de  tes 
commandements.  Accorde-lui  d'être  bien  humble,  afin  qu'il 
lise  [ta  loij  et  dirige  bien  ceux  qui  l'écoutent  pour  la  gloire  et 
l'honneur  de  ton  règne.  Père,  Fils  et  Saint-Esprit,  Dieu. 

Il  se  tourne  de  nouveau  vers  l'Orient  pour  dire  : 

Seigneur,  Dieu  Tout-Puissant,  celui  qu'il  a  mis,  par  avance, 
avec  moi ,  au  nombre  de  ceux  qu'il  a  choisis  dans  le  monde 
entier,  et  que  tu  as  prévenus  par  ton  appel  ; 

Celui  qu'il  a  choisi  pour  être  son  serviteur.  Donne-lui  la  sa- 
gesse pour  qu'il  expose  ta  loi  à  ton  peuple.  C'est  toi  Seigneur, 
qui  as  choisi  ton  serviteur,  que  tu  as  institué  comme  lecteur. 
Donne-lui  la  sagesse  et  la  prophétie,  pour  qu'il  expose  tes 
saintes  paroles  à  ton  peuple,  dans  une  conduite  irréprochable, 
dans  la  grâce  et  la  charité  de  ton  fils  Unique,  notre  Seigneur, 
notre  Dieu  et  notre  Sauveur,   Jésus-Christ.   Celui   qui. 

Qu'il  embrasse  l'autel  et  la  main  de  l'évèque  et  les  assistants,  et  fais 
le  participer  au  saint  mystère  de  l'archidiacre  pour  parler  sur  lui  à  cette 
assemblée  (1). 

(^1  suivre.) 

(1)  Au  lieu  do  1 1 T  A I K  AB  5 I C I C  on  pou  rrait  peut-être  lire  NT  Al  K  AO  M  KGCI C 

comme  nous  le  trouverons  plus  loin.  Dans  ce  cas  la  traduction  serait  :  «  pour 
faire  sur  lui  cette  catéchèse  ». 


LA  VERSION  SYRIAQUE  INÉDITE 

DES  MARTYRES  DE  S.  PIERRE,  S.  PAUL  ET  S.  LUC 

D'APRÈS  UN  MANUSCRIT  DU  DIXIÈME  SIÈCLE 


INTRODUCTION 

I.  —  Les  martyres  de  saint  Pierre  et  saint  Paul  ont  dû 
former  la  fin  des  actes  de  ces  deux  apôtres  qui  sont  déjà 
mentionnés  par  Eusèbe  de  Césarée  (267-338).  Le  trait  le 
plus  caractéristique  du  martyre  de  saint  Pierre  est  déjà 
cité  par  saint  Ambroise  (340-397)  et  encore  faut-il  noter 
que  saint  Ambroise  le  cite  d'après  la  rédaction  attribuée 
à  saint  Lin  et  que  cette  rédaction  n'est  pas  la  primitive 
mais  en  suppose  une  ou  plusieurs  autres. 

Nous  avons  donc  là  un  des  écrits  apocryphes  les  plus 
anciens.  M.Lipsius  (Acta  Apostolorum  apocrypha;  in-8°, 
Leipzig,  1891)  a  publié  les  textes  grecs  ou  latins  différents 
qui  contiennent  ces  légendes.  Il  avait  déjà  publié  dans  le 
Jahrb  ûcher  fur  protestantische  Théologie  (1886,  p.  86-1 1  >l  >  | 
un  texte  grec  différent  copié  par  M.  Krumbacher  sur  un 
manuscrit  du  neuvième  siècle  conservé  à  Pathmos.  M.  Lip- 
sius  mentionne  les  versions  slave,  arabe,  copte  (1)  et  éthio- 

(1)  Le  texte  fragmentaire  de  la  version  copte  fut  publié  par  M.  Guidi  dans  les 
Rendiconti  délia  Academia  Reale  dei  Lincei,  1887.  Le  même  savant  donna  une  tra 
duction  italienne  de  ces  fragments  dans  le  Giornale  délia  Societa  asiatica  italiana, 

1888. 


40  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

pienne  (1).  Je  me  propose  de  faire  connaître  la  version 
syriaque  qu'il  ne  mentionne  pas. 

Elle  est  contenue  dans  le  manuscrit  du  British  Muséum 
(addit.  12. 172  fol.  12-24).  Chaque  page  est  divisée  en  deux 
colonnes  de  27  à  34  lignes  plus  ou  moins  effacées  par  les 
doigts  des  lecteurs  (2).  Ce  Ms.  est  du  dixième  siècle. 

Quelques  fragments  de  ces  deux  martyres  sont  aussi 
contenus  dans  le  Ms.  addit.  14.732  (fol.  217-227)  (3).  Ce 
Ms.,  plus  moderne  que  le  précédent,  donne  cependant  le 
même  texte,  mais  les  variantes  sont  assez  nombreuses 
pour  que  l'on  puisse  du  moins  affirmer  que  l'un  n'a  pas 
été  transcrit  sur  l'autre,  il  ne  reste  plus  malheureuse- 
ment qu'une  vingtaine  de  mots  du  martyre  de  saint 
Pierre  et  cinq  colonnes  du  martyre  de  saint  Paul,  encore 
manque-t-il  un  morceau  au  milieu  de  chacune  des 
pages. 

Le  texte  syriaque  est  conforme  au  texte  du  Ms.  de 
Pathmos.  De  plus,  le  martyre  de  Pierre  est  presque  iden- 
tique avec  le  fragment  du  pcpTupiov  tôO  ayiou  obroGTo'Xo'j  ITsTpou 
qui  va  du  chapitre  IV  à  la  fin  dans  \esActa  Apostolorum 
apocrypha  (pp.  84-103).  Le  martyre  de  saint  Paul  res- 
semble beaucoup  aussi  au  My.ûT'Jpiov  tou  àytou  à-rcocTolou  Ilau^ou 

publié  dans  le  même  ouvrage  (pp.  104-118).  Les  actes 
attribués  à  saint  Lin  développent  et  interpolent  les  pré- 
cédents. La  version  latine  de  ces  actes  est  insérée  dans 
les  mêmes  Acta  Apostolorum  apocrypha,  j'y  ferai  quel- 
ques renvois  pour  mettre  les  différences  en  évidence. 

Tous  les  textes  brodent  sur  le  même  canevas  :  —  Saint 
Pierre  prêche  la  continence;  il  est  cause  que  les  quatre 

(1)  La  version  éthiopienne  fut  publiée  par  Malan,  Certamen  Apostolorum,  Lon- 
dres, 1871. 

(2)  Cf.  Wright,  Catalogue  des  Mss.  syriaques  du  British  Muséum,  p.  1116-1117.  Il 
y  est  dit  que  les  pages  sont  «  ail  more  or  less  stained  and  soiled  ».  J'ai  transcrit  ce 
texte  que  l'Orient  Chrétien  ne  veut  pas  publier  pour  ne  pas  fatiguer  ses  lecteurs. 

(3)  Cf.  Wright,  Catalogue,  p.  1143. 


VERSION    SYRIAQUE    INEDITE.  41 

épouses  d'Agrippa,  préfet  de  Rome,  et  Tunique  épouse 
d'Albinus  quittent  leurs  maris.  Ceux-ci,  pour  se  venger, 
font  mettre  Pierre  à  mort.  C'est  faire  un  inutile  anachro- 
nisme que  de  voir  dans  quelques  rédactions  de  ces  actes 
si  anciens  une  influence  manichéenne.  La  vérité  semble 
être  que  nous  trouvons  partout,  plus  ou  moins  para- 
phrasée, une  même  doctrine  essénienne  (Voir  FI.  Josèphe 
A.  /.,  XVIII,  2.  Uxores  non  ducunt...)  qui  dut  exercer 
une  certaine  influence  dans  la  primitive  Église.  Car  c'est 
à  l'introduction  de  cette  essénienne  névrose  que  s'oppo- 
sait saint  Paul  quand  il  écrivait  (I  Cor.,  vu,  9  et  13)  :  Me- 
lius  est  nubere  quam  uri...  si  qua  millier  fidelis  habet 
virum  infidelem,  non  dimittat  virum. ..  —  Saint  Paul  est 
mis  à  mort  par  ordre  de  Néron  qui  ne  lui  pardonne  pas  de 
venir  prêcher  clans  ses  États  un  roi  éternel  plus  puissant 
que  l'empereur  des  Romains. 

II.  —  Le  martyre  de  saint  Luc  n'existe  ni  en  grec  ni  en 
latin,  mais  seulement  en  copte  et  en  éthiopien  (1).  Ces 
deux  dernières  Églises,  en  effet,  font  de  Luc  un  martyr, 
tandis  que  les  deux  premières  le  font  en  général  mourir 
de  mort  naturelle  (2).  M.  Lipsius  pouvait  donc  en  con- 
clure que  le  martyre  de  saint  Luc  était  d'origine  copte. 
On  y  trouve  du  reste  un  manque  de  simplicité  et  une 
prodigalité  de  miracles  qui  ne  permettent  pas  de  lui  at- 
tribuer la  même  origine  qu'aux  martyres  de  saint  Pierre 
et  de  saint  Paul.  Toutefois  la  publication  d'une  version 
syriaque  qui  existait  au  dixième  siècle  obligera  à  se  de- 
mander si  le  martyre  de  saint  Luc  n'aurait  pas  une  ori- 
gine grecque  relativement  moderne  et  n'aurait  pas  passé 
du  grec  simultanément  ou  successivement  au  syriaque 

(1)  Dans  le  Synaxaire  de  l'Église  copte  et  le  Cerlamen  Apostolorum  traduit  de 
l'éthiopien  par  Malan. 

(2)  Cf.  Lipsius,  Die  apokryphen  Apostelgeschichten  und  Apostellegenden,  Braun- 
schweig,  1883-1891,  t.  III,  pp.  3G8-371. 


42  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

et  au  copte  et  de  là  à  l'arabe  et  à  l'éthiopien  (1).  Pour 
faciliter  la  comparaison  le  supplément  de  X Orient  chré- 
tien donnera  le  texte  syriaque  du  martyre  de  saint  Luc  (2), 
qui  est  de  beaucoup,  faute  d'original  grec,  le  plus  ancien 
sur  ce  sujet. 

(1)  D'après  M.  Guidi  Giornale  délia  Soc.  as.  ital.  1888,  la  version  copte  «  sahi- 
dica  »  a  été  traduite  au  treizième  siècle  en  arabe  et  cette  dernière  version  le  fut 
au  quatorzième  siècle  en  éthiopien.  Mais  cette  version  copte  ne  renferme  pas  le 
martyre  de  saint  Luc.  Jusqu'à  la  découverte  de  ce  martyre  en  copte  on  doit  donc 
croire  que  l'arabe  l'a  emprunté  au  syriaque  que  je  publie. 

(2)  Le  Ms.  syriaque  14.732  que  je  désignerai  par  la  lettre  B  ne  renferme  sur  saint 
Luc  que  cinq  fragments  de  colonnes  formant  une  trentaine  de  lignes.  Je  dési- 
gnerai le  ms.  12.172  par  la  lettre  A.  Je  ferai  aussi  quelques  renvois  aux  Mss.  car- 
shounis  de  la  Bibl.  Nat.  de  Paris,  nos  232  et  237  du  Fonds  syriaque. 


MARTYRE    DE    SAINT    PIERRE,    CHEF    DES    APOTRES. 


Pierre,  mes  chers  amis,  était  à  Rome  (1):  il  se  réjouissait 
dans  le  Seigneur  avec  ses  frères  et  était  rempli  de  consolation 
en  voyant  le  peuple  qui  se  rassemblait  tous  les  jours  au  nom 
de  notre  Seigneur  de  notre  Dieu  et  de  notre  Sauveur  Jésus- 
Christ  qui  avait  souffert  cinquante-quatre  (trente-quatre?)  ans 
auparavant  et  avait  été  prêché  en  Judée,  en  Samarie,  à  Antioche, 
à  Rome  et  dans  le  monde  entier  par  les  saints  apôtres  après  son 
ascension. 

Quatre  concubines  du  préfet  Agrippa  s'étaient  réunies  à  Rome, 
près  de  Pierre.  Elles  s'appelaient  Euphémie,  Agrippine,  Eucha- 
ria  et  Kadouris  (2).  Il  leur  enseigna  la  pureté  et  la  crainte  de 
Dieu,  elles  furent  possédées  de  l'amour  du  Seigneur  et  s'enga- 
gèrent à  ne  plus  jamais  se  laisser  souiller  par  le  païen  Agrippa 
et  à  garder  la  pureté  à  cause  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  selon 
l'enseignement  du  saint  apôtre  Pierre.  Quand  Agrippa  vit  qu'elles 
s'éloignaient  de  son  lit  impur,  il  les  menaça  et  décréta  contre 
elles  la  peine  de  mort;  il  souffrait  beaucoup,  à  cause  de  son  amour 
pour  elles.  Il  employa  des  espions  pour  savoir  près  de  qui  elles 
allaient  s'instruire,  et  apprenant  qu'elles  s'instruisaient  en  la 
chasteté  auprès  de  Pierre,  il  les  envoya  chercher  et  dit  :  «  Vous 
vous  attachez  à  un  chrétien,  mais  sachez  que  je  vous  ferai  périr, 


(1)  Le  commencement  diffère  dans  les  actes  attribués  à  saint  Lin.  Lipsius,  Acta 
Apostolorum  apocrypha,  Lipsise,  1891,  p.  1.  Lin  rappelle  la  lutte  de  Pierre  avec 
Simon  et  dit  qu'il  prêchait  surtout  la  continence. 

(2)  u*^oo»oo  !-»tûo  U^»k^o  1.oû3o/.  Au  lieu  de  Kadouris,  les  Mss.  latins  portent 
Dione,  Dionis.  Mais  le  give  porte  -/.ai  Awpi;  et  c'est  là  l'origine  du  syriaque.  Les 
deux  mots  ont  formé  le  nom  propre  Kadouris. 


44  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

et  que  je  brûlerai  celui-là  tout  vivant.  »  Elles  supportèrent  depuis 
lors  toutes  les  souffrances  plutôt  que  de  se  souiller  davantage 
avec  le  païen  Agrippa,  parce  qu'elles  croyaient  dans  le  Messie 
qui  est  Dieu  et  étaient  chrétiennes.  Elles  furent  aussi  fortifiées 
par  Jésus-Christ  notre  Dieu  et  notre  Seigneur  (1). 

Une  autre,  nommée  Xantippe  (^^tu^i)  (2),  qui  était  extrê- 
mement belle,  était  femme  d'Albinus  (^a^ju^.)  prince  de  Rome 
(p^oo,;.  ml.;)  et  ami  de  l'empereur.  Elle  alla  avec  d'autres  femmes 
de  sénateurs  (^.{..vm.»)  (3)  auprès  de  Pierre  prince  des  apôtres 
et  apprit  de  lui  la  pureté  et  la  crainte  de  Dieu,  puis  elle  s'éloigna 
aussi  de  son  mari  (4).  Celui-ci  l'aimait  beaucoup  à  cause  de  sa 
grande  beauté  et  s'étonnait  de  la  voir  s'éloigner  de  son  lit  (5). 
Quand  il  apprit  que  c'était  le  chrétien  Pierre  qui  lui  avait  en- 
seigné la  pureté,  il  fut  rempli  de  colère  contre  le'saint,  et  se 
proposa  de  le  tuer. 

Il  y  avait  alors  beaucoup  d'hommes  et  de  femmes  qui  prati- 
quaient la  pureté  et  la  crainte  de  Dieu  d'après  l'enseignement 
de  Pierre,  et  à  cause  de  cela  les  hommes  méchants  firent  une 
violente  manifestation  à  Rome.  Albinus,  l'ami  du  roi  et 
l'époux  de  Xantippe,  qui  avait  le  cœur  rempli  de  méchanceté 
contre  Pierre,  dit  au  préfet  Agrippa  :  «  Fais  justice  de  ce  chrétien 
nommé  Pierre  qui  a  séparé  ma  femme  de  moi,  sinon  je  me  ven- 
gerai moi-même  ».  Agrippa  répondit  :  «  Et  moi  aussi  j'ai  à  me 
plaindre  de  ce  Pierre  qui  a  éloigné  de  moi  mes  concubines,  ce 
dont  mon  cœur  souffre  beaucoup  » . 

Albinus  reprit  :  «  Pourquoi  donc  es-tu  lâche  et  froid,  quand 
tu  devrais  être  audacieux  et  brûlant?  Allons,  faisons-le  arrêter, 
nous  l'accuserons  de  magie  et  serons  vengés  de  nos  femmes; 
ne  sommes-nous  pas  assez  forts  pour  le  perdre  et  pour  reprendre 
nos  femmes?  » 


(1)  Ce  récit  est  allongé  dans  le  latin.  On  fait  ressortir  davantage  les  demandes 
d'Agrippa  et  la  résistance  de  ses  concubines. 

(2)  En  latin  :  Xandips,  Xandippem,  en  grec  EavTÎ7nrîjç.  Elle  est  encore  appelée 
Agrippine  dans  le  Ms.  de  Pathmos  :  loco  citato,  p.  90. 

(3)  En  latin  :  «  cum  pluribus  matronis  ». 

(4)  En  latin  :  «  repu diavit  non  modo  virile  connubium  sed  et  omnevitae  hujus 
delectamentum.  » 

(5)  Le  latin  appuie  encore  sur  ce  fait  :  «  cum  Albinus  cubitum  iret  et  Xandippem 
sibi  adduci  fecisset,  suseque  delectationis  commixtionem  apud  eam  nec  blanditiis 
nec  terroribus  obtinere  potuisset...  ». 


VERSION    SYRIAQUE    INÉDITE.  45 

Or  Xantippe  (1)  eut  connaissance  de  cela.  Elle  envoya  aussitôt 
secrètement  vers  Pierre  et  lui  dit  :  «  Éloigne-toi  de  Rome  avec 
nos  frères  et  Marcellus  (^nw^po)  (2),  car  mon  mari  Albinus 
avec  le  préfet  Agrippa  trament  quelque  chose  contre  toi  et 
veulent  te  faire  mourir.  »  Quand  les  frères  apprirent  cela,  ils 
vinrent  tout  en  larmes  supplier  Pierre  de  quitter  la  ville.  Il 
leur  répondit  :  «  Je  ne  suis  pas  un  fuyard,  mes  frères  ».  Mais 
ceux-ci  répliquèrent  :  «  (Conserve-toi)  aussi  longtemps  que  Dieu 
t'en  donnera  la  force  pour  le  servir  et  pour  rester  à  notre  tête  ». 
Pierre  écouta  les  frères  et  sortit  seul.  Il  ordonna  qu'aucun  des 
frères  n'allât  avec  lui  (3). 

Comme  Pierre  sortait  de  la  porte  de  la  ville,  Notre-Seigneur 
lui  apparut,  il  se  dirigeait  vers  Rome.  Quand  Pierre  l'eut  regardé 
et  eut  reconnu  le  Seigneur,  il  lui  dit  :  «  Maître,  où  vas-tu?  » 
Notre-Seigneur  lui  répondit  :  «  J'entre  à  Rome  pour  y  être  cru- 
cifié ».  Pierre  lui  dit  :  «  Seigneur,  tu  vas  être  de  nouveau  cru- 
cifié? »  Pierre  comprit  alors  clans  son  esprit  la  parole  du  Sau- 
veur, il  le  vit  monter  au  ciel,  et  rentra  dans  Rome  plein  de  joie 
et  de  consolation  en  louant  Dieu  qui  lui  avait  prédit  ce  qui  allait 
lui  arriver.  Il  vint  retrouver  les  frères  et  leur  raconta  l'appari- 
tion de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  et  les  paroles  qu'il  lui  avait 
dites  en  remontant  au  ciel. 

Les  frères  furent  affligés,  pleurèrent  beaucoup  et  lui  dirent  en 
gémissant  :  «  Nous  te  prions,  ô  notre  père  Pierre,  d'avoir  pitié 
de  nous,  car  nous  ne  sommes  que  des  enfants  ».  Pierre  leur  ré- 
pondit :  «  La  volonté  du  Seigneur  s'accomplira  toujours,  quand 
même  nous  ne  le  voudrions  pas,  mais  pour  vous,  mes  enfants, 
ne  vous  affligez  pas,  le  Seigneur  Dieu  vous  affermira  dans  sa 
foi,  vous  confirmera  dans  son  amour,  et  vous  donnera  la  force 
d'accomplir  sa  volonté.  Pour  moi,  si  le  Seigneur  me  demandait 
de  demeurer  ici-bas,  je  ne  résisterais  pas;  mais,  s'il  veut  m'en- 
lever  à  cette  terre,  je  m'en  réjouis  et  en  suis  heureux  ».  Pendant 
que  Pierre  parlait,  les  frères  pleuraient  amèrement  et  avaient  le 
cœur  brîsé. 


(1)  Ce  nom  est  écrit  ici  Xénobie  («aiiiMîl),  On  ajouta  un  alef  au-dessus  de  la 
ligne  (uaoU^/). 

(2)  Le  latin  nous  apprend  que  ce  Marcellus  est  fils  du  préfet  .Marc  (page  4). 

(3)  Ces  trois  lignes  sont  développées  en  trois  pages  dans  le  latin,  qui  introduit 
aussi  Processus  et  Martinianus,  gardiens  de  la  prison  Mamertine. 


46  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Après  cela,  le  préfet  Agrippa  envoya  quatre  soldats  armés  et 
une  troupe  de  ses  serviteurs  (1)  qui  se  saisirent  de  Pierre  et 
ramenèrent  devant  lui.  Quand  Agrippa  le  vit,  il  ordonna,  à  cause 
de  sa  rancune  contre  lui,  qu'on  le  crucifiât  aussitôt  (im.o  \>o.  îbut). 
Et  il  écrivit  sur  la  sentence  qu'on  l'avait  saisi  et  qu'il  mourrait 
pour  cause  de  religion  (io^  bc^..)  (2). 

Quand  les  frères  apprirent  que  Pierre  serait  crucifié,  ils  s'as- 
semblèrent et  beaucoup  d'habitants  de  la  ville  avec  eux;  riches 
et  pauvres,  puissants  et  faibles,  orphelins  et  veuves,  et  cher- 
chèrent à  arracher  Pierre  des  mains  d' Agrippa.  La  foule  criait  : 
«  tu  commets  une  injustice  contre  Pierre,  ô  Agrippa,  dis-nous 
quel  mal  il  a  fait  à  toi  ou  à  l'un  des  Romains.  Nous  qui  sommes 
Romains,  nous  n'avons  pas  vu  Pierre  faire  une  seule  action 
passible  de  la  mort;  si  tu  ne  le  délivres  pas,  nous  brûlerons 
l'immense  Rome  par  le  feu  et  nous  en  sortirons  (3)  ». 

Pierre  cria  à  haute  voix  pour  imposer  silence  aux  foules,  puis 
ouvrit  la  bouche  et  dit  :  «  O  hommes,  qui  êtes  les  soldats  du 
Messie  Dieu,  songez  aux  souffrances  précieuses  et  sacrées  qu'il 
a  supportées  pour  vous,  rappelez-vous  les  signes  et  les  prodiges 
que  vous  lui  avez  vu  opérer  par  mes  mains,  et  les  guérisons  et 
les  miracles  qui  furent  faits  au  milieu  de  vous  en  son  nom, 
prenez  patience,  vous  savez  qu'il  viendra  et  rendra  à  chacun 
selon  ses  œuvres.  Et  maintenant,  mes  frères,  ne  faites  aucun 
mal  à  Agrippa  et  ne  le  brisez  pas  (4)  ;  car  il  n'est  que  le  serviteur 
de  son  père  le  diable.  Vous  savez  du  reste  que  nous  ne  pouvons 
éviter  que  cette  œuvre  ne  s'accomplisse,  pourquoi  donc  en 
serais-je  affligé  et  n'irais-je  pas  au-devant  de  la  croix?  » 

Quand  Pierre  approcha  de  la  croix,  il  se  tint  debout  près  d'elle, 
ouvrit  la  bouche  et  dit  :  «  O  nom  de  la  croix,  mystère  caché,  ô 
grâce  ineffable  qui  se  trouve  dans  le  nom  de  la  croix,  ô  nature 


(1)  «  Superveiiit  Hieros  cum  quatuor  apparitoribus  et  aliis  docem  vifis.  » 

(2)  Le  latin  donne  encore  de  grands  développements  :  «  Tune  facta  est  faciès 
Apostoli  sicut  sol  splendida  et  aperiens  os  suum  dixit  ad  eum  :  Video  quo  tendis, 
dux  libidinum,  amator  pollutionis,  atrocitatis  inventor,  innocentium  persecutor, 
etc.,  etc.  »  Pierre  demande  aussi  à  Agrippa  à  être  crucifié  la  tète  en  bas. 

(3)  La  menace  de  brûler  Rome  n'existe  pas  dans  le  latin,  lequel  du  reste  déve- 
loppe encore  cet  incident.  Cette  menace  n'existe  pas  non  plus  dans  les  textes  grecs. 
Je  ne  la  trouve  donc  que  dans  le  syriaque.  Elle  rappelle  l'accusation  portée  par 
Néron  contre  les  chrétiens. 

(4)  «  Nolite  in  Agrippam  sasvire  <■{  amaro  animo  in  eum  esse.  » 


VERSION    SYRIAQUE    INÉDITE.  47 

de  l'homme  qui  ne  peut  se  séparer  de  Dieu,  ô  souvenir  des  bons 
combats  qui  ne  peut  être  caché  pour  l'éternité  sans  être  pro- 
noncé par  des  lèvres  impures.  Je  m'efforce  à  la  fin  de  ma  vie  de 
te  faire  connaître,  et  je  ne  te  tairai  pas,  ô  grand  mystère  de  la 
croix  que  j'honore  dans  mon  esprit  et  dans  mon  cœur.  Ne  vous 
attachez  pas  pas  à  une  croix  trompeuse,  ô  vous  tous  qui  espérez 
en  le  Messie.  Il  n'est  pas  possible  qu'il  se  révèle  une  autre  croix 
avant  la  fin  des  temps  alors  que  tout  l'univers  passera  devant 
Notre-Seigneur  et  sera  éclairé  par  elle.  En  elle  se  réjouiront 
tous  ceux  qui  espèrent  en  Notre-Seigneur,  lequel  fut  crucifié 
sur  elle;  et  alors  rougiront  tous  ceux  qui  ne  crurent  pas  en  elle. 
Écoutez-moi,  ô  mes  frères,  et  séparez-vous  de  tout  ce  qui  n'est 
pas  stable  (^).  Fermez  les  yeux  et  les  oreilles  aux  créatures 
afin  que  vous  appreniez  tout  ce  qu'a  voulu  faire  le  Messie  avec 
son  grand  mystère  (de  la  croix)  pour  notre  salut.  » 

Il  ajouta  ensuite  pour  son  compte  :  «  Voici  l'heure,  ô  Pierre, 
de  livrer  ton  corps  à  ceux  qui  doivent  le  prendre.  Acceptez  la 
demande  que  je  vais  vous  faire,  ô  vous  qui  attendez  et  qui  êtes 
prêts  à  me  crucifier  :  je  ne  suis  pas  digne  du  grand  honneur 
d'être  crucifié  comme  mon  maître,  mais  accordez-moi  d'être 
crucifié  la  tête  en  bas  » . 

Aussitôt  ils  le  saisirent  et  le  crucifièrent  la  tête  en  bas  comme 
il  l'avait  ordonné,  il  s'adressa  alors  à  la  foule  et  parla  ainsi  (1)  : 
«  O  hommes  qui  entendez,  écoutez  et  comprenez  ce  que  je  vous 
dis  ainsi  suspendu,  afin  que  vous  connaissiez  le  mystère  de 
toute  la  nature  et  la  constitution  première  de  tout  ce  qu'elle 
contient.  Le  premier  homme  dont  je  suis  maintenant  le  type  et 
qui  est  venu  la  tête  en  bas  a  révélé  cette  génération  qui  ne  l'avait 
pas  produit  car  elle  était  morte  et  n'avait  pas  le  mouvement  c'est- 
à-dire  la  sensation  (2).  Il  retourna  alors  sa  partie  inférieure  et 
l'appliqua  sur  la  terre  puis  dans  ses  mesures  et  dans  ses  écrits  il 
raisonna  d'après  sa  nouvelle  position;  en  conséquence,  il  songea 
dans  son  cœur  que  les  objets  situés  à  droite  l'étaient  à  gauche 

(1)  Ici  le  latin  annonce  que  le  ciel  s'ouvrit  et  que  les  assistants  virent  les  anges 
descendre  avec  des  roses  et  des  lis. 

(2)  Ces  paroles  de  Pierre  crucifié  ne  sont  bien   claires  dans  aucune  version  : 

pN    O»    UÎo»0    OW     \*>i=>    -OV3    loOII    OM   ^-3*    l»*5»0    P-l^O    ||<1    "^3    L*3    sOi-^L»  f*l 

&v£3u.o  wA-aotû  ^    **»^  .IJ-ou^k*3  ov»k-»N    iJ=n»fiû^i*D  or^-    low  1^.0   ^tow 


48  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

et  que  ceux  de  gauche  étaient  à  droite,  il  changea  par  suite  tout 
ce  qui  tenait  à  sa  nature  et  ce  qui  était  bon  il  l'appela  mauvais, 
c'est  pourquoi  Notre-Seigneur  a  dit  en  parabole  :  Si  vous  ne 
faites  pas  les  choses  de  droite  comme  celles  de  gauche,  celles 
de  gauche  comme  celles  de  droite,  celles  d'en  haut  comme 
celles  d'en  bas,  celles  qui  sont  en  arrière  comme  celles  qui 
sont  en  avant,  vous  n'entrerez  pas  dans  le  royaume.  Je  vous 
ai  dit  cette  pensée  de  mon  cœur,  afin  que  vous  voyiez  dans 
mon  crucifiement  la  tête  en  bas  un  symbole  de  l'homme  pri- 
mitif à  sa  naissance  et  que  vous,  mes  frères  qui  m'entendez  ou 
m'entendrez,  vous  découvriez  l'erreur  (qui  nous  entoure). 

«  Mais  il  est  juste  que  j'en  arrive  vite  à  la  croix  de  mon 
Seigneur  Jésus-Christ  qui  est  un  verbe  immense  de  bonté 
(ovM!  16^*»  ib^-boo  ^jn*^)  (1)  et  dont  l'Esprit  a  dit  :  Qu'est-ce  que 
le  Messie,  sinon  le  Verbe  de  Dieu  et  sa  voix?  le  Verbe  est  repré- 
senté par  ce  bois  droit  sur  lequel  je  suis  crucifié  et  la  voix  l'est 
du  côté  de  la  nature  de  l'homme  (2).  Les  clous  fixés  dans  le  bois 
signifient  tous  deux  la  conversion  et  la  pénitence  de  l'homme. 

«  Tu  m'as  montré  cela  et  tu  me  l'as  révélé,  ô  Verbe  de  vie 
qui  me  parles  maintenant.  Je  te  rends  grâce  (3)  non  par  les 
lèvres  de  la  chair  ni  par  la  langue  qui  profère  la  vérité  et  le 
mensonge,  ni  par  la  parole  qui  sort  de  la  matière,  mais  je  te 
rends  grâce  par  cette  voix  que  l'on  perçoit  dans  le  silence,  qui 
ne  passe  pas  par  l'organe  du  corps,  qui  n'entre  pas  par  les 
oreilles  de  chair  et  n'est  pas  entendue  par  la  nature  impure.  Je 
te  rends  grâce,  ô  mon  Seigneur  Jésus,  par  ta  parole,  par  l'esprit 
qui  est  en  moi  et  qui  t'aime  uniquement.  Tu  es  un  esprit  d'intel- 
ligence, tu  es  à  la  fois  mon  père,  ma  mère,  mon  frère,  mon  ami, 
c'est  toi  qui  me  fortifies,  tu  es  ma  force,  mon  aide,  mon  espé- 
rance, mon  guide,  tous  les  biens  sont  en  toi,  tu  es  celui  qui  es, 
et  il  n'y  a  personne  en  dehors  de  toi  qui  aime  uniquement  les 
hommes. 

«  Courez  à  lui,  mes  frères,  si  vous  allez  à  sa  suite  et  marchez 


(1)  «  Qui  est  constitutus  nobis  sermo  unus  et  solus.  » 

(2)  Semble  tronqué.  Le  latin'porte  :  «  et  quia  vox  proprie  corporis  est,  quocl  Iinea- 
menta  recipitquae  divinitati  non  imputantur,  lateralia  crucis  humanam  prseten- 
dere  noscuntur  naturam  qiue  immutationis  errorem  in  primo  homine  passa  est 
sed  per  Deum  et  hominem  veram  intelligentiam  recuperavit.  » 

(3)  ;Lûo*1.  \>l  ^aix^o;  en  latin  :  «  gratias  ago  ». 


VERSION'    SYRIAQUE    INÉDITE.  49 

sVir  ses  traces,  vous  trouverez  les  Béatitudes  qu'il  a  promis  de 
donner  à  ceux  qui  l'aiment.  L'œil  n'a  pas  vu.  l'oreille  n'a  pas 
entendu,  le  cœur  de  l'homme  n'a  pas  conçu  ce  qu'il  a  préparé  à 
ses  serviteurs.  Nous  te  supplions  par  ce  que  tu  as  promis  de  nous 
donner,  ô  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  que  tu  rendes  notre 
peuple  accompli  dans  ta  bonté.  Nous  sommes  comblés  par  ta 
bonté,  ô  notre  Seigneur,  nous  te  bénissons,  nous  louons  ta 
bonté,  nous  te  prions,  nous  humbles  mortels;  tu  es  l'unique,  tu 
es  seul  puissant,  il  n'y  a  personne  en  dehors  de  toi,  à  toi  la 
gloire,  la  puissance,  l'honneur  et  l'adoration  au  commencement 
et  maintenant  et  dans  les  siècles  des  siècles.  Amen.  » 

Et  tout  le  peuple  qui  était  là  et  entendait  cria  à  haute  voix 
Amen,  Amen,  Amen.  Et  saint  Pierre  ajouta  pour  tous  les  fidèles  : 
«  Demeurez  ainsi  en  paix,  ô  fils  de  miséricorde,  je  vous  recom- 
mande comme  à  toute  l'Église  présente  et  future  que  vous 
croyiez  dans  le  Créateur  lequel  a  un  nom  beau  et  délectable  et 
auquel  tous  les  hommes  ont  été  rattachés  par  Jésus  le  Messie, 
qui  est  Dieu  et  fils  du  Très-Haut.  »  Quand  saint  Pierre,  prince 
des  apôtres  eut  dit  cela,  il  remit  son  àme  entre  les  mains  de 
Notre-Seigneur  qui  se  tenait  invisible  près  de  lui.  Marcellus 
(^a^po)  n'eut  pas  besoin  qu'on  l'avertît  de  ce  qu'il  convenait 
de  faire.  Quand  il  vit  que  l'apôtre  du  Sauveur  était  mort,  il  des- 
cendit de  ses  propres  mains  le  corps  de  la  croix  et  le  lava  dans 
du  lait  nouveau  et  dans  du  vin  vieux.  Il  fit  pour  cinquante 
mines  d'onguent  avec  de  la  myrrhe  et  du  ^a^.  avec  beaucoup 
de  baume  très  cher,  et  mit  tout  cela  dans  le  corps,  puis  il  acheta 
un  sarcophage  poli  et  le  remplit  de  miel  blanc  sans  tache  appelé 
attique  (^^j,/),  puis  il  le  plaça  et  le  laissa  dans  son  propre  tom- 
beau en  louant  Dieu. 

Or  Pierre  apparut  cette  même  nuit  à  Marcellus  et  lui  dit  :  «  O 
Marcellus,  tu  as  perdu  tout  ce  que  tu  as  fait  pour  ce  mort  (mais 
tâche  de  te  maintenir  dans  la  vie  de  la  grâce  et  tu  plairas  à  ce 
mort)  ».  Marcellus  à  son  réveil  raconta  aux  fidèles  tout  ce  qu'il 
avait  vu  et  tous  louèrent  Dieu. 

Pierre  confirma  ses  frères  dans  la  foi  jusqu'à  l'arrivée  de  Paul 
à  Rome.  Celui-ci  fut  amené  de  Judée  par  un  centurion  quand  il 
en  eut  appelé  au  tribunal  de  César.  Et  comme  Néron  César 
n'était  pas  à  Rome,  saint  Paul  ne  le  trouva  pas  ;  il  prit  une  maison 
à  la  campagne  et  y  demeura  plus  de  deux  ans  en  attendant  l'ar- 

ORIENT    CHRÉTIEN.  4 


50  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

rivée  de  l'empereur  pour  être  jugé  en  sa  présence.  A  cette  occa- 
sion il  instruisit  les  frères,  qui  augmentèrent  en  nombre  et  en- 
trèrent dans  TÉglise  de  Dieu  sous  l'influence  de  la  prédication 
de  Paul  et  du  parfum  suave  de  sa  parole.  Et  tous  les  Romains 
voyaient  les  guérisons,  les  prodiges  et  les  miracles  que  Dieu 
opérait  par  les  mains  de  son  apôtre. 

Quand  l'empereur  Néron  César  revint  à  Rome,  il  apprit  le 
meurtre  de  l'apôtre  Pierre  par  le  préfet  Agrippa  et  fut  irrité 
contre  lui  parce  qu'il  l'avait  fait  mourir  sans  l'avertir.  Car  Néron 
détestait  Pierre  (1)  et  aurait  voulu  le  faire  mourir  sous  les  coups 
dans  des  tortures  et  des  supplices  cruels.  Aussi  pendant  long- 
temps, il  n'adressa  pas  la  parole  au  préfet  Agrippa. 

Néron  était  rempli  de  colère  et  d'une  fureur  meurtrière  contre 
ceux  qui  crurent  en  Notre-Seigneur  par  la  prédication  de  Pierre, 
il  voulait  les  faire  mourir  tous.  Pendant  qu'il  était  possédé  de 
ces  pensées,  il  vit  en  songe  un  séraphin  (j;cu.  j^)  qui  le  frappait 
en  disant  (2)  :  «  Tu  ne  peux  pas,  ô  Néron,  faire  périr  les  servi- 
teurs du  Christ  que  tu  persécutes.  Cesse  de  les  poursuivre  et  ne 
les  fais  pas  périr  ».  Néron  entendant  cela,  fut  saisi  de  crainte  et 
cessa  de  poursuivre  les  disciples  au  moment  où  Pierre  quitta  le 
monde  et  alla  vers  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  qu'il  aimait. 

Or,  saint  Pierre,  disciple  et  apôtre  véritable  du  Christ,  fut 
crucifié  dans  la  grande  Rome,  y  fut  couronné  et  y  mourut 
le  5  du  mois  d'abib  des  Égyptiens  (ito^o^ . .  i  n\  -,  o^>)  et  selon  le 
calcul  des  Romains,  le  troisième  jour  des  calendes  de  juillet,  et 
chez  les  Syriens  le  vingt-neuvième  de  khaziran  sous  l'empe- 
reur païen  Néron  (3),  notre  empereur  et  notre  Dieu  étant  Jésus- 
Christ  Notre-Seigneur  auquel  reviennent  la  gloire ,  l'honneur  et 
l'adoration  ainsi  qu'au  Père  et  à  l'Esprit-Saint,  maintenant  et 
dans  tous  les  siècles  des  siècles.  Amen. 

Ici  se  termine  le  martyre  de  saint  Pierre,  chef  des  saints  apô- 
tres du  Messie. 


(1)  Le  latin,  dit  que  Néron  voulait  venger  Simon  Le  magicien. 

(2)  Le  latin  dit  que  Néron  vit  Pierre  en  songe  et  que  Pierre  le  fit  flageller. 

(3)  Ces  dates  n'existent  pas  clans  le  latin  ni  clans  le  grec. 


II 

MARTYRE    DE    PAUL,    APOTRE    ÉLU    DU    MESSIE. 

Mes  chers  amis,  Luc  de  Judée  (1)  (i-jo**  v°;)  et  Tite  de  Dal- 
matie  (i-,~h  ^>»)  demeuraient  à  Rome  et  attendaient  que  Paul 
vînt  auprès  d'eux.  Après  avoir  échappé  à  la  mer,  Paul  arriva  à 
Rome  avec  le  centurion  qui  avait  été  envoyé  avec  lui  de  Çésarée 
auprès  de  l'empereur  César.  Xotre-Seigneur  l'avait  promis 
quand  il  apparut  à  Paul  et  lui  dit  :  «  De  même  que  tu  m'as  rendu 
témoignage  à  Jérusalem,  tu  me  rendras  témoignage  à  Rome  ». 
Alors  Néron  n'était  pas  à  Rome,  Paul  prit  donc  une  maison 
à  la  campagne  en  dehors  de  la  ville  et  y  demeura  jusqu'à 
l'arrivée  de  l'empereur  qui  était  parti  au  loin,  pour  témoigner 
devant  lui. 

Luc,  Tite  et  les  frères  qui  avaient  été  convertis  par  la  prédi- 
cation de  Pierre  vinrent  trouver  Paul  à  sa  demeure  (2).  Celui-ci 
en  les  voyant  fut  rempli  d'une  grande  joie,  il  prêcha  conti- 
nuellement la  parole  divine  et  beaucoup  d'hommes  entrèrent 
dans  l'Église  de  Dieu.  La  renommée  de  Paul  se  répandit  dans 
toute  la  ville  de  Rome  parce  qu'on  y  racontait  les  signes,  les  pro- 
diges et  les  miracles  que  Dieu  faisait  par  ses  mains.  Il  guéris- 
sait toutes  les  maladies,  et  beaucoup  d'hommes  de  la  maison 
de  Néron  (o,e^  -js)  crurent  au  Messie,  grâce  à  la  prédication  de 
Paul;  Rome  était  dans  l'allégresse,  et  on  se  rassemblait  jour 
et  nuit  autour  de  l'apôtre  pour  entendre  ses  saintes  paroles. 

Au  bout  d'un  temps  assez  long,  Néron  revint  à  Rome  (3).  Il 
avait  un  jeune  échanson  nommé  Patricius  (^<u^^s)  (4)  qu'il 

(1)  'Arcô  TaXXiwv,  Lipsius,  p.  104,  et  «  a  Galitea  »,  p.  100  ou  «  a  Galata  »,  p.  253. 
Tite  vient  toujours  de  Dalmatie. 

(2)  Tous  ces  préliminaires  (hors  les  deux  premières  lignes)  qui  relient  ce  récit  au 
précédent,  manquent  dans  les  Martyres  de  saint  Paul  publiés  par  Lipsius. 

(3)  Cette  phrase  manque  encore  dans  les  Martyres  de  saint  Paul. 

(4)  Tous  les  textes  édités  portent  Patroclus. 


52  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRETIEN. 

aimait  beaucoup.  Ce  jeune  homme  entendant  parler  de  Paul, 
sortit  de  la  ville  un  soir  pour  aller  entendre  près  de  lui  la  parole 
de  Dieu.  Paul  était  déjà  entouré  d'une  foule  nombreuse  qu'il 
instruisait;  aussi  Patricius,  ne  pouvant  approcher,  monta  sur 
une  haute  maison  d'où  il  pouvait  entendre  les  paroles  de  l'apôtre. 
Elles  lui  plurent  beaucoup;  mais  comme  la  prédication  fut 
longue  et  dura  jusqu'après  le  milieu  de  la  nuit,  le  diable,  qui  hait 
le  bien,  fit  tomber  Patricius  dans  un  profond  sommeil,  puis  le 
poussa  et  le  jeta  à  terre.  Le  jeune  homme  fut  tué  sur  le  coup,  et 
l'empereur  apprenant  sa  mort,  fut  affligé  et  saisi  d'une  profonde 
tristesse,  car  il  l'aimait  beaucoup. 

Paul,  voyant  en  esprit  ce  qui  se  passait,  dit  aux  foules  qui  l'en- 
touraient :  «  Mes  frères,  notre  adversaire  le  démon  a  voulu 
nous  tenter,  au  dehors  de  cette  assemblée  vous  trouverez  un 
jeune  homme  mort,  apportez-le  près  de  moi.  »  Quatre  frères 
sortirent,  trouvèrent  l'enfant  comme  l'avait  prédit  Paul  et  l'ap- 
portèrent près  du  saint  apôtre.  Quand  ils  reconnurent  que  ce 
mort  était  Patricius,  ils  furent  très  troublés,  parce  qu'ils  savaient 
que  l'empereur  Néron  l'estimait  beaucoup.  Alors  Paul  dit  à  la 
foule  :  «  Ne  vous  effrayez  pas,  mes  frères,  mais  priez  et  suppliez 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ  d'avoir  pitié  de  nous  et  de  ressus- 
citer ce  jeune  homme;  voici  l'heure  de  montrer  notre  foi.  »  La 
foule  entendant  cela  s'apaisa  et  invoqua  Notre-Seigneur  Jésus 
avec  larmes  et  supplications.  Aussitôt  le  jeune  homme  se  réveilla 
et  sortit  de  la  mort  comme  d'un  sommeil,  et  le  peuple  voyant 
ce  prodige  loua  le  Dieu  Messie  et  fut  confirmé  dans  la  foi.  Paul 
envoya  Patricius  près  de  son  maître  l'empereur  Néron. 

Néron,  comme  nous  l'avons  dit,  était  affligé  de  la  mort  du 
jeune  Patricius.  Dès  son  lever,  il  se  rendit  au  bain  et  avant  qu'il 
en  sortît,  Patricius  revint  et  se  tint  prêta  servir  à  table  comme 
de  coutume,  car  l'empereur  ne  l'avait  pas  encore  remplacé. 
Quand  il  sortit  du  bain,  ses  serviteurs  vinrent  et  lui  dirent  : 
«  Seigneur,  Patricius  vit,  il  a  repris  son  office  et  se  tient  comme 
d'habitude  près  de  la  table  de  Ta  Majesté.  »  Quand  Néron  vit 
Patricius,  il  se  réjouit  beaucoup  et  lui  dit  :  «  Tu  es  donc  vivant?  » 
puis  il  ajouta:  «  Qui  t'a  ressuscité?  »  Et  l'enfant  plein  de  foi  et  de 
confiance  dans  le  Messie  répondit  :  «  C'est  Jésus-Christ,  roi  éternel, 
qui  m'a  ressuscité.  »  L'empereur  César  Néron  ajouta  :  «  Ce  roi 
doit  donc  régner  toujours  et  détruire  tous  les  royaumes  de  la 


VERSION    SYRIAQUE    INÉDITE.  53 

terre?  »  Patricius  ouvrit  la  bouche  et  dit  :  «  Il  détruit  tous  les 
royaumes  de  la  terre  et  du  ciel  et  demeure  seul  pour  l'éternité; 
il  n'y  a  personne  en  dehors  de  lui,  aucune  parole  n'est  au- 
dessus  de  la  sienne,  et  aucun  royaume  ne  peut  éviter  sa  main.  » 
Néron  à  ces  paroles  le  frappa  au  visage  et  dit  :  «  Toi  aussi, 
Patricius,  tu  crois  qu'il  est  roi?  »  Et  Patricius  répondit  à  César  : 
«  Oui,  je  crois  aussi  en  lui,  car  il  m'a  ressuscité.  »  A  ces  paroles, 
quatre  eunuques  que  l'empereur  aimait  beaucoup  et  qui  le  ser- 
vaient dans  son  palais,  nommés  Barsabas,  Justus,  Festus  et 
Cestus  (^co^iïi^o  ^oa^ixiso  _œcLê^»a.o  .œ^aro-^.)  (1),  s'avancèrent  et  di- 
rent: «  Nous  aussi,  dès  maintenant,  nous  sommes  les  soldats  de 
ce  roi  éternel  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  vrai  Dieu  ». 

L'empereur  Néron  fut  alors  saisi  d'une  rage  violente,  il  les  fit 
punir  de  divers  supplices  et  les  fit  jeter  en  prison.  A  cette  occa- 
sion, il  fut  rempli  de  colère  et  ordonna  dans  sa  fureur  que  tous 
ceux  qui  se  diraient  les  soldats  de  ce  roi  éternel,  qui  est  Jésus- 
Christ,  seraient  tués  par  le  glaive.  Aussitôt  que  cet  édit  fut  sorti 
de  la  bouche  de  l'empereur,  les  satellites  et  les  soldats  se  répan- 
dirent dans  toute  la  ville  de  Rome,  arrêtèrent  beaucoup  de  ceux 
qui  croyaient  en  Jésus-Christ  et  les  amenèrent  enchaînés.  Paul 
était  avec  eux;  les  soldats  Pavaient  arrêté  avec  les  autres  sans  le 
connaître  et  les  conduisirent  tous  devant  l'empereur.  Les  re- 
gards de  tous  étaient  dirigés  sur  le  saint  apôtre  Paul,  et  cette 
direction  de  tous  les  regards  vers  lui  montra  à  Néron  qu'il  était 
Paul,  le  soldat  du  Messie.  Néron  le  fit  approcher  et  lui  dit  :  «  Tu 
es  bien,  ô  homme,  un  soldat  de  ce  grand  roi  éternel?  »  L'apôtre 
saint  Paul  répondit  :  «  Je  suis  le  serviteur  du  grand  roi  Notre- 
Seigneur  Jésus-Christ,  notre  Dieu.  «L'empereur  lui  dit  :  «  Voilà 
que  tu  es  enchaîné  et  en  mon  pouvoir,  dis-moi  pourquoi  tu  es 
venu  dans  mon  empire  et  dans  ma  capitale  ainsi  que  Pierre  mis 
à  mort  par  ordre  d'Agrippa,  pour  y  séduire  (recruter)  des  sol- 
dats pour  votre  grand  roi  éternel?  » 

Saint  Paul  lui  répondit  devant  tout  le  peuple  :  «  César  Néron, 
sache  et  comprends  bien  que  ce  n'est  pas  seulement  dans  ton 
empire  que  nous  prenons  des  soldats  pour  notre  grand  roi,  mais 
dans  tout  l'univers,  car  Notre-Seigneur  nous  a  ordonné  de  ne 

(1)  En  grec  Bapwxêà;,  Tovsto;,  OOpîuv  xaî  <br\vzoz  (Acta  Apost.  apocrypha.  Lipsius, 
p.  108).  Le  latin  donne  :  «  Tune  Barnabas  justus  et  quidem  Paulus  et  Arion  Cap- 
padox  et  Festus  Galata  ».  ibid.,  p.  109). 


54  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

fermer  à  personne  la  porte  de  sa  bonté  afin  que  tous  les  hommes 
puissent  entrer  dans  la  vie  éternelle.  Il  te  faudrait  aussi  devenir 
un  soldat  de  notre  grand  roi  dont  le  royaume  ne  peut  périr, 
tandis  que  ta  richesse  et  ta  puissance  ne  subsisteront  pas  et  ne 
peuvent  te  sauver,  si  tu  ne  commences  pas  à  adorer  et  à  révérer 
notre  grand  roi  éternel  qui  te  donnera  le  royaume  et  la  vie 
éternelle  (^^,).  Il  arrivera  nécessairement  qu'il  jugera  tous  les 
peuples  à  la  fin  des  temps,  il  donnera  la  vie  éternelle  à  tous 
ceux  qui  ont  cru  en  lui;  quant  à  ceux  qui  n'ont  pas  cru,  il  les 
condamnera  avec  les  pécheurs  à  la  géhenne  et  aux  souffrances 
éternelles.  » 

L'empereur  fut  rempli  de  colère  en  entendant  ces  paroles, 
il  n'en  crut  aucune  et  ordonna  de  brûler  vivants  tous  ceux  qui 
croyaient  en  Notre-Seigneur  Jésus-Christ.  Quant  à  Paul,  il  le 
condamna,  selon  la  loi  des  Romains,  à  avoir  la  tête  tranchée. 
Deux  centurions  (^u^)  furent  chargés  de  le  frapper  et  de  lui 
trancher  la  tête,  l'un  se  nommait  Longus  (1)  (^>^q\)  et  l'autre 
Cestus  i^^.  Ils  emmenèrent  Paul  au  milieu  d'une  foule 
nombreuse  qui  l'accompagnait  devant  et  derrière  pour  voir  la 
fin  de  son  illustre  martyre.  Il  leur  parlait  et  des  fleuves  de  pa- 
roles de  vie  sortaient  de  lui,  comme  il  est  écrit  (p~  p^>»  ^jt^j 

OVEOi-3     ^O^.OV-2J»). 

Ce  jour-là,  par  l'opération  de  Satan,  une  quantité  innombra- 
ble de  ceux  qui  croyaient  en  Notre-Seigneur  fut  mise  à  mort 
dans  la  ville  de  Rome.  Car  nombreux  étaient  ceux  qui  avaient 
cru  en  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  après  la  prédication  de 
Pierre  et  de  Paul.  Une  foule  nombreuse  se  rassembla  à  la  porte 
du  palais  de  l'empereur  en  criant  :  «  César  Néron,  tu  as  fait 
tuer  assez  d'hommes,  car  ce  sont  des  Romains.  Pourquoi  fais-tu 
périr  la  force  de  Rome?  »  En  entendant  cela,  César  défendit 
aux  soldats  de  tuer  encore  les  chrétiens,  aussi  on  ramena  Paul 
devant  lui.  A  sa  vue,  le  tyran  fut  irrité  de  ce  que  les  soldats 
ne  l'avaient  pas  tué.  Paul  lui  dit  :  «  Dans  ce  siècle  périssable,  je 
ne  vis  pas  pour  mon  roi,  mon  maître  et  mon  Dieu  Jésus-Christ, 
mais  quand  tu  m'auras  coupé  la  tête  je  t'apparaîtrai,  afin  que 
tu  connaisses  que  je  ne  suis  pas  mort,  mais  que  je  vis  pour 
mon  roi  et  mon  Seigneur  Jésus-Christ  qui  viendra  juger  les 

(1)  Aôyyoç  xai  Kécttoç. 


VERSION    SYRIAQUE    INÉDITE.  55 

vivants  et  les  morts  et  rendra  à  chacun  selon  ses  œuvres  bonnes 
ou  mauvaises.  »  A  ces  paroles,  l'empereur  César  fut  enflammé 
de  colère  et  fit  signe  aux  deux  centurions  (<**&*)  d'emmener 
Paul  et  d'exécuter  la  sentence  qui  avait  été  portée  contre  lui. 

Ces  deux  soldats,  Longus  et  Cestus.  emmenèrent  aussitôt 
Paul  de  devant  l'empereur  pour  lui  couper  la  tête.  Durant  la 
route  ils  demandèrent  à  Paul  :  «  Où  est  ce  roi  auquel  vous 
croyez,  dans  lequel  vous  avez  confiance  et  espoir  et  qui  vous 
défend  de  vous  attacher  aux  dieux  des  Romains?  »  Le  saint 
apôtre  Paul  leur  dit  :  «  0  hommes  qui  êtes  enfoncés  dans  la  plus 
profonde  erreur  et  ne  tirez  aucun  avantage  de  vos  peines, 
préservez -vous  contre  le  feu  qui  viendra  sur  tout  l'univers  et 
brûlera  tous  les  méchants  comme  vous  qui  n'ont  pas  servi  leur 
bon  maître  et  Dieu  Jésus-Christ  oublié  clans  le  monde.  Car  nous 
ne  sommes  pas,  comme  vous  le  croyez,  les  soldats  d'un  roi 
de  la  terre,  mais  nous  sommes  les  serviteurs  et  aussi  les  sol- 
dats de  ce  roi  du  ciel  dont  la  gloire  ne  sera  pas  détruite  et  dont 
le  royaume  ne  cessera  pas,  qui  est  le  roi  puissant  et  honoré 
de  l'univers,  dont  la  puissance  n'a  pas  de  borne  et  qui  viendra 
à  la  fin  des  temps  pour  juger  tout  le  monde.  Heureux  alors 
ceux  qui  auront  cru  en  lui,  car  il  leur  donnera  la  vie  éternelle.  » 
A  ces  paroles  les  soldats  furent  saisis  d'une  grande  crainte  ;  ils 
tombèrent  aux  pieds  de  Paul  et  le  supplièrent  en  ces  termes  : 
«  Nous  t'en  prions,  aide-nous,  et  rends-nous  le  service  de 
nous  apprendre  à  être  les  serviteurs  fidèles  de  ton  Dieu,  nous 
te  laissons  fuir  et  aller  où  tu  voudras.  »  Mais  Paul  leur  répon- 
dit :  «  Je  ne  suis  pas  un  mercenaire  ou  un  serviteur  qui  fuit  son 
maître,  mais  un  serviteur  loyal  de  mon  seigneur  et  de  mon  roi 
Jésus-Christ.  Quand  je  devrais  mourir  je  ne  fuirais  pas,  comme 
vous  me  le  conseillez,  mais  je  vis  pour  mon  roi  éternel  que 
j'aime,  je  vais  vers  lui  et  j'entrerai  avec  lui  dans  la  gloire  de 
son  Père.  »  Les  centurions  lui  dirent  :  «  Et  comment  pourrons- 
nous  revivre  quand  nous  aurons  été  mis  à  mort?  »  Telles  fu- 
rent les  paroles  de  Longus  et  de  Cestus. 

L'empereur  envoya  deux  autres  soldats  pour  voir  si  Paul  était 
tué;  ils  le  trouvèrent  vivant  et  le  saint  apôtre  leur  dit  :  «  ô 
hommes,  soldats  de  l'erreur,  croyez  au  Dieu  vivant  qui  ressus- 
citera du  tombeau  pour  la  vie  éternelle  tous  ceux  qui  croient 
en  lui.  »  Les  soldats  lui  répondirent  :  «  Si  quand  tu  seras  mort 


56  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

nous  te  voyons  revivre,  nous  croirons  à  ton  enseignement.  » 
Ils  retournèrent  ensuite  près  de  l'empereur  et  lui  dirent  que 
Paul  vivait.  Or  Cestus  et  son  camarade  Longus  demandaient  à 
Paul  la  guérison  de  leur  âme.  Paul  leur  répondit  :  «  Si  le  Sei- 
gneur le  veut,  allez  demain  avant  l'aube  au  tombeau  où  Ton 
aura  placé  mon  corps,  vous  y  trouverez  en  prière  deux  hommes 
nommés  Luc  et  Tite  et  je  serai  au  milieu  d'eux,  ils  vous  donne- 
ront le  signe  du  Messie  Jésus  notre  vrai  Dieu.  »  Et  Paul  se 
tourna  vers  l'Orient  et  pria  en  hébreu,  puis  quand  il  eut  fini  sa 
prière,  il  prêcha  à  la  foule  la  parole  de  Dieu  et  beaucoup  cru- 
rent au  Messie.  Or  Paul  était  d'un  extérieur  agréable,  sa  figure 
rayonnait  la  gloire  du  Messie  et  il  était  aimé  de  tous  ceux  qui 
le  voyaient. 

Quand  l'empereur  apprit  des  deux  soldats  qu'ils  avaient 
trouvé  Paul  vivant,  il  s'irrita  et  aussitôt  envoya  un  autre  soldat 
cruel  pour  couper  la  tête  de  saint  Paul  en  toute  hâte.  Paul  tendit 
la  tête  sans  mot  dire  à  ce  bourreau  (m^ai»/)  qui  la  trancha  sans 
miséricorde,  et,  ô  prodige  admirable  que  Dieu  accomplit  dans 
le  corps  pur  de  son  saint  apôtre!  il  sortit  de  son  corps  du  lait 
avec  le  sang  qui  jaillit  sur  les  habits  du  bourreau  (ipo^s)  qui 
avait  coupé  sa  tête  vénérée.  A  la  vue  de  ce  prodige  la  foule  qui 
l'entourait  se  mit  à  louer  Dieu  et  beaucoup  crurent  en  Notre- 
Seigneur  Jésus-Christ. 

Le  bourreau  retourna  près  de  l'empereur  qui  était  alors  en- 
touré de  tous  les  princes  (ijuuv)  de  Rome  et  raconta  ce  prodige. 
A  ce  récit  tous  furent  saisis  d'une  grande  crainte.  A  la  neuvième 
heure  saint  Paul  fut  révélé  en  esprit  (~o^~^i./)  et  apparut  à 
l'empereur  et  à  tous  les  philosophes  et  chefs  d'armée  qui  entou- 
raient son  trône.  Il  dit  à  l'empereur  :  «  César  Néron,  voici  Paul, 
le  soldat  du  roi  éternel,  je  ne  suis  pas  mort,  mais  je  vis  pour  le 
roi  éternel  notre  Seigneur  et  notre  Dieu  Jésus-Christ.  Pour  toi, 
tu  seras  accablé  de  maux  sans  nombre,  parce  que  tu  as  répandu 
le  sang  de  beaucoup  d'innocents,  et  cela  s'accomplira  contre  toi 
sous  peu  de  jours...  »  Quand  Paul  eut  cessé  de  se  faire  entendre 
et  eut  disparu,  l'empereur,  comme  tous  ceux  qui  l'entouraient, 
fut  saisi  d'une  grande  frayeur,  aussi  il  ordonna  de  délivrer  tous 
ceux  qui  croyaient  en  Notre-Seigneur  Jésus-Christ. 

Or  l'échanson  Patricius  avec  les  quatre  ennuques  (ixoajoj)  Bar- 
sabas  et  ses  compagnons  et  les  centurions  (.mov^a^t)  Longus 


VERSION    SYRIAQUE    INÉDITE.  57 

et  Cestus,  serviteurs  de  l'empereur,  allèrent  dès  le  matin  au  tom- 
beau de  saint  Paul  comme  il  le  leur  avait  dit.  En  approchant 
du  tombeau  ils  trouvèrent  deux  hommes  qui  priaient  et  virent 
au  milieu  d'eux  l'apôtre  Paul  dans  une  grande  gloire  sans  fin. 
Quand  Luc  et  Tite  virent  approcher  les  serviteurs  du  roi ,  ils 
furent  saisis  d'une  crainte  humaine  et  s'enfuirent,  mais  ceux-ci 
coururent  après  eux  et  leur  dirent  :  «  Ne  craignez  rien  de  nous. 
Nous  ne  vous  voulons  pas  de  mal,  mais  nous  demandons  que 
vous  nous  donniez  la  vie  éternelle,  comme  Paul  qui  prie  main- 
tenant au  milieu  de  vous  nous  l'a  promis  hier.  »  A  ces  paroles 
Luc  et  Tite  se  réjouirent  beaucoup,  ils  parlèrent  aux  serviteurs 
la  parole  de  Dieu  et  leur  donnèrent  le  signe  du  Messie  Jésus,  le 
roi  éternel,  notre  maître,  et  ils  furent  de  véritables  chrétiens. 

Or  la  tête  du  bienheureux  apôtre  saint  Paul  fut  tranchée  poul- 
ie nom  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  vrai  Dieu,  dans  la 
grande  Rome,  le  troisième  jour  avant  les  calendes  de  juillet 
selon  les  Romains.  Ce  qui  fait  chez  les  Égyptiens  le  cinq  du 
mois  d'abib  et  chez  les  Syriens  le  29  khaziran,  c'est-à-dire  le 
même  jour  et  le  même  mois  que  saint  Pierre,  prince  des  apô- 
tres, trois  ans  après  son  départ  de  ce  monde,  sous  l'empereur 
Néron  ;  notre  Seigneur,  notre  Dieu  et  notre  Sauveur  étant  Jésus- 
Christ  auquel  gloire,  honneur,  adoration  et  puissance  avec  son 
Père  bon  et  béni  et  avec  l'Esprit  vivant  et  saint  maintenant,  et 
dans  les  siècles  des  siècles. 

Fin  du  martyre  du  saint  élu  et  apôtre  Paul.  Que  sa  prière 
nous  aide! 

(A  suivre.)  F.  Nau. 


LE 

MONASTÈRE  DE  SAINT  THÉOCTISTE  (Ml) 

ET  L/ÉVÊCHÉ  DE  PAREMBOLES  (425) 


Vers  l'an  406,  la  laure  de  Pharan  abritait  dans  ses  grottes  deux 
religieux  issus  de  l'Arménie  et  de  la  Cappadoce,  et  appelés  à  de 
hautes  destinées.  Le  premier  arrivait  cette  année-là  mêmede  Mé- 
litène  sa  patrie.  Agé  de  vingt-huit  ans  et  revêtu  du  caractère 
sacerdotal,  il  devait  à  sa  précoce  maturité  d'esprit  la  charge  qu'on 
lui  avait  confiée  lors  de  son  ordination  de  diriger  les  monastères 
de  sa  ville  natale.  Mais  cet  honneur,  périlleux  pour  un  jeune 
homme,  pesait  à  son  humilité;  il  l'avait  bientôt  déposé  pour 
s'enfuir  en  Palestine.  Tour  à  tour  disciple  et  émule  des  plus  fa- 
meux anachorètes,  il  s'enfermait  aujourd'hui  clans  une  cellule 
de  Pharan,  isolée  des  autres,  et  là  dans  le  calme  et  le  silence 
s'abandonnait  à  ce  tête-à-tête  intime  de  l'âme  avec  Dieu,  repos 
absolu  qui  convient  si  bien  aux  Orientaux.  Le  second,  son  voisin 
et  son  ami,  l'avait  devancé  dans  la  laure.  Caractère  timide  et 
irrésolu,  il  s'effaçait  toujours  devant  son  compagnon  et  ne  pre- 
nait jamais  une  décision  sans  son  consentement.  Il  était  de  ces 
âmes  simples,  qui  sont  ravies  de  trouver  à  leurs  côtés  un  guide 
fidèle  pour  lui  remettre  le  soin  de  penser  et  de  vouloir  à  leur 
place,  et  alléger  d'autant  leurs  facultés.  Il  était  prêt  à  suivre  son 
ami  jusqu'au  bout  du  monde,  si  celui-ci  le  demandait.  Euthyme 
n'était  pas  si  exigeant;  il  se  contentait  pour  l'heure  d'engager 
Théoctiste  à  partager  dans  la  solitude  sa  retraite  quadragési- 
male,  pieuse  coutume  qu'il  avait  importée  d'Arménie,  et  qui 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT    THÉOCTISTE    (411).  59 

devait  en  peu  de  temps,  comme  toutes  les  initiatives  de  son 
génie,  s'imposer  à  l'imitation  des  moines  palestiniens.  A  l'octave 
de  l'Epiphanie  (14  janvier)  Euthyme  et  Theoctiste,  avec  la  per- 
mission de  l'higoumène,  s'enfonçaient,  comme  Jésus,  dans  la 
profondeur  du  désert  de  Cotyla  sur  les  rives  de  la  mer  Morte. 
Ils  passaient  tout  ce  temps  dans  la  mortification  et  la  prière,  et 
ne  rentraient  dans  leurs  cellules  que  le  dimanche  des  Rameaux. 
Bientôt,  la  fête  de  saint  Antoine  fut  célébrée  dans  les  laures,  et 
le  départ  des  anachorètes  retardé  en  conséquence.  A  la  mort 
d'Euthyme  (20  janvier  473)  il  fut  définitivement  fixé  au  21  du 
même  mois. 

Je  ne  connais  rien  de  plus  agréablement  despotique  que 
l'amour  de  la  solitude;  dès  qu'il  s'est  emparé  de  l'âme,  rien  ne 
réussit  à  l'en  expulser.  Les  tumultes  et  les  joies  du  monde  ont 
beau  vous  saisir  et  vous  griser,  il  s'y  mêle  toujours  je  ne  sais 
quelle  amertume  qui  ramène  les  réflexions  de  la  pensée  sur  la 
douceur  de  votre  condition  première.  Cinq  ans  durant,  les  deux 
amis  avaient  goûté  des  plaisirs  ineffables,  et  chaque  année  ils 
voyaient  à  regret  luire  le  jour  qui  les  rappelait  au  sein  de  leur 
communauté.  En  411,  les  regrets  devinrent  si  vifs  qu'ils  ne 
purent  être  surmontés.  Au  lieu  de  rentrer  à  Pharan  pour  les 
fêtes  de  Pâques,  Euthyme  et  Theoctiste  gagnèrent  une  gorge 
inaccessible,  située  à  droite  de  la  voie  qui  menait  de  Jérusalem 
à  Jéricho.  Au  fond  de  cette  dépression  énorme,  un  torrent  rou- 
lait en  hiver  ses  eaux  tapageuses,  qui  se  conservaient  en  partie 
aux  chaudes  journées  de  l'été  dans  les  abris  et  les  réservoirs 
naturels.  Les  berges  du  torrent  se  dressaient  à  pic;  çà  et  là  des 
grottes  remarquables  s'ouvraient  sur  la  vallée  aux  flancs  des 
parois  verticales.  Les  anachorètes  avisèrent  bien  vite  une  ca- 
verne de  grandeur  moyenne,  percée  sur  la  rive  gauche,  à  une 
hauteur  suffisante.  Une  piste  légère,  tracée  sur  la  pierre  glis- 
sante par  les  bouquetins  et  les  pieds  nus  des  bergers,  les  con- 
duisit au  bas  de  la  grotte;  une  échelle  à  cordes,  dont  tout  bon 
ermite  avait  la  précaution  de  se  munir,  les  transporta  dans  leur 
nouvelle  cellule.  A  la  vue  de  ce  site  sauvage,  du  torrent  qui 
grondait  au  fond  de  la  vallée  et  de  leur  demeure  rustique  si 
bien  aménagée  par  la  Providence,  les  deux  amis  poussèrent  un 
soupir  de  satisfaction  légitime;  ils  étaient  désormais  introu- 
vables. En  effet,  leur  retraite  ne  fut  pas  découverte  de  quelque 


60  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

temps;  un  jour  vint  pourtant  où  des  pâtres  de  Lazarié  (1), 
égarés  dans  ces  lieux,  menèrent  boire  leurs  troupeaux  aux  eaux 
du  torrent.  En  levant  les  yeux  vers  la  grotte,  ils  furent  frappés 
d'un  phénomène  étrange.  Deux  ombres  noires  encapuchonnées, 
d'une  maigreur  d'ascète  et  portant  des  barbes  vénérables,  se 
dressaient  là-haut  fantastiques,  et  des  paroles  mystérieuses,  des 
soupirs  incompris  se  dégageaient  de  leurs  lèvres  pâlies.  Étaient- 
ce  les  âmes  des  trépassés  qui  s'offraient  à  leur  rencontre,  ou 
les  images  sensibles  des  esprits  infernaux  qui  hantaient  ces 
solitudes?  Ces  questions  se  posèrent  aussitôt  à  l'esprit  des  ber- 
gers, et  la  réponse  immédiate  fut  une  dégringolade  instinctive 
à  travers  les  roches  polies.  Les  reclus,  contrariés  de  la  peur 
involontaire  qu'ils  avaient  causée,  donnaient  h  leurs  voix  les 
accents  les  plus  tendres  et  les  plus  sympathiques  pour  ramener 
les  fuyards  et  les  délivrer  de  leur  frayeur.  Leurs  cris  réitérés 
avaient  encore  quelque  chose  d'humain  ;  ils  finissent  par  con- 
vaincre les  Lazariotes,  qui  s'approchent  en  tremblant,  répon- 
dent aux  demandes  des  solitaires  et  peu  à  peu  s'enhardissent 
jusqu'à  grimper  dans  la  caverne.  Leur  étonnement  ne  cesse  de 
s'accroître  en  ne  découvrant  aucune  provision  de  bouche;  seules 
quelques  herbes  et  des  racines  s'étalaient  au  soleil  dans  un  coin 
et  composaient  avec  une  cruche  d'eau  tout  le  menu  des  hommes 
de  Dieu.  La  surprise  s'était  changée  en  admiration,  et  ces  cœurs 
généreux  pourvurent  désormais  aux  besoins  des  solitaires. 

De  leur  côté,  les  religieux  de  Pharan  multipliaient  les  bat- 
tues afin  de  surprendre  la  retraite  de  nos  fugitifs.  La  décou- 
verte des  Lazariotes  remplit  leurs  cœurs  d'espérance;  ils  se 
présentèrent  en  groupe  avec  l'intention  bien  arrêtée  de  les  arra- 
cher à  leur  réduit.  Mais  le  site  respirait  une  telle  tranquillité, 
et  le  visage  d'Euthyme  et  de  Théoctiste  tant  de  satisfaction  in- 
térieure, que  deux  délégués,  Marin  et  Luc,  se  détachèrent  du 
groupe  pour  partager  leur  genre  de  vie.  Nous  les  verrons  plus 
tard  fonder  à  leur  tour  des  monastères.  L'exemple  est  conta- 
gieux, d'autres  recrues  de  Pharan,  des  ermites  dispersés  dans 
les  fondrières  du  désert,  accoururent  se  ranger  sous  la  disci- 

(1)  Dès  le  quatrième  siècle  le  tombeau  de  Lazare  avait  valu  au  bourg  de  Bé- 
thanie  le  surnom  de  Lazarié,  qui  s'est  conservé  depuis.  Palladius  l'appelle  ainsi 
dans  son  Histoire  lausiaque,  cap.  103,  ainsi  que  Cyrille  de  Scythopolis  dans  la  Vie 
de  saint  Euthyme  (Migne,  P.  G.,  t.  CXIV,  col.  608  et  709,  n°*  13  et  132). 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT   THÉOCTISTE    (411).  (31 

pline  d'Euthyme.  Leur  aftluence  sans  cesse  croissante  exigeait 
une  prompte  fondation,  car  on  ne  pouvait  se  contenter  indéfini- 
ment des  quelques  grottes  taillées  dans  le  rocher.  Euthyme 
aurait  bien  désiré  établir  une  laure  sur  le  modèle  de  celle  de 
Pharan  et  disposer  les  cellules  par  étages  à  droite  et  à  gauche 
de  la  plus  grande  grotte.  L'exiguïté  du  sol  s'opposait  à  la  cons- 
truction en  maronnerie  de  cellules  séparées  les  unes  des  autres, 
car  la  règle  monastique  prescrivait  une  certaine  distance  de 
sorte  que  les  chants  ou  les  prières  d'un  moine  ne  pussent  dé- 
ranger le  voisin  de  ses  occupations  ordinaires.  Par  ailleurs,  la 
raideur  des  parois  se  refusait  au  percement  de  nouvelles  grottes  ; 
bon  gré  mal  gré,  il  fallait  recourir  à  une  autre  combinaison.  La 
plus  vaste  grotte,  la  demeure  primitive  d'Euthyme  et  de  Théoc- 
tiste,  surplombait  le  précipice;  au-dessous  d'elle  pourtant  s'é- 
tendait une  petite  surface  plane  qui  pourrait  se  prêter  à  des 
constructions.  A  l'est  de  la  grotte,  on  jeta  sur  la  lisière  de 
l'abîme  un  puissant  mur  de  soutènement  pour  retenir  les  terres 
et  servir  de  contre-fort  au  monastère  projeté.  De  la  sorte  les 
cellules  s'élevèrent  à.  l'intérieur  d'un  couvent,  défendu  par  une 
grosse  tour  carrée  avec  une  porte  basse  et  une  ouverture  prati- 
quée dans  la  partie  supérieure.  Comme  l'espace  libre  manquait, 
la  grotte  contiguë  fut  convertie  en  église  et  saint  Euthyme  y 
célébrait  chaque  jour  les  divins  mystères.  En  effet,  c'était  là  une 
pratique  générale  de  ce  directeur  entendu  :  Kal  -.y.  -ft:  [zpzq  v.y- 
ôsxaaxijv  hzhiX-o  yMaxaytùfiaç,  (1).  En  recevant  des  religieux,  Eu- 
thyme ne  prétendait  nullement  renoncer  à  sa  vie  de  silence  et  de 
prière;  il  demeura  toujours  dans  sa  caverne.  Son  ami  Théoctiste 
prit  en  mains  la  direction  de  la  maison  ;  mais  aucune  affaire  im- 
portante ne  se  traitait,  sans  qu'on  eût  au  préalable  l'avis  ou  même 
l'ordre  du  reclus,  qui  restait  en  somme  le  véritable  supérieur. 
Un  matin,  où  le  soleil  émergeant  des  montagnes  de  Moab  ré- 
pandait sa  lumière  éblouissante  sur  les  collines  rocheuses,  les 
moines  furent  distraits  de  leurs  entretiens  spirituels  par  un 
tintamarre  effroyable.  Du  couloir  abrupt  de  la  gorge  montaient 
des  cris  rauques  de  bêtes  fauves,  des  grincements  sonores,  des 
mots  barbares  à  demi-màchés,  qui  s'en  allaient  frapper  les  échos 
et  mettre  en  fuite  les  ramiers  et  les  merles.  A  mesure  qu'il 

(1)  Vit.  s.  Euthym.,  ibid.,  col.  632. 


62  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

avançait,  le  chœur  de  voix  se  faisait  plus  confus  et  plus  bruyant; 
soudain  devant  le  monastère  déboucha  une  troupe  nombreuse 
d'Arabes  au  teint  basané,  drapés  dans  de  blanches  abbayes 
rayées  de  noirs,  et  coiffés  d'étincelants  koufiés.  Les  Sarrasins 
avaient  derrière  eux  un  passé  de  cruautés  bien  connu;  aussi 
leur  arrivée  imprévue  jeta  le  trouble  clans  le  monastère;  les 
religieux  effrayés  se  blottissaient  dans  les  cachettes ,  songeant 
d'avance  aux  horreurs  de  l'agonie  qu'adoucissait  un  peu  la  pers- 
pective du  martyre.  L'higoumène  Théoctiste  fut  dépêché  en 
parlementaire,  et  voici  les  nouvelles  consolantes  qu'il  rapporta  : 
«  Le  phylarque  des  Sarrasins  soumis  à  l'Empire  romain,  As- 
pebet  en  personne,  conduisait  au  monastère  son  fils  Térébon 
souffrant  d'une  hémiplégie  et  demandait  à  voir  Euthyme,  afin 
que  cet  ami  du  Dieu  des  chrétiens  mît  le  ciel  dans  ses  intérêts 
et  lui  rendît  son  fils  sain  et  sauf.  La  rumeur  publique,  peut-être 
même  une  vision  céleste,  lui  laissait  entrevoir  une  prochaine 
guérison.  La  suite  considérable  qui  marchait  avec  lui  ne  devait 
causer  aucune  frayeur,  ce  n'était  que  l'escorte  d'honneur  du 
cheikh  valeureux.  »  Euthyme,  prévenu,  descend  immédiatement 
de  sa  grotte,  prie  longuement  et  avec  ferveur,  puis  trace  sur  le 
malade  le  signe  de  la  croix.  Effet  merveilleux  du  signe  du  salut, 
le  corps  de  Térébon  devient  instantanément  souple  comme  celui 
de  ses  compagnons  et  la  grâce  accomplit  son  œuvre  dans  les 
cœurs  de  ces  Bédouins  en  les  transformant.  Le  saint  n'avait  pas 
l'habitude  de  traîner  en  ces  sortes  d'affaires,  nous  dit  le  bio- 
graphe. Il  vit  que  le  cœur  de  ces  hommes  réclamait,  à  défaut  de 
leur  bouche,  le  sacrement  de  la  régénération.  Un  petit  bassin 
creusé  aussitôt  dans  le  roc  lui  servit  de  baptistère,  et  le  même 
jour  il  conférait  le  baptême,  avec  les  prières  et  les  cérémonies 
d'usage,  au  cheikh  de  la  tribu,  Aspebet,  qui  prit  dorénavant  le 
nom  de  Pierre,  à  son  beau-frère  Maris,  à  son  fils  Térébon,  ainsi 
qu'à  toute  son  escorte.  Si  les  Bédouins  étaient  baptisés,  l'ins- 
truction chrétienne  leur  manquait  absolument;  Euthyme  les 
garda  quarante  jours  auprès  de  lui  pour  leur  apprendre  les 
premiers  éléments  de  la  religion,  après  quoi  il  les  renvoya  à 
leurs  tentes.  Cependant  le  beau-frère  du  cheikh,  Maris,  avait 
senti  au  cœur  un  appel  encore  plus  intime,  il  distribua  tous  ses 
biens  au  monastère  et,  libre  du  coté  du  monde,  se  consacra  à 
Dieu  en  se  rangeant  parmi  les  frères. 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT    THÉOCTISTE  (411).  60 

Remontons  le  courant  des  événements  pour  étudier  les 
causes  de  la  présence  de  cette  tribu  arabe  en  Palestine.  «  Dans 
leurs  incessantes  migrations  vers  le  nord,  les  tribus  arabes  se 
buttaient  à  des  populations  araméennes  parlant  le  syriaque  ou 
quelque  dialecte  apparenté  très  étroitement  à  celui-là.  La  ligne 
de  contact  ne  coïncidait  que  rarement  avec  la  frontière  poli- 
tique... En  général  nomades,  les  Arabes  avaient  cependant  un 
établissement  stable  dans  la  forteresse  de  Hatra,  située  à  quel- 
ques lieues  de  la  rive  droite  du  Tigre,  un  peu  au  Sud  de  Ninive 
(Mossoul).  Ils  jouirent  sous  la  dynastie  parthe  d'une  grande  au- 
tonomie... Sapor  Ier  s'empara  de  la  forteresse,  contre  laquelle 
avaient  échoué  les  efforts  de  Trajan  et  de  Sévère  et  mit  fin  à 
cet  Etat  vassal.  Il  s'en  forma  bientôt  un  autre,  dont  le  centre  fut 
àHîra,  au  Sud  de  l'ancienne  Babylone,  non  loin  de  Mesched-Ali, 
une  des  villes  saintes  des  Chiites,  à  la  lisière  du  grand  désert 
pierreux.  Cette  localité  devint  le  siège  d'une  dynastie  de  princes 
arabes,  vassaux  de  l'empire  sassanide,  qui  se  faisaient  obéir  de 
toutes  les  tribus  éparses  en  Mésopotamie,  le  long  de  l'Euphrate 
et  du  golfe  Persique,  jusque  vers  les  îles  Bahréïn.  Hîra  fut 
remplacée,  au  septième  siècle,  par  Koufa,  fondée  tout  auprès 
par  les  premiers  califes  »  (1). 

Aspebet  était  le  cheikh  ou  le  phylarque  d'une  de  ces  tribus 
assujetties  au  grand  roi.  Vers  l'an  418,  sous  le  règne  d'Isde- 
gercle  Ier,  le  zèle  intempestif  d'Abdas  évèque  de  Suze,  qui  mit  le 
feu  au  temple  dédié  à  Ormuzd  et  refusa  après  de  le  rebâtir,  dé- 
chaîna une  violente  persécution  contre  les  chrétiens,  attirée  par 
la  jalousie  et  la  haine  des  Mages.  Le  coupable  d'abord,  puis  les 
fuK'les  en  grand  nombre  furent  livrés  aux  bourreaux.  Aspebet 
reçut  l'ordre,  communiqué  à  tous  les  cheikhs,  de  surveiller  les 
routes  et  d'arrêter  les  chrétiens  qui  tenteraient  de  s'évader  sur 
le  territoire  de  l'Empire  romain.  Cet  acte  barbare  répugnait  à 
sa  nature  droite  ;  loin  de  livrer  les  fugitifs,  il  leur  facilitait  les 
moyens  d'évasion.  Accusé  de  tiédeur,  puis  de  trahison  et  voyant 
sa  vie  sérieusement  en  danger,  il  recueillit  sa  fortune  et  passa 
subrepticement  avec  tous  les  siens  du  côté  des  Romains.  Sa 
fidélité  à  l'égard  d'un  Dieu  qu'il  ne  connaissait  même  pas  et 
surtout  sa  haute  position  lui  obtinrent  des  dédommagements  à 

(1)  Autonomies  ecclésiastiques:  Éijlises  séparées,   par    l'abbé  Duchesne  ;  Paris, 

18(10,  p.  336. 


64  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

ses  sacrifices.  Anatole,  préfet  d'Orient  (1),  lui  concéda  un  ter- 
ritoire en  Arabie  avec  le  titre  de  phylarque  et  juridiction  ab- 
solue sur  les  Sarrasins  dévoués  à  l'Empire.  En  effet,  sur  la 
frontière  romaine  la  situation  ethnique  ressemblait  fort  à  celle 
de  la  frontière  perse.  Le  royaume  des  Nabatéens,  vassal  depuis 
Pompée  et  complètement  annexé  en  Fan  105  par  Cornélius 
Palma,  lieutenant  de  Trajan,  comprenait  plusieurs  déserts  où 
les  populations  nomades  pouvaient  vagabonder  à  leur  aise. 
Mais  quand  ils  approchaient  des  terrains  cultivés  ils  se  heur- 
taient à  une  ligne  formidable  de  forteresses,  dont  les  ruines 
grandioses  frappent  encore  les  voyageurs  d'admiration  (2). 
«  Dès  le  troisième  siècle,  par  suite  d'une  tolérance  qu'impo- 
saient peut-être  les  circonstances,  on  voit  quelques  tribus  isolées 
s'établir  en  dedans  de  la  ligne  des  postes,  notamment  dans  la 
région  de  Bostra  et  clans  celle  de  Damas.  Ces  tribus  avaient  à 
leur  tête  leurs  cheikhs  nationaux,  investis  par  l'autorité  ro- 
maine, un  peu  comme  les  princes  maures  dans  l'Afrique  ber- 
bère ;  administrativement,  on  leur  donnait  le  titre  de  phylar- 
ques.  Peu  à  peu  ces  enclaves  arabes  se  multiplièrent.  On  les 
organisa  militairement;  on  les  groupa  par  provinces;  il  y  eut 
quelque  temps  des  phylarques  de  Palestine,  d'Arabie;  enfin, 
l'importance  de  ce  moyen  de  défense  se  révélant  de  plus  en 
plus,  on  en  vint,  en  531,  à  établir  un  phylarque  général,  le 
chef  de  la  tribu  desGhassanides.  Ce  fut  un  véritable  roi  vassal, 


(1)  Le  vrai  titre  était  stratège  ou  stratélale  de  l'Orient.  V.  VU.  S.  Eulhym. 
Mign.  P.  G.  A.  CXIV,  col.  613,  et  de  Vil.  s.  Hypat.  Callinici  liber,  edid.  Semin.  Philol. 
Bonn.  Sodales-Lipske  1895,  105-24  :  Aiovûtio;  6  cspoLtr^âtr^  ysv6|aevo;  ttjç  'AvaTOÀîjç. 
Ce  préfet  d'Orient  avait  sous  lui  15  provinces  :  Palestine,  Phénicie,  Syrie,  Cilicie, 
Chypre,  Arabie,  Isaurie,  Palestine  salutaire  ou  troisième,  Palestine  seconde,  Phé- 
nicie libanaise,  Euphrate,  Syrie  salutaire,  Osrhoène,  Mésopotamie  et  Cilicie  se- 
conde. 11  avait  sous  ses  ordres  six  ducs  qui  commandaient  aux  six  premières  pro- 
vinces mentionnées. 

(2)  Voir  Excursion  dans  les  Montagnes  bleues,  Paris,  1806  in-l°,  pp.  27  à  41.  On 
y  trouvera  une  étude  détaillée  avec  plans  et  photographies  sur  les  camps  et  les 
forts  romains,  byzantins  et  arabes  de  la  province  X  d'Arabie.  La  Nolitia  Utr.  Im- 
per. Rom.  mentionne  dans  cette  province  X  prœsidia  sans  compter  les  cohortes  et 
les  ailes.  Plusieurs  sont  connus,  comme  ceux  d'Aréopolis  (Rabba),  Ziza  (Ziza), 
Mésa  (Kh.-el-Masih),  Gadda  (Engaddi) ,  Bosra  (Bouseira),  d'autres  introuvables  : 
Tricomias,  Betthor,  Animotha,  Speluncœ,  Diaphenes.  Nous  avons  relevé  sur  la 
limite  du  désert  les  camps  ou  châteaux  de  Mechatta,  Kastal,  Ziza,  Oum-Qser, 
Oum-el-Waled,  Oum-er-Rasas,  Thraïa,  Ksour-Beher  et  Ledjoun,  avec  l'inscription 
du  dwcPolus  et  du  prœscsde  l'Arabie  sous  Dioclétien,  Aurélius  Asclépias. 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT    THÉOCTISTE    (411).  65 

dont  l'autorité  s'exerça  sur  les  Arabes  de  toutes  les  provinces 
orientales  de  l'ancienne  Syrie  et  rayonna  vers  le  désert.  D'un 
côté,  il  faisait  face  aux  gens  de  Hira;  de  l'autre,  il  ouvrait  la 
frontière  romaine  à  l'émigration  du  Sud  et  préparait  ainsi  l'in- 
vasion musulmane  (1).  » 

Les  renseignements  nous  manquent  pour  indiquer  même  par 
à  peu  près  le  lieu  du  premier  campement  des  Bédouins  catho- 
liques, néanmoins  la  suite  des  faits  ainsi  que  plusieurs  cir- 
constances nous  engageraient  aie  placer  dans  la  plaine  du  Jour- 
dain. Nous  serons  plus  heureux  tout  à  l'heure  au  sujet  de  leur 
seconde  installation.  Après  diverses  pérégrinations,  Euthyme 
et  son  fidèle  ami  Domitien  s'établirent  à  trois  milles  à  l'Ouest 
du  couvent  de  saint  Théoctiste.  L'air  était  pur,  le  lieu  agréable, 
la  vue  superbe,  c'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  entrer  dans 
une  grotte  et  y  demeurer.  A  cette  nouvelle,  un  branle-bas  gé- 
néral se  produisit  au  campement.  Durant  l'absence  du  maître, 
Aspebet  avait  satisfait  son  zèle  de  nouveau  converti,  et  il  ame- 
nait avec  lui  une  troupe  de  catéchumènes,  le  fruit  de  ses  con- 
quêtes. Euthyme  les  baptisa  au  monastère  et  revint  à  sa  soli- 
tude ;  les  Arabes  l'y  suivirent.  A  la  vue  du  dénument  absolu  de 
son  père  spirituel,  le  cœur  d'Aspebet  s'émut  de  compassion  ; 
une  citerne  profonde  à  deux  bouches  fut  creusée  à  l'instant, 
pendant  que  des  maçons  construisaient  trois  cellules  et  un 
gracieux  oratoire.  Ce  n'est  pas  tout;  les  Bédouins  sont  de 
grands  enfants;  ils  en  ont  les  vertus  et  les  caprices.  Une  fois 
qu'ils  se  trouvent  bien  dans  un  endroit,  fût-ce  la  maison  du 
voisin,  ils  y  restent;  on  a  bien  de  la  peine  à  les  persuader  de  se 
retirer.  La  plaine  choisie  par  Euthyme  était  riche  en  pâturages 
et  bien  arrosée  ;  sa  cellule  s'élevait  au  milieu  sur  un  vert  ma- 
melon, comme  un  point  de  concentration;  tout  semblait  à  sou- 
hait pour  y  conduire  les  troupeaux  et  dresser  les  tentes.  Eu- 
thyme aimait  ses  enfants  à  la  folie,  il  leur  pardonnait  bien  des 
défauts,  mais  il  tenait  aussi  à  la  tranquillité  ;  il  les  pria  en  consé- 
quence de  descendre  plus  bas  et  vint  lui-même  choisir  le  ter- 
rain du  campement  et  en  tracer  le  plan.  Et  comme  au  contact 
de  la  civilisation  romaine  les  habitudes  nomades  tombaient  in- 
sensiblement dans  l'oubli,  le  cheikh  se  paya  une  belle  maison 

(1)  Duchesne.  op.  cit.,  p.  339. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  5 


66  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

en  pierres  blanches;  ceux  de  son  conseil  en  firent  autant;  seul 
le  menu  peuple  demeurait  encore  sous  les  tentes.  Nos  fa- 
rouches habitants  du  désert  s'apprivoisaient  ainsi  chaque  jour. 
Les  visites  d'Euthyme  étaient  nombreuses,  il  avait  tant  de 
vérités  surnaturelles  à  leur  communiquer  pour  les  arracher  à 
leurs  grossières  superstitions  et  dégager  leur  esprit  et  leur  cœur 
d'un  penchant  irrésistible  vers  la  paresse,  les  disputes  et  l'at- 
trait delà  vendetta.  Il  leur  procura  des  prêtres,  des  diacres  et 
des  ministres  inférieurs,  sans  rien  épargner  pour  les  rendre 
dignes  de  figurer  auprès  des  autres  fidèles.  Ces  prodiges  accom- 
plis si  promptement  se  répandirent  aussitôt  parmi  les  tribus 
des  environs,  et  des  groupes  s'en  dégageaient  sans  cesse  pour 
installer  leurs  tentes  et  former  de  nouveaux  campements  près 
de  celui  d'Aspebet.  Bientôt  leur  nombre  s'accrut  dans  de  telles 
proportions  qu'on  institua  une  église  de  Bédouins  catholiques. 
Le  grand  cheikh  Aspebet,  baptisé  sous  le  nom  de  Pierre,  pa- 
raissait le  plus  propre  à  en  devenir  le  chef;  il  reçut  la  consé- 
cration épiscopale  des  mains  de  Juvénal,  évèque  de  Jérusalem, 
vers  l'an  425,  et  fut  de  la  sorte  le  premier  titulaire  de  ce  nou- 
veau siège  appelé  Paremboles  ou  Castra  Saraeenorum.  Pour- 
rions-nous retrouver  ce  site  historique?  Cyrille  de  Scythopolis 
en  deux  mots  précise  sa  position;  il  était  entre  les  deux  monas- 
tères (1),  sff-i  Se  5  tô-cç  y.S72;j  :wv  oiio  a>poVTiarr)pio)v,  le  monastère 
de  saint  Théoctiste  à  l'Est  et  celui  que  devait  bâtir  plus  tard 
Euthyme  sur  l'emplacement  de  sa  cellule.  Or  nous  connais- 
sons parfaitement  les  deux  termes  extrêmes  dont  parle  l'hagio- 
graphe.  Le  terminas  a  quo,  la  laure  de  saint  Euthyme,  trans- 
formée ensuite  en  monastère,  481-484,  est  représenté  aujourd'hui 
par  les  ruines  de  Khan-el-Ahmar  nommées  aussi  Khan-es- 
Sahel,  à  trois  heures  de  Jérusalem,  à  droite  de  la  route  qui 
mène  de  cette  ville  à  Jéricho.  Nous  en  reproduirons  la  descrip- 
tion en  traitant  de  ce  monastère.  Cette  laure  était  située  à  trois 
/w'tles  à  l'Ouest  du  couvent  inférieur  de  saint  Théoctiste  :  «  "Ev 

TtVt    OÏ  TO-M  IplG'.   ŒY)[AEl'qiÇ   âieOTYJfcSTTl   70 J    X,OlVo6lOU  y€v6[i.£V0Ç    »    (2).   Ull 

peu  auparavant,  Cyrille  nous  avait  fourni  une  précieuse  donnée 
pour  retrouver  l'emplacement  de  ce  dernier,  en  nous  disant 
qu'Euthyme  et  Théoctiste  habitaient  dès  le  début  le  désert  qui 

(1)  VU.  s.  Euthym.',  Migne,  P.  G.,  t.  CXIV,  col.  625,  n°  38. 

(2)  Ibid.,  col.  624,  n°34. 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT    THÉOCTISTE.  67 

s'étend  au  Sud  de  la  voie  de  Jéricho,  dans  une  gorge,  à  10  milles 
de  Jérusalem  «  'Eyw  v.\j.i  Eùôù'jmoç,  ëçyj,  à  ■rcpoç'tfj  'AvoctoXm^  èp^w 
èv    ~w   y.aTà    votov    t?;^   Tcpbç     Ispr/ojvxa   ôoou   ^ei^appw   oixaJv,  osxa 
jiiXwiç  'lepoo-oXtiji.iov  5i£y.wv  (!)•  B  Précisément,  à  une  lieue  à  l'Est 
de  Khan-el-Ahmar,  on  découvre  une  gorge  profonde,  étroite- 
ment   resserrée    entre    deux    hautes   murailles    de    rochers 
abrupts,  une  des  plus  merveilleuses  échancrures  qui  sillonnent 
le  désert  de  Juda.  Dans  la  paroi  presque  verticale  du  rocher, 
des  grottes  de  diverses  grandeurs  et  à  des  hauteurs  différentes 
s'étagent  ou  se  succèdent  en  lignes  irrégulières.  Aux  passages 
difficiles  se  voient  encore  les  escaliers  taillés  autrefois  par  les 
anachorètes  et  des  ruines  considérables  d'un  grand  bâtiment 
et  d'une  tour    puissante  attestent   la  présence  d'un   monas- 
tère édifié  sur  le  bord  de  l'abime.  Ce  torrent  est  désigné  par 
les  Arabes  sous  le  nom  de  Ouady-ed-Dabor ;  il  n'y  a  pas  de 
doute  que  ce  ne  soit  là  le  site  du  couvent  de  saint  Théoctiste, 
le  terminus  ad  quem  de  notre  démonstration.  Les  deux  points 
extrêmes  reconnus,  il  ne  reste  plus  qu'à  chercher  le  point  mé- 
dial,  le  site  Paremboles.  Malheureusement  cette  région  est  peu 
connue,  mal  famée  et  les  habitants  d'un  mutisme  désespérant 
sur  tout  ce  qui  les  concerne.  D'ailleurs,  les  quelques  maisons 
en  pierres  blanches  du  cheik  Aspebet  et  de  ses  subordonnés 
n'occupaient  pas  une  si  grande  place  qu'elles  soient  encore 
reconnaissables  au  premier  coup  d'œil,  surtout  qu'elles  dispa- 
rurent un  siècle  plus  tard  sous   les   invasions  répétées   des 
Arabes   païens  qui  jalousaient  leur  situation  officielle.  Néan- 
moins des  recherches  régulières  à  travers  les  buttes  innombra- 
bles et  les  dépressions  de  terrain  à  l'infini,  qui  caractérisent 
cette  contrée,  auraient  sans  doute  pour  résultat  la  découverte 
de  Paremboles.  Il  en  faudrait  si  peu  pour  cela;  un  nom  et  des 
ruines  entre  Khan-el-Ahmar  et  le  Ouady-ed-Dabor,  et  la  ques- 
tion est  définitivement  tranchée.  Un  jour  de  promenade  nous 
avons  tenté  l'entreprise.  Partis  de  Saint-Euthyme  dans  l'après- 
midi,  nous  n'avons  réussi  qu'à  nous  égarer  dans  les  ouadys 
et  les  tells  qui  se  succèdent  avec  une  monotonie  ennuyeuse, 
et  les  approches  de  la  nuit  nous  contraignirent  de  rejoindre 
au  plus  tôt  la  grand'route  pour  ne  pas  être  surpris  par  l'obs- 

(1)  VU.  S.  Euthym.,  Migne,  P.  G.,  t.  CXIV,  col.  616,  n°21. 


68  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

curité.  Un  échec  ne  décourage  pas;  nous  souhaitons  aux 
futurs  explorateurs  une  meilleure  chance.  Pourtant  il  est  un 
fait  indéniable  qui  ressort  du  confrontement  des  textes,  c'est 
que  les  Sarrasins  convertis  par  saint  Euthyme  avaient  leurs 
tentes  dans  la  province  de  Palestine  Ire  et  non  dans  celle  d'A- 
rabie ou  de  Palestine  IIP,  comme  Lequien  et  d'autres  histo- 
riens après  lui  l'ont  soutenu. 

Le  concile  d'Éphèse  (431).  annoncé  dans  les  provinces  orien- 
tales, était  sur  le  point  de  s'ouvrir  pour  examiner  et  condamner 
les  assertions  franchement  hérétiques  de  Nestorius.  Juvénal, 
qui  briguait  déjà  le  titre  de  patriarche  de  Jérusalem,  tenait  à 
s'y  présenter  avec  un  cortège  imposant  d'évêques,  qui  n'étaient 
pas  en  droit  ses  suffragants,  mais  qui  de  fait  obéissaient  aveu- 
glément à  toutes  ses  volontés.  Pierre  Aspebet,  l'ancien  cheikh, 
s'y  rendit  en  personne.  Euthyme  doutait  un  peu  des  connais- 
sances théologiques  de  son  protégé,  il  pouvait  en  retour  compter 
sur  son  attachement  inébranlable.  En  conséquence,  avant  le 
départ,  il  lui  conseilla  très  paternellement  de  ne  s'écarter  en  rien 
de  la  ligne  de  conduite  que  suivraient  Cyrille  d'Alexandrie  et 
son  ancien  maître  Acace  de  Mélitène.  Pierre  se  montra  en  tout 
le  digne  disciple  d'Euthyme,  il  vota  au  concile  avec  les  cham- 
pions de  l'orthodoxie.  Ses  hautes  relations  dans  les  sphères 
gouvernementales  le  firent  même  déléguer  par  les  Pères  auprès 
de  Nestorius,  afin  de  briser  l'obstination  de  l'hérésiarque,  et 
auprès  de  Jean  d'Antioche  qui,  moitié  par  dépit,  moitié  par  ran- 
cune contre  Cyrille,  tenait  avec  les  évoques  de  son  patriarcat 
un  conciliabule  favorable  à  Nestorius  dont  il  condamnait  au 
fond  les  témérités  de  pensée.  Le  concile  terminé,  Pierre  revint 
apporter  les  Actes  au  grand  solitaire  et  ne  songea  plus  qu'à 
améliorer  le  sort  spirituel  de  son  diocèse. 

Son  successeur  A uxolaus  n'imita  pas  sa  conduite.  Dévoué  corps 
et  âme  aux  vues  ambitieuses  de  Juvénal,  il  se  rendit  avec  lui 
au  brigandage  d'Éphèse  (449)  et  vota  comme  lui  la  déposition 
de  saint  Flavien  et  la  réhabilitation  d'Eutychès.  Le  coupable  en- 
courut la  haine  d'Euthyme  dont  l'âme  était  brisée  par  cet  acte 
de  lâcheté.  Les  expressions  voilées  de  l'hagiographe  laisseraient 
même  supposer  qu'il  ne  recouvra  jamais  sa  grâce  etmourut  dans 
l'impénitence  finale.  L'abbé  Duchesne  ne  distingue  pas  assez 
catégoriquement  les  titulaires  du  siège  de  Paremboles,  de  ceux 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT    THÉOCTISTE    (411).  09 

d'un  établissement  similaire  qui  se  trouvait  plus  au  Nord,  dans 
la  province  de  Phénicie  IIe  ou  Damascène,  et  dont  l'évêque 
Eustathe  siégeant  à  Chalcédonie  portait  le  titre  d'évèque  «  de 
la  nation  des  Sarrasins  ».  Il  écrit  en  effet  au  sujet  de  notre 
Auxolaus  :  «  Nous  trouvons  au  concile  d'Éphèse  de  449  un 
Auxilaos,  évoque  «  des  Sarrasins  alliés.  Je  ne  sais  auquel  de 
ces  deux  sièges  on  doit  le  rapporter  (1).  »  Il  n'y  a  qu'à  lire  Cy- 
rille de  Scythopolis  pour  voir  qu'il  s'agit  de  Paremboles  :  Ué-poj 
[j.v/  yj§y]  tov  (3(ov  âTuoXwcovTOç,  toj  5è  ;j.et'  aj-bv  Aù^oXàou  ~ù  Aioaxoijpw 
iw'pooreôévToç  (2).  La  même  hésitation  se  remarque  pour  Je<m,  troi- 
sième pasteur  de  Paremboles  et  dont  le  sort  fut  tout  différent  de 
celui  de  son  prédécesseur.  C'était  un  ancien  moine  de  Raythou, 
un  des  premiers  compagnons  de  saint  Euthyme.  Il  assista  au  con- 
cile de  Chalcédoine  (451)  et  condamna  avec  la  presque  unanimité 
des  Pères  la  doctrine  perverse  de  l'archimandrite  Eutychès.  A 
son  retour  il  présenta  les  Actes  du  concile  qu'il  avait  signés  à 
son  ancien  higoumène,  tremblant  à  la  pensée  de  la  catastrophe 
désastreuse  d'Auxolaus  et  redoutant  pour  lui  une  pareille  des- 
tinée. Euthyme  lut  attentivement  les  Actes  du  concile,  vit  que 
tout  était  conforme  à  la  plus  stricte  orthodoxie  et  se  déclara 
dès  lors  pour  la  foi  de  Chalcédoine.  Il  est  curieux  de  voir  avec 
quelle  humilité  ces  évoques  courbaient  la  tête  devant  les  déci- 
sions d'un  simple  moine. 

Sous  le  règne  d'Anastase  Ier  (491-518),  les  Arabes  du  royaume 
de  Hîra  et  les  Thalabites  renversèrent  une  première  fois  les 
tentes  de  Paremboles  et  détruisirent  tous  les  campements.  Ils 
tuèrent  une  partie  des  chrétiens,  le  reste  fut  emmené  prisonnier 
ou  se  réfugia  dans  l'intérieur  de  la  Palestine.  Évagre  et  le  chro- 
nographe  Théophane  font  des  allusions  discrètes  à  cet  événe- 
ment; d'après  le  dernier,  l'invasion  aurait  eu  lieu  la  onzième 
année  de  cet  Empereur  (502).  Les  cheikhs  de  la  tribu  groupè- 
rent les  membres  survivants  et  se  retirèrent  aux  abords  du 
monastère  de  Martyrius  (Mourassas),  à  deux  heures  à  l'Est  de 
Jérusalem,  pour  y  relever  leur  église  et  leurs  tentes.  Une  se- 
conde excursion  des  ennemis  leur  prouva  bientôt  que  leur  vie 
courrait  d'aussi  graves  dangers;  cette  fois  ce  fut  bien  la  ruine 
définitive.  Cyrille  de  Scythopolis  nous  apprend  que  l'invasion  du 

(1)  Duchosne,  op.  cit.,  p.  :!l  I. 

(2)  Vit.  s.  Eulhym.  P.  G.,  t.  CX1V,  col.  656,  n°72. 


70  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

féroce  Alamundar,  phylarque  des  Sarrasins  persans,  arriva  du- 
rant que  saint  Jean  le  Silentiaire  vivait  en  ermite  clans  le  désert 
de  Rouba  (503-509).  Les  ennemis  tinrent  la  campagne  pendant 
plusieurs  mois  consécutifs,  parcourant  les  solitudes  en  groupes 
détachés  et  massacrant  tous  les  moines  qui  s'offraient  à  leur 
rencontre  (1).  Les  monastères  protégés  par  des  murailles  éle- 
vées, qui  égalaient  les  forteresse  les  plus  redoutables,  surent 
résister  aux  assauts  multipliés  et  fournir  un  asile  inviolable 
à  la  multitude  des  moines.  Sur  les  instances  réitérées  de 
ses  frères  et  de  saint  Sabas  lui-même,  Jean  le  Silentiaire 
rentra  cette  année-là  à  la  grande  Laure  (509)  alors  que 
tout  danger  sérieux  était  écarté  (2).  Néanmoins  le  siège  de  Pa- 
remboles  ne  disparut  pas  complètement  à  la  suite  de  ce  désastre, 
puisque  nous  retrouvons  deux  évoques  de  ce  titre,  Valens  et 
Pierre  III  qui  signent  aux  conciles  provinciaux  de  Jérusalem 
tenus  en  518  et  en  536.  Il  est  probable  que  ce  siège  épiscopal 
cessa  vers  cette  époque,  faute  de  fidèles. 

L'histoire  de  cet  évêché  nous  a  retenus  longtemps:  nous  lui 
devions  ce  souvenir  à  cause  de  son  originalité  et  de  son  impor- 
tance, à  cause  aussi  de  l'ignorance  et  des  erreurs  qu'on  mani- 
feste trop  souvent  à  égard.  Il  nous  faut  maintenant  revenir  à 
notre  couvent.  En  se  retirant  dans  une  grotte,  Euthyme  n'avait 
pas  du  tout  l'intention  de  fonder  un  second  monastère  ou  une 
laure;  aussi  envoyait-il  régulièrement  à  son  ami  Théoctiste 
tous  ceux  qui  se  présentaient  à  lui.  Quand  les  desseins  de  Dieu 
sur  sa  personne  furent  plus  manifestes,  il  se  résigna  malgré 
lui  à  garder  des  vocations  et  à  constituer  ainsi  le  noyau  de  sa 
future  laure.  Il  continuait  toutefois  d'adresser  au  monastère 
inférieur  les  jeunes  gens  ou  ceux  qui  désiraient  mener  aupa- 
ravant la  vie  cénobitique.  Car  la  tendance  universelle  du  moine 
palestinien  était  d'atteindre  l'idéal  réalisé  par  saint  Antoine  ;  la 


(1)  Cet  Alamundar  fut  baptisé  en  l'an  513;  nous  trouvons  un  Arabe  de  ce  nom 
qui  ravage  les  terres  de  l'Empire  en  529  et  pousse  ses  armées  jusqu'aux  environs 
de  Chalcédoine  (Chronogr.  Théoph.  an.  Christ.  529).  Le  Martyrologe  romain  a 
groupé  au  19  février  les  victimes  de  ces  différentes  invasions  des  Arabes  :  «  In 
Pahestina  commemoratis  sanctorum  monachorum  martyrum  qui  a  Saràcenis 
sub  duce  Alamundaro  ob  fidem  Christi  saevissim e  c  sesi  sunt.  >•  Jean  Moschus 
parle  vraisemblablement  de  ces  martyrs  aux  chap.  21  et  99  de  son  Pré  spirituel. 

(2)  Vit.  S.Euthym.,  col.  704,  n°  125,  et  Vit.  S.  Joann.  Silent.,  A.  SS.  Mai,  t.  III, 
pp.  237  et  seq. 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT    THÉOCTISTE    (411).  71 

vie  en  commun  n'était  pour  lui  qu'un  stage,  une  sorte  de  novi- 
ciat qu'il  échangeait  vite  pour  l'existence  des  parfaits.  Qui  ne 
connaît  le  mot  célèbre  de  saint  Sabas  :  «  La  vie  cénobitique  pré- 
cède la  vie  érémitique,  comme  la  ileur  précède  le  fruit  »?  C'est 
ainsi  qu'au  printemps  de  l'an  458,  Sabas  se  confiait  à  la  direc- 
tion de  saint  Euthyme.  Celui-ci  ne  crut  pas  le  jeune  homme 
capable  d'affronter  ses  mortifications  et  le  renvoya  au  couvent 
de  Théoctiste.  Sabas  y  demeura  de  458  à  173,  se  réservant  les 
emplois  les  plus  vils,  et  gardant  un  silence  absolu,  une  obéis- 
sance irréfléchie  aux  moindres  désirs  de  son  abbé.  Il  y  fut  té- 
moin durant  son  séjour  de  la  mort  de  saint  Théoctiste,  qui 
arriva  le  3  septembre  467,  jour  auquel  les  deux  Églises  vénè- 
rent encore  sa  mémoire.  Théoctiste  fut  entouré  à  ses  derniers 
moments  de  l'affection  d'Euthyme,  qui  ne  s'était  pas  démentie 
un  seul  instant  durant  leur  longue  carrière.  Ses  restes  glorieux 
furent  déposés  dans  une  grotte  par  son  ami  et  le  patriarche 
Anastase,  qui  rivalisèrent  de  munificence  à  ses  funérailles.  La 
cérémonie  achevée,  le  patriarche  confirma  saint  Euthyme  dans 
la  charge  d'higoumène  des  deux  monastères,  qu'il  avait  rem- 
plie conjointement  avec  saint  Théoctiste.  On  sait  en  effet  qu'Eu- 
thyme,  malgré  sa  retraite  et  la  fondation  de  la  laure,  était  tou- 
jours considéré  comme  le  vrai  supérieur  et  qu'aucune  décision 
importante  ne  se  prenait  sans  lui.  Théoctiste  était  son  second 
et  tenait  de  lui  tout  son  pouvoir. 

Le  saint  délégua  ces  fonctions  au  Bédouin  Maris,  le  beau- 
frère  d'Aspebet,  homme  d'une  vertu  éprouvée,  que  nous  avons 
vu  embrasser  l'état  monastique  vers  l'an  420.  Son  âge  avancé 
ne  lui  permit  pas  de  diriger  la  communauté  bien  longtemps. 
Deux  ans  après,  il  mourait  et  son  corps  était  déposé  auprès 
de  celui  de  Théoctiste.  Lougin  le  remplaça  en  460  comme 
higoumène,  il  mourut  en  485  et  rejoignit  ses  deux  prédéces- 
seurs dans  le  même  sépulcre  (1).  Un  récit  assez  tardif  nous 
fournit  des  indications  plus  précises  sur  le  lieu  de  leur  sépul- 
ture. Dans  la  seconde  moitié  du  huitième  siècle,  saint  Etienne 
le  Sabaïte,  surnommé  le  Thaumaturge  pour  le  distinguer  de 
son  homonyme  et  contemporain  saint  Etienne  le  Sabaïte  ap- 
pelé le  Mélode,  invitait  un  jour  son  disciple  Eustrate  à  des- 

(1)  Vit.  S.  Eul/njm.,  col.  680  à  684,  n°s  100  à  lu::. 


72  REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 

cendre  avec  lui  de  la  laure  de  Saint-Sabas  au  monastère  de 
Saint-Théoctiste  pour  vénérer  les  reliques  des  saints  et  puiser 
auprès  d'eux  la  force  nécessaire  aux  athlètes  du  Christ.  La 
légende  entourait  déjà  ce  sanctuaire  d'une  auréole  lumineuse. 
A  leur  approche,  les  Arabes  des  environs  les  avertirent  que 
l'entrée  du  tombeau  était  fermée  ,à  tous,  car  un  feu  intense 
irradiant  le  voisinage  se  chargeait  d'en  interdire  l'accès  aux 
téméraires,  tandis  qu'une  odeur  suave,  supérieure  aux  parfums 
les  plus  exquis,  pénétrait  les  sens  de  ceux  qui  se  maintenaient 
à  une  distance  respectueuse.  Sans  ajouter  foi  à  ces  rêveries 
enfantines  des  enfants  du  désert,  les  deux  pèlerins  passèrent 
la  nuit  en  prière  auprès  des  corps  des  saints  religieux,  et, 
l'aurore  venue,  Etienne  désignait  par  leur  nom  à  son  disciple 
les  saintes  dépouilles  de  Théoctiste  et  de  ceux  qui  reposaient 
avec  lui.  Au  lieu  de  ces  termes  vagues,  pourquoi  le  biographe 
ne  nous  a-t-il  pas  donné  ces  noms,  s'il  les  savait?  Cela  nous 
rendrait  bien  plus  de  service.  Etienne  montrait  aussi  le  corps 
d'un  autre  anachorète,  qui  près  de  mourir  se  fit  descendre  de 
sa  grotte  pour  expirer  auprès  du  fondateur  et  être  enseveli  à 
ses  côtés.  Il  résulterait  de  ces  expressions  de  l'hagiographe 
Léonce,  que  la  grotte  consacrée  à  conserver  les  dépouilles  des 
morts  se  trouvait  à  un  étage  inférieur  (1).  La  concorde  la  plus 
fraternelle  avait  régné  jusque-là  entre  les  deux  monastères  de 
Saint-Euthyme  et  de  Saint-Théoctiste.  La  convoitise,  si  enra- 
cinée au  cœur  de  l'homme,  qu'elle  l'accompagne  même  au 
couvent,  allait  rompre  cette  bonne  harmonie  et  soulever  des 
haines  inextinguibles  pour  des  causes  futiles. 

L'année  de  la  mort  de  Longin  (485),  succombait  aussi  le 
fils  d'Aspebet,  le  fameux  Térébon,  dont  la  guérison  miracu- 
■  leuse  avait  décidé  la  conversion  de  toute  la  tribu.  A  ses  der- 
niers instants,  il  laissa  de  vive  voix  de  grandes  sommes  d'ar- 
gent et  d'immenses  propriétés  à  partager  amicalement  entre 
les  deux  monastères.  L'higoumène  Paul,  successeur  de  Lon- 
gin, devança  le  partage;  il  s'adjugea  le  corps  de  Térébon  ainsi 
que  les  richesses  et  les  propriétés,  et  poussa  l'audace  jusqu'à 
venir  construire  un  mur  de  clôture  et  une  tour  près  de  la  laure 
de  Saint-Euthyme,  à  une  lieue  de  son  monastère.  Ces  dissensions 

(1)  VU.  S.  Stcph.  ThaumaL,  A.  SS.,  t.  III,  Jul.,  p.  014  et  515,  n°s  27  et  28. 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT   THÉOCTISTE    (411).  73 

intestines  et  les  querelles  à  main  armée  qui  s'ensuivirent  for- 
cèrent saint  Cyriaque  à  quitter  ces  lieux  pour  s'enfermer  à  la 
vieille  laure  (1).  Nous  connaissons  encore  un  higoumène  de 
Saint-Théoctiste,  le  successeur  de  Paul,  Térébon,  arrière  petit- 
fils  d'Aspebet,  au  début  du  sixième  siècle. 

Chose  remarquable,  les  Jiagiographes  et  les  chroniqueurs, 
qui  ne  manquent  jamais  de  reproduire  la  moindre  dispute  sur- 
venue entre  les  monastères,  gardent  le  silence  sur  les  faits 
accomplis  durant  de  longues  années  de  paix.  C'est  ainsi  qu'ils 
se  taisent  désormais  sur  le  couvent  de  Théoctiste,  dont  l'his- 
toire se  ferme  sur  une  lutte  fratricide.  Ce  couvent  ne  devait 
pas  être  tout  à  fait  abandonné,  quand  Cyrille  de  Scythopolis 
écrivit  les  vies  des  principaux  religieux  de  Palestine  (556-558), 
car  un  historien  aussi  bien  informé  n'aurait  pas  négligé  de 
noter  ce  détail.  Toutefois,  c'est  un  des  rares  monastères  que  ne 
mentionne  pas  Jean  Moschus  dans  le  Pré  Spirituel,  alors  qu'il 
s'étend  avec  complaisance  sur  une  foule  d'autres  moins  connus. 
Il  n'est  pas  invraisemblable' que  durant  sa  visite  (vers  600)  le 
monastère,  à  la  suite  des  invasions  Sarrasines  et  de  la  dispari- 
tion de  Paremboles,  se  soit  vu  déserté  peu  à  peu  par  les  moines 
circonspects,  qui  préféraient  mettre  leurs  jours  en  sécurité 
derrière  les  solides  remparts  des  laures.  Il  nous  reste  en- 
core un  souvenir  qui  se  rattache  à  notre  monastère.  Au  hui- 
tième siècle,  un  ascète  égyptien  du  nom  de  Christophe  s'était 
hissé  à  l'aide  d'une  corde  dans  la  grotte  primitive,  où  les 
bergers  de  Béthanie  surprirent  saint  Euthyme  et  saint  Théoc- 
tiste. Son  genre  de  vie  était  curieux  :  mille  génuflexions  le 
jour  et  autant  la  nuit,  accompagnées  de  veilles  interminables, 
déjeunes  et  de  larmes. 

Chaque  samedi,  saint  Etienne  le  Thaumaturge  venait  de  son 
ermitage  lui  dire  la  messe;  il  s'établit  vite  entre  eux  une  affec- 
tion intime  qu'on  retrouve  communément  chez  les  solitaires. 
Christophe  se  permettait  même  à  l'égard  d'Etienne  certaines 
plaisanteries  comme  celle  de  l'enfermer  dans  sa  grotte,  après 
avoir  barricadé  la  porte  et  soustrait  soigneusement  la  corde 
qui  servait  à  descendre,  afin  de  constater  de  ses  propres  yeux 
si  la  réputation  de  sainteté  dont  jouissait  son  confrère  n'était 

(1)  Vit.  .v.  Cyriac,  Migne,  P   G.,  t.  CXV,  col.  925  à  928. 


74  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

pas  au-dessus  de  la  réalité,  et  s'il  pourrait  se  glisser  à  travers 
les  planches  ou  descendre  sans  échelle. 

Comme  le  patriarche  Élie  était  retenu  prisonnier  en  Perse, 
il  prit  fantaisie  à  Christophe  de  se  rendre  dans  ce  pays  pour 
obtenir  sa  délivrance;  il  pesa  même  sur  la  volonté  d'Etienne 
pour  l'entraîner  avec  lui.  Loin  de  condescendre  à  ses  désirs,  le 
saint  essaya  toutes  les  ressources  de  sa  dialectique  pour  le  dé- 
tourner de  ce  voyage  ;  vains  efforts  !  le  solitaire  s'obstinait  tou- 
jours dans  sa  résolution.  Il  lui  déclara  alors  dans  une  vue 
prophétique  que  le  patriarche  Élie  remonterait  bientôt  sur  son 
siège  et  que  lui,  Christophe,  ne  reverrait  jamais  la  Palestine 
s'il  mettait  les  pieds  en  Perse.  Christophe  s'entêta  et  partit, 
et  les  événements  confirmèrent  les  prévisions  d'Etienne  (1).  A 
cette  époque,  il  n'est  déjà  plus  question  du  monastère,  abso- 
lument désert,  et  qui  avait  sans  doute  disparu  vers  la  fin  du 
sixième  siècle.  Bien  plus,  les  pèlerins  ne  le  connaissent  même 
pas  de  nom  et  ne  le  citent  pas  dans  leurs  récits;  l'higoumène 
russe  Daniel  (1106)  fait  heureusement  exception  à  cette  géné- 
ralité :  «  A  l'Orient  de  la  laure  de  Saint-Sabba,  derrière  une 
montagne,  se  trouve,  à  la  distance  de  dix  verstes,  1-e  couvent  de 
Saint-Euthyme...  Le  couvent  est  situé  dans  un  vallon;  il  est 
entouré  de  montagnes  de  pierres;  il  était  ceint  de  murailles  à 
une  certaine  distance,  et  l'église  se  trouvait  sur  une  hauteur. 
Le  couvent  de  Saint-Théoctiste  s'y  trouvait  aussi,  au  bas  de  la 
montagne,  au  Midi  de  celui  de  Saint-Euthyme;  il  est  présente- 
ment détruit  par  les  infidèles  (2)  ». 

Les  palestinologues  de  notre  siècle  se  sont  efforcés  de  fixer 
d'une  manière  sûre  le  site  du  monastère  de  Saint-Théoctiste, 
dont  la  position  est  déterminée  dans  les  vies  des  Saints  par 
celle  de  Saint-Euthyme.  Or,  pour  ce  dernier,  point  les  erreurs 
commises  étaient  unanimes  jusqu'à  nos  jours.  En  effet,  sur 
l'autorité  de  Guérin,  Noroff,  Liévin  et  nombre  d'autres,  on 
avait  admis  comme  certaine  l'identification  de  Saint-Euthyme 
avec  Néby-Mousa,  ce  qui  est  une  contradiction  palpable  avec 
la  description  de  cette  laure  laissée  par  Cyrille;  conséquem- 
ment  le  monastère  de  Théoctiste  demeurait  introuvable.  Cette 
opinion  heureusement  n'a  eu  qu'une  courte  durée;   elle  est 

(1)  Vit.,  S.  Sleph.  Thaum.  A.SS.,  t.  III,  Jul.,  n0i  7  à  24,  p.  516  à  522. 

(2)  Voyage  de  l'higoumène  Daniel,  p.  61,  traduction  de  M.  de  Noroff. 


LE    MONASTÈRE    DE    SAINT   THÉOCTISTE    (411).  75 

généralement  abandonnée  aujourd'hui  par  les  gens  compétents, 
qui  s'accordent  à  voir  Saint-Euthyme  dans  le  fort  démoli  de 
Khan-el-Ahmar.  C'est  donc  à  une  lieue  à  l'Est  de  ces  ruines 
(3  milles)  qu'il  importait  de  chercher  dans  une  gorge  pro- 
fonde des  restes  de  couvent  assez  considérables  pour  qu'on  pût 
y  placer  Saint-Théoctiste.  La  carte  anglaise  indiquait  à  la 
distance  convenable  un  ouady  qu'elle  appelait  Emtschelisch, 
et  le  chanoine  Riess,  sur  la  foi  de  cette  carte,  l'identifiait  juste- 
ment dans  son  Atlas  de  Palestine  avec  le  monastère  de  saint 
Théoctiste.  Les  Pères  Blancs,  qui  dirigent  le  séminaire  grec 
melchite  de  Sainte-Anne,  à  Jérusalem,  résolurent  de  vérifier 
cette  trouvaille,  et  voici  les  résultats  certains  et  définitifs  de 
leur  excursion.  Le  couvent  de  Saint-Théoctiste  est  situé  dans 
le  Ouady-ed-Dabor  qui  renferme  le  puits  Bir-E  nd.schelisch  y 
ce  qui  explique  l'erreur  de  la  carte  anglaise  et  de  M.  Riess 
donnant  à  la  vallée  entière  le  nom  de  ce  puits.  Ici,  je  me  per- 
mets de  relever  une  autre  faute  de  détail  de  M.  Riess.  Dans  le 
texte  de  son  Atlas  il  indique  la  laure  de  Saint-Euthyme  à 
15  milles  de  Jérusalem  et  celle  de  Saint-Théoctiste  à  10  milles; 
or  dans  la  carte,  d'ailleurs  excellente,  du  désert  de  Juda  et  de 
ses  monastères,  il  place  avec  raison  Saint-Euthyme  beaucoup 
plus  près  de  Jérusalem  que  Saint-Théoctiste.  Il  y  a  donc  une 
contradiction  manifeste  entre  la  carte  et  le  texte;  l'erreur  est 
dans  le  texte.  Saint-Théoctiste  est  vraiment  à  10  milles  de  Jé- 
rusalem d'après  les  indications  topographiques  de  Cyrille; 
mais  Saint-Euthyme  n'en  est  qu'à  7  milles,  d'après  le  même 
hagiographe.  Maintenant,  je  laisse  la  parole  au  P.  Féderlin, 
qui  a  raconté  la  découverte  dans  la  Terre  Sainte  (1)  :  «  Après 
avoir  cheminé  pendant  un  quart  d'heure,  on  arrive  au  fond  du 
torrent  (Ouady-ed-Dabor).  On  remarque  à  gauche  une  citerne, 
dont  la  voûte  maçonnée  avec  de  petites  pierres  s'est  en  partie 
effondrée.  Tout  contre,  au  milieu  du  torrent  et  au  bas  d'une 
cascade,  se  trouve  le  réservoir  naturel  appelé  par  les  Arabes 
Bir-Emtschelisch...  En  quittant  la  citerne,  on  remonte  le  long 
de  la  paroi  Nord  et  au  bout  de  dix  minutes  on  arrive  aux 
ruines. 
Dans  la  paroi  presque  verticale  du  rocher  d'un  rouge  tirant 

(1)  La  Terre  Sainte,  15  mars  1894. 


76  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

sur  le  noir,  des  grottes  de  diverses  grandeurs  s'étagent  ou  se 
succèdent.  Elles  ont  abrité  autrefois  les  serviteurs  de  Dieu  ; 
aujourd'hui  elles  servent  d'asile  aux  oiseaux  de  proie,  aux 
porcs-épics  et  aux  renards. 

«  La  plus  vaste,  qui  est  presque  contiguë  aux  ruines  du  cou- 
vent, sert  d'asile  à  des  multitudes  de  pigeons  sauvages,  qui 
à  notre  arrivée  s'échappent  de  la  grotte  en  tourno}rant.  Du 
monastère,  il  reste  peu  de  chose;  un  mur  de  soutènement  au- 
dessus  de  l'abîme,  çà  et  là  quelques  pans  de  murs,  deux  citer- 
nes, une  sorte  de  tour  carrée...  Au-dessus  des  deux  citernes 
se  trouvaient  plusieurs  grottes,  inaccessibles  aujourd'hui,  sans 
échelle.  La  paroi  extérieure  du  rocher,  dans  lequel  elles  ont  été 
creusées,  s'est  en  partie  effondrée,  entraînant  dans  sa  chute  les 
bâtiments  inférieurs  au  couvent  proprement  dit...  Sur  la  voûte 
de  la  grotte  la  plus  élevée,  nous  avons  remarqué  des  peintures 
à  fresque  suffisamment  conservées.  Les  peintures  se  trouvent 
dans  une  double  niche  en  maçonnerie  d'environ  20  centimè- 
tres de  large  sur  90  centimètres  de  haut.  La  niche  de  droite  re- 
présente Notre-Seigneur  Jésus-Christ  crucifié;  près  de  la  croix 
j'ai  cru  reconnaître  saint  Jean. 

«  Près  de  la  tête  du  Sauveur,  au-dessus  du  bras  droit,  se 
trouve  la  figure  d'un  ange.  La  niche  de  gauche  renferme  une 
image  de  la  Très  Sainte  Vierge.  Sur  les  côtés  inférieurs  des 
deux  niches,  on  remarque  des  figures  de  saints.  D'autres  fi- 
gures de  saints  avec  nimbe  se  trouvent  sur  la  bordure  exté- 
rieure de  la  double  niche.  » 

P.  Siméon  Vailhé, 

des  Augustins  de  l'Assomption. 
Cadi-Keuï. 


VIE  DU  MOINE 

RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA 


CHAPITRE  VI 


Des  signes  et  des  prodiges  que  le  Seigneur  opéra  par 
Rabban  Youssef;  —  de  la  vision  divine  qui  lui  fut 
concédée;  —  DE  SA  patience,  de  sa  constance  et  de  son 
humilité  ;  —  de  sa  grande  charité  et  de  son  abondante 
miséricorde.  —  que  notre-seigneur  fasse  miséricorde, 
par  ses  prières,  au  misérable  écrivain,  au  lecteur  et  a 
l'auditeur. 

Par  sa  nature  l'âme  est  raisonnable,  intellectuelle,  spirituelle. 
Elle  a  été  créée  par  son  sage  Auteur  sans  les  passions  qui  aveu- 
glent sa  vue  divine  (1)  et,  pour  prendre  un  exemple,  comme 
un  miroir  poli  et  sans  tache,  qui  possède  par  sa  nature  même 
la  splendeur  et  la  pureté.  De  même  que  le  miroir  est  souillé 
extérieurement  par  quelque  immondice,  et  que  sa  splendeur  en 
est  obscurcie,  de  même,  par  la  transgression  du  premier  pré- 
cepte, l'âme,  polie  pour  la  vue,  a  été  souillée  par  l'immondice 
du  péché;  mais  toutefois  extérieurement  et  non  pas  dans  sa 
nature  :  car  le  péché  n'avait  pas  une  force  telle  qu'il  pût  cor- 
rompre et  changer  la  nature  de  l'âme,  mais  seulement  opérer 
sur  elle,  extérieurement,  une  souillure  accidentelle  (2),  tandis 
que  sa  vue  spirituelle,  qui  fait  partie  de  la  nature  de  sa  création, 
se  contracta  en  elle  sans  cependant  s'en  éloigner,  comme  se 
contracte  en  lui  la  pureté  du  miroir. 

Quand  il  a  d'abord  bien  compris  cela,  l'homme  qui,  excité 

(1)  Sa  faculté  de  voir  Dieu. 

(2)  Littéralement:  sans  nature  ni  substance. 


78  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

par  les  mouvements  naturels  de  sa  bonté,  a  quitté  le  monde  et 
préféré  le  silence  par  amour  du  bien  primitif,  met  ensuite  toute 
son  application  à  polir  et  à  purifier  le  miroir  de  son  âme  de  la 
souillure  détestable  par  laquelle  est  aveuglé  l'œil  limpide  de 
son  jugement.  D'après  le  conseil  des  anciens,  conformément  à 
leur  enseignement,  il  applique  à  la  surface  du  miroir  quelques 
onguents  qui  extérieurement  semblent  ne  faire  qu'ajouter  à  son 
obscurité  :  ce  sont  les  labeurs  corporels  qui  entraînent  l'âme 
avec  eux,  et  qui,  à  cause  des  luttes  inséparables  de  ces  labeurs, 
sont  considérés  extérieurement  comme  des  afflictions  pour 
l'âme.  Et  cela  aussi  longtemps  que  l'homme  s'applique  dans 
l'opération  corporelle  aux  labeurs  qui  conviennent  à  ce  degré, 
jusqu'à  ce  que,  par  sa  persévérance,  les  combats  aient  cessé  et 
les  passions  se  soient  éteintes.  Ensuite,  à  l'instar  d'une  poudre 
sèche  dont  le  frottement  fait  briller  le  poli  du  miroir,,  les  labeurs 
intellectuels  donnent  à  cet  homme  ce  qui  peut  le  diriger  dans 
sa  voie,  afin  qu'il  fasse  briller  Je  miroir  de  son  âme;  ce  sont 
ces  labeurs  qui  rétablissent  l'homme  dans  la  nature  de  sa  créa- 
tion première;  c'est  le  degré  de  l'opération  de  lame.  Dans  ce 
degré  se  font  les  prodiges,  les  miracles,  la  guérison  des  mala- 
des :  toutes  choses  qui  ont  été  accordées  par  la  Providence  en  fa^ 
veur  des  infidèles,  selon  la  parole  du  prédicateur  véridique  (1). 

Par  le  frottement  assidu  du  miroir  avec  la  matière  sèche  qui 
est  dessus,  il  revient  à  sa  nature  première  et  retrouve  sa  splen- 
deur sans  tache  :  de  même  aussi,  l'âme  raisonnable  adonnée 
aux  œuvres  intellectuelles  dans  le  degré  de  l'opération  de  l'âme, 
est  polie  de  plus  en  plus  par  ces  labeurs  assidus,  au  point 
qu'elle  s'élève  même  au  delà  du  degré  du  premier  homme.  C'est 
ce  qui  est  appelé  par  les  sages  la  science  seconde  de  la  nature  : 
c'est  la  science  qui  convient  au  degré  de  l'opération  de  l'âme 
et  qui  conduit  celle-ci  au  degré  de  la  spiritualité,  que  posséda 
manifestement  le  Christ  Notre-Seigneur,  dès  le  commence- 
ment. 

Quant  à  la  science  première  de  la  nature  qui  est  communiquée 
dans  ce  degré  à  l'intelligence  appliquée  :  n'en  parlons  point, 
mes  frères,  car  elle  ne  s'acquiert  pas  par  les  labeurs,  mais  par 
l'amour.  Alors,  au  lieu  d'être  un  thaumaturge,  l'homme  devient 

(1)  Joh.,  x.\,  31  (?). 


VIE    DU   MOINE    RABBAN   YOUSSEF   BOUSNAYA.  79 

un  voyant  des  mystères  divins  ;  et  dès  lors,  il  n'est  plus  appelé 
ni  thaumartuge,  ni  même  «  voyant  »,  mais  véritablement  «  con- 
naissant »,  parce  que  la  vue  qui  lui  est  communiquée  dans  ce 
degré  atteint  la  connaissance  parfaite.  Dans  le  degré  de  l'opé- 
ration de  l'âme,  la  vue  et  la  science  sont  aussi  données,  mais 
en  partie  seulement,  et  non  pas  dans  la  plénitude  de  la  science, 
comme  dans  ce  degré  supérieur. 

Donc,  le  don  des  prodiges  et  des  miracles  appartient  au  pre- 
mier et  au  second  degré;  la  vision  au  degré  de  l'opération  de 
l'âme,  et  même  en  partie  et  faiblement  au  premier  degré;  mais 
la  connaissance  intuitive  et  la  vision  qui  lui  est  inhérente  est 
communiquée  par  l'amour  dans  le  degré  de  la  spiritualité,  et 
seulement  partiellement  dans  le  degré  précédent,  et  tout  à  fait 
faiblement  dans  le  premier.  Donc,  la  vision  est  préférable  à 
l'opération  des  prodiges,  et  la  science  surpasse  la  vision.  Un 
«  connaissant  »  qui  avait  revêtu  le  Christ  (1)  a  dit  :  «  Tout  con- 
naissant est  aussi  voyant  »  ;  et  de  même  :  «  Tout  opérateur  de  pro- 
diges n'est  pas  voyant,  mais  tout  voyant  est  opérateur  de  pro- 
diges. »  Et  voilà  pourquoi  je  dis,  et  il  est  très  vrai,  que  la  vision 
est  bien  supérieure  à  l'opération  des  prodiges,  en  tant  que 
celle-là  renferme  aussi  celle-ci.  Et  c'est  pourquoi,  c'est  à  cause 
de  cela  qu'un  moine  «  connaissant  »  ne  s'applique  jamais  à  l'o- 
pération des  prodiges  si  ce  n'est  par  nécessité  pour  les  affligés. 
Il  travaille  pour  la  science  et  non  pour  faire  des  prodiges.  Et 
comme  cette  science  renferme  les  deux  autres  qualités,  je  veux 
dire  la  vision  et  l'opération  des  prodiges,  celui  qui  la  possède 
n'est  plus  comme  un  homme  mais  comme  Dieu,  et  bien  plutôt 
comme  Dieu  :  sa  miséricorde  et  sa  charité  ne  sont  plus  intéres- 
sées, mais  elles  s'étendent  à  tous  et  à  tout,  de  même  que  Dieu 
aime  tout,  et  chérit  tout  l'univers  sans  motif  de  la  part  de  ce- 
lui-ci. L'homme  s'offre  lui-même  à  Dieu  comme  hostie  volontaire 
en  sacrifice  de  satisfaction.  Par  l'humilité  qui  est  celle  du  Christ, 
il  se  livre  lui-même  à  toutes  les  souffrances  pour  chacun, 
parce  que  sa  charité  s'étend  à  tous.  Il  souffre  et  supporte  tout 
dans  son  amour  divin;  et  il  n'est  pas  même  difficile  à  ses  yeux 
de  se  livrer  lui-même  au  feu  pour  tous,  à  cause  de  son  amour 
universel. 

(1)  Rom.,  xiii,  14;  Galat.,  ni,  '27. 


80  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN . 

Cette  chose  est  bien  connue  de  celui  qui  l'a  éprouvée  en 
lui-même,  et  qui  l'a  acquise  par  l'amour  clans  la  science  par- 
faite. C'est  là  véritablement  la  perle  très  précieuse,  le  trésor  su- 
blime qui  est  enfoui  et  caché  dans  l'âme  et  qui  se  trouve  au  de- 
dans d'elle  et  non  point  en  dehors.  C'est  là  le  royaume  céleste  qui 
se  trouve  au  dedans  de  l'âme  (1),  dont  elle  ne  s'éloigne  point  et 
dans  lequel  elle  habite  et  se  meut.  Par  cette  science,  l'homme 
acquiert  la  liberté  des  enfants,  par  laquelle  il  appelle  Dieu  le 
Père  :  «  Notre  Père  »,  et  devient  l'héritier  de  sa  gloire  et  le  cohé- 
ritier de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  (2).  Dans  cette  liberté,  il 
offre  en  sacrifice  à  Dieu,  comme  une  hostie  vivante,  ses  labeurs 
et  les  bonnes  œuvres  de  ses  enfants;  et  il  dit  hardiment  dans 
cette  liberté  des  enfants:  «  Me  voici,  Seigneur,  et  les  enfants 
que  tu  m'as  donnés,  purs  et  immaculés,  exhalant  une  suave 
odeur,  pour  ton  bon  plaisir.  » 

Or,  l'homme  admirable  dont  nous  parlons  a  monté  par  ces 
degrés  et  ces  échelons  ;  il  a  marché  par  ces  diverses  étapes  et 
les  contemplations  qui  s'y  rencontrent,  jusqu'à  ce  qu'il  ait 
trouvé  cette  perle  dans  la  citadelle  de  son  âme,  c'est-à-dire  jus- 
qu'à ce  que  son  âme  soit  établie  dans  la  nature  de  sa  création 
première,  et  qu'il  ait  trouvé  en  elle  la  science  première  de  la 
nature.  Il  fut  «  connaissant  »  en  même  temps  que  «  voyant  » 
et  «  thaumaturge  ».  Il  posséda  l'amour,  la  charité  étendue  et 
désintéressée,  l'humilité,  la  patience,  la  miséricorde,  et  l'abné- 
gation de  lui-même  à  l'imitation  du  Christ  Notre-Seigneur. 

Et  moi,  misérable  et  insensé,  je  m'apprête  à  faire  connaître, 
par  mon  discours  faible  et  très  grossier,  cet  homme  et,  autant 
que  possible,  quelques-uns  des  miracles  et  des  prodiges  que 
Notre-Seigneur  opéra  par  ses  mains;  afin  qu'on  connaisse 
aussi  la  divine  vision  intellectuelle  dont  il  était  favorisé,  ce 
qui,  comme  je  l'ai  dit,  est  beaucoup  plus  parfait  que  le  don 
des  miracles,  j'exposerai  quelques  exemples  :  ceux  dont  j'ai  été 
le  ministre  ou  ceux  que  j'ai  appris  de  temps  à  autre  de  R.  Youssef 
lui-même.  Je  parlerai  aussi  de  son  humilité,  de  sa  patience, 
de  son  amour,  de  sa  miséricorde;  mais,  en  réalité,  ce  que  je 
montrerai  de  toutes  ces  vertus  n'est  que  comme  une  goutte 
de  la  mer;  car  je  ne  fus  point  avec  lui  dès  le  commencement, 

(1)  Luc,  xvii.  21. 

(2)  Rom.,  vin,  15. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN   YOUSSEF    BOUSNAYA.  81 

et  je  n'ai  point  appris  tout  ce  que  le  Christ  a  fait  par  ses  mains. 
Mais  il  suffira  de  ces  petites  choses  aux  hommes  intelligents 
pour  saisir  et  comprendre  la  grandeur  de  cet  homme  de  Dieu. 

Audition  des  anges.  —  Rabban  Youssef  me  racontait  qu'é- 
tant au  couvent  de  saint  Rabban  Hormizd,  quand  il  sortait  de  la 
solitude  pour  se  rendre  aux  assemblées  du  dimanche ,  des  fêtes 
ou  des  commémoraisons,  selon  l'ancienne  règle  des  solitaires, 
un  grand  prodige  s'accomplissait  à  son  égard,  de  cette  façon  : 

Quand  il  entrait  dans  l'église  et  qu'il  se  tenait,  selon  la  règle 
qu'il  s'était  imposée,  entre  les  chœurs,  tandis  que  les  frères 
accomplissaient  leur  office  selon  la  coutume,  il  entendait  la 
voix  d'un  ange  qui  récitait  l'office  dans  les  deux  groupes.  Dès 
qu'il  entendait  cette  voix  dans  l'un  des  groupes,  son  esprit 
était  captivé  par  le  charme  de  la  voix  angéhque  et  il  tournait 
son  visage  et  même  toute  sa  personne  de  ce  côté.  Dès  que  les 
frères  de  l'autre  groupe  reprenaient,  il  entendait  la  voix  dans 
ce  chœur  et  se  retournait  vers  lui.  Il  était  ainsi  très  agité,  au 
point  que  les  frères  le  pressaient  et  lui  disaient  :  «  Pour- 
quoi donc  es-tu  si  troublé  et  agité?  N'es-tu  pas  dans  l'assemblée 
des  moines?  Range-toi  et  sois  raisonnable.  »  —  Mais  il  ne  pou- 
vait se  contenir  en  présence  de  ce  prodige  ;  il  était  vaincu  par 
lui,   au  point  qu'il  sortait  de  l'église  et  courait  à  sa  cellule. 

//  trouve  une  croix.  —  Un  jour  qu'il  était  dans  le  couvent 
de  Rabban  Hormizd,  il  sortit,  selon  sa  coutume,  pour  aller 
prier  à  la  montagne.  Il  se  trouva  près  d'une  caverne  et  y 
entra.  Or,  il  vit  une  croix  destinée  à  être  portée  au  cou,  sus- 
pendue par  son  anse,  dans  la  partie  orientale  de  la  caverne. 
Il  pria  et  prit  la  croix  ;  il  la  vénéra  et  sentit  s'exhaler  d'elle  un 
parfum  supérieur  à  tous  les  aromates.  En  revenant  à  sa  cellule, 
il  la  plaça  dans  une  petite  boite  et  cacha  cette  boîte  dans  une 
armoire,  c'est-à-dire  dans  un  meuble  secret,  qu'il  avait,  puis  il 
ferma  la  porte  de  l'armoire.  Il  était  joyeux  et  content  du  pré- 
cieux trésor  qu'il  avait  trouvé.  Quelques  jours  après,  il  alla 
pour  vénérer  la  croix.  Il  ouvrit  la  boîte,  mais  ne  trouva  plus 
la  croix  qui  était  dedans.  Il  fut  étonné  et  très  affligé  de  cela. 
Il  pria  et  demanda  au  Christ  de  lui  faire  connaître  ce  qu'était  de- 
venue cette  croix.  Alors  l'ange  de  la  Providence  (1)  qui  l'accom- 

(1)  Son  ange  gardien.  —  C'est  l'expression  consacrée  chez  les  Syriens. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  6 


82  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

pagnait  lui  dit  :  «  Ne  demande  donc  pas  ce  qui  ne  t'appartient  pas. 
Le  Maître  de  la  croix  est  venu  la  prendre.  »  —  Rabban  Youssef 
en  fut  contristé  et  il  demanda  au  Seigneur  de  la  lui  rendre. 
Quelque  temps  après  Notre-Seigneur  fit  revenir  la  croix  près 
de  lui  :  comment?  de  quelle  manière?  personne  ne  le  sait.  — 
Elle  resta  suspendue  à  son  cou  jusqu'à  sa  mort. 

Vision  qu'il  eut  du  temps  de  R.  Mousha.  —  Rabban 
Youssef  me  raconta  lui-même  une  vision  qu'il  vit  du  temps 
de  R.  Mousha,  relativement  à  la  fin  du  monde.  Une  nuit,  pen- 
dant qu'il  était  dans  sa  cellule,  il  se  tenait  debout  au  milieu 
de  la  cour  et  regardait  vers  l'Occident.  Une  vision  divine  se 
présenta  à  lui  de  cette  façon  :  Le  jour  parut;  c'est-à-dire  le 
globe  du  soleil.  Il  était  arrêté  sur  la  route  qu'il  suit  vers 
l'Occident,  à  environ  une  toise  (1)  de  la  montagne  derrière  la- 
quelle il  se  couche.  Et  il  y  avait,  depuis  l'endroit  où  se  te- 
nait le  soleil  jusqu'à  l'endroit  où  il  se  couche,  des  ténèbres 
épaisses,  une  obscurité  et  une  tache  de  sang  d'une  épaisseur  et 
d'une  opacité  indicibles.  —  Il  fut  très  ému  de  cette  vision  et 
dit  à  l'ange  qui  l'accompagnait  :  «  Que  signifie  cette  vision 
dont  l'aspect  est  si  terrible  et  si  étrange?  »  — Et  l'ange,  ministre 
de  cette  vision,  lui  dit  :  «  Par  ce  que  tu  vois,  Dieu  veut  t'ins- 
truire  sur  la  fin  du  monde.  Sache  qu'il  reste  aussi  peu  de  ce 
monde  qu'il  restait  peu  du  temps  du  jour.  Les  ténèbres  et  l'obs- 
curité dans  lesquelles  tu  as  vu  le  soleil  s'avancer  jusqu'à  son 
coucher  :  ce  sont  les  calamités,  les  afflictions,  les  vicissitudes 
que  les  hommes  supporteront  à  cause  de  la  fin  du  monde.  » 

Quand  R.  Youssef  sortit  de  cette  vision  et  qu'elle  eut  disparu 
de  devant  lui,  il  alla  trouver  saint  R.  Mousha  et  lui  fit  con- 
naître la  vision  qu'il  avait  eue.  Lorsque  R.  Mousha  entendit  ce 
que  lui  racontait  R.  Youssef,  des  larmes  coulèrent  sur  ses  joues 
et  il  dit  à  celui-ci  :  «  Sache  que  Dieu  ne  t'a  pas  fait  connaître 
toute  la  vérité,  parce  que  tu  n'aurais  pu  la  supporter.  Il  t'a 
montré  seulement  un  peu  de  ce  que  les  hommes  auront  à  souf- 
frir; car  nombreuses  et  indicibles  sont  les  tribulations  qui  au- 
ront lieu  depuis  maintenant  jusqu'à  la  fin  du  monde.  » 

Peu  de  temps  après  que  R.  Youssef  eut  cette  vision,  des  vi- 
cissitudes diverses  et  lugubres  envahirent  le  monde;  autant 

(1)  Littéralement  :  Une  station.  —  Le  contexte  indique  qu'il  s'agit  d'une  petite 
distance;  mais  la  quantité  de  cette  mesure  ne  peut  être  déterminée  avec  précision. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YCWJSSEP    BÔUSNAYA.  83 

qu'il  l'avait  vu,  les  misères  et  les  afflictions  s'appesantirent  sur 
les  hommes.  R.  Youssef  gémissait  continuellement  sur  ce  que 
les  hommes  auraient  à  souiïrir  en  ces  derniers  temps. 

Pendant  les  quatre  ans  qui  précédèrent  la  venue  de  ce  persan 
—  [c'est  à-dire  Dailamite  (1)J  —  qui  s'appelait  Panah-haçrau, 
R.  Youssef  se  lamentait  à  chaque  instant  à  haute  voix  et  disait  : 
«  Gloire  à  Dieu!  Qu'arrivera-t-il  aux  hommes  et  aux  couvents, 
aux  villages  et  aux  villes?  »  —  Beaucoup  de  gens  l'entendi- 
rent répéter  cela;  car  il  était  vaincu  par  la  gravité  et  la  diffi- 
culté de  ce  qu'il  avait  vu ,  au  point  qu'il  élevait  involontaire- 
ment la  voix  au  milieu  de  gémissements  qu'on  pouvait  entendre. 
Il  glorifiait  Dieu  qui  lui  avait  fait  voir  ce  qui  devait  arriver  au 
monde;   et  des  larmes  abondantes  coulaient  de  ses  yeux. 

Au  bout  des  quatre  ans  dont  j'ai  parlé,  le  roi  vint  dans  ces 
contrées,  à  la  fin  de  l'année  367  des  Arabes  (2).  Et  les  tempêtes 
et  les  calamités  commencèrent  à  s'élever  contre  les  hommes. 
Le  saint  disait  :  «  Voici  le  châtiment  qui  commence  :  Dieu  sait 
quand  il  prendra  fin!  Mais,  j'ai  demandé  au  Christ  de  ra'em- 
mener  pour  ne  pas  voir  de  mes  yeux  ce  qui  doit  arriver  aux 
hommes,  ni  la  ruine  des  couvents.  »  —  Un  an  et  quatre  mois 
après  l'arrivée  de  ce  roi,  Rabban  Youssef  s'en  alla  vers  son 
Maître,  ainsi  qu'il  l'avait  demandé,  pour  ne  pas  voir  la  dévasta- 
tion des  monastères  et  des  églises,  ni  la  dispersion  des  frères  et 
des  fidèles  (3).  Après  sa  mort  les  Kartavéens  et  les  Ta'aliens  (4) 
régnèrent  en  ces  contrées,  et  ils  dévastèrent  les  couvents,  les 
monastères  et  les  villages  :  les  frères  qui  s'y  trouvaient  furent 
dispersés  en  tous  lieux.  —  R.  Youssef  prophétisait  souvent  sur  les 
vicissitudes  que  devait  subir  le  couvent  de  Beit  Çayarê.  Il  disait, 
comme  dans  une  énigme  :  «  Tu  es  Kapharnahum  qui  t'es  éle- 
vée jusqu'aux  cieux  et  qui  descendras  jusqu'aux  enfers.  »  — 
Toutefois,  pendant  sa  vie,  il  n'y  vit  aucun  changement. 

Rabban  Youssef  me  fît  aussi  connaître  en  secret  les  acci- 
dents qui  arrivèrent  au  couvent  de  R.  Hormizd. 


(1;  Le  Dailam  est  une  région  voisine  de  la  mer  Caspienne.  —  11  est  question  plus 
bas  de  l'envahissement  delà  Mésopotamie  parle  prince  persan  du  Dailam. 

(2)  L'an  367  de  l'hégire  commentait  le  19  août  de  l'année  977  de  notre  ère. 

(3)  Il  mourut  donc  au  début  de  l'an  369  de  l'hégire,  qui  commençait  le  29  juillet 
979  de  notre  ère 

(1)  Voir  la  note  suivante. 


84  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Il  m'avait  encore  prédit  la  dévastation  du  pays  deDasen  (1). 
Avant  qu'elle  n'eût  lieu  il  me  disait  :  «  Quelqu'un  viendra, 
envoyé  par  Dieu,  pour  dévaster  le  pays  de  Dasen  et  disperser 
ses  habitants.  Des  foules  innombrables  seront  massacrées  par 
les  méchants  qui  y  demeurent.  Ensuite  quand  le  châtiment 
sera  accompli,  il  sera  habité  de  nouveau.  »  —  Et  cela  s'est 
réalisé;  nous  l'avons  vu  de  nos  yeux.  Tout  le  pays  de  Dasen  fut 
dévasté;  les  hommes  furent  dispersés;  environ  cinq  mille  per- 
sonnes furent  massacrées  par  les  Kartavéens  appelés  Hakka- 
réens  (2). 

Une  semblable  prescience  avait  été  donnée  par  Dieu  à  ce  bien- 
heureux, et  par  elle  il  voyait  les  choses  futures,  les  prédisait  et 
les  faisait  connaître  par  quelque  prophétie. 

Histoire  du  catholicos  Mar  'Abdisho'.  — Quand  le  catholicos 
Mar  'Abdisho*  était  encore  évêquede  Ma'altia,  il  voulut  abdiquer 
l'épiscopat.  —  Comme  il  aimait  beaucoup  Rabban  Youssef  et 
qu'ils  avaient  une  grande  affection  l'un  pour  l'autre,  il  vint  le 
trouver  pour  prendre  conseil  de  lui  sur  cette  affaire.  Il  lui  fit  con- 
naître ce  qu'il  avait  résolu  de  faire,  lui  dit  qu'il  voulait  écrire  sa 
démission  et  lui  demanda  de  prier  à  ce  sujet.  R.  Youssef  lui  ré- 
pondit :  «  Oui,  je  prierai,  et  je  te  dirai  ce  que  la  grâce  me  mon- 
trera. »  —  Il  pria  donc  pour  cette  affaire;  et,  dans  la  nuit  même, 
la  grâce  qui  le  dirigeait  lui  révéla  que  Mar  'Abdisho'  deviendrait 
patriarche  de  l'Orient.  Quand  celui-ci  revint  le  trouver  au  ma- 
tin, R.  Youssef  lui  dit  en  se  réjouissant  :  «  Salut,  Mar  Catho- 
licos! Sache  que  le  Christ  te  placera  à  la  tête  de  son  Église  et 
t'élèvera  au  degré  du  patriarcat.  »  —  Cela  arrivera  d'une  ma- 
nière admirable  et  sublime.  Quand  les  Pères  se  réunirent  pour 
l'ordination  du  catholicos,  après  avoir  été  divisés  pendant  quel- 
que temps,  ils  tombèrent  d'accord  pour  écrire  sur  des  billets 
les  noms  de  ceux  qui  étaient  aptes  à  cette  fonction.  Ils  écrivirent 
six  billets,  et  comme  ils  désiraient  en  remplir  sept,  l'un  d'eux 

(1)  V.  la  note  suivante. 

(2)  Les  Kartavéens  (Cartuxi)  forment  une  tribu  kurde  mentionnée  dans  les  au- 
teurs arabes  comme  habitant  à  l'O.  du  Petit  Zab;  l'auteur  paraît  les  confondre  ici 
avec  les  Iîakkaréens  ou  Hakkari,  une  des  plus  fameuses  tribus  des  Kurdes,  qui 
existe  encore  aujourd'hui  et  habite  la  montagne  à  l'Est  du  Grand  Zab,  dans  la  région 
d'Amadia.  Dasen  se  trouvait  effectivement  dans  cette  région.  —  Cf.  Hoffmann, 
Aitsziige,  p.  202etsuiv.—  Les  Ta'aliens  formaient  sans  doute  une  autre  tribu  kurde 
de  la  même  contrée. 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.         85 

dit,  comme  par  hasard  :  «  Écrivez  le  nom  de  'Abdisho'  de  Ma- 
'altia.  »  —  Ils  firent  ainsi  et  quand  ils  eurent  prié  et  demandé  à 
Dieu  de  faire  connaître  celui  qui  était  digne  de  cette  charge,  le 
billet  de  celui-ci  sortit  par  trois  fois.  Ils  écrivirent  alors  aux 
fidèles  de  Mossoul  pour  les  instruire  de  ce  qui  s'était  passé.  On  le 
prit  de  force  et  on  l'envoya  à  Bagdad.  Il  accepta  avec  beaucoup 
de  difficulté  ce  don  du  patriarcat  que  tant  d'autres  ambition- 
naient. Et  ainsi  se  réalisa  la  prophétie  de  R.  Youssef  à  son 
sujet  (1). 

Histoire  de  la  pierre  qui  était  dans  sa  cellule.  —  Rabban 
Youssef  racontait  lui-même  ce  qui  suit,  au  sujet  de  sa  cons- 
tance et  de  son  travail  ardu  et  éminent.  Il  y  avait  dans  sa  cel- 
lule un  rocher  qu'il  voulait  briser  pour  agrandir  la  cour  et 
peut-être  aussi  pour  se  mortifier  lui-même.  Il  se  fit  un  grand 
marteau  qui  pesait  trois  titré  (2)  au  moins  et  il  se  mit  à  l'œuvre 
au  commencement  de  la  semaine  des  saints  Apôtres  (3).  Il  y 
travaillait  toute  la  journée  et  ne  se  reposait  pas  même  au  milieu 
du  jour;  mais  il  y  restait  sous  la  chaleur  du  soleil,  même  à  midi, 
et  s'attachait  à  son  travail  jusque  pendant  la  nuit.  Étant  appliqué 
à  ce  labeur  pénible  il  ne  rompit  cependant  pas  le  jeûne  et  ne 
pritrien  pendant  huit  jours.  Il  était  disposé  et  songeait  à  passer 
ainsi  chaque  semaine  sans  rien  prendre,  mais  il  ne  voulut  pas 
faire  sans  conseil  cette  chose  étonnante  et  au-dessus  de  la  na- 
ture. Il  alla  trouver  saint  R.  Mousha  pendant  la  nuit  et  lui  fit 
connaître  son  affaire  et  la  disposition  de  son  esprit.  —  Rab- 
ban Mousha  le  dissuada  de  cela  et  lui  dit  :  «  Cette  chose  est 
grande  et  supérieure  à  notre  temps;  tu  ne  dois  pas  vouloir  te 
distinguer  par  quelque  chose  qui  ne  convient  point  à  ce  temps. 
Va,  romps  ton  jeûne  et  prends  quelque  chose  à  cause  du  labeur 
auquel  tu  t'appliques.  » 

Louanges  de  celui  qui  le  fortifiait.  —  Une  année,  il  y  eut  une 
disette  de  blé  dans  toute  la  contrée.  R.  Youssef,  qui  pratiquait 
parfaitement  la  pauvreté,  ne  possédait  absolument  rien  et  n'a- 

(1)  L'élection  de  Mar  'Abdisho'  Ier,  qui  eut  lieu  en  l'an  963,  est  racontée  ainsi, 
avec  quelques  variantes  dans  les  détails,  par  Bar  Hébréus  (Chron.  ceci.,  II,  252). 

(2)  La  Utra  (ou  livre)  a  varié  de  poids  selon  les  époques.  Bar  cAli,  auteur  du  neuvième 
siècle,  dit  que  la  Utra  pèse  3112  beaux  grains  d'orge,  et  que  la  Utra  syriaque  vaut 
six  litre  de  Bagdad.  —  Il  est  impossible  de  donner  l'équivalence  exacte  de  ce  poids. 

(3)  Dénomination  empruntée  au  calendrier  liturgique.  —  On  appelle  semaines 
des  Apôtres,  dans  l'office  nestorien,  les  six  semaines  qui  suivent  la  Pentecôte. 


86  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

vait  que  quelques  dattes  (1)  dans  sa  cellule.  Il  fut  tout  l'hiver 
sans  pain  :  il  prenait  chaque  nuit  une  parcelle  du  pain  eucharis- 
tique (2)  et  trois  dattes  :  en  dehors  de  ces  trois  dattes,  il  ne  goûta 
rien  autre  chose  pendant  tout  cet  hiver.  Quand  arriva  le  Ca- 
rême, les  dattes  qu'il  avait  étaient  consommées  ;  et  pendant  tout 
le  Carême,  quelques  jours  exceptés,  aucun  mets  n'entra  dans  sa 
bouche,  si  ce  n'est  la  parcelle  de  pain  eucharistique  qu'il  pre- 
nait chaque  nuit. 

La  dernière  semaine  du  Carême  la  chose  devint  très  pénible 
pour  lui;  ses  entrailles  se  contractèrent,  son  gosier  se  dessécha 
au  point  qu'il  ne  livrait  même  plus  passage  à  l'eau.  Une  nuit 
il  se  leva  et  songea  à  aller  trouver  l'un  des  frères  pour  lui  de- 
mander un  peu  de  froment.  Arrivé  à  la  porte  de  sa  cellule  et 
voulant  sortir,  il  salua  la  croix  qui  était  dans  sa  cellule.  Il  re- 
vint alors  à  lui-même  et  n'ouvrit  point  la  porte  ;  mais  il  étendit 
les  mains  vers  le  Christ  sur  la  croix  et  dit  :  «  Par  ton  amour, 
ô  Christ!  je  ne  sortirai  point;  je  ne  demanderai  rien  à  personne. 
Si  tu  m'envoies  quelque  chose,  je  l'accepterai  avec  reconnais- 
sance ;  sinon,  je  mourrai  en  dedans  de  cette  porte  pour  ton  amour 
délectable.  Ton  amour  m'est  plus  cher  que  la  vie  temporelle.  » 
11  rentra  dans  sa  cellule  et  s'assit  sur  son  siège  en  face  de  la 
croix.  Et  voici  que  quelqu'un  frappa  bientôt  à  la  porte;  il  sortit 
pour  voir  qui  c'était  et  trouva  un  vieillard  vertueux  et  laborieux 
qui  s'appelait  Yohannan,  de  Dasen.  Ils  se  saluèrent  mutuel- 
lement, et  R.  Youssef  lui  dit  :  «  Pour  quel  motif  es-tu  sorti 
de  ta  cellule  à  cette  heure?  »  —  Rabban  Yohannan  répondit  : 
«  J'ai  été  excité  par  la  pensée,  qui  s'est  élevée  subitement  en 
moi,  que  j'avais  un  peu  de  froment.  Je  n'ai  pu  résister  à  ce 
mouvement  et  je  suis  sorti  promptement.  »  Et  il  lui  donna  une 
besace  contenant  deux  makoukê  (3)  de  froment.  Le  saint  l'ac- 
cepta et  loua  le  Christ  qui  prend  soin  de  ses  familiers. 

Il  envoya  moudre  ce  froment  au  moulin,  et  il  expédia  la 
moitié  de  cette  farine  que  le  Christ  lui  avait  envoyée  à  R.  Mar- 


(1)  Le  mot  peut  aussi  signifier  châtaignes  ou  glands. 

(2)  Boukra.  —  Ce  mot  signifie  premier-né.  Il  désigne  les  parcelles  de  I'hôstie 
fini  n'avaient  pas  été  consacrées  et  qu'on  distribuait  comme  pain  bénit,  selon  Te 
rite  nestorien,  et  parfois  aussi  l'hostie  consacrée.  —  Cf.  Renaudot,  Lit.  or.,  II,  62, 
L'hostie  est  ainsi  appelée  par  allusion  au  Christ  «  premier-né  de  toute  créature  ». 

(3)  Nom  de  mesure  dont  dont  la  capacité  exacte  nous  est  inconnue. 


VIE    DU   MOINE    RABBAN   YOUSSEF    BOUSNAYA.  ST 

Atqen,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut  qui,  lui  aussi,  était  très 
opprimé  [par  la  faminej.  Avec  l'autre  moitié  qui  lui  resta  il  se 
soutint  lui-même  en  en  prenant  un  peu  chaque  jour  jusqu'à  la 
récolte  nouvelle. 

Notre-Seigneur  m'est  témoin  que  j'écris  ces  choses  telles  que  je 
les  ai  entendues  de  sa  bouche.  Il  convient  d'admirer  cet  homme 
prodigieux.  Sa  grandeur  sera  un  objet  d'admiration  pour  qui- 
conque comprendra  ses  œuvres  sublimes  et  glorieuses  :  soit  sa 
constance,  soit  la  force  qui  lui  était  donnée  par  la  grâce,  sa  di- 
rectrice, soit  la  solidité  de  son  espérance  et  de  sa  confiance  en 
Dieu,  soit  sa  miséricorde  semblable  à  celle  de  son  Maître;  soit 
son  amour  parfait  et  sincère,  car  alors  qu'il  ne  possédait  rien, 
sa  miséricorde  fut  si  grande  qu'il  donna  une  partie  du  peu  que 
la  grâce  lui  avait  octroyé  à  celui  qui  en  avait  besoin,  tandis  que 
lui-même  était  dans  la  disette  et  l'indigence.  Toutefois,  il  n'é- 
tait pas  pauvre  ni  indigent  quant  à  sa  solide  confiance ,  son 
ferme  espoir,  sa  constance  admirable  :  il  était  riche  en  Dieu  et 
jouissait  en  abondance  de  ses  bienfaits. 

Marcos,  le  prêtre  de  Mar  Pithion.  —  Il  y  avait  dans  la  ville 
de  Mossoul,  dans  l'église  de  Mar  Pithion  (1)  située  sur  le  Tigre, 
un  prêtre,  nommé  Marcos,  très  appliqué  et  très  vigilant  dans  son 
ministère.  Il  était  rempli  de  charité  et  faisait  beaucoup  d'au- 
mônes aux  pauvres  et  aux  indigents.  Il  était  fort  affligé  d'une 
maladie  du  foie.  Il  vint  trouver  R.  Youssef  pour  recevoir  sa  bé- 
nédiction et  lui  demander  ses  prières.  C'était  au  moment  de  la 
semaine  de  l'Été  (2)  ;  en  ces  jours  là  sa  douleur  du  foie  s'aggrava 
fortement.  Il  fit  connaître  son  angoisse  à  R.  Youssef  qui  lui  dit  : 
«  Prends  demain  les  [saints]  mystères  et  viens  me  trouver.  »  — 
Le  prêtre  y  alla,  pensant  que  le  saint  lui  donnerait  à  boire 
quelque  chose  d'utile  pour  son  mal.  Mais  R.  Youssef  lui  donna 
une  grande  coupe  de  vin  vieux  pur,  sans  eau,  et  lui  dit  :  «  Bois 
cela;  »  et  il  lui  présenta  un  autre  vase  plein  de  miel  mélangé 
avec  de  l'huile  d'olive  et  du  cumin,  en  lui  disant  :  «  Mange  aussi 
de  cela.  »  —  Le  prêtre  ne  put  rien  lui  répondre.  Il  fit  ce  qu'il 


(1)  Un  des  saints  les  plus  honorés  chez  les  Nestoriéns.  11  mourut  la  9e  année 
d'Izdegerd  (407).  —  Voir  sa  vie  dans  Hoffmann,  op.  rit.,  p.  61;  Corluy,  Analect. 
Bollandiana,  1888;  Bedjan,  Acta  martyrum  et  sanct.,  t.  II,  p.  559. 

(2)  Désignation  empruntée  au  calendrier  liturgique.  —  Les  semaines  de  l'Été 
font  suite  à  celles  des  Apôtres,  ce  sont  les  semaines  VII-XIII  après  la  Pentecôte. 


88  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

lui  commandait.  Il  mangea  de  ce  miel  mélangé  avec  de  l'huile 
d'olive  et  du  cumin,  et  but  la  coupe  de  vin.  Il  comprit  et  re- 
connut dans  sa  sagesse  qu'il  s'agissait  d'un  prodige ,  comme 
quand  le  prophète  dit(l)  :  «  Place  sur  une  blessure  douloureuse 
des  feuilles  de  figuier  pernicieuses.  »  Il  crut  qu'il  trouverait  la 
guérison  par  les  prières  de  R.  Youssef.  Celui-ci  lui  ordonna 
de  s'envelopper  d'un  manteau  et  de  dormir  sous  un  arbre  qui 
était  dans  sa  cellule  entre  le  soleil  et  l'ombre.  C'était  pendant 
les  jours  chauds  de  l'été.  A  neuf  heures  on  l'éveilla  et  on  trouva 
une  grande  sueur  qui  coulait  sur  lui.  Il  se  leva  guéri  de  sa  ma- 
ladie et  délivré  de  l'inflammation  de  son  foie.  Ce  prêtre  admira 
cela  et  glorifia  Dieu  qui  avait  accompli  pour  lui,  par  les  mains 
de  R.  Youssef,  ce  prodige  admirable  et  supérieur  à  toute  la 
science  de  ce  monde.  Il  demeura  là  plusieurs  jours,  mangeant 
et  buvant  du  vin  sans  inconvénient.  Quand  il  voulut  retourner 
à  son  église,  R.  Youssef  l'avertit  et  lui  dit  :  «  Garde-toi  bien 
de  faire  usage  en  ville  du  remède  dont  tu  t'es  servi  ici  ;  car  il 
ne  convient  point  pour  la  ville.  »  —  Il  lui  disait  cela  en  plai- 
santant. —  L'homme  s'en  alla  en  louant  Dieu  et  en  glorifiant 
son  saint  nom. 

Rabban  Berikisho'.  —  Un  frère  du  couvent,  qui  s'appelait 
Berikisho1  racontait  ceci  : 

Avant  de  sortir  du  monde,  il  éprouvait  beaucoup  de  tenta- 
tions qui  furent  cause  de  son  départ  pour  le  monachisme.  Quand 
il  eut  pris  le  saint  habit,  ces  tentations  se  réveillèrent  en  lui, 
et,  par  le  conseil  de  Satan  non  moins  que  par  ignorance,  il  les 
dissimula  à  Rabban  Youssef;  pour  cela,  il  fut  frappé  d'une 
double  maladie,  beaucoup  plus  grave,  c'est-à-dire  dans  son 
corps  et  dans  son  âme. 

R.  Youssef  voyant  que  c'était  par  ignorance  et  par  naïveté 
qu'il  lui  avait  caché  ses  tentations,  prit  pitié  de  lui  pour  qu'il  ne 
pérît  pas.  Il  commença  par  lui  dire  tout  ce  qui  lui  était  arrivé 
dans  le  monde  et  même  ce  qu'il  éprouvait  actuellement.  Et  ce 
frère  affirmait  avec  serments  que  rien  de  ce  qui  lui  était  arrivé 
n'avait  été  caché  au  saint,  et  que  celui-ci  lui  avait  tout  raconté 
ouvertement  et  successivement,  et  qu'après  cela,  il  obtint  une 
parfaite  guérison  des  deux  manières,  c'est-à-dire  la  santé  de 

(1)  Cf.  Is.,  xxviii,  31. 


VIE    DU   MOINE    RABBAN   YOUSSEF    BOUSNAYA.  89 

son  corps  et  la  guérison  de  son  âme  avec  la  délivrance  des 
tentations. 

Ce  frère  avait  mené  la  vie  commune  et  était  parti  pour  sa  cel- 
lule depuis  quelque  temps  quand  une  tache  blanche  de  lèpre 
apparut  sur  son  corps.  Il  révéla  et  montra  son  infirmité  à  R. 
Youssef,  en  pleurant  et  en  le  suppliant  d'avoir  pitié  de  lui.  Selon 
sa  coutume,  R.  Youssef  le  frotta  avec  l'eau  bénite  et  le  signa 
avec  sa  croix  ;  aussitôt  il  obtint  la  guérison  de  son  infirmité  et 
fut  purifié  de  sa  lèpre.  Le  frère  cacha  ce  prodige  et  le  dissimula 
jusqu'à  ce  que  R.  Youssef  fût  parti  pour  sa  patrie  (1)  ;  alors  il 
raconta  ce  que  Dieu  avait  fait  pour  lui  par  les  prières  du  saint. 

Le  prince  Hassan  /ils  d'Abraham.  —  Il  y  avait  parmi  les 
Hakkari,  un  prince,  nommé  Hassan,  fils  d'Abraham.  Il  vint 
un  jour  trouver  R.  Youssef,  et,  après  être  entré  près  de  lui,  il 
fit  sortir  tout  le  monde.  Il  découvrit  alors  son  corps  devant  le 
saint  et  lui  montra  un  signe  de  lèpre  sur  ses  reins.  Il  lui  de- 
manda en  pleurant  de  prier  pour  lui  afin  qu'il  soit  guéri.  —  R. 
Youssef  le  signa  avec  la  croix  et  de  l'eau  bénite,  et  aussitôt  sa 
plaie  fut  guérie.  Cet  homme  sortit  en  louant  Dieu  et  en  glori- 
fiant son  saint.  Il  défendit  à  tous  ses  compagnons  de  molester 
les  moines,  et  il  venait  continuellement  trouver  le  saint  et  rece- 
voir sa  bénédiction. 

Le  frère  de  l'auteur  échappe  à  la  mort  par  les  prières  du 
saint.  —  Quand  le  roi  de  Perse,  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  entra 
dans  ce  pays,  le  roi  de  Mossoul  descendit  le  combattre.  Mon 
frère  qui  était  près  de  celui-ci  descendit  avec  lui.  Le  jour 
même  où  les  rois  engagèrent  mutuellement  le  combat,  au  mo- 
ment où  le  roi  de  Mossoul  fut  vaincu ,  R.  Youssef  m'appela 
et  me  dit  :  «  As-tu  reçu  quelque  nouvelle  du  combat  des  rois?  » 
—  Je  lui  répondis  :  «  Je  n'ai  rien  appris.  »  —  Alors  il  répandit 
des  larmes  et  dit  mystérieusement  :  «  J'ai  espoir  que  Dieu  ne 
me  fera  pas  souffrir  de  ce  combat.  »  —  Je  ne  compris  pas  cela. 
Quelques  jours  après,  je  reçus  la  nouvelle  affligeante  que  mon 
frère  était  tombé  dans  le  combat,  et  personne  ne  savait  ce  qu'il 
était  devenu.  J'entrai  près  de  R.  Youssef  en  pleurant  à  haute 
voix  et  je  lui  dis  :  «  Ton  disciple,  mon  frère,  a  péri  dans  le  com- 
bat. »  —  Il  calma  mes  pleurs  et  m'encouragea  en  me  disant  : 

(1)  C'est-à-dire  pour  le  ciel. 


90  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

«  Ne  crains  rien,  car  j'ai  espoir  que  Dieu  ne  m'affligera  pas  dans 
ton  frère,  mais  qu'il  me  le  montrera  sain  de  corps  et  d'âme.  »  — 
Alors  je  compris  la  signification  de  sa  première  parole  et  qu'au 
moment  où  mon  frère  tombait  dans  le  combat,  il  le  vit  avec 
l'œil  pur  de  son  esprit.  Il  pria  Dieu  de  le  sauver  de  cet  acci- 
dent, et  Dieu  entendit  les  prières  qu'il  fit  pour  lui  et  le  sauva  du 
massacre  et  du  coup  qui  le  menaçait.  Après  qu'il  fut  resté 
gisant  parmi  les  morts  pendant  plusieurs  jours,  Dieu  le  se- 
courut et  le  délivra,  grâce  aux  prières  de  R.  Youssef. 

Quelque  temps  après,  mon  frère  vint  trouver  R.  Youssef,  guéri 
de  ses  blessures,  et  le  saint  se  réjouit  vivement  en  lui. 

A  l'époque  où  mon  frère  était  avec  nous  dans  le  couvent,  des 
hommes  du  village  de  Beit  Mourdani  amenèrent  un  homme, 
nommé  Galôla  qui  était  architecte.  Il  était  tombé  en  paralysie  de- 
puis un  an.  Ils  l'apportèrent  donc  et  l'amenèrent  près  de  R.  Yous- 
sef. Quand  ils  le  lui  présentèrent,  il  les  blâma  de  le  lui  avoir 
amené  et  leur  dit  :  «  Est-ce  que  je  suis  médecin  pour  que  vous 
m'ameniez  un  homme  paralysé?  Emportez-le  au  martyrion  (1), 
d'où  nous  espérons  tous  recevoir  du  secours.  »  —  Mon  frère  se 
trouvait  à  ce  moment-là  devant  R.  Youssef  :  il  fut  très  affligé 
de  cela  et  me  dit  :  «  Pourquoi  donc  Rabban  Youssef  reprend-il 
ainsi  un  homme  souffrant?  »  —  J'avais  remarqué  en  R.  Youssef 
certains  signes  ;  quand  on  lui  amenait  un  malade,  je  le  regar- 
dais attentivement  et  d'après  les  signes  qui  paraissaient  en  lui, 
je  savais  si  le  malade  serait  guéri  ou  non.  Or,  quand  ils  lui  pré- 
sentèrent ce  paralytique,  je  vis  en  lui  les  signes  qui  promet- 
taient sa  guérison;  je  dis  donc  à  mon  frère  :  «  Tu  verras  ce 
malade  s'en  aller  guéri  de  devant  le  saint.  » 

Nous  demandâmes  alors  à  R.  Youssef  de  le  signer  avec  l'eau 
bénite  et  avec  sa  croix  et  de  prier  pour  lui.  —  R.  Youssef 
avait  la  coutume  d'ordonner  à  celui  qu'il  recevait  près  de  lui , 
quel  qu'il  fût,  de  le  signer  d'abord,  et  ensuite  il  signait  lui-même 
son  hôte.  Il  faisait  cela  par  l'humilité  du  Christ,  car  il  ne  se 
distinguait  lui-même  en  rien  du  plus  petit  d'entre  les  frères. 

(1)  Le  «  martyrion  »  {chambre  des  martyrs  ou  chambre  des  saints)  était  géné- 
ralement placé  à  côté  du  sanctuaire,  à  gauche.  Dans  cette  pièce  on  conservait  les 
reliques  des  saints;  on  y  enterrait  aussi  les  moines  célèbres.  Il  semble,  d'après 
notre  auteur,  qu'on  avait  coutume  d'y  conduire  les  malades  et  d'y  enchaîner  les 
démoniaques,  afin  sans  doute  de  leur  faire  éprouver  la  vertu  des  saintes  reliques 
accumulées  en  ce  lieu. 


VIE    DU    .MOINE   RABBAN    YOUSSEP    BOUSNAYA.  91 

Quand  nous  priâmes  Rabban  Youssef  en  faveur  de  cet  in- 
firme, il  nous  ordonna,  selon  sa  coutume,  de  le  signer  tous; 
et,  après  que  nous  l'eûmes  fait,  il  signa  lui-même  le  malade  avec 
sa  croix  et  l'eau  bénite,  et  il  lui  dit  d'aller  au  martyrion.  Les 
gens  qui  étaient  avec  lui  l'emportèrent  en  le  soutenant.  Il 
était  encore  dans  la  cour  de  la  cellule  quand  ses  pieds  et  ses  ge- 
noux se  raffermirent;  il  se  redressa,  se  tint  debout  et  marcha, 
guéri  de  sa  maladie;  et  les  gens  qui  le  soutenaient  s'éloignè- 
rent de  lui.  —  J'appelai  mon  frère  pour  lui  faire  voir  le  prodige 
accompli  dans  ce  malade.  Avant  que  mon  frère  ne  fût  arrivé, 
l'homme  avait  déjà  franchi  la  porte.  Mon  frère  et  moi  nous  sor- 
tîmes hors  de  la  porte  et  nous  vîmes  ce  paralytique  qui  sau- 
tait et  dansait;  il  descendit  les  marches  qui  se  trouvaient  de- 
vant la  porte,  en  se  réjouissant  et  en  glorifiant  Dieu.  Mon  frère 
fut  dans  l'admiration  et  nous  louâmes  Dieu  qui  fit  de  nos  jours 
ce  qu'il  avait  fait  au  temps  des  Apôtres  par  la  main  de  Simon- 
Pierre  (1). 

Il  y  avait  dans  le  village  de  Beit  Mourdani  un  homme  célèbre 
et  important,  [de  la  tribu]  des  Rahzdayê,  qui  s'appelait  Abou- 
louqa.  Il  avait  un  fils  d'environ  cinq  ans.  Il  était  survenu  à 
l'enfant  une  fièvre  violente.  Sa  mère  l'envoya  plusieurs  fois  à 
R.  Youssef  et  sa  fièvre  ne  cessa  pas.  Un  jour,  elle  l'amena  elle- 
même;  quand  nous  prîmes  l'enfant  pour  l'introduire  près  du 
saint,  sa  mère  le  laissa  et  s'en  alla  en  jurant  :  «  Je  n'enlèverai 
point  mon  fils  d'auprès  de  lui  si  ce  n'est  quand  il  sera  guéri 
de  sa  maladie.  »  —  Quand  nous  fîmes  savoir  cela  à  Rabban 
Youssef,  il  gronda  un  peu  ;  ensuite  il  signa  l'enfant  avec  l'eau 
bénite  et  sa  croix,  et  la  fièvre  le  quitta.  Nous  donnâmes  à  l'enfant 
quelques  fruits,  et  il  mangea.  Nous  le  reconduisîmes  guéri  à 
sa  mère  qui  le  prit,  glorifia  Dieu  et  s'en  alla  à  sa  maison. 

Le  Christ  est  parfait;  il  existe  aujourd'hui  et  pour  l'éternité 
sans  aucun  changement;  parce  qu'il  adhère  et  est  uni  parfai- 
tement, indissolublement  et  éternellement  à  la  nature  qui  existe 
par  essence  et  qui  restera  ce  qu'elle  est  pour  l'éternité;  cepen- 
dant dans  sa  Providence  il  fait  paraître  quelques  changements, 
parce  que  la  Providence  universelle  est  disposée  pour  l'utilité 
de  tous.  Parfois,  quand  la  Providence  le  demande,  il  fait  paraître 

(1)  Act.  Apost.,  m,  1-9. 


92  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

des  prodiges  et  des  miracles,  et  parfois,  à  cause  de  la  Provi- 
dence même,  il  n'en  fait  point  paraître.  Ainsi,  la  vertu  du  com- 
mandement qui  ordonna  à  la  fièvre  de  quitter  la  belle-mère  de 
Pierre  (1),  qui  d'un  mot  purifia  de  la  lèpre  (2),  qui  rétablit  le 
paralytique  par  la  parole  de  Simon-Pierre  (3),  cette  vertu  opéra 
maintenant  encore  par  les  mains  de  son  économe  sage  et 
purifia  de  la  lèpre,  redressa  un  paralytique,  guérit  un  malade 
de  la  fièvre,  selon  le  dessein  de  ses  miséricordes.  La  vertu  du 
Christ  n'est  pas  et  ne  sera  jamais  amoindrie! 

Rabban  Yaqoub  qui  fut  possédé  du  démon  pour  avoir 
transgressé  l'avis  du  saint.  —  Il  y  avait  dans  le  couvent  un  frère 
nommé  Ya'qoub.  Il  était  courageux  et  travaillait  en  toute  appli- 
cation dans  le  labeur  de  la  solitude;  et  il  gardait  un  profond 
silence  dans  sa  cellule  depuis  longtemps.  Il  eut  à  soutenir  un 
combat  difficile  avec  les  hallucinations  diaboliques.  Il  en  in- 
forma Rabban  Youssef  qui  lui  prescrivit  la  règle  qui  lui  était 
utile ,  et  lui  ordonna  de  veiller  attentivement  à  ne  pas  trans- 
gresser sa  parole.  Mais  le  frère  oublia  ce  que  le  saint  lui  avait 
prescrit  et  il  enfreignit  son  ordre.  Il  fut  blessé  dans  son  esprit 
et  les  démons  qui  l'avaient  séduit  s'emparèrent  de  lui.  On  l'en- 
chaîna pendant  quelque  temps  dans  le  martyrion,  mais  un  jour 
il  s'échappa  de  ses  chaînes  et  s'en  alla  à  la  ville  de  Mossoul. 
Les  païens  et  les  enfants  se  moquaient  de  lui  quand  il  circulait 
par  toute  la  ville.  Une  affaire  m'ayant  appelé  dans  la  ville,  quel- 
ques personnes  m'entretinrent  à  son  sujet.  Avec  une  grande 
difficulté  je  l'emmenai  avec  moi  au  couvent.  Quand  je  parlai  de 
lui  à  R.  Youssef,  il  prescrivit  qu'il  travaillât  dans  la  communauté 
avec  les  cénobites.  Mais  il  troublait  beaucoup  les  cénobites  et 
même  les  moines.  Je  fis  aussi  savoir  cela  au  saint.  Il  m'en- 
voya le  chercher  et  je  l'amenai  près  de  lui.  Rabban  Youssef  lui 
dit  alors  :  «  Ya'qoub  ce  qui  est  arrivé  doit  te  suffire;  lève- toi,  va 
à  ta  cellule  et  ferme  ta  porte.  »  Il  le  signa  avec  l'eau  bénite 
et  sa  croix,  et  à  l'instant  même  cet  homme  recouvra  l'esprit, 
redevint  modeste  et  rangé,  se  leva  et  s'en  alla  à  sa  cellule.  R. 
Youssef  m'ordonna  de  prendre  soin  de  lui  en  tout  ce  dont  il 
avait  besoin.  Le  frère  ferma  sa  porte  et  on  ne  le  vit  jamais  en 

(1)  Matth.,  vin  ;  Marc,  i;  Luc,  iv. 

(2)  Matth.,  vm,  3;  Marc,  i,  41;  Luc,  v,  13. 

(3)  Act.  Apost.,  m,  6. 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.         93 

dehors  de  sa  cellule,  excepté  quand  il  sortait  à  certains  jours  „ 
pour  recevoir  les  saints  mystères  ou  quand  il  venait  trouver 
R.  Youssef.  Il  supporta  cette  étroite  réclusion  pendant  quatre 
ans ,  grâce  aux  prières  du  saint,  après  avoir  été  dans  cette 
agitation  extraordinaire. 

Pour  moi,  j'admirai  la  vertu  divine  qui  était  cachée  dans  la 
parole  du  saint,  par  laquelle  un  homme  agité  retrouvait  son  es- 
prit et  devenait  rangé  et  par  laquelle  un  démoniaque  était  puri- 
fié. Je  me  souvins  de  ce  qui  arriva  au  démoniaque  qui  habitait 
dans  les  tombeaux,  dans  lequel  était  Légion  (1),  et  qui,  à  la 
parole  de  Notre-Seigneur,  fut  purifié  et  se  tint  modestement  à  ses 
pieds.  Je  louai  Dieu  qui  m'a  rendu  digne  de  voir  de  mes  yeux  les 
prodiges  et  la  puissance  du  saint. 

Rabban  David  qui  était  visité  par  la  grâce.  —  Un  autre 
frère  appelé  David,  de  Mourdani,  était  un  homme  très  vertueux 
dans  sa  conduite,  prudent  et  bien  réglé  dans  sa  cellule;  Rab- 
ban Youssef  l'aimait  beaucoup  et  était  familier  avec  lui,  parce 
qu'il  ne  s'écartait  aucunement,  ni  à  droite,  ni  à  gauche,  de  ses 
préceptes  et  ne  faisait  rien  sans  son  conseil.  L'amour  et  l'affec- 
tion existaient  aussi  entre  moi  et  lui.  Or,  il  lui  arriva  une  fois 
un  accident  que  voici.  11  était  continuellement  visité  par  la  grâce 
au  milieu  de  sa  solitude.  Dès  qu'il  sentait  en  lui  le  don  divin  il 
courait  aussitôt  près  de  R.  Youssef  et  l'en  informait.  En  même 
temps  que  David  parlait,  R.  Youssef  lui  retirait  le  don  divin. 
Il  faisait  cela  pour  que  la  lutte  de  l'orgueil  ne  s'emparât  pas  du 
frère,  et  ne  trouvât  point  place  en  lui.  Il  avait  coutume  d'agir 
ainsi  avec  quiconque  venait  le  trouver;  car  il  était  très  subtil 
dans  sa  science,  et  il  connaissait  parfaitement  tous  les  sentiers 
de  cette  voie ,  tant  la  grâce,  sa  directrice,  l'avait  instruit  et  rendu 
prudent.  Donc,  quand  un  frère  venait  le  trouver  et  lui.  racontait 
qu'il  éprouvait  quelque  opération  [de  la  grâce],  aussitôt  R. 
Youssef  la  lui  retirait;  car  par  la  suite  l'homme  est  promptement 
entraîné  de  force  dans  l'orgueil,  et  il  faut  éloigner  cette  oc- 
casion des  hommes  vertueux  et  dignes  de  recevoir  de  telles  fa- 
veurs. Quand  au  contraire  un  frère  affligé  par  la  fatigue  de  quel- 
que combat  venait  le  trouver,  en  même  temps  qu'il  lui  faisait 
connaître  son  affaire,  il  était  délivré  de  sa  lutte,  et  il  s'éloignait 

(1)  Luc,  vin,  27-35. 


!>1  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

de  la  porte  du  saint  rempli  d'espoir,  joyeux  et  tressaillant  d'al- 
légresse. R.  Youssef  faisait  ces  deux  choses  pour  l'utilité  :  pour 
que  celui-là  ne  s'élève  point  et  ne  soit  pas  humilié;  et  pour 
que  celui-ci  ne  désespère  point  et  que  son  espoir  et  sa  confiance 
en  Dieu  ne  soient  pas  affaiblis. 

Il  conduisait  ainsi  les  frères  et  prenait  soin  d'eux  ;  il  les  di- 
rigeait et  les  instruisait,  afin  que  chacun  marchât  au  milieu  de 
la  route  libre  d'obstacles. 

Le  frère  dont  j'ai  parlé  était,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  continuel- 
lement visité  par  la  grâce,  à  cause  de  l'excellence  de  ses  actions 
glorieuses,  et  quand  il  venait  le  raconter  à  R.  Youssef,  celui- 
ci,  comme  je  l'ai  dit  aussi,  lui  enlevait  le  don  divin,  et  il  lui 
imposait  des  labeurs  qui  devaient  le  tenir  occupé.  —  Une  année, 
pendant  le  Carême,  ce  frère  étant  dans  la  solitude  fut  l'objet 
d'une  action  divine  sublime  et  glorieuse  en  sa  manière.  Elle 
s'accomplit  dans  sa  sensibilité  interne  (1)  qui  n'admet  pas  fa- 
cilement d'erreur.  Il  s'en  réjouit  vivement  et  craignit  d'aller 
manifester  la  chose  à  R.  Youssef  dans  la  crainte  que  celui-ci  ne 
l'en  privât.  Il  songea  à  en  jouir  d'abord  un  peu,  et  à  aller  ensuite 
la  faire  connaître  au  saint.  Cela  dura  une  semaine.  Pendant  ce 
temps  il  ne  mangea  rien.  Il  brûlait  de  l'amour  de  l'humanité,  au 
point  qu'il  s'offrait  lui-même  en  sacrifice  à  Dieu  pour  tous  les 
hommes.  11  ne  s'arrêtait  pas  là.  Il  demandait  à  Dieu  et  le  sup- 
pliait [de  le  prendre  en  sacrifice]  pour  l'autre  ordre  de  créa- 
ture raisonnable  (2)  et  même  pour  quiconque  devait  subir  le 
châtiment  futur.  ■ —  Or  Rabban  Youssef  s'aperçut  de  cela  et  vit 
toute  cette  opération  par  l'œil  pur  de  son  intelligence.  Afin  de 
lui  faire  expérimenter  la  force  de  l'orgueil,  il  abandonna  un  peu 
ce  frère  qui  tomba  dans  le  délaissement  pour  son  utilité.  Son 
affaire  se  compliqua  ;  son  esprit  fut  blessé  et  il  fut  possédé  des 
démons.  —  Le  frère  comprit  ce  qui  s'était  passé.  La  nuit  même 
il  courut  près  de  R.  Youssef  pour  lui  faire  connaître  la  chose. 
R.  Youssef  le  fit  entrer  dans  sa  cellule.  Or,  à  ce  moment  même, 
la  pensée  me  vint,  sans  motif  apparent,  d'aller  trouver  le  saint. 


(i)  Littéralement  :  dans  son  second  sens.  —  Les  auteurs  nestoriens  énumèrent 
ordinairement  les  sens  internes  clans  cet  ordre  :  l'imagination,  la  cogitation,  la 
mémoire,  l'intellect,  la  compréhension;  mais  il  y  a  aussi  d'autres  classifications. 
•  Voirie  Thésaurus  syriacus  au  mot  Régsha. 

(2)  Pour  les  anges  déchus. 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.         95 

Quand  j'arrivai  et  que  je  frappai  à  la  porte  en  faisant  connaître 
mon  nom,  R.  Youssef  me  dit  :  «  Mon  fils,  c'est  le  Christ  qui 
t'envoie  à  cette  heure.  »  —  Il  m'introduisit  dans  la  cellule,  et  je 
vis  ce  frère  gisant  à  terre  et  très  agité.  R.  Youssef  m'ordonna 
de  le  conduire  à  la  cellule  de  son  frère,  et  il  ajouta  :  «  Fais- 
lui  quelque  potage  afin  qu'il  mange,  car  voilà  sept  jours  qu'il 
n'a  rien  pris.  »  —  Je  lui  fis  quelque  chose  et  il  mangea. 
Quand  il  eut  mangé  et  se  fut  réconforté,  il  devint  encore  plus 
agité  et  nous  ne  pouvions  le  maintenir,  même  avec  beaucoup 
de  force.  Son  frère  voulait  le  conduire  au  martyrion  pour  qu'il 
y  fût  enchaîné;  mais  R.  Youssef  s'y  opposa,  ne  voulant  pas  que 
toute  cette  affaire  fût  divulguée.  Il  me  dit  :  «  Occupe-toi  ainsi 
de  lui  jusqu'à  dimanche.  »  —  Le  frère  devenait  de  plus  en 
plus  agité.  Le  dimanche,  R.  Youssef  m'ordonna  de  le  conduire 
recevoir  les  mystères  vivifiants,  et  me  dit  de  le  lui  amener 
quand  il  les  aurait  reçus.  Je  le  lui  amenai  de  force,  et  je  le  fis 
asseoir  à  la  porte  de  sa  cellule.  Il  était  encore  dans  toute  son 
agitation.  —  R.  Youssef  me  dit  de  m'éloigner  un  peu.  Il  dit 
alors  au  frère  beaucoup  de  choses  que  je  n'entendis  point.  En 
même  temps  qu'il  lui  parla,  le  frère  fut  calmé  de  son  agitation, 
il  retrouva  son  esprit  et  sa  régularité.  R.  Youssef  lui  ordonna 
de  retourner  à  sa  cellule  et  d'en  fermer  la  porte,  selon  sa  cou- 
tume; il  revêtit  de  nouveau  l'habit  qu'il  avait  rejeté,  retourna 
à  sa  cellule  et  en  ferma  la  porte. 

J'admirai  beaucoup  la  vertu  divine  qui  était  annexée  à  la  pa- 
role du  saint  :  de  telle  sorte  qu'au  moment  même  où  il  parlait 
ce  qu'il  désirait  s'accomplissait  réellement.  —  Je  demandai  à 
R.  Youssef  avec  une  grande  liberté  de  me  faire  connaître  l'affaire 
de  ce  frère,  et  si  quelque  erreur  sinistre  se  trouvait  dans  le 
don  qu'il  avait  reçu.  R.  Youssef  me  fit  connaître  toute  son  his- 
toire, [m'apprit]  qu'il  n'y  avait  aucune  erreur  dans  l'action  de 
la  grâce  en  lui,  et  que  ce  qui  lui  était  arrivé  avait  eu  lieu  par  la 
permission  [divine],  afin  qu'il  ne  s'enorgueillît  pas  à  cause  de 
l'excellence  des  dons  qui  lui  étaient  communiqués. 

Si  le  bienheureux  Paul  avait  reçu  quelque  aiguillon  pour 
l'empêcher  de  s'élever  à  cause  de  l'excellence  des  révélations 
qui  étaient  en  lui  (1),  à  combien  plus  forte  raison  nous,  misé- 

(1)  II  Cor.,  xn,  7. 


96  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

rables,  avons-nous  besoin  d'aiguillons  qui  nous  soufflettent 
continuellement  pour  ne  pas  nous  enorgueillir.  Et  si,  à  l'époque 
où  des  révélations  étaient  manifestées,  la  grâce  fut  tellement 
vigilante  à  l'égard  des  familiers  de  sa  possession  (1),  pour  les 
empêcher  de  s'élever,  à  combien  plus  forte  raison,  à  notre 
époque  privée  de  toute  vertu,  ne  doit-elle  pas  veiller  sur  ses  ten- 
dres petits  enfants! 

Le  Christ  faisait  de  tels  prodiges  par  les  mains  de  ce  guide 
et  de  ce  directeur  éclairé,  pour  l'utilité  des  frères  qui  lui  avaient 
confié  la  direction  de  la  barque  de  leur  àme  au  milieu  de  la  mer 
agitée  et  pleine  de  tempêtes  tumultueuses. 

Le  démoniaque1  Isa.  —  Pendant  que  je  menais  la  vie  commune 
dans  le  couvent,  et  que  je  remplissais  l'office  de  portier  de  l'é- 
glise, on  nous  amena  un  possédé  de  Mossoul,  nommé  'Isa,  qui 
avait  été  diacre  des  fidèles  Benê  Elia  (2). 

Son  cas  était  très  difficile  et  le  démon  qui  le  possédait  était 
plus  mauvais  que  la  Légion  qui  était  dans  cet  homme  qui  habi- 
tait clans  les  tombeaux  (3).  On  l'enchaîna  dans  le  martyrion.  Son 
histoire  est  très  surprenante  et  très  curieuse  :  au  point  qu'on 
n'en  trouverait  pas  une  semblable  dans  les  livres  ni  dans  les 
récits.  Le  démon  ne  s'éloignait  pas  de  cet  homme.  A  chaque  ins- 
tant il  frappait  les  murs  ou  la  terre  de  sa  main  droite.  L'homme  ce- 
pendant gardait  sa  connaissance,  et  comprenait  tout;  il  m'adressa 
plusieurs  paroles  en  me  disant,  au  moment  même,  que  c'était  lui 
qui  prononçait  ceci,  ou  que  ce  n'était  pas  lui  qui  prononçait  cela, 
mais  que  le  démon  qui  habitait  en  lui  le  disait  par  sa  bouche. 
Quand  je  faisais  sur  lui  le  signe  de  la  croix  avec  l'huile  (4)  ou  l'eau 
bénite,  selon  la  coutume,  il  laissait  difficilement  approcher 
l'objet  bénit  de  son  corps.  Au  bout  de  trois  jours  je  conduisis 
cet  infirme  à  Rabban  Youssef;  car  il  était  convenu  qu'on  lui 
conduisait  au  bout  de  trois  jours  le  malheureux  qui  était  enchaîné. 

(1)  De  ceux  qui  la  possédaient  habituellement. 

(2)  C'est-à-dire  :  des  habitants  de  Mar  Elia.  C'était  probablement  le  nom  d'un 
village  ou  d'un  couvent.  Il  y  en  avait  plusieurs  sous  le  vocable  du  prophète  Èlie  dans 
la  Mésopotamie,  et  un  en  particulier,  dans  les  environs  de  Mossoul.  (Cf.  Assémani, 
Bibl.  or.,  II,  435,  lie.) 

(3)  Luc,  vm,  -27-35. 

(4)  L'huile  bénite,  en  usage  chez  les  Nestoriens,  pour  l'onction  des  malades. 
Cette  onction  n'a  rien  de  commun  avec  le  sacrement  d'Extrème-Onction.  Cf. 
Assémani,  Bibl.  or.,  III,  2,  p.  cxxxin. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  97 

Quand  R.  Youssef  sortit  et  regarda  le  malade,  le  démon  cria 
à  haute  voix  et  dit  :  «  Malheur  à  cause  de  toi,  Rabban!  Je  ne 
puis  tenir  en  ta  présence.  »  —  R.  Youssef  le  réprimanda  pour 
le  faire  taire,  en  lui  disant  :  «  0  maudit!  Je  suis  un  pécheur.  » 

—  Le  démon  reprit  :  «  Non,  Rabban,  tu  n'es  pas  un  pécheur, 
mais  un  saint;  si  tu  es  un  pécheur,  qui  donc  est  juste?  » 

Rabban  Youssef  nous  laissa  dehors,  ferma  la  porte  et  entra  à 
l'intérieur.  Voyant  que  ce  maudit  démon  était  très  astucieux, 
puisqu'il  voulait,  dans  sa  malice,  le  faire  succomber  lui-même, 
il  pria;  puis  il  sortit  vers  nous  et  me  dit  :  «  Amène-le-moi  ici.  » 

—  Quand  il  étendit  la  main  pour  la  placer  sur  la  tête  du  malade 
le  démon  cria  de  nouveau  en  disant  :  «  Malheur  à  cause  de  toi, 
vieillard  !  Ne  me  brûle  pas,  n'approche  pas  ta  main  de  moi  : 
je  vais  sortir  de  cet  homme.  C'est  Dieu  qui  m'a  donné  le  pouvoir 
sur  lui,  parce  qu'il  avait  mangé  de  la  viande  pendant  le  Carême  : 
et  il  m'avait  donné  principalement  de  l'empire  sur  sa  main 
droite ,  mais  non  point  sur  sa  connaissance  et  son  intelligence  ; 
et  si  je  m'étais  attribué  ce  pouvoir  il  m'aurait  promptement  fait 
périr.  »  —  Le  maudit  démon  disait  ces  choses,  en  langue  arabe, 
par  la  bouche  de  cet  homme.  J'interrogeai  alors  celui-ci  sur  ce 
qu'avait  dit  le  démon,  et  il  me  répondit  qu'en  vérité  il  avait 
mangé  de  la  viande  pendant  le  Carême  et  que  depuis  ce  jour-là 
le  démon  s'était  emparé  de  lui. 

Quand  Rabban  Youssef  le  signa  avec  de  l'eau  bénite  et  avec 
sa  croix,  il  cria  un  peu,  puis  se  tut.  —  R.  Youssef  me  prescrivit 
de  le  conduire  au  martyrion,  et  de  ne  plus  le  lui  ramener.  En 
trois  jours  la  guérison  de  ce  démoniaque  fut  complète,  et  il  fut 
totalement  délivré  de  la  possession  de  ce  maudit  démon.  — 
R.  Youssef  lui  ordonna  de  travailler  quelques  jours  dans  la 
communauté.  Il  travailla  environ  deux  semaines,  puis  s'en  alla 
à  sa  maison,  louant  Dieu  et  lui  rendant  grâce  de  ce  qu'avait  fait 
pour  lui  Notre-Seigneur,  par  les  mains  de  Rabban  Youssef. 

Rabban  Yohannan  raconte  son  histoire.  —  Moi,  misérable, 
avant  de  sortir  du  monde,  quand  je  désirais  déjà  revêtir  ce  saint 
habit,  j'avais  entendu  parler  de  Rabban  Youssef.  Je  l'aimais  vive- 
ment et  j'espérais  le  voir.  Je  le  vis  deux  fois  en  songe;  et, 
quand  j'allai  au  couvent,  je  le  trouvai  absolument  tel  que  je 
l'avais  vu  dans  la  vision  de  mon  songe.  Je  fus  saisi  d'une 
grande  admiration.  Je  fis  savoir  à  R.   Youssef  que  je  voulais 

ORIENT   CHRÉTIEN.  7 


98  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

prendre  l'habit.  Il  s'en  réjouit  beaucoup  et  me  dit  :  «  Mon 
fils,  il  faut  que  tu  travailles  dans  le  couvent;  car  Dieu  te  donnera 
le  repos  dans  ta  cellule.  »  —  J'étais  très  faible,  et  je  n'avais 
point  l'habitude  de  marcher  à  pied,  mais  sur  une  monture;  je 
souffrais  du  foie  depuis  environ  six  ans,  et  je  ne  pouvais  lon- 
guement m'appliquer  à  écrire  ou  à  méditer.  J'exposai  ces  choses 
à  Rabban  Youssef,  lui  disant  que  je  n'étais  bon  à  rien.  Il  me  dit  : 
«  Pour  toi,  mon  fils,  prépare-toi  au  travail,  et  le  Seigneur  te 
fortifiera  et  t'aidera  pour  l'accomplissement  de  l'œuvre  du  céno- 
bitisme.  »  —  J'ajoutai  foi  à  sa  parole,  et,  sur  son  avis,  j'entrai 
dans  le  couvent.  Le  premier  jour  où  j'entrai  au  réfectoire,  je  vis 
un  cénobite  qui  broyait  du  sel  sous  une  meule  pour  les  frères. 
Je  me  mis  à  tourner  la  meule  avec  lui;  je  n'avais  pas  encore  fait 
deux  tours  avec  lui,  que  mes  douleurs  de  foie  s'emparèrent  de 
moi  et  me  firent  souffrir  violemment.  J'allai  trouver  R.  Youssef 
et  je  lui  fis  connaître  cela.  Il  me  donna  une  coupe  pleine  de  vin 
pur  et  me  dit  :  «  Prends  cette  coupe  qui  calmera  ta  maladie.  » 
—  Je  lui  répondis  :  «  Il  y  a  six  ans  que  je  n'ai  bu  de  liqueur 
fermentée,  soit  du  vin,  soit  quelque  chose  d'analogue,  com- 
ment boirais-je  maintenant  du  vin  pur?  »  —  Il  reprit  très  sé- 
rieusement :  «  Si,  mon  fils,  prends  et,  bois  cette  coupe,  et  sois 
sans  crainte;  car  cela  est  utile  pour  ta  maladie.  »  —  Je  me  dis 
en  moi-même  :  «  Il  vaut  mieux  pour  moi  mourir  en  obéissant  à 
ce  saint  que  vivre  en  transgressant  son  conseil.  »  —  Je  pris  la  cou- 
pe de  ses  mains;  il  fit  sur  elle  le  signe  de  la  croix,  et  je  la  bus. 
Je  m'attendais  à  ce  qu'à  l'entrée  du  vin  dans  mon  estomac 
mon  foie  fût  brisé  et  succombât;  mais  au  bout  d'une  heure 
je  vis  et  je  sentis  qu'en  réalité  l'ardeur  de  mon  foie  était  cal- 
mée, que  sa  souffrance  était  apaisée,  et  que  mon  âme  était  déli- 
vrée de  sa  douleur.  Après  [avoir  bu]  cette  coupe  de  vin  pur,  je 
travaillai  pendant  trois  heures  dans  le  réfectoire.  Je  descendis 
au  four,  malgré  mon  foie,  et  j'en  supportai  la  chaleur  au  mi- 
lieu d'un  été  très  chaud,  et  bien  que  l'ardeur  de  la  chaleur  fût 
très  pénible.  Ma  faiblesse  fut  fortifiée  par  ses  prières,  et  je  de- 
vins tout  à  fait  autre;  au  point  que  je  boulangeais  d'une  seule 
fois  dix  makoukê  de  farine.  —  Je  travaillai  clans  le  couvent; 
grâce  à  son  avis  et  à  ses  prières,  de  manière  à  étonner  beaucoup 
de  gens.  Ceux  qui  me  connaissaient  auparavant,  et  qui  me 
voyaient  alors  et  entendaient  parler  de  moi,  étaient  stupéfaits  et 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  99 

louaient  Dieu  qui  a  annexé  une  si  grande  vertu  aux  conseils 
de  ses  saints  et  une  si  grande  efficacité  à  leurs  prières  qu'ils  peu- 
vent faire  ce  qu'ils  désirent  :  rendre  forts  ceux  qui  sont  faibles, 
sains  ceuxqui  sont  malades,  et  même  vivants  ceux  qui  sontmorts. 

Il  me  donna  des  préceptes  et  de  nombreux  conseils. 

Il  m'avertit  surtout  de  ne  pas  lui  dissimuler  mes  pensées  ni 
le  moindre  mouvement  ou  trouble  [de  mon  âme]. 

Un  jour,  il  s'éleva  en  mon  esprit  une  pensée  plus  rapide  que 
l'éclair  :  et  je  ne  crus  pas  utile  ou  nécessaire  de  la  faire  con- 
naître à  Rabban  Youssef,  car  elle  ne  resta  pas  dans  mon  esprit 
et  je  n'en  fus  pas  troublé  le  moins  du  monde.  Quand  j'allai  le 
trouver  je  ne  lui  en  dis  rien.  Mais  il  commença  par  me  dire  : 
«  Mon  fils ,  ne  cache  pas  en  toi-même  une  pensée ,  alors  même 
qu'elle  serait  petite  et  ne  te  paraîtrait  pas  digne  d'attention  ;  car 
l'esprit  est  comme  un  canal  d'eau ,  et  une  pensée  petite  et  insi- 
gnifiante comme  une  paillette  qui  vient  dans  les  eaux  du  canal. 
Quand  on  n'y  fait  point  attention  et  qu'on  ne  l'enlève  pas,  une 
autre  paille  plus  grande  que  la  première  vient  se  joindre  et  s'u- 
nir à  elle,  puis  d'autres  et  d'autres  jusqu'à  ce  qu'elles  obstruent 
le  passage  des  eaux  ;  les  eaux  se  créent  alors  un  autre  lit,  et  il 
en  résulte  un  grand  dommage.  De  même,  l'homme  ne  doit  pas 
négliger  la  plus  petite  pensée  qui  s'élève  dans  son  àme,  en  sup- 
posant qu'il  n'est  pas  nécessaire  de  la  révéler;  mais  il  doit  la 
mettre  au  jour  et  la  faire  connaître,  afin  qu'elle  ne  s'appesan- 
tisse pas  sur  lui  et  qu'il  n'en  éprouve  pas  de  dommage.  »  — 
Pour  moi ,  parce  que  Satan  avait  endurci  mon  cœur,  je  ne  lui 
fis  rien  connaître,  mais  je  lui  dis  :  «  Certes,  il  convient  d'agir 
de  la  sorte.  »  —  Quand  il  vit  que  j'étais  ainsi  disposé  à  ne  pas  lui 
révéler  ma  pensée,  il  me  donna  un  autre  exemple  et  me  dit  : 
«  Sache,  mon  fils,  quequandun  novice  va  trouver  un  moine  avec- 
une  intention  droite,  le  Christ  manifeste  à  celui-ci  les  pensées 
de  celui  qui  se  met  sous  sa  direction.  Cependant,  si  le  novice 
ne  fait  pas  connaître  et  ne  révèle  pas  lui-même  ses  pensées,  il 
n'obtient  pas  la  guérison  et  la  délivrance  de  celles-ci;  c'est,  par 
exemple,  comme  quand  un  médecin  entre  chez  un  malade, 
connaissant  bien  ce  qui  afflige  celui-ci;  cependant,  il  n'indi- 
que pas  au  malade  ce  qui  lui  est  nécessaire  avant  que  celui-ci 
ne  lui  fasse  connaître  lui-même  ce  qu'il  souffre.  De  même, 
le  novice  doit  lui-même  faire  connaître  d'abord  ses  pensées  à 


100  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

celui  qu'il  va  trouver,  pour  être  guéri  de  sa  souffrance  et  pour 
que  la  lutte  de  Satan  contre  lui  prenne  fin.  »  —  Après  toutes 
ces  choses,  je  ne  lui  fis  point  encore  connaître  la  pensée  qui 
s'était  élevée  en  moi.  Le  saint  s'étonnait  que  Satan  eût  endurci 
mon  cœur  au  point  que  je  ne  comprisse  pas  ce  qu'il  me  disait. 
Il  se  mit  à  me  tenir  d'autres  discours  et  en  vint  jusqu'à  me 
présenter  dans  ses  paroles  une  image  de  cette  pensée  qui  s'é- 
tait élevée  en  mon  esprit.  Je  m'éveillai  alors  comme  d'un  som- 
meil, je  compris  ses  paroles  et  je  connus  qu'il  avait  vu  cette 
pensée.  Je  baissai  le  visage,  regardant  la  terre,  et  je  lui  mani- 
festai ce  qui  était  arrivé.  Alors,  il  me  frappa  sur  le  cœur  avec 
la  main  et  me  dit  :  «  Tu  es  de  pierre,  et  tu  as  un  cœur  de  roc, 
pour  n'avoir  pas  été  ému  et  n'avoir  pas  compris  ce  que  je  te  di- 
sais. »  —  Je  lui  répondis  en  tremblant  :  «  Je  ne  pensais  pas 
qu'il  y  eût  en  cela  quelque  inconvénient.  »  —  Il  reprit  :  «  Ne 
te  suffisait-il  pas  de  l'exemple  que  je  t'ai  présenté,  des  eaux  du 
canal  et  de  la  petite  paille?  Et  comment  n'as-tu  pas  compris, 
par  la  comparaison  du  malade  et  du  médecin,  que  ta  pensée  ne 
m'était  pas  inconnue,  mais  que  je  voulais  que  tu  la  mani- 
festasses pour  en  être  délivré?  »  —  Je  tombai  à  ses  pieds  et  lui 
demandai  pardon  d'avoir  été  aussi  insensé;  et  depuis  ce  jour  je 
me  tins  dans  la  plus  vigilante  réserve  avec  lui,  car  j'avais  la 
conviction  que  les  pensées  d'un  homme  n'étaient  point  cachées 
aux  yeux  de  son  intelligence.  »  —  Je  l'appris  d'ailleurs  de  lui- 
même  plus  tard  de  la  façon  suivante. 

Un  frère  vint  un  jour  le  trouver.  Quand  ce  frère  fut  sorti,  je 
considérai  le  visage  de  R.  Youssef  qui  était  comme  une  flamme 
de  feu;  brûlant  d'un  ardent  zèle,  il  me  dit  :  «  Vive  le  Christ  et 
la  Trinité  glorieuse!  ô  mon  fils.  En  même  temps  qu'un  homme 
entre  près  de  moi,  je  vois  ses  pensées,  je  vois  qui  et  comment  il 
est;  je  vois  pour  ainsi  dire  jusqu'à  la  moelle  de  ses  os;  mais 
comme  je  m'humilie  moi-même  en  présence  des  hommes,  ils 
croient  que  je  ne  sais  rien.  Ils  viennent  pour  m'éprouver  et 
ils  me  mentent.  »  ■ — Je  fus  ému  de  son  zèle;  et  je  compris  que 
ce  frère  lui  avait  parlé  astucieusement.  Je  tombai  à  ses  pieds  et 
je  lui  demandai,  en  le  suppliant,  de  ne  pas  s'irriter  contre  nous 
à  cause  des  fautes  que  nous  commettions  à  ses  yeux.  Au  bout 
d'un  instant,  un  peu  calmé  de  son  zèle,  il  me  fit  venir  et  me 
défendit  expressément  de  faire  connaître  à  qui  que  ce  soit  ce 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  101 

qu'il  venait  de  prononcer.  Il  me  dit  avec  une  admirable  humilité: 
«  Vois,  mon  fils,  la  parole  insensée  que  j'ai  prononcée  par  un  zèle 
inconvenant.  »  —  Je  conservai  cette  parole  jusqu'à  sa  mort. 

Un  jour  que  j'étais  dans  le  réfectoire  de  la  communauté,  fai- 
sant quelque  travail,  un  scorpion  me  mordit  à  la  main  droite; 
la  douleur  et  la  souffrance  s'appesantirent  sur  moi.  Je  courus 
trouver  R.  Youssef,  et  je  lui  fis  savoir  ce  qui  m'arrivait  par  suite 
de  la  morsure  de  ce  scorpion.  R.  Youssef  signa  ma  main 
avec  de  l'eau  bénite  et  sa  croix,  et  à  l'instant  même  la  douleur 
de  la  morsure  du  scorpion  cessa;  il  me  dit  en  souriant  :  «  Hâte- 
toi,  mon  fils,  de  retourner  à  ton  travail,  afin  que  les  nations  ne 
disent  pas  qu'il  n'y  a  point  de  Dieu  en  Israël  (1).  »  —  Il  disait 
cela  parce  qu'il  y  avait  des  gens  jaloux  qui  m'en  voulaient, 
sans  motif;  mais  je  ne  les  accusais  point.  Je  courus  donc  au  ré- 
fectoire et  j'achevai  le  travail  qui  m'avait  été  confié. 

R.  Yohannan  continue  sa  propre  histoire.  —  Le  fait  que  je 
vais  faire  connaître  est  très  étonnant  et  grandement  admirable; 
je  veux  le  rapporter  tel  qu'il  s'est  passé,  alors  même  que  je 
devrais  fatiguer  le  lecteur  par  la  longueur  du  récit. 

Rabban  Youssef  m'appelait  souvent  et  était  familier  avec 
moi;  il  m'aimait  et  me  chérissait  beaucoup,  de  sorte  que,  con- 
tinuellement, quand  je  le  saluais,  il  disait  en  me  frappant  sur  le 
dos  et  en  m'embrassant  :  «  Voilà  que  le  Christ  m'a  donné  un  fils 
dans  ma  vieillesse.  »  —  Ce  n'est  pas  que  je  fusse  digne  de  cela, 
mais  lui,  dans  son  affection,  m'en  estimait  digne  sans  raison. 

Il  arriva  qu'un  des  frères  voulut  vendre  sa  cellule.  Elle  me 
convenait  très  bien  et  je  désirais  l'avoir.  J'allai  trouver  Rabban 
Youssef;  je  lui  fis  savoir  cela  et  lui  demandai  la  permission  de 
l'acheter.  Il  m'en  empêcha.  Quand  je  fus  sorti  d'auprès  de  lui, 
il  pleura  et  dit  :  «  Gloire  à  Dieu  qui  m'a  amené  ce  jeune  homme 
pour  me  faire  boire,  à  cause  de  lui,  une  coupe  répugnante  et 
amère.  »  —  Je  retournai  de  nouveau  le  trouver  pour  lui  parler 
de  la  cellule.  Il  m'empêcha  de  faire  ce  que  je  voulais;  et  quand 
je  fus  sorti  d'auprès  de  lui,  il  redit  cette  parole  :  qu'il  devait  boire 
une  coupe  amère  à  cause  de  moi.  Ceux  qui  entendirent  cette 
parole  de  sa  bouche  n'en  comprirent  point  le  sens  parce  qu'il 
parlait  allégoriquement.  Pour  moi,  j'écoutai  son  avis. 

(1)   Cf.  P.S.  LXXVIII,   10. 


102  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN'. 

J'avais  un  vif  désir  de  remplir  les  fonctions  de  portier  dans 
l'église,  et  je  n'étais  pas  encore  diacre;  Rabban  Youssef  n'était 
pas  content  de  cela.  En  ces  jours-là,  un  évoque  fut  reçu  dans  le 
couvent.  R.  Youssef  me  dit  :  «  Va  recevoir  l'ordination  du  dia- 
conat. »  —  Je  lui  répondis  :  «  Rabban,  je  ne  veux  pas  de  cela; 
car  je  désire  la  porterie,  ce  dont  tu  n'es  pas  content;  et  je  crains 
qu'étant  ordonné  diacre,  à  cause  de  mon  désir,  je  ne  transgresse 
ton  avis  :  ce  qu'il  me  serait  très  pénible  de  faire.  »  —  Il  me  dit 
attristé  et  en  s'affligeant  :  «  Va,  mon  fils,  et  fais  ce  que  je  te  dis  ; 
car  nous  ne  savons  pas  ce  qui  nous  arrivera,  et  nous  devons  être 
simples.  »  —  Je  fis  ce  qu'il  m'avait  ordonné  :  cependant  je  ne 
compris  point  le  sens  de  sa  parole. 

Huit  jours  après,  je  tombai  dans  une  grave  maladie.  On  m'em- 
porta de  la  communauté  clans  la  cellule  d'Isaïe,  disciple  de  R. 
Youssef.  La  maladie  s'appesantit  sur  moi ,  au  point  qu'arriva 
l'heure  de  la  mort.  Je  fus  sept  jours  sans  rien  connaître  du 
monde.  Le  septième  jour  qui  était  un  samedi,  à  neuf  heures, 
j'ouvris  un  peu  les  yeux  et  je  demandai  que  R.  Youssef  s'ap- 
prochât de  moi.  Quand  il  se  fut  approché,  je  le  vis  et  je  lui  dis  : 
«  Rabban,  tu  m'abandonnes  !»  —  Il  attendit  un  moment  et  me 
dit  :  «  Non,  mon  fils,  je  ne  t'abandonne  pas.  »  —  Et  il  se  leva 
et  s'en  alla  à  sa  cellule.  Mon  oppression  s'aggrava  et  le  dernier 
moment  approchait. 

Comme  me  l'a  raconté  quelqu'un  qui  était  près  de  moi,  un 
de  mes  yeux  se  voila  et  ne  remua  plus;  l'autre  se  ferma  et  ne 
s'ouvrit  plus.  Mon  âme  se  concentra  dans  mon  cœur,  et  tout 
mon  corps  devint  immobile.  Toute  cette  congrégation  bénie  se 
réunit  autour  de  moi;  ils  perdirent  tout  espoir  à  mon  sujet.  Je 
fus  ainsi  jusqu'à  ce  qu'on  frappât  la  cloche  (1),  pour  l'office  de 
la  nuit  du  dimanche.  A  ce  moment-là,  mon  âme  s'agita  subi- 
tement au-dedans  de  moi-même;  mon  œil  que  la  mort  avait 
frappé  s'ouvrit,  et  celui  qui  était  voilé  et  ne  pouvait  se  remuer 
se  ferma;  la  chaleur  revint  dans  mon  corps  qui  était  déjà  froid; 
tous  ceux  qui  étaient  assemblés  là  furent  dans  l'étonnement  et 
louèrent  le  Dieu  qui  avait  fait  revenir  l'âme  dans  ce  corps  déjà 

(1)  Il  no  s'agit  pas  d'une  cloche  proprement  dite,  niais  de  l'instrument  avec 
lequel  on  donne  le  signal  de  l'office.  11  consiste  en  une  ou  plusieurs  planches,  sus- 
pendues horizontalement  par  des  cordes,  et  sur  lesquelles  on  frappe  avec  un 
maillet,   pour  les  faire  résonner. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BDUSNAYA.  103 

mort.  Pour  moi,  je  ne  sentis  absolument  rien  jusqu'au  mardi. 
Mon  frère,  —  que  le  Seigneur  accorde  le  repos  à  son  âme  !  —  vint 
au  couvent  en  apprenant  ma  maladie.  Quand  il  entra  et  me  vit 
dans  l'état  où  j'étais,  il  pleura  en  poussant  des  cris.  A  ce 
moment  j'eus  quelque  sentiment  de  la  venue  de  mon  frère. 

La  charité  de  Rabban  Youssef  ne  lui  permit  pas  de  laisser  mon 
frère  dans  une  si  grande  douleur;  il  le  prit  par  la  main,  le  fit 
entrer  à  l'intérieur  de  la  cellule  et  lui  dit  en  secret  :  «  Mon  fils, 
je  vais  te  faire  connaître  un  secret  pour  la  tranquillité  de  ta 
conscience,  afin  que  tu  calmes  ta  douleur  et  prennes  courage  au 
sujet  de  ton  frère;  mais  fais  bien  attention  de  le  garder  et  de 
ne  le  faire  connaître  à  personne.  Sache,  mon  fils,  que  Dieu  a 
ressuscité  ton  frère  du  tombeau;  je  savais  depuis  longtemps 
qu'il  devait  mourir,  et,  dans  la  nuit  de  dimanche,  le  moment 
était  venu  où  il  devait  expirer;  j'ai  prié  et  supplié  le  Christ,  et 
il  l'a  accordé  à  ma  vieillesse.  Que  ton  âme  se  réjouisse  donc, 
qu'elle  ne  s'attriste  pas,  car  ton  frère  ne  mourra  pas  de  cette 
maladie.  »  —  Deux  jours  après,  maguérison  était  complète;  je 
me  levai  du  lit  sur  lequel  je  gisais,  et  mon  frère  s'en  retourna 
à  la  ville  rempli  d'admiration  et  glorifiant  Dieu.  Quand  je  me 
trouvais  avec  lui,  il  m'interrogeait  continuellement  et  me  disait  : 
«  Rabban  Youssef  t'a-t-il  fait  connaître  quelque  chose  à  propos 
de  la  maladie  dont  tu  as  souffert?  »  —  Je  ne  savais  pas  pourquoi 
il  m'interrogeait,  et  lui  craignait,  selon  l'ordre  du  saint,  de  me 
dire  quelque  chose. 

R.  Yohannan  ne  doute  point  de  la  parole  du  saint.  —  Long- 
temps après  que  je  fus  sorti  de  la  vie  commune,  j'eus  une  affaire 
qui  m'affligeait  beaucoup;  je  la  fis  connaître  à  R.  Youssef;  mais 
il  ne  m'écouta  point  à  ce  sujet;  je  lui  en  parlai  plusieurs  fois, 
et  il  ne  me  crut  point.  Je  supportai  cette  affliction  et  ne  doutai 
point  du  saint;  je  gardai  le  silence  et  je  ne  lui  dis  plus  rien. 
Deux  ans  après,  il  m'appela  un  jour  subitement;  m'ayant  fait 
asseoir  devant  lui,  il  étendit  sa  main,  la  plaça  sur  ma  tête,  et 
me  bénit  en  disant  :  «  Bénis  le  Seigneur  Dieu,  mon  fils;  et 
sois  béni  !  Sache  que  le  Christ  m'a  caché  la  vérité  de  l'affaire 
dont  tu  m'as  parlé  bien  des  fois,  et  ne  me  l'a  pas  fait  connaître 
avant  ce  moment;  bénis  Dieu  pour  avoir  supporté  cette  affliction 
et  n'avoir  pas  douté  de  ma  parole  dans  ton  esprit.  A  cause  de 
cela,  je  te  révélerai  un  secret,  pour  t'affirmer  dans  ta  confiance. 


104  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

.Sache,  mon  fils,  qu'avant  le  temps  de  ta  maladie,  le  Christ  m'avait 
fait  connaître  ta  mort  et  appris  que  tu  devais  mourir  dans  cette 
maladie.  C'est  pour  cela  que  je  ne  t'ai  point  laissé  acheter  une 
cellule  et  aussi  que  je  t'ai  forcé  à  être  diacre.  Quand  je  t'ai  dit  : 
Nous  ne  savons  pas  ce  qui  nous  arrivera,  soyons  simples;  je 
t'ai  dit  cela  parce  que  j'avais  prévu  ta  mort.  Quand  tu  tombas  ma- 
lade, je  perdis  tout  espoir  à  ton  sujet;  quand  ta  maladie  s'ag- 
grava et  qu'arriva  l'heure  [dernière],  au  moment  où  tu  me  dis  : 
Rabban,  tu  m'abandonnes;  et  que  je  te  répondis  :  Non,  je  ne 
t'abandonne  pas;  l'ange  avait  reçu  l'ordre  de  prendre  ton  âme 
cette  nuit-là.  Tous  les  signes  de  la  mort  apparaissaient  en  toi. 
Je  me  tins  alors  devant  Dieu ,  je  plaçai  de  la  cendre  sur  ma 
tète  et  sous  mes  pieds,  et  je  lui  demandai  d'empêcher  l'ange  de 
prendre  ton  âme.  L'ange  fut  empêché;  ton  âme  se  tint  concen- 
trée de  tout  ton  corps  uniquement  dans  ton  cœur.  Alors  je  sup- 
pliai le  Christ  Notre-Seigneur,  de  t' accorder  à  ma  vieillesse  afin 
que  tu  n'entres  pas  misérablement  dans  le  shéôl  par  cette 
maladie.  Dieu  a  eu  pitié  de  mes  cheveux  blancs  et  a  écouté  la 
voix  de  ma  supplication.  Et  l'ange  de  la  Providence  m'a  pris 
dans  mon  corps  et  dans  mon  esprit,  et  m'a  placé  au-dessus  de 
toi;  aucun  de  ceux  qui  étaient  réunis  là  ne  m'a  vu,  bien  que  je 
me  tinsse  au-dessus  de  toi  corporellement ,  parce  que  Fange 
m'avait  caché  à  leur  regard.  Alors  je  plaçai  un  pied  d'un  côté 
de  toi,  et  l'autre  de  l'autre,  et  je  fis  sur  toi  le  signe  de  la  croix, 
et  ton  àme  revint  dans  ton  corps  d'où  elle  était  déjà  sortie.  Et  le 
Christ  t'accorda  à  ma  vieillesse  et  te  fit  lever  du  lit  de  ta  mala- 
die, après  t'avoir  délivré  des  mains  de  la  mort  et  t'avoir  fait 
remonter  du  shéôl  qui  entrait  en  possession  de  toi.  Mon  fils,  je 
t'ai  révélé  ce  secret,  que  je  ne  t'avais  point  fait  connaître  aupa- 
ravant, afin  que  tu  sois  affermi  dans  ta  foi,  que  tu  ne  doutes 
pas,  et  que  tu  ne  périsses  pas.  Mais  vois,  mon  fils,  comment 
tu  pourras  marcher  avec  moi  clans  la  crainte  de  Dieu  ;  car  tu 
connais,  ô  mon  fils,  mon  amour  pour  tous  les  hommes  et  s'il 
était  possible,  —  vive  le  Christ!  —  si  j'étais  capable  de  ra- 
mener dans  le  sein  du  Christ  tous  ces  brigands  Hakkari  par 
mon  éloignement  de  lui,  si  à  ce  prix  je  pouvais  faire  que  cela 
fût,  je  l'accepterais  joyeusement.  Et  si  je  suis  disposé  à  cela 
pour  des  étrangers,  à  combien  plus  forte  raison  pour  les  fami- 
liers et  plus  encore  pour  celui  qui  s'approche  et  prend  conseil  de 


VIE    DU    MOINE    RABBAN   YOUSSEF    BOUSNAYA.  105 

moi.  Cependant,  celui  qui  m'écoute  se  réjouira  en  son  âme,  et 
moi  aussi  je  me  réjouirai  en  lui.  Si  quelqu'un  ne  m'écoute  pas, 
je  ne  suis  pas  repréhensible  devant  Dieu  à  cause  de  ce  qui  lui 
arrivera.  Mais  pour  toi,  mon  fils,  tu  n'agiras  point  de  la  sorte 
avec  moi;  bien  plus  :  si  tu  ne  m'écoutes  pas,  le  Christ  me  jugera 
à  cause  de  toi,  car  je  t'ai  demandé  à  lui  par  la  prière  et  il  t'a 
donné  à  moi;  ainsi  donc,  mon  fils,  veille  sur  toi,  afin  que  ton 
péché  ne  soit  pas  double;  sois  vigilant  pour  que  je  me  réjouisse 
en  toi  et  que  je  ne  rougisse  pas  de  toi  devant  le  Christ.  »  —  Je 
tombai  à  ses  pieds,  et  je  lui  demandai  de  prier  pour  moi,  afin 
qu'il  n'ait  pas  à  rougir  de  moi,  mais  que  je  marche  devant  lui 
selon  la  volonté  de  Dieu  jusqu'au  dernier  soupir.  Amen  ! 

Je  fus  vivement  surpris  et  je  louai  Dieu.  Après  la  mort  du 
saint  je  fis  connaître  ces  choses  à  mon  frère,  et  mon  frère,  de 
son  côté,  m'apprit  ce  que  R.  Youssef  lui  avait  dit. 

Maladie  de  Rabban  Youssef.  —  Environ  vingt  jours  avant 
l'époque  où  je  voulais  sortir  du  couvent,  Rabban  Youssef  me 
prescrivit  de  partir  en  paix.  Je  lui  demandai  de  me  laisser  ac- 
complir les  jours  qui  me  restaient.  Il  me  dit  :  «  Il  y  a  une  rai- 
son pour  laquelle  tu  dois  sortir  de  la  communauté.  »  —  Je  sui- 
vis son  conseil  et  je  partis  en  paix. 

Et  quand  j'arrivai  près  de  lui  je  le  trouvai  tombé  dans  une 
maladie  subite.  Il  me  dit  :  «  Je  t'ai  fait  sortir  de  la  communauté 
pour  que  tu  me  soignes  pendant  cette  affliction.  »  —  Son  mal 
s'aggrava  fortement.  Il  fut  pendant  douze  jours  gisant  à  terre 
sans  goûter  quoi  que  ce  soit,  pas  même  de  l'eau. 

Le  dernier  jour,  les  moines  s'assemblèrent,  pleurant  et  se  la- 
mentant sur  leur  séparation  d'avec  lui,  car  ils  avaient  perdu 
tout  son  espoir  à  son  sujet.  Il  ouvrit  les  yeux  et  vit  les  pleurs  et 
le  deuil  des  moines  qui  l'environnaient.  Il  leur  dit  :  «  Ne  pleu- 
rez point,  mes  frères,  car  je  ne  mourrai  point  de  cette  maladie, 
parce  que  Dieu  a  exaucé  le  cri  de  vos  supplications.  »  —  Les 
frères  se  réjouirent,  reprirent  courage  et  s'en  allèrent  à  leurs 
cellules.  —  J'étais  affligé  et  je  lui  dis  :  «  Rabban,  fais-moi 
plaisir,  et  bois  quelque  chose,  ne  fût-ce  qu'un  peu  d'eau.  »  —  Il 
me  répondit  :  «  Tu  veux  me  faire  boire  un  remède!  Je  n'use 
point  de  ces  choses,  mon  fils  ;  mais  pour  ton  plaisir,  apporte- 
moi  un  morceau  de  pain  avec  une  cuiller  et  quelques  feuilles  de 
raifort  pour  que  je  mange.  »  —  Je  lui  apportai  cela  ;  et  il  mangea. 


106  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Je  m'étonnais  que  le  pain  sec  pût  passer  par  un  gosier  dans  le- 
quel rien  n'était  entré  depuis  nombre  de  jours.  Il  guérit  de  cette 
maladie,  pour  l'utilité  de  notre  vie;  et  il  vécut  encore  six  ans. 

Ses  extases.  —  Parfois,  quand  j'allais  près  de  lui,  il  était  en- 
dormi, et  il  était  sorti  de  ce  monde  en  esprit;  son  visage  était 
brillant  comme  une  lampe  lumineuse;  il  ne  sentait  absolument 
rien.  Je  prenais  sa  main  droite,  je  la  baisais  et  je  la  tenais  un 
certain  temps  dans  mes  mains  sans  qu'il  s'en  aperçût  ;  puis  je  la 
lâchais  et  la  plaçais  sur  sa  poitrine.  Quand  son  esprit  revenait 
à  lui,  je  lui  racontais  cela;  il  me  disait  de  prendre  garde  que 
personne  ne  l'apprît. 

Un  des  cénobites,  nommé  Wbda,  vint  trouver  R.  Youssef  pen- 
dant la  nuit.  Isaïe  dormait  la  nuit  dans  l'entrée,  à  cause  des 
frères  qui  venaient  vers  le  saint,  et  celui-ci  l'avait  soigneuse- 
ment averti  de  ne  laisser  entrer  personne  sans  le  prévenir.  — 
Isaïe  ouvrit  au  cénobite  et  le  fit  entrer,  mais  il  oublia  d'avertir 
R.  Youssef.  Quand  le  cénobite  fut  entré  et  eut  soulevé  le  rideau 
qui  fermait  l'entrée  de  l'alcôve  dans  laquelle  le  saint  dormait, 
il  vit  cette  alcôve  remplie  d'une  admirable  lumière  et  le  visage 
du  saint  brillant  comme  le  soleil  :  c'est  lui  qui  par  son  éclat  il- 
luminait l'alcôve.  Le  cénobite  s'approcha  du  saint,  et  la  lumière 
disparut  à  ses  yeux.  Il  se  trouva  dans  les  ténèbres  et  éveilla  R. 
Youssef.  Il  lui  fit  connaître  son  affaire,  puis  il  sortit.  Quand  le 
cénobite  fut  parti,  R.  Youssef  s'aperçut  de  ce  qui  s'était  passé; 
il  envoya  Isaïe  après  lui  pour  lui  défendre  de  faire  connaître  à 
qui  que  ce  soit  ce  qu'il  avait  vu,  et  lui  dire  que  s'il  révélait  ce 
secret,  il  en  subirait  le  châtiment.  Le  frère  alla  avertir  le  céno- 
bite. Celui-ci  néanmoins  révéla  le  secret  et  ne  le  tint  point  caché; 
mais  peu  de  temps  après  il  lui  arriva  un  cruel  accident. 

Le  moine  Pétros.  —  Un  frère  digne  de  foi,  nommé  Pétros, 
m'a  raconté  ceci.  La  première  année  qu'il  quitta  la  commu- 
nauté pour  habiter  sa  cellule,  il  fut  fort  éprouvé  à  cause  de  son 
indigence  et  de  sa  pauvreté.  Il  n'avait  absolument  rien  dans 
sa  cellule.  Le  pain  qui  lui  venait  de  la  communauté  ne  lui  suf- 
fisait pas,  car  il  en  faisait  manger  une  partie  aux  pauvres. 
Comme  il  était  très  affligé,  il  vint,  pendant  la  nuit,  faire  con- 
naître son  affaire  à  R.  Youssef,  qui  lui  donna  trois  petits  mor- 
ceaux de  pain  qu'il  avait  placés  le  soir  à  l'endroit  où  il  cou- 
chait, bien  qu'il  n'eût  pas  l'habitude  d'avoir  du  pain  chez  lui,  et 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  107 

il  dit  à  ce  frère  :  «  Prends  ce  pain  pour  subvenir  à  ton  indi- 
gence. »  —  Le  frère  fut  très  attristé  de  cela;  car  il  espérait  qu'il 
lui  donnerait  beaucoup  de  froment  à  l'aide  duquel  il  éloignerait 
son  affliction.  Il  prit  le  pain  et  revint  à  sa  cellule.  Il  le  plaça 
dans  un  vase  qu'il  possédait  et  dans  lequel  il  mettait  son  pain.  II 
posait  par-dessus  le  pain  qui  lui  venait  de  la  communauté.  Or, 
ce  frère  attestait  avec  serment  que  le  pain  se  multipliait  dans 
le  vase  au  point  qu'il  lui  en  restait;  cependant  il  distribuait  de  ce 
pain  aux  pauvres  en  abondance,  et  il  en  faisait  goûter  à  tous 
ceux  qui  venaient  chez  lui;  et  même,  il  en  restait  plus  qu'il 
n'en  recevait.  La  bénédiction  attachée  à  ce  pain  dura  jusqu'à 
l'année  suivante.  Au  bout  de  ce  temps,  K.  Youssef  interro- 
gea une  nuit  le  frère  et  lui  dit  :  «  Mon  fils,  ne  manques-tu  pas 
de  pain?  »  — Celui-ci  répondit  :  «  Je  n'en  manque  aucunement, 
grâce  à  tes  prières.  Depuis  la  nuit  où  tu  m'as  donné  du  pain, 
une  grande  bénédiction  s'est  attachée  à  lui  et  à  la  partie  que  je 
reçois  de  la  communauté  :  depuis  lors  j'en  mange  et  j'en  fais 
manger  aux  pauvres  en  abondance.  »  —  R.  Youssef  reprit  : 
«  C'est  maintenant  assez.  »  —  Le  frère  disait  que  depuis  ce  jour-là 
le  pain  ne  se  multiplia  plus.  Quelques  jours  après  R.  Youssef 
prescrivit  de  lui  envoyer  du  blé  pour  faire  son  pain. 

Kôma.  —  Il  y  avait  dans  le  couvent  un  vieillard  nommé 
Kôma.  Il  était  attaché  au  travail  des  moulins  de  la  commu- 
nauté. Ce  vieillard  était  très  friand  de  vin.  C'était  pendant  le 
Carême,  et  Rabban  Mousha  lui  avait  expressément  défendu  de 
boire  du  vin.  Pendant  la  nuit  de  la  Pâque  (1),  il  demanda  à 
R.  Mousha  de  lui  permettre  de  boire  du  vin.  Or,  R.  Mousha  le 
fit  entrer  près  de  lui  pendant  la  nuit  de  la  Passion  adorable  et 
lui  donna  lui-même  du  vin  à  boire,  de  peur  qu'il  n'en  prit  trop 
dans  sa  propre  cellule.  Il  plaça  devant  lui  une  table  avec  du 
pain  et,  comme  breuvage,  une  grande  coupe  pleine  de  vin.  — 
Kôma  n'eut  pas  la  patience  d'attendre  que  le  saint  se  fût  assis. 
Il  s'empressa  de  prendre  la  grande  coupe  et  but  le  vin  qui  était 
dedans.  R.  Mousha,  voyant  ce  qu'avait  fait  Kôma,  fut  surpris 
de  la  difficulté  de  sa  lutte  contre  lui-même.  Il  tira  sa  croix,  et 
la  plaça  sur  la  bouche  de  Kôma  en  disant  :  «  Kôma,  au  nom 

(1)  Dans  la  liturgie  nestorienne ,  comme  dans  d'autres  liturgies  orientales,  on 
appelle  jour  de  Pâques  notre  jeudi  saint;  et  notre  dimanche  de  Pâques  est  ap- 
pelé :  dimanche  ou  jour  de  la  Résurrection. 


108  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit,  tu  ne  boiras  plus  de  vin.  » 
Et  depuis  ce  jour-là  Kôma  n'a  jamais  pu  boire  de  vin. 

Longtemps  après  la  mort  de  R.  Mousha,  un  jour  qu'il  était 
faible,  Kôma  prit  un  breuvage  de  vin  pour  essayer  d'en  goû- 
ter; mais  aussitôt  il  le  rendit,  et  en  souffrit  beaucoup.  —  Il  vint 
alors  trouver  R.  Youssef  et  se  plaignit  à  lui  de  la  grande  fai- 
blesse dans  laquelle  il  était  tombé,  et  qui  l'obligeait  à  abandon- 
ner le  service  des  moulins  de  la  communauté.  Il  lui  fit  connaître, 
en  outre,  qu'il  avait  essayé  de  boire  un  peu  de  vin  pour  se  for- 
tifier, mais  qu'il  n'avait  pas  pu.  Il  pria  R.  Youssef  de  demander 
au  Christ  de  le  délier,  afin  qu'il  pût  boire  un  peu  de  vin  et  se 
réconforter  pour  le  travail  de  la  communauté.  —  R.  Youssef 
pria  pour  lui,  lui  présenta  du  vin  et  lui  en  fit  boire  trois  coupes; 
il  lui  permit  d'en  prendre  un  peu,  mais  non  pas  d'en  être 
gourmand  comme  auparavant.  Et  depuis  ce  jour-là  Kôma  put 
boire  du  vin  autant  qu'il  en  avait  besoin. 

Le  Christ  avait  attaché  une  telle  eflicacité  à  la  prière  de 
R.  Youssef  qu'il  pouvait  délier  les  règles  fixées  par  les  autres. 
Par  le  ChristR.  Mousha  avait  lié:  par  leChrist  R.  Youssef  délia. 

R.  Shelimôn.  —  Il  y  avait  avec  nous  dans  le  couvent  un 
cénobite  appelé  Shelimôn.  Il  demanda  à  R.  Youssef  la  permis- 
sion d'apprendre  quelques  hymnes  du  commun  et  des  fériés.- 
R.  Youssef  lui  permit  d'apprendre  seulement  trois  chants.  Ce 
cénobite  ne  s'en  tint  pas  à  cette  limite;  mais  il  voulut  appren- 
dre un  grand  nombre  d'hymnes;  car  il  était  très  ardent,  et  fai- 
sait aussitôt  ce  qu'il  voulait.  Quand  le  saint  sut  ce  qu'il  se  pro- 
posait de  faire,  il  le  contraignit  par  la  vertu  de  sa  prière,  au 
point  qu'il  oublia  aussi  les  hymnes  qu'il  avait  apprises  aupara- 
vant, et  qu'il  ne  pouvait  plus  même  en  réciter  une  seule.  Il  sup- 
plia R.  Youssef  de  lui  faire  revenir  dans  la  mémoire  les  hym- 
nes qu'il  possédait  auparavant;  R.  Youssef  pria  pour  lui,  et  sa 
mémoire  se  réveilla.  Je  l'avais  vu  auparavant  recommencer 
indéfiniment  une  hymne  par  ces  mots  :  touba  yahban  lah  (1) 
sans  pouvoir  la  réciter. 

Rabban  Youssef  avertissait  souvent  les  frères  qui  voulaient 
demeurer  dans  la  solitude  de  ne  pas  se  livrer  à  l'étude.  Il  leur 
disait  :  «  Mes  enfants,  cette  voie  du  silence  ne  comporte  point 

(1)  Paroles  de  la  première  strophe  d'une  hymne.  —  Voir  Breviarum  chaldaicum, 
odit.  Bedjan,  p.  298*. 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.        109 

de  mélange;  de  même  qu'il  ne  convient  pas  de  semer  ensem- 
ble du  froment  et  de  l'orge.  »  —  Quand  quelqu'un  lui  disait  : 
«  Comment- donc  as-tu  travaillé  toi-même  dans  les  deux 
voies?  »  ;  il  répondait  :  «  Tout  homme  n'est  pas  apte  à  cela.  Pour 
moi  misérable,  le  plus  insensé  de  tous,  je  suis  vide  de  doctrine 
et  de  connaissance,  depuis  longtemps  et  jusqu'à  maintenant.  » 

J'allai  un  jour  le  trouver  et  je  lui  demandai  la  permission 
de  lire  et  d'apprendre  un  peu  [par  cœur].  Il  ne  me  le  permit 
point.  —  Je  le  pressai  plusieurs  fois  à  ce  sujet.  Voulant  que 
j'apprisse  par  expérience  ce  qui  était  convenable  et  que  je  ces- 
sasse de  le  molester,  il  m'appela  un  jour  que  je  ne  le  lui  deman- 
dais pas  et  me  dit  :  «  Va,  mon  fils,  lis  et  apprends  selon  ton 
désir.  »  — Je  me  réjouis  de  cela,  et  j'allai  dès  le  premier  jour 
trouver  celui  qui  enseignait.  Le  lendemain,  je  fus  enchaîné  dans 
ma  cellule  et  je  ne  pus  en  sortir.  Je  fis  des  efforts  autant  que 
je  pus,  mais  il  me  fut  impossible  d'aller  trouver  le  docteur.  Je 
fus  fort  surpris  de  cela;  je  compris  et  saisis  la  chose,  et  je  re- 
connus que  la  prière  de  R.  Youssef  m'avait  enchaîné,  pour  que 
je  ne  fisse  pas  ce  qui  ne  lui  était  point  agréable.  Je  dirigeai  ma 
pensée  vers  lui,  et  au  moment  même  mes  liens  tombèrent.  Je 
me  levai  promptement,  et  je  vins  trouver  R.  Youssef;  je  lui 
fis  connaître  ce  qui  m'était  arrivé,  et  comment  je  n'avais  pu 
sortir  de  ma  cellule  jusqu'au  moment  où  mon  esprit  s'était  fixé 
sur  lui.  Il  sourit  en  ma  présence  et  me  dit  :  «  Laisse  la  science  à 
celui  qui  a  besoin  de  la  science.  Pour  toi,  va-t'en  dans  ta  cellule 
et  garde  le  silence.  Puisque  tu  désires  et  souhaites  que  le  Christ 
devienne  lui-même  ton  maître  dans  ce  qui  t'est  utile,  ne  sors 
point  au  dehors,  mais  demeure  dans  ta  cellule,  et  le  Christ  t'ins- 
truira. »  —  J'écoutai  sa  parole  et  je  ne  méprisai  point  son  avis.  Je 
crus  fermement  que  ce  qu'il  m'avait  dit  était  possible,  à  savoir, 
que  le  Christ  instruisait  qui  il  veut  et  autant  qu'il  veut. 

Telle  était,  en  effet,  l'efficacité  de  la  prière  du  saint,  qu'il  pou- 
vait tout  ce  qu'il  demandait,  aussi  bien  en  public  qu'en  secret. 

Des  lettres  qui  lui  parvenaient;  comment  R.  Yohannan  y  ré- 
pondait. —  Rabban  Youssef  recevait  des  lettres  de  toutes 
parts,  des  clercs  aussi  bien  que  des  fidèles,  qui  l'interrogeaient 
sur  diverses  choses.  C'est  moi  qui  répondais  à  tous,  en  arabe; 
car  le  saint  s'abstenait  d'écrire  soit  des  lettres  soit  toute  autre 
chose.  Quand  on  écrivait  et  qu'on  demandait  :  si  telle  ou  telle 


110  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

chose. devait  être  faite  ou  non;  si  telle  ou  telle  chose  aurait 
lieu  ou  non,  et  d'autres  questions  semblables,  comme  les  fidèles 
ont  coutume  d'en  poser,  je  lui  disais,  moi  misérable  :  «  Rabban  ! 
qu'écrirai-je  en  réponse  à  ceci?  Qu'ordonnes-tu  relativement  à 
l'objet  de  cette  question?  »  —  Et  lui,  dans  son  admirable  hu- 
milité, ne  prononçait  pas  un  mot  sur  cet  objet,  quel  qu'il  fût, 
mais  il  faisait  le  signe  de  la  croix  sur  mon  cœur,  sur  ma  bouche 
et  sur  ma  main  droite,  et  me  disait  :  «  Va,  mon  fils,  et  écris  la 
réponse  que  la  grâce  suggérera  à  ton  esprit  et  tracera  par  ta 
main,  comme  un  oracle.  »  —  Pour  moi,  ayant  expérimenté  que, 
par  l'effet  de  ses  prières,  mon  esprit  concevait  ce  qui  était  dans 
le  sien,  je  ne  doutais  point  de  sa  parole;  j'écrivais  simplement 
à  chacun  et  je  disais  brièvement  et  clairement  :  «  Fais  ceci  », 
ou  :  «  Ne  fais  pas  cela  »  ;  ou  :  «  Cela  doit  être  »,  ou  :  «  Cela  ne  doit 
pas  être.  »  Quand  je  lui  lisais  ce  que  j'avais  écrit,  il  me  bénis- 
sait et  ne  changeait  rien.  Ceux  qui  demandaient  en  retiraient  du 
profit;  leurs  affaires  prospéraient  selon  leur  désir  dans  toutes 
les  choses  au  sujet  desquelles  ils  interrogeaient.  J'étais  stupé- 
fait de  son  humilité  qui  ne  lui  permettait  pas  de  prescrire  ou  de 
dire  ce  qui  lui  était  agréable;  j'admirais  de  plus  en  plus  cette 
vertu  renfermée  dans  sa  prière,  qui  suggérait  à  mon  esprit  ce 
qu'il  désirait  et  qui  traçait  par  ma  main  ce  qui  était  l'accomplis- 
sement de  sa  volonté. 

R.  Yohannan  veut  écrire  en  syriaque.  — Une  fois, j'eus  ledésir 
de  copier  la  partie  [des  œuvres]  deMar  Isaac  (1)  qui  traite  de  la 
Providence  universelle  de  Dieu.  Mais,  j'étais  embarrassé,  car  je 
ne  savais  pas  écrire  en  syriaque,  si  ce  n'est  moins  que  rien;  et 
il  n'est  pas  utile  que  tout  le  monde  médite  ce  traité,  mais  seule- 
ment celui  qui  est  déjà  plus  ou  moins  versé  dans  les  mys- 
tères divins  qui  y  sont  renfermés.  Sachant  par  expérience  que  la 
prière  du  saint  pouvait  diriger  le  bois  sec  comme  il  le  voulait, 
j'allai  le  trouver  avec  une  véritable  confiance,  —  non  pas  avec 
la  confiance  commune,  mais  avec  cette  confiance  d'une  nature 


(1)  Isaac  de  Ninive,  un  des  plus  célèbres  auteurs  ascétiques  syriaques.  Je  lui  ai 
consacré  une  dissertation  :  De  S.  Isaaci  Nmivita  rit*/,  scrîptis  et  doctrina  (Paris. 
1892).  Je  pensais  alors  pouvoir  lui  assigner  comme  date  la  fin  du  Ve  siècle;  et  je 
laissai  en  suspens  la  question  de  son  orthodoxie.  Des  documents  découverts  depuis 
m'ont  démontré  qu'il  vivait  un  peu  après  660,  et  qu'il  était  nestorien.  Voir  la 
note  que  j'ai  publiée  à  ce  sujet  dans  la  Revue  Sémitique,  juillet  1896,  p.  255. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOÙSSÉF    BOUSNAYA.  111 

spéciale  par  laquelle  tout  est  possible,  —  et  je  lui  demandai  de 
prier  pour  moi  afin  que  le  Christ  dirige  ma  main  et  qu'il  m'en- 
seigne à  écrire  et  à  copier  ce  saint  livre.  —  Il  se  réjouit  en  ma 
présence,  selon  sa  coutume,  et  me  dit  :  «  Comment  es-tu  si  in- 
sensé que  de  vouloir  écrire  et  copier  des  livres?  »  —  Je  repris  : 
«  J'ai  confiance  que  par  tes  prières,  ô  Rabban!  le  Christ  m'ensei- 
gnera à  écrire  ;  car  tu  m'as  promis  qu'il  m'enseignerait  tout  ce 
qui  me  serait  nécessaire.  »  —  Il  signa  alors  ma  main  avec  sa  croix 
et  l'eau  bénite  et  me  dit  :  «  Va,  mon  fils;  qu'il  te  soit  fait 
selon  ta  foi;  j'ai  l'espoir  que  Dieu  te  rendra  capable  d'écrire  se- 
lon ton  désir.  »  —  Par  ses  prières,  le  Christ  m'apprit  à  écrire; 
car  je  n'appris  rien  d'un  homme,  pas  même  un  seul  des  signes 
en  usage  dans  cette  écriture.  J'écrivis  ce  livre  et  beaucoup  d'au- 
tres écrits  des  Pères,  quoique  bien  imparfaitement,  avec  des 
Nouveaux  Testaments,  des  Psautiers,  des  traités  (1)  et  beau- 
coup de  livres  des  Pères.  Tous  ceux  qui  l'apprirent  en  furent 
étonnés  et  ils  glorifièrent  le  Dieu  qui  donne  une  telle  puissance 
à  ses  saints. 

Nous  reçûmes  un  jour  d'un  scribe  fidèle  une  lettre  écrite  en 
syriaque.  Rabban  Youssef  m'ordonna  d'écrire  la  réponse  en 
arabe,  selon  la  coutume  :  car  je  ne  pouvais  pas  parler  en  syria- 
que, et  j'étais  incapable  de  mettre  ensemble  cinq  mots  de  suite 
dans  cette  langue;  dans  le  monde,  mes  parents  s'étaient  uni- 
quement appliqués  à  me  faire  instruire  dans  la  science  arabe. 

Je  dis  à  Rabban  Youssef  :  «  Notre  manière  d'agir  est  vrai- 
ment surprenante.  Il  est  étonnant  que  les  séculiers  nous  écri- 
vent en  syriaque  et  que  nous,  moines,  nous  leur  répondions  en 
arabe.  »  —  Il  me  répondit  :  «  Que  faire,  mon  fils?  Je  n'ai  per- 
sonne à  qui  je  puisse  manifester  les  choses  secrètes  entre  nous 
et  les  gens,  qui  soit  capable  d'écrire  en  syriaque.  »  —  Avec  mon 
expérience  et  ma  foi ,  je  lui  dis  :  «  Prie  pour  moi ,  et  la  grâce 
me  rendra  capable  d'écrire  tout  ce  que  tu  voudras.  »  —  Il  m'at- 
tira près  de  lui,  plaça  sa  croix  sur  ma  bouche,  en  fit  le  signe  sur 
mon  cœur  et  me  dit  :  «  Que  le  Christ  t'instruise ,  ô  mon  fils  ! 
qu'il  place  dans  ta  bouche  ce  qui  est  utile  et  droit;  qu'il  t'accorde 
sa  grâce.  Va,  mon  fils,  avec  la  confiance  en  Dieu,  et  écris  ce 
que  t'inspirera  la  grâce  q«i  rend  savants  les  gens  grossiers  et 

(1)  Littéralement  :  des  parties,  dos  tomes. 


112  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

stupides  »  —  Grâce  à  ses  prières  j'écrivis  en  syriaque  une  ré- 
ponse à  la  lettre  de  ce  fidèle.  Quand  je  la  lui  lus,  elle  lui  fut 
agréable;  il  me  bénit  et  me  dit  :  «  Désormais  tu  n'écriras  plus 
en  arabe.  »  —  Quiconque  possède  l'intelligence  de  l'esprit  pour 
connaître,  discerner  et  comprendre,  examinera  ces  choses  et 
saisira,  s'il  est  possible,  la  grandeur  de  cette  force  que  Dieu 
avait  annexée  à  la  parole  de  ce  bienheureux,  par  laquelle  se 
réalisait  tout  ce  qu'il  voulait  :  prodiges  et  miracles;  par  laquelle 
aussi  il  faisait  parler  une  intelligence  bègue  et  dirigeait  une 
main  inexpérimentée.  En  vérité,  ma  main  était  plus  qu'inhabile 
pour  écrire  ce  qu'elle  avait  appris,  et  mon  intelligence  balbu- 
tiait plus  qu'un  bègue  pour  réunir  ensemble  deux  sentences.  Je 
ne  veux  pas  me  glorifier  de  ces  choses  ;  mais  bien  montrer  la 
grandeur  de  cet  homme  de  Dieu.  Mon  esprit  n'est  pas  tellement 
amoindri  que  je  cherche  à  me  vanter  des  labeurs  des  autres, 
comme  cet  oiseau  appelé  ghiôla  (1)  qui,  très  laid  à  voir,  se  pare 
des  plumes  d'autres  oiseaux  et  s'enorgueillit  de  ce  qui  n'est 
point  à  lui.  En  quoi  pourrais-je  me  glorifier  si  je  ne  me  glori- 
fiais dans  ce  Saint  et  dans  le  Seigneur  par  qui  je  suis  ce  que  je 
suis?  Je  me  glorifierai  en  lui,  et  en  lui  je  me  glorifierai  éter- 
nellement; car  d'un  homme  stupide  et  inutile,  il  m'a  rendu 
plus  ou  moins  apte  à  quelque  chose  :  non  pas  aux  grandes 
choses,  mais  du  moins  aux  petites  et  aux  moindres;  non  que 
la  puissance  divine  qui  lui  avait  été  communiquée  ne  pût  me 
rendre  capable  de  quelque  chose  de  grand,  mais  parce  que  je 
n'étais  pas  digne  de  cela,  à  cause  de  mes  péchés  qui  surpassent 
toutes  les  prières  par  leur  multitude. 

Yohannan  veut  se  fixer  une  règle.  —  Un  jour,  pendant  le 
Carême,  dans  ma  cellule,  il  me  survint  une  pensée  que  je  voulus 
m'imposer  comme  règle.  R.  Youssef  m'avertissait  constamment 
de  ne  pas  adopter  de  règle  fixe.  Or,  ce  jour  même,  il  m'envoya 
dire  :  «  Prends  cette  nuit  les  saints  mystères  et  viens  me  trou- 
ver. »  —  J'exécutai  son  ordre.  Quand  j'arrivai  près  de  lui,  je  ne 
lui  fis  rien  savoir.  Il  me  donna  une  coupe  de  vin  en  me  disant  : 
«  Prends  ce  vin.  »  — Je  lui  dis  :  «  Pourquoi  demander  cela? 
En  dehors  même  du  jeûne  je  ne  puis  en  goûter,  comment  en 
ferais-je  usage  pendant  le  jeûne?  et»alors  que  tu  prescris  toi- 

(1)  C'est  le  xoXoio;  ou  choucas,  oiseau  du  genre  des  corneilles. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSXAYA.  113 

même  que  personne  ne  boive  de  vin  pendant  le  jeûne.  »  —  Il 
reprit  :  «  Fais  ce  que  je  t'ordonne  et  n'hésite  pas.  »  —  J'obéis 
à  son  ordre  et  je  bus  ce  vin.  —  Il  me  dit  ensuite  :  «  Tu  veux 
t'imposer  des  règles  fixes!  Eh  bien,  non,  mon  fils.  Nous  som- 
mes sous  [l'empire  de]  la  grâce  et  non  sous  [celui]  des  lois  et 
des  règles  (1)  ».  —  Je  compris  alors  le  but  du  saint  qui  voulait 
par  là  me  faire  savoir  qu'il  avait  vu  cette  pensée  à  laquelle  je 
désirais  m'attacher.  Je  fis  pénitence  et  je  lui  demandai  pardon. 
Un  frère  s'offre  à  la  mort  pour  Rabban  Youssef.  —  Un 
frère,  nommé  Aaron,  qui  était  un  des  familiers  de  la  cellule  du 
saint,  me  raconta  charitablement  ceci  :  Quand  la  maladie  par 
laquelle  Rabban  Youssef  s'en  alla  vers  Notre-Seigneur  s'ag- 
grava, ce  frère  fut  très  affligé  et  souffrit  beaucoup  dans  son  es- 
prit. Comme  c'était  un  homme  très  simple  et  fervent  par-dessus 
tout  dans  l'amour  de  R.  Youssef,  il  songea  à  faire  une  chose 
fort  admirable  et  à  se  livrer  lui-môme  volontairement  à  la  mort 
pour  que  R.  Youssef  demeurât  en  cette  vie.  Il  se  dit  en  lui- 
même  :  «  Il  vaut  mieux  que  je  meure,  puisque  ma  vie  n'est 
d'aucune  utilité,  au  lieu  de  celui  qui  pourra  avoir  pitié  d'un 
grand  nombre  pendant  sa  vie.  Il  est  préférable  pour  moi  de 
mourir  que  de  rester,  désolé,  après  celui  à  qui  ma  vie  spirituelle 
est  intimement  liée.  »  —  Il  alla  donc  se  préparer  admirable- 
ment à  la  mort.  Il  entra  dans  sa  cellule,  comme  il  me  raconta, 
en  ferma  la  porte,  se  mit  en  prière  et  demanda  au  Seigneur  de 
mourir  à  la  place  du  saint.  Puis  il  s'étendit  par  terre  en  face  de 
la  croix  et  se  donna  de  tout  cœur  à  la  mort.  II  pensait,  dans  sa 
simplicité  divine,  qu'après  cela  il  allait  mourir.  Ayant  attendu 
longtemps  dans  cet  espoir  sans  que  son  désir  se  réalisât,  il  se 
leva  et  alla  trouver  R.  Youssef.  Celui-ci  était  couché,  à  cause  de 
la  violence  de  la  maladie,  et  son  visage  était  couvert.  Comme  le 
frère  était  assis  près  de  lui  selon  sa  coutume,  R.  Youssef  décou- 
vrit son  visage,  le  regarda  en  souriant  et  lui  dit  :  «  Il  est  beau, 
mon  fils,  il  est  vraiment  beau,  et  c'est  la  marque  d'un  véritable 
amour,  que  quelqu'un  se  livre  à  la  mort  pour  son  ami.  Le 
Christ  que  tu  as  imité  récompensera  ton  action  et  la  charité  que 
tu  as  fait  paraître;  il  te  donnera  le  repos  en  échange  du  sacrifice 
de  toi-même,  que  tu  as  offert  pour  moi.  »  —  Le  frère  demeura 

(1)  Cfr.  Rom.,  vi,  15. 

.     ORIENT    CHRÉTIEN.  8 


111  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRETIEN. 

tout  interdit  et  saisi  cTétonnement ,  de  crainte  et  de  frayeur,  et 
glorifia  le  Seigneur  de  ce  qu'il  n'avait  pas  caché  au  saint,  malgré 
la  gravité  de  la  maladie  dans  laquelle  il  était  plongé,  son  action 
accomplie  en  secret. 

Quelle  que  soit  la  gravité  de  ses  afflictions ,  je  veux  dire  des 
maladies  et  des  douleurs  sensibles,  le  corps  ne  peut  pas  priver 
l'œil  intellectuel  qui  a  été  poli  et  purifié,  de  la  vision  spiri- 
tuelle qui  lui  est  donnée  par  la  grâce  dans  la  contemplation 
de  l'intelligence  pure.  Il  pourra  arriver  qu'une  affliction  des 
premiers  sens,  je  veux  dire  de  la  vision  sensible,  cause  quel- 
que empêchement  à  l'œil  spirituel  dans  la  vue  des  choses  na- 
turelles; mais  rien  ne  peut  lui  créer  d'obstacle,  et  il  est  bien 
plutôt  illuminé ,  pour  voir  les  choses  éloignées  et  secrètes  et 
pour  que  les  choses  cachées  lui  deviennent  manifestes;  car 
sa  vue  est  tout  à  fait  intellectuelle,  elle  se  meut  dans  sa 
sphère  propre  et  n'est  limitée  par  aucun  sens;  mais  dès  que 
l'âme  est  purifiée  et  qu'elle  a  recouvré  sa  propre  nature,  elle 
voit  tout  ce  qui  est  autour  d'elle  et  brille  d'une  lumière  res- 
plendissante. 

Cela  est  confirmé  par  l'histoire  qui  précède.  Elle  montre  que 
le  saint,  totalement  privé  des  facultés  corporelles  ou  sensitives, 
accomplissait  cependant  dans  les  facultés  de  son  âme  toutes 
les  actions  spirituelles  :  sa  vue  contemplait  les  choses  secrètes 
et  voyait  les  choses  cachées;  son  ouïe  entendait  les  chants 
agréables  qui  surpassent  toute  audition;  son  odorat  respirait 
la  suave  odeur  de  l'encens  des  saintes  demeures  où  est  fixé  le 
trône  du  Seigneur;  son  palais  et  sa  bouche  mangeaient  et 
goûtaient  constamment  ces  délicieux  et  salutaires  mets  surna- 
turels; sa  langue,'  cithare  de  l'Esprit-Saint,  psalmodiait  et 
chantait  les  cantiques  spirituels,  et  glorifiait,  par  le  trisagion 
répété,  la  Trinité  digne  de  louange  et  souveraine  des  mondes. 
Mentalement,  dans  son  intelligence  illuminée  des  rayons  de  la 
lumière  essentielle,  il  resplendissait  des  bienheureuses  splen- 
deurs, et  il  avait  été  jugé  digne,  à  cause  de  ses  œuvres  admira- 
bles, d'obtenir  la  grâce  de  s'élever,  par  les  degrés  spirituels,  de 
parvenir  et  de  demeurer  dans  l'état  de  notre  création  primitive 
qui  faisait  paraître  l'image  et  la  ressemblance  du  Créateur. 

Ce  même  frère  Aaron  me  raconta  aussi  un  prodige  que  fit  le 
Christ  par  l'intermédiaire  de  H.  Youssef;  et  son  récit  mérite 


V[E    DU    MOINE    RABBAN.    YOUSSEF    BOUSNAYA.  115 

créance  pour  deux  motifs  :  premièrement  parce  qu'il  est  véri- 
dique  et  droit,  comme  cela  est  prouvé  par  l'expérience,  et  ceux 
qui  le  connaissent  lui  rendent  ce  témoignage  en  même  temps 
qu'ils  disent  que  sa  parole  doit  être  acceptée  et  mérite  créance; 
secondement,  parce  que  moi-même  j'atteste  et  confirme  la  pu- 
blicité du  fait,  comme  ayant  été  vu  et  connu  de  plusieurs  per- 
sonnes, et  que  de  plus,  celui  en  faveur  duquel  a  eu  lieu  le  fait 
qu'on  va  raconter  est  demeuré  en  cette  vie  temporelle  jusqu'à 
ces  jours. 

Le  frère  racontait  ceci  :  Un  jour  qu'il  se  trouvait  avec  le  saint, 
vers  le  soir,  des  fidèles  du  village  de  Hermôn  (1)  de  Rous- 
taqa  de  Ayas  (?)  vinrent  à  la  porte  de  sa  cellule  apportant  avec 
eux  un  enfant  âgé  d'environ  quatre  ans.  Il  était  atteint  d'une 
grave  maladie  et  frappait  déjà  à  la  porte  de  la  mort  qui  allait 
lui  ouvrir.  Quand  ils  arrivèrent  à  la  porte  [de  la  cellule],  l'en- 
fant perdit  complètement  la  parole,  la  mort  le  saisit  :  ses  facultés 
et  ses  sens  défaillirent  en  même  temps. 

Ils  frappèrent  à  la  porte  en  pleurant  et  en  se  lamentant.  Ce 
frère  sortit  lui-même  et  les  vit  qui  pleuraient.  Comme  ils  gar- 
daient le  silence,  il  leâ  interrogea  sur  ce  qui  se  passait.  Le  père 
et  la  mère  de  l'enfant  lui  racontèrent  ce  qui  était  arrivé.  C'est 
pourquoi  ils  étaient  chagrinés  et  avaient  raison  de  pleurer;  car, 
au  moment  où  ils  espéraient  la  guérison  de  l'enfant,  ils  avaient 
vu  leur  espoir  s'évanouir  devant  la  mort.  Le  frère,  qui  n'était 
point  hésitant  dans  sa  foi,  prit  l'enfant  qui  ne  respirait  plus  et  qui 
était  déjà  mort  et  il  le  porta  devant  le  saint.  Il  lui  raconta  tout 
ce  qui  s'était  passé.  Le  saint  prit  de  l'eau  bénite  et  l'approcha 
de  la  bouche  de  l'enfant  :  et  après  cette  opération,  ses  dents  qui 
étaient  contractées  par  le  silence  de  la  mort  se  desserrèrent  : 
il  jeta  un  peu  d'eau  bénite  clans  sa  bouche  et  la  signa  avec  sa 
croix,  puis  il  dit  au  frère  de  rendre  l'enfant  à  ses  parents,  de 
leur  défendre  de  s'adonner  à  ces  lamentations  tumultueuses,  et 
de  les  envoyer  au  martyrion  placer  l'enfant  devant  la  châsse  d'un 


(1)  Je  ne  puis  identifier  avec  certitude  ce  nom  propre  ni  les  deux  suivants.  — 
Roustaqa  désigne  parfois  un  district  de  la  région  de  Marga  (cf.  Budge,  The  Book 
of  Governors,  I,  345).  ("est  aussi,  peut-être,  un  nom  commun.  —  Le  nom  qui 
suit  est  de  forme  assez  singulière,  et  la  construction  de  la  phrase  paraît  un  peu 
embarrassée.  Je  ne  serais  pas  surpris  qu'il  y  eût  en  ce  passage  quelque  faute  de 
copiste. 


116  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

saint.  Les  parents  firent  ce  qu'il  avait  prescrit  et  allèrent  au 
martyrion.  Personne  ne  savait  ce  qui  s'était  passé.  Au  milieu  de 
la  nuit,  R.  Youssef  appela  le  frère  et  lui  dit  :  «  Va,  mon  fils,  au 
martyrion,  et  vois  ces  gens  qui  sont  venus  hier  soir  nous  trouver. 
Prends  avec  toi  un  pain  et  donne-le-leur,  car  ils  ont  peut-être 
passé  la  nuit  sans  manger,  à  cause  de  la  grave  maladie  de  leur 
enfant.  » 

Le  frère  alla  au  martyrion  pour  accomplir  ce  qu'on  lui  avait 
prescrit.  En  entrant,  il  vit  le  petit  Youssef,  —  c'est  ainsi  que  l'en- 
fant s'appelait, —qui  dansait  et  sautait  dans  le  martyrion,  tenant 
à  la  main  un  pain  qu'il  mangeait.  Il  supposa  que  c'était  un 
autre  enfant.  Il  interrogea  les  parents  et  leur  demanda  :  «  Où 
est  votre  jeune  enfant  malade?  R.  Youssef  m'a  envoyé  ici  le  visi- 
ter. »  —  Remplis  de  joie  et  d'allégresse,  ils  répondirent  :  «  Voilà 
notre  fils;  tu  le  vois  qui  saute  (?)  et  qui  danse.  Le  voici  devant 
toi,  guéri.  —  Le  frère,  saisi  d'étonnement,  loua  Dieu,  revint  près 
de  R.  Youssef  et  lui  raconta  ce  qu'il  avait  vu  :  c'est-à-dire  que 
l'enfant  guéri  et  ressuscité  de  la  mort  par  le  secours  de  ses 
prières,  jouait,  plein  dévie,  dans  le  martyrion.  —  R.  Youssef  lui 
ordonna  de  retourner  vers  ces  gens  et  de  leur  dire  :  «  Partez  avec 
l'aurore,  avant  qu'on  ne  fasse  attention  à  vous  et  à  ce  qui  s'est 
passé,  et  retournez  à  votre  village.  » 

Il  les  avertit  soigneusement  de  ne  révéler  à  personne  ce 
que  Dieu  avait  fait  à  leur  égard.  Ces  gens  accomplirent  l'or- 
dre qui  leur  avait  été  donné.  Ils  se  levèrent  lorsqu'il  faisait 
encore  nuit  et  s'en  allèrent  chez  eux,  joyeux,  louant  et  glo- 
rifiant Dieu  qui  leur  avait  rendu  vivant,  par  les  prières  de 
R.  Youssef,  leur  enfant  que  la  mort  avait  déjà  frappé,  et  qu'elle 
enfermait  dans  les  abîmes  de  ses  entrailles  d'où  il  est  difiicile 
et  même  impossible  de  s'échapper,  pour  ceux  qui  y  sont  déte- 
nus, avant  le  jour  de  la  résurrection  où  s'accomplira  le  précepte 
de  Notre-Seigneur  :  que  quiconque  a  possédé  la  vie  y  revienne, 
et  où  des  douleurs  violentes  la  frapperont  jusqu'à  ce  qu'elle 
ait  fait  sortir  tous  ceux  qui  sont  ensevelis  dans  ses  abîmes  et 
rendu  compte  de  tous  depuis  le  premier  jusqu'au  dernier. 

Il  y  avait  dans  le  couvent  un  frère  nommé  Abbon.  Il  allait 
constamment  au  pays  de  Dasen,  et  les  routes  lui  étaient  bien 
connues.  Il  vint  un  jour  trouver  R.  Youssef  selon  sa  coutume 
et  lui  dit  :  «  Prie  pour  moi,  Rabban,  car  en  route  je  dois  ren- 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  117 

contrer  un  grand  fleuve.  »  —  Rabban  Youssef  lui  dit  :  «  Ne  te 
mets  pas  en  route  aujourd'hui,  car  cela  ne  t'est  pas  utile;  et 
même  il  pourrait  t'arriver  malheur.  »  —  Le  frère  transgressa 
l'avis  du  saint,  et  se  mit  en  route.  Or,  quand  vint  la  nuit,  des 
brigands  méchants  et  très  cruels  tombèrent  sur  lui  et  le  frappè- 
rent sans  pitié  de  coups  violents.  Il  s'échappa  de  leurs  mains 
la  tête  et  le  corps  blessés  en  plusieurs  endroits,  et  il  retourna 
au  monastère.  Il  vint  frapper  à  la  porte  de  R.  Youssef.  Celui-ci 
sortit  pour  voir  qui  frappait.  Le  frère  répondit  du  dehors  en 
disant  :  «  Je  suis  celui  qui  a  éprouvé  aujourd'hui  en  lui-même 
les  fruits  de  la  désobéissance.  »  —  R.  Youssef  lui  ayant  ou- 
vert la  porte,  le  frère  lui  fit  connaître  tout  ce  qui  s'était  passé. 
R.  Youssef  lui  dit  :  «  Ne  t'avais-je  pas  donné  ordre  de  ne  point 
partir  pour  ce  voyage?  pourquoi  as-tu  transgressé  mon  avis? 
Crois-tu  donc  que  c'est  par  ignorance,  ou  comme  par  hasard, 
que  je  t'ai  dit  de  ne  pas  te  mettre  en  route?  » 
.  Abou  Zakarl  de  Mossoul.  —  Il  y  avait  dans  la  ville  de  Mos- 
soul  un  fidèle  juste  et  ferme  dans  la  foi.  C'était  un  grand  scribe, 
renommé  en  son  temps;  il  s'appelait  Abou  Zakarî  (1).  Rabban 
Youssef  l'aimait  beaucoup;  c'est  pourquoi  lui-même  chéris- 
sait vivement  Rabban  Youssef;  il  avait  confiance  en  lui  et  ne 
faisait  rien  sans  son  conseil  ou  son  avis.  Ce  fidèle  avait  un  frère 
nommé  eAbd-al-Meshiah  (2),  qui  lui  aussi  était  scribe  de  son 
métier.  Or,  il  advint  à  ce  dernier  une  cruelle  affliction  ;  sa  main 
droite  se  dessécha  subitement,  il  ne  pouvait  plus  la  remuer  ni 
faire  quoi  que  ce  fût  avec  elle.  Il  vint  trouver  R.  Youssef,  lui 
montra  sa  main,  et  lui  demanda  de  prier  pour  sa  guérison. 

Pendant  qu'ils  étaient  ensemble,  R.  Youssef  prit  la  main,  y 
fit  le  signe  de  la  croix  avec  de  l'eau  bénite ,  la  tint  un  instant 
entre  ses  propres  mains,  retendit,  l'entoura,  la  frictionna,  puis 
la  lâcha  :  et  voici  que  subitement  elle  demeura  étendue,  saine  et 
mobile!  'Abd-al-Meshiah  se  mit  sur-le-champ  à  écrire  à  son  frère 
avec  cette  main  même,  pour  lui  faire  part  de  sa  guérison.  Après 
quelques  jours  il  retourna  à  sa  maison,  guéri  d'une  double  façon , 
c'est-à-dire  dans  son  corps  et  dans  son  âme  :  car  sa  foi  était  affai- 
blie et  son  esprit  rempli  de  doute.  En  venant  au  couvent  il  était 
doublement  malade  :  malade  dans   son  corps,  à  cause  de  sa 

(1)  C'est-à-dire  «  Père  de  Zakarie  »;  le  nom  est  de  forme  arabe. 

(2)  C'est-à-dire  «  Serviteurdu  Christ  ■■  (du Messie). 


118  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

main  droite,  et  dans  son  âme  à  cause  de  l'affaiblissement  de  sa 
foi;  en  quittant  le  couvent  il  était  guéri  des  deux  manières.  Il 
loua  Dieu  et  lui  rendit  grâce  pour  ce  qui  s'était  accompli  par  les 
prières  de  R.  Youssef  ;  car  il  avait  perdu  tout  espoir  de  guéri- 
son  pour  sa  main  droite;  mais  le  Christ,  médecin  gratuit,  l'avait 
guérie  parles  prières  de  R.  Youssef. 

Un  jour,  Rabban  Youssef  m'appela  et  me  dit  :  «  Je  suis  très 
affligé  au  sujet  de  notre  ami  Abou  Zakarî;  car  déjà  sa  lampe 
s'est  éteinte  devant  les  yeux  de  mon  intelligence.  » 

Or,  quelques  jours  après,  un  envoyé  vint  nous  apprendre  la 
maladie  de  cet  homme.  R.  Youssef  me  dit  :  «  Cette  maladie 
doit  le  conduire  à  la  mort.  Mais,  mon  fils,  va  le  voir  avant  qu'il 
ne  meure.  »  —  Quelques  jours  après  cet  homme  fidèle  mourut. 

C'est  ainsi  que  rien  n'était  caché  aux  yeux  de  son  intelligence  ; 
il  voyait  clairement  les  choses  éloignées  comme  les  choses  pro- 
ches; les  pensées  comme  les  actions. 

Ses  vertus.  —  Quant  à  son  humilité,  son  aménité,  sa  cha- 
rité, sa  miséricorde,  son  amour  universel,  notre  faible  parole  ne 
peut  les  montrer,  ni  même  faire  connaître  une  petite  goutte  des 
eaux  de  cet  immense  océan.  —  Il  n'adressa  jamais  une  parole  à 
quelqu'un,  grand  ou  petit,  sous  forme  de  commandement;  mais 
sa  parole  était  pacifique  et  humble  à  l'égard  de  tout  le  monde. 
Quand  il  voulait  commander  à  quelqu'un,  il  l'avertissait  sur  le 
ton  de  la  persuasion  et  disait  :  «  J'aimerais  que  tu  ne  fisses  pas 
cela  »  ou  «  je  souhaiterais  que  tu  fisses  cela.  »  —  Il  ne  reprit 
jamais  personne;  mais,  quand  il  devait  reprendre  quelqu'un,  il 
l'abordait  en  lui  disant  :  «  Mon  fils,  il  n'est  pas  bien  qu'il  en 
soit  ainsi  »,ou  :  «  Qu'il  n'en  soit  pas  ainsi.  »  —  Quand  quelqu'un 
l'interrogeait  au  sujet  d'une  chose  qu'il  voulait  faire,  il  ne  di- 
sait jamais  :  «  Fais  »  ou  «  ne  fais  pas  »;  mais,  ,il  priait  mentale- 
ment pour  cet  homme,  faisait  sur  lui  le  signe  de  la  croix  et  lui 
disait  :  «  Va,  mon  fils,  et  fais  ce  que  la  grâce  te  suggérera  et 
t'inspirera.  »  —  Parfois  il  se  trouvait  quelqu'un  qui  n'était  pas 
satisfait  de  cela  et  qui  insistait  en  lui  disant  :  «  Mon  esprit  ne 
sera  pas  tranquille,  si  ce  n'est  en  faisant  ce  que  tu  m'auras  dit.  » 
Et  moi  qui  connaissais  les  desseins  du  saint,  je  disais  à  cet 
homme  quel  qu'il  fût  :  «  Va,  mon  frère,  le  saint  ne  t'a  point 
parlé  ainsi  inconsidérément;  mais  dès  que  tu  auras  prié  au  su- 
jet de  cette  affaire,  la  grâce  te  suggérera  ce  qui  t'est  utile.  » 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSÈF    BOUSNAYA.  119 

Il  s'abstenait  ainsi  de  parler  sur  un  ton  d'autorité. 

Il  ne  s'irrita  jamais  contre  personne;  il  ne  s'appliqua  jamais 
à  une  chose  extraordinaire  dans  sa  manière.  Quand  quelqu'un 
lui  demandait  de  faire  sur  lui  le  signe  de  la  croix,  même  si 
c'était  un  cénobite,  le  saint  commençait  par  incliner  la  tête  en 
lui  disant  :  «  Commence,  mon  fils,  par  faire  toi-même  le  signe 
de  la  croix  sur  ma  vieillesse  qui  a  besoin  de  cela,  et  je  te  signerai 
ensuite;  et  il  te  sera  fait  selon  ta  foi.  »  Parfois,  il  me  consultait 
moi-même,  ou  l'un  des  moines,  sur  ce  qu'il  voulait  faire  :  s'il 
convenait  de  le  faire  ou  de  ne  le  pas  faire,  s'il  devait  aller  rece- 
voir les  saints  mystères  ou  non,  ou  s'il  devait  manger,  ou  au  sujet 
de  toute  autre  chose.  Pour  moi,  j'en  étais  surpris  ;  je  m'étonnais 
et  je  lui  disais  :  «  Comment  m'interroges-tu,  moi  qui  ne  mécon- 
nais pas  moi-même?  »  —  Il  me  répondait  :  «  Observe,  mon  fils, 
ce  que  te  suggérera  la  grâce,  et  dis-moi  ce  qu'elle  mettra  sur  tes 
lèvres.  »  — Il  s'abaissait  lui-même  à  un  tel  point  par  l'humilité 
du  Christ. 

Le  jour  où  il  sortait  pour  recevoir  les  saints  mystères,  s'il 
voyait  des  pauvres  dans  le  couvent,  il  ne  pouvait  retenir  les 
larmes  de  ses  yeux  ;  il  se  frappait  la  poitrine  en  pleurant  et  en 
disant  :  «  Hélas!  que  puis-je  faire  pour  ces  pauvres?  »  —  Il  ne 
gardait  rien  dans  sa  cellule,  mais  il  distribuait  aux  pauvres,  le 
jour  même,  tout  ce  qu'il  recevait.  Il  ne  possédait  que  la  tunique 
qu'il  portait  sur  lui  et  n'en  avait  pas  de  rechange.  Il  supportait 
avec  une  seule  tunique  toute  la  rigueur  du  froid  vif  et  âpre  causé 
par  la  neige  et  la  glace  de  ce  pays. 

Parfois  nous  le  trouvions  sans  vêtement  de  dessous,  et  quand 
nous  lui  demandions  :  «  Pourquoi  cela?  »  il  répondait  :  «  Un 
pauvre  nu  est  venu  à  la  porte,  et  je  n'ai  pu  m'empêcher  de  lui 
donner  mon  vêtement.  »  —  J'admirais  sa  miséricorde,  et  j'allais 
lui  chercher  un  autre  vêtement.  Mais  il  était  si  miséricordieux 
qu'il  ne  pouvait  attendre  que  je  fusse  arrivé  pour  lui  apporter  ce 
qu'il  désirait. 

Il  était  tellement  excité  et  enflammé  par  l'effusion  de  sa  cha- 
rité envers  tout  le  monde,  que  chacun  en  était  dans  l'admiration  : 
on  voyait  qu'il  aimait  tous  les  hommes  surnaturellement.  Par- 
fois, souvent  même,  je  voulais  le  modérer  en  cela  ;  mais  la  force 
de  la  flamme  de  son  amour  de  Dieu  ne  le  permettait  pas. 

Son  esprit  était  continuellement  appliqué  à  la  contemplation 


120  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

des  divins  mystères.  Il  habitait  une  montagne  éloignée  où  il  ne 
sentait  rien  du  monde.  Parfois,  il  s'asseyait  à  table  avec  nous  et 
mangeait  le  peu  qu'il  avait  habitude  de  manger  ;  mais ,  comme 
son  esprit  n'était  point  avec  nous,  au  bout  d'un  instant,  il  nous 
demandait  :  «  Est-ce  que  j'ai  mangé  quelque  chose  ou  non?  »  — 
On  lui  répondait  :  «  Mais  oui,  Rabban,  tu  as  mangé  aujourd'hui 
du  pain  avec  nous  »  ;  et  il  glorifiait  Dieu,  s'étonnait  en  lui-même 
et  nous  disait  :  «  Maintenant,  mes  enfants,  faites  attention  et 
prenez  garde  que  personne  ne  sache  cela;  mais  faites  aussi  at- 
tention et  empêchez  qu'il  ne  m 'arrive  de  prendre  une  parcelle 
consacrée  (1)  après  avoir  mangé;  car  cela  m'est  déjà  arrivé,  à 
cause  de  mes  nombreux  péchés.  »  —  Nous  faisions  attention  à 
cela,  et  nous  admirions  beaucoup  cet  homme  dont  le  corps  était 
en  ce  monde,  mais  dont  l'esprit  habitait  au-dessus  du  monde 
en  des  régions  sublimes. 

Ce  bienheureux,  admirable  parmi  les  saints,  était  parvenu  à 
une  si  grande  sainteté  et  à  une  telle  élévation  qu'il  était  au-des- 
sus de  tout  ce  qui  est  en  ce  monde.  Et  moi,  le  plus  misérable, 
le  plus  méprisable,  le  plus  vil  des  hommes,  qui  ai  osé  consigner 
par  écrit  ces  quelques  faits  qui  le  concernent,  pour  la  satisfaction 
de  ceux  qui  me  l'ont  demandé,  je  ne  trouve  pas  la  force  d'en 
écrire  davantage  :  car  ce  ne  sont  point  là  tous  les  prodiges 
et  les  miracles  que  fit  Notre-Seigneur  par  ses  mains.  Mais, 
qui  pourrait  rassembler  et  mettre  en  un  livre  toutes  ses  actions 
glorieuses,  alors  même  qu'il  en  aurait  eu  connaissance? 

Moi  qui  ai  réuni  et  écrit  ces  choses,  je  n'ai  point  pris  soin 
antérieurement  de  rassembler  ses  gloires;  car,  alors,  tout  le 
monde  connaissait  sa  grandeur  et  la  sublimité  de  ses  actions 
admirables;  à  ce  moment-là  je  n'ai  point  demandé  à  ceux  qui 
avaient  été  avec  lui  avant  moi  et  qui  avaient  eu  connaissance  de 
ses  actions  et  de  ses  triomphes  de  m'en  raconter  une  partie, 
car,  je  n'avais  point  alors  conçu  le  dessein  d'écrire  son  histoire; 
même  pendant  que  j'étais  avec  lui,  je  n'ai  pas  su  tout  ce  qu'il 
fit;  et  je  n'ai  point  cette  intuition  spirituelle  par  laquelle  j'au- 
rais pu,  peut-être,  connaître  les  choses  qu'il  fit  en  cachette  à 


(1)  Le  mot  boukra  signifie  habituellement  la  parcelle  de  pain  eucharistique 
qui  doitêtre  consacrée  (voir  plus  haut,  p.  86,  n.  2);  mais  le  contexte  semble  bien 
indiquer  qu'il  s'agil  ici  du  pain  consacré 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEE    BOUSNAYA.  121 

l'égard  des  hommes  dont  les  secrets  sont  maintenant  ensevelis 
avec  eux. 

A  présent  que  Dieu  veut  que  cela  s'accomplisse  par  les  mains 
de  ma  misérable  personne,  tous  ceux  qui  avaient  été  ses  fami- 
liers et  qui  connaissaient  quelque  chose  de  ses  secrets  sont  passés 
[de  ce  monde].  C'est  pourquoi,  j'ai  écrit  comme  j'ai  pu,  autant 
que  l'a  permis  ma  faiblesse,  et  dans  la  mesure  où  il  était  pos- 
sible à  ma  misérable  science,  quelques-unes  seulement  de  ses 
actions,  parmi  celles  qui  me  concernent,  celles  dont  j'ai  été  le 
ministre,  ou  celles  que  j'ai  entendues  et  apprises  de  lui-même 
de  temps  en  temps.  Quant  à  l'océan  des  autres  actions  glorieuses 
que  la  grâce  ne  m'a  point  donné,  que  je  n'ai  point  été  digne  de 
connaître,  elles  sont  dans  les  greniers  de  la  science  du  Christ 
Notre-Seigneur,  qui  seul  les  connaît.  Gloire  à  lui  de  la  part  de 
tous  ceux  qui  existent  ou  existeront  de  par  sa  volonté  toute-puis- 
sante! Amen. 


FIN    DU    CHAPITRE    SIXIEME. 


(A  suivre.) 


OIUliNT    CHRETIEN. 


BIBLIOGRAPHIE 


Religion. 

Marin  (l'abbé).  —  Les  moines  de  Constantinople  depuis  la  fondation  de 

la  ville  jusqu'à  la  mort  de  Photius  (330-898).  Paris,  Lecoffre,  in-8°  de 

xx-546  p. 
Aoyia  Irjaou  (Sentences  de  Jésus)  d'après  un  papyrus  grec   nouvellement 

découvert  et  édité  avec  traduction  et  commentaire,  par  B.  P.  Grenfell  et 

A.  S.  Hunt.  Londres,  Frowde,  1877,  en  16  et  20  p. 
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Doutchitch  (l'archimandrite).  —  Le  patriarcat  œcuménique  et  la  question 

de  V Église  serbe,  à  propos  d'une  lettre  de  S.  S.  le  patriarche  œcuménique 

Constantin  V  à  S.  B.  Mgr  Michel,  métropolite  de  l'Eglise  autocéphale  de 

Serbie,  in-8°  de  38  p.  Paris,  Rousseau,  1898.  Le  même  ouvrage  en  langue 

serbe;  Belgrade,  1897. 
Vessélinovitch.  ■ —  Statistique  des  écoles  en  Turquie  d  Europe  (Macédoine 

et  vieille  Serbie)  pendant  les  années  1892  à  1896.  2  vol.  in-8°  de  72  et  de 

88  p.  Belgrade,    1889  et  1897.  En  serbe  et  en  français. 
Duchesne  (l'abbé).  —  Origines  du  culte  chrétien.  Etude  sur  la  liturgie  latine 

avant  Charlemagne.  2e  édition,  Paris,  Fontemoing,  in-8°  de  viii-534  p. 
Istrin  (V.).  — L'Apocalypse  de  Méthode  de  Patara  et  la  vision  apocryphe 

de  Daniel  dans  les  littératures  byzantines  et  slavonnes,  en  russe.  Moscou, 

imprimerie  de  l'Université,  in-4°  de  39  p. 
Dehon  (l'abbé).  —  Les  directions  pontificales,  politiques  et  sociales.  Paris, 

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Theological  seminary  Press,  in-8°  de  ix-390  p. 
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sacrorum  syriacorum  cutn  codice  Curetoniano  (Musée  Britannique,  add. 

14.451)  cui  adjectœ  sunt  lectiones  e  Peshitto  desumptee. 


BIBLIOGRAPHIE.  12o 

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K.   G.   Goetz.  —  Das  Christentum   Cyprians.  Eine  historiche  Untersu- 

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S.  E.  le  cardinal  Gibbons.  —  L'Ambassadeur  du  Christ,  traduit  de  l'anglais, 

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Histoire  et  géographie. 


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sémitique  et  le  génie  arian  dans  l'Islam,  in-12  de  232  p.  Paris,  Cham- 
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Paul  Masson.  —  Histoire  du  commerce  dans  le  Levant  au  XVIIe  siècle. 
Paris,  Hachette,  1897,  grand  in-8°  de  xxiv-534  p. 

Chevin  (l'abbé).  —  Dictionnaire  latin- français  des  noms  propres  de  lieux 
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Hatzidakis  (G.-N.).  —  Zur  Abstummung  der  alten  Makedonier.  Eine 
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Ciszewski  (Stanislas).  —  Kùnstliclie  Venvandschaft  bel  den  Siidslaven. 
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Dissertations  sur  la  guerre  turco-grecque.  Limoges  et  Paris,  C.  Lavauzelle, 
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124  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Pariset  (G.)-  —  L'État  et  les  Églises  en  Prusse  sous  Frédéric-Guillaume  Ier 
(1713-1740).  Paris,  Colin,  in-8°  de  xx-992  p. 

Collection  des  chroniques  russes  XI,  en  russe.  Imprimerie  Skorokodov, 
in-4°  de  261  p. 

Aleksandrof  (A.).  —  Matériaux  et  recherches  pour  l'histoire  du  Monté- 
négro, en  russe.  Kazan,  in-8°  de  143  p. 

Recueil  de  la  Société  historique  russe.  XCIX.  en  russe ,  in-8°  de  259  p. 

Travaux  du  8e  et  du  9°  congrès  archéologique  à  Moscou  et  à  Vihia  (1893). 
Moscou,  in-4°  et  in-folio. 

Gabrielovich.  —  Ephèse  ou  Jérusalem.  Tombeau  de  la  Sainte  Vierge; 
Paris  et  Poitiers,  Oudin,  de  x-148  p. 

Dupuis  (Ch.).  —  Russie  et  Pologne.  (Annales  de  Y  Ecole  libre  des  sciences 
politiques,  janvier  1898.) 

Gagnât.  ■ — Notes  sur  un  nouveau  diplôme  militaire  de  Bulgarie.  (Compte 
rendu  de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres,  septembre-octobre, 
1897.) 

A.  d'Avril.  —  Les  Capitulations  [Revue  bleue,  31  juillet  1897). 

—  Les  Arméniens  indépendants  du  Taurus,  avec  un  croquis.  (Ques- 
tions diplomatiques  et  coloniales.  Ier  août  1897.) 


LE    MAHOMÉTI8ME 

LE  GÉNIE  SÉMITIQUE  ET  LE  GÉNIE  ARIAN  DANS  L'ISLAM 

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Se  vend  au  profit  de  l'Œuvre. 
Table  des  chapitres  :   Les  Nestoriens.  —  Origines  du  Monophysisme.  —  Les  Monophy- 
sites  de  Syrie,  d'Egypte  et  d'Arménie.  —  Le  schisme  grec.  —  Les  Slaves.  —  Le  Concile 
de  Florence.  —  Le  Patriarcat  de  Constantinople  et  ses  démembrements.  —  Les  Russes. 
—  Les  Slaves  du  Sud.  —  Les  Roumains  et  les  Hellènes.  —  Les  chrétientés  orientales 
d'Asie.  —Les  Abyssins  et  les  Coptes.  —  La  France  protectrice  de  l'Église  dans  le  Levant. 

LA    CHALDÉE    CHRÉTIENNE 

Par  A.  D'AVRIL 

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DICTIONNAIRE    GREC-FRANÇAIS 
DBS    NOMS     LITTIRGrIQTJES 

EN  USAGE  DANS  L'ÉGLISE  GRECQUE 

Par  L.  CLUGNET 

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3e  édition,  in-8°  de  62  pages.  —  Prix 2  fr.  50 

Paris,  Challamel. 

LA    RUSSIE   ET   LE   SAINT-SIÈGE 

Par  le  P.  PIERLING- 

2  vol.  in-8°.  —  Paris,  Librairie  PLON. 

L'ORIENT    ET    ROME 

ÉTUDE  SUR  L'UNION 

(Deuxième  édition  revue  et  augmentée) 

Par  le  R.  P.  Michel 

Des  Pères  Blancs,  ancien  directeur  du  Grand  Séminaire  grec-uni  de  Sainte-Anne  de  Jérusalem 

Paris,  Lecoffre,  libraire-éditeur,  90,  rue  Bonaparte.  —  Prix  :  3  fr. 


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RELATIVES   AD 

TRAITÉ    DE    BERLIN 

ET  AUX  ARRANGEMENTS  QUI  ONT  SUIVI 

1875-1886 

Par   A.    D'AVRIL 

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SAINT  CYRILLE  ET  SAINT  MÉTHODE 

PREMIÈRE  LUTTE  DES  ALLEMANDS  CONTRE  LES  SLAVES 

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LA    LANGUE,   LE   RITE   LES   APÔTRES   SLAVES   DU    IXe   SIÈCLE 

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LE  LIVRE  DE  L'AVERTISSEMENT  ET  DE  LA  REVISION 

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Par   M  a  c  o  u  d i 
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Recueillies  par  A.  D'AVRIL 

In-12  elzévirien  de  x-166  pages.  —  Prix  :  3  francs. 

LES 

ÉGLISES  AUTONOMES  ET  AUTOCÉPHALES 

Par  A.    d'AVRIL 

I,e  partie  :  Le  groupe  orthodoxe. 

IIe  partie  :  De  la  hiérarchie  catholique.  —  Les  Orientaux  dans  le  patriarcat  de  Rome 

In-8°  de  49  p.  —  Prix  :  1  franc. 


Typographie  Fiimin-Didot  et  Cia.  —  Paris. 


REVUE 


DE 


L'ORIENT  CHRÉTIEN 


RECUEIL    TRIMESTRIEL 


3e  ANNÉE.  —  N°  2.  —  1898 


PARIS 

AU  BUREAU   DES  ŒUVRES  D'ORIENT 
2  0,   Rue   du  Regard,   20 

ET  A  LA  LIBRAIRIE  E.   LEROUX 

28,    RUE   BONAPARTE,    28 

1898 


SOMMAIRE 


Pages. 

I.  —    «   NIHIL   ESSE    INNOVANDUM   ».    —    UN    BREF   DE 

BENOIT   XIV 126 

II.  —  LES  OFFICES  ET  LES  DIGNITÉS  ECCLÉSIASTIQUES 

DANS  L'ÉGLISE  GRECQUE,  par  II.  I<.  C  lu -net    .  142 

III.  -  LE    MARTYRE    DE    SAINT    LUC    ÉYANGÉLISTE  ,    par 

M.  l'abbé  F.  I\au 151 

IV.  -  VIE  DU   MOINE    RABBAN  YOUSSEF   BOUSNAYA,   par 

M.  *.-B.  Chabot  (suite) 168 

V.  —  L'ORDINAL  COPTE,  consécration  d'un  sous-diacre,   par 

H.  le  »r  l.i  moni 191 

VI.  —  MÉLANGES. 

I.  —  RELATION    DE    L'ÉVÉQUE    DE    SIDON.  —  LES 

JACOBITES 200 

VIL  -  BIBLIOGRAPHIE 218 


PRIX  DE  L'ABONNEMENT 

France.  Etranger. 

Poui\  les  abonnés  de   la   Terre  Sainte  (Revue  bi- 
hebdomadaire)      3  francs.  4  francs. 

Pour  les  personnes  non  abonnées  à  la  Terre  Sainte.     6       —  7      — 

PRIX  DE  LA  LIVRAISON  :  2  FRANCS 


Avis.  —  Toutes  les  communications  doivent  être  adressées  au  Bureau  des 
Œuvres  d'Orient,  rue  du  Regard  n°  20,  Paris. 

Il  sera  fait  un  compte  rendu  des  ouvrages  adressés  à  la  Revue  de 
l'Orient  Chrétien. 


UN  BREF  DE  BENOIT  XIV 


Il  existe  ab  antique,  dans  le  patriarcat  de  Rome,  des  Églises 
de  rite  oriental  et  de  langue  non  latine.  Non  seulement  comme 
patriarches  de  l'Occident,  mais  comme  Souverains  Pontifes,  les 
Papes  ont  montré  le  plus  grand  respect  pour  la  hiérarchie,  pour 
les  langues  et  pour  les  rites  des  Églises  orientales. 

Dans  l'opuscule  intitulé  :  Documents  relatifs  aux  Églises  de 
/"Orient  (1),  nous  avons  donné  des  extraits  significatifs  des 
actes  pontificaux  depuis  Jean  VIII  (880)  jusqu'à  Léon  XIII.  Le 
plus  important  de  ces  actes  est  un  bulle  édictée  par  Benoît  XIV 
en  1755,  laquelle  le  vénéré  Pie  IX  recommandait  plus  spéciale- 
ment à  notre  attention  dans  son  encyclique  mémorable  du  jour 
de  l'Epiphanie  1848  : 

«  Cette  sollicitude  du  Siège  Apostolique  pour  les  liturgies  ca- 
«  tholiques  des  Orientaux  est  démontrée  par  plusieurs  décrets 
«  et  constitutions  que  les  Pontifes  romains  ont  rendus  pour  que 
«  ces  liturgies  soient  conservées.  Parmi  ces  documents,  il  suf- 
«  fira  de  rappeler  les  lettres  de  notre  prédécesseur  Benoît  XIV, 
«  et  particulièrement  celle  qui  a  été  écrite  le  26  juillet  1755,  et 
«  qui  commence  par  ces  mots  :  Allatœ  sunt.  » 

Nous  publions  ici,  avec  la  traduction  en  regard,  le  début  de 
cette  bulle  qui  contient  quarante-huit  chapitres,  et  nous  en  don- 
nons la  conclusion. 

Sa  Sainteté  y  expose  la  doctrine  constante  de  l'Église  et  pres- 
crit leurs  devoirs  aux  missionnaires  avec  une  autorité  qui  rap- 
pelle le  temps  apostolique  (2)  :  Incipiens  autem  Pétries  expo- 

nebat  iltis  ordinem. 

A.  A. 

(1)  In-8°  de  62.  p.  Paris,  Challamel,  3e  édition,  1885. 

(2)  Actes  des  Apôtres  xi,  1. 

ORIENT   CHRÉTIEN.  0 


NIHIL  ESSE  INNOVANDUM 

UN  BREF  DE  BENOIT  XIV 


AUX    MISSIONNAIRES    ENVOYES    EN    OKIENT. 

BENOIT  XIV,  PAPE. 

CIIERS   FILS,    SALUT   ET   BENEDICTION   APOSTOLIQUE. 

%  1er.  —  Une  double  question  a  été  posée  à  la  Congrégation  de  la  Propagation  de  la  Foi 
par  un  missionnaire  :  i°  Quel  rite  doivent  observer  les  Syriens  et  les  Arméniens  lors- 
qu'ils officient  dans  les  églises  des  Latins? 

La  congrégation  de  Nos  Vénérables  frères  les  Cardinaux  de  la  Sainte 
Église  Romaine  préposés  aux  Affaires  de  la  Propagation  de  la  Foi  a  reçu 
une  lettre  d'un   prêtre  qui  exerce  les  saintes  fonctions  de  missionnaire 
dans  la  ville  de  Baisera,  que  l'on  appelle  vulgairement  Bassorah,  laquelle 
est  distante  de  quinze  journées  de  Babylone  et  très  célèbre  par  son  com 
merce.  Ce  missionnaire  a  cru  devoir  exposer  dans  la  susdite  lettre  que  la 
ville  de  Bassorah  est  habitée  par  un  grand  nombre  de  catholiques  de  rite 
oriental;  notamment  par  des  Arméniens  et  des  Syriens,  qui,  étant  dé- 
pourvus d"églises  à  eux  appartenant,  fréquentent  l'église  des  missionnaires 
latins,  où  les  prêtres  syriens  et  arméniens  offrent  le  sacrifice  de  la  messe  et 
accomplissent  les  autres  cérémonies  sacrées  d'après  leurs  rites  particu- 
liers et  où  les  laïques  appartenant  à  ces  communions  assistent  à  leurs  céré- 
monies et  reçoivent  les  sacrements    par  le  ministère  de  leurs  prêtres. 
Le  missionnaire  latin  a  saisi  l'occasion  de  cette  circonstance  pour  de- 
mander si   ces  Arméniens   et  Syriens  doivent   suivre  chacun   leur  rite 
catholique  particulier,  ou  bien  s'il  ne  paraîtrait  pas  plus  convenable,  afin 
d-éviter  toute  différence  dans  cette  église,  fréquentée  par  les  Latins,  que 
ces  catholiques  orientaux,  abandonnant  le  vieux  calendrier,  embrassassent 
le  nouveau  en  ce  qui  concerne  la  fixation  de  l'époque  de  la  solennité  Pas- 
cale et  de  la  communion  annuelle,  ainsi  que  de  la  Quadragésime  et  des 
jours  de  fêtes  tant  mobiles  que  fixes. 

Allant  plus  loin,   le  même  missionnaire  a  demandé,  dans  le  cas  où  il 
serait  décrété  que  le  nouveau  calendrier  sera  observé  par  les  Arméniens 


BREF  DE  BENOIT  XIV 

SUR  LES  RITES  ORIENTAUX 


Ali   MISSIONARIOS   PER     ORIEXTEM  UEPUTATOS. 


BENEDICTUS  PAPA  XIV 


DILECTI    FILII,     SALUTEM     ET    AI'OSTOEK'AM    HENEDICTIONEM. 


1".  —  Duplex,  quœsitum  Coogregat.  Propagandœ  Fidei  à  Missionario  propositum.  — 
Primum,  quemnamRitum  servare  deheant  Syriaci,  et  Armeni,  inLatinorumEcclesiis  Sacra 
peragentes. 


Allatse  sunt  ad  Congregationem  Venerabilium  Fratrum  Nostrorum 
Sanctse  Romanse  Ecclesia?  Cardinalium  negotiis  Propagandse  Fidei  prœ- 
positorum  Littera?  Sacerdotis  cujusdam,  Sacris  Missioriibus  exercendis 
deputati  in  Civitate  Balserae,  quamvulgo  Bassoram  vocant,  quaeque  itinere 
quindecim  dierum  a  Babylonia  distat,  et  mercatorum  negotiationibus  est 
celeberrima  ;  quibus  Litteris  exponendum  censuit,  plures  in  illa  urbe  com- 
morari  Catholicos  Ritûs  Orientalis,  Armenos  nempe,  aut  Syriacos,  qui  pe- 
culiari  Templo  carentes,  ad  Latinorum  Missionariorum  Ecclesiam  se 
conférant,  ubi  eorum  Sacerdotes  Missarum  Sacrificia  juxta  peculiares  ipso- 
rum  ritus  offerunt,  aliasque  Sacras  Cœremonias  perficiunt;  Laici  autem 
hujnsmodi  Sacris  intersunt,  et  Sacramenta  ab  iisdem  Sacerdotibus  susci- 
piunt.  Indeque  occasionem  arripuit  quaerendi  :  utrum  praedicti  Armeni, 
et  Syriaci,  Catholicum  suum  Ritum  observare  debeant,  an  vero,  ad  tol- 
Iendam  varietatem  in  ipsa  Ecclesia,  in  quam  Latini  etiam,  uti  diximus, 
conveniunt,  magis  consentaneum  videatur,  ut  Armeni.  et  Syriaci,  re- 
licto  veteri  Kalendario,  novum  amplectantur,  in  iis,  quœ  pertinent  ad  sta- 
tuenda  tempora  Paschalis  Solemnitatis,  et  annuae  Communionis,  sicuti 
etiam  Quadragesimœ,  dierumque  Festorum  tam  mobilium,  (|uam  immobi- 


128  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

et  les  Syriens  de  Bassorah,  si  cette  innovation  devait  être  aussi  prescrite 
aux  autres  catholiques  de  rite  Oriental,  qui  possèdent  à  la  vérité  des  égli- 
ses particulières,  mais  tellement  exiguës  que  l'on  ne  peut  y  célébrer  dé- 
cemment les  saints  mystères,  ce  qui  fait  que  la  plupart  de  ces  fidèles  vont 
à  l'église  latine. 

;,  2.  —  2°  Qu'il  soit  accordé  aux  missionnaires  latins  la  faculté  de  dispenser  les  susdits 
Orientaux  de  l'abstinence  du  poisson  pendant  le  temps  de  jeûne. 

Le  même  missionnaire  a  exposé  à  ladite  Congrégation  que,  comme  il 
est  ordonné  aux  catholiques  Orientaux,  Arméniens  et  Syriens,  de  s'abstenir 
de  poisson  pendant  les  jours  consacrés  au  jeûne,  il  s'en  trouve  un  grand 
nombre  parmi  eux  qui  observent  peu  cette  règle,  non  pas  qu'ils  y  soient 
conduits  par  aucun  mépris  du  précepte,  mais  entraînés  qu'ils  sont  en  par- 
tie par  fragilité  de  la  nature,  en  partie  par  l'exemple  des  Catholiques 
latins  qui  suivent  sur  ce  point  une  autre  observance. 

S'il  est  accordé  aux  missionnaires  latins  la  faculté  de  permettre  l'usage 
du  poisson  en  temps  de  jeûne  non  pas  à  la  généralité  de  ces  catholiques 
orientaux,  mais  à  telle  et  telle  personne  spécialement,  le  prêtre  de  Bassora 
est  d'avis  qu'il  convient  de  prescrire  aux  missionnaires,  pour  éviter  tout 
scandale,  de  substituer  une  autre  œuvre  de  piété  à  l'abstinence  du  poisson. 

§  3.  —  Sur  l'une  et  sur  l'autre  question,  il  a  été  répondu  qu'il  ne  faut  rien  innover. 

Ces  questions,  comme  nous  l'avons  énoncé,  ont  été  présentées  par  le 
susdit  missionnaire  à  la  Congrégation  de  la  Propagation  de  la  Foi,  qui, 
suivant  l'usage,  les  a  renvoyées  à  l'examen  de  la  Congrégation  de  l'Inqui- 
sition générale.  Cette  Congrégation  s'est  réunie  en  Notre  présence  le 
3  mars  de  la  présente  année  1755  et,  de  l'avis  unanime  des  Cardinaux  In- 
quisiteurs, la  réponse  a  été  : 


qu  il  ne  faut  rien  innover 
(nihil  esse  innovanddm). 

Cette  décision,  nous  l'avons  nous-même  sanctionnée  de  notre  autorité, 
et  nous  avons  été  amené  à  le  faire  principalement  en  considération  d'un 
autre  décret  rendu  dans  une  autre  circonstance  par  la  Congrégation  de  la 
Propagation  de  la  Foi  le  31  janvier  de  l'année  1702,  décret  qui  a  été  en- 
suite confirmé  et  renouvelé  plus  d'une  fois,  et  qui  est  ainsi  conçu  :  «  Sur 
le  rapport  du  R.  P.  D.  Charles  Augustin  Fabroni  Secrétaire,  la  Sacrée 
«  Congrégation  a  demandé  qu'il  fût  ordonné,  comme  il  est  ordonné  par 
«  le  présent  décret  aux  Préfets  des  missions  Apostoliques,  à  tous  en  gé~ 
«  néral  et  à  chacun  en  particulier  qu'aucun  d'eux  à  l'avenir,  en  quel- 
ce  que  occasion  et  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  n'ose  accorder  aux 
«  Catholiques  d'une  nation  (communion)  Orientale  quelconque  des  dispen- 
«  ses  pour  les  jeûnes,  prières,  cérémonies  et  autres  obligations  du  même 


BREF    DE    BENOIT   XIV.  129 

mm  :  atque  ulterius  progrediendo,  qusesivit,  quatenus  prsedictis  Balserae 
Armenis,  et  Syriacis  novum  Kalendarium  observandum  decernatur,  utrum 
aliis  quoque  Orientalibus  preescribi  debeat,  qui  peculiare  quidem  habent 
Templum,  sed  adeo  angustum,  ut  Sacris  Functionibus  decenter  obeundis 
impar  deprehendatur,  ideoque  ad  Ecclesiam  Latinorum  plerumque  se  con- 
ferunt. 


S  2.  —  Alterum.an  Missionariis  concedenda  sit  facultas  cum  praefatis  dispensandi  super 
abstinentia  a  piscibus  tempore  jejunii. 


Insuper  idem  Missionarius  prœdictae  Congregationi  subdidit,  quod  quum 
Catholicis  Orientalibus  Armenis,  et  Syriacis  prœceptum  sit,  diebus  jejunio 
dicatis,  a  piscibus  abstinere,  plures  inter  ipsos  reperiuntur,  qui  id  minime 
observant,  non  ullo  sane  adducti  contemptu,  sed  partim  naturae  fragili- 
tate  pertracti,  partim  ex  eo,  quod  Latinis  Catholicis  aliam  esse  consue- 
tudinem  intuentur  :  ideonon  alienumvideri  si  facultas  Missionariis  tribuatur 
permittendi,  non  quidem  universis,  sed  speciatim  his,  aut  illis,  ut  piscibus 
utantur  jejunii  tempore,  ita  tamen,  ut  nullum  inde  scandalum  oriatur, 
et  aliud  pietatis  opus,  loco  abstinentiae  a  piscibus,  subrogare  jubeantur. 


j  3.  —  Rescriptum  utrique   quœsito  redditum,  ut  nihil  innovetur. 


Haec,  uti  diximus,  a  prœdicto  Missionario  proposita  sunt  Congregationi 
de  Propaganda  Fide,  quae  de  more  eadem  examinanda  remisit  alteri  Con- 
gregationi Generalis  Inquisitionis.  Habita  vero  haec  fuit  coram  Nobis  die 
13  Martii  hujus  anni  1755,  et  unanimi  Cardinalium  Inquisitorum  consensu,  res- 
ponsum  fuit  :  nihil  esse  innovandum.  Id  quod  Nos  etiam  auctoritate  nostra 
firmavimus,  permoti  pôtissimum  decreto  alias  a  primodicta  Congregatione 
de  Propaganda  Fide  die  31  Januarii  anni  1702  edito,  quod  deinde  confirma- 
tum,  et  renovatum  non  semel  fuit,  et  est  hujusmodi  :  Ref 'évente  R.  P.  D. 
Carolo  Augustino  Fabrono  Secretario,  Sacra  Congregalio  mandavit prœcipi, 
prout  pressenti  decreto  prœcipi tur ,  omnibus,  et  singulis  Missionum  Apostoli- 
carum  Prœfectis,  et  Missionariis,  ne  ullus  eorum  in  posterum,  quavis 
oecasione,  aut  prœtextu,  audeat  dispensare  cum  Catholicis  quarum- 
cumque  Nationum  Orientalium,  super  jejuniis,  orationibus,  cœremoniis, 
etsimilibus,  a  proprio  earumdem  Nationum  Rituprœscriplis,  etaSancta 
Sede  Apostolica  approbatis.  Prœterea  eadem  Sacra  Congregatio  censuit, 
non  licuisse,  née  liecre  prœfatis  Catholicis  ulht tenus  a  proprii  Ritus,  u. 
Sancta  Romana  Ecclesia  ut  supra,  approbati  consuetudîne  et  observa  ni  in 
recedere.   Hujusmodi  autem  decretum  sic confirmatum,ac  renovatum,  iidem 


130  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

«  genre  prescrites  par  le  rite  particulier  de  ces  nations,  et  approuvées 
«  par  le  Saint-Siège  Apostolique.  En  outre,  la  même  sacrée  Congrégation 
«  a  décidé  qu'il  n'a  pas  été  et  qu'il  n'est  permis  aucunement  aux  Catholi- 
«  ques  Orientaux  de  quitter  l'usage  et  l'observance  de  leurs  rites  propres, 
«  approuvés,  comme  il  a  été  dit  plus  haut,  par  la  Sainte  Eglise  Romaine. 
«  Cette  décision,  ainsi  renouvelée  et  confirmée  aujourd'hui.  Leurs  Émi- 
«  nences  ont  mandé  qu'elle  devait  être  observée  entièrement  et  sans 
«  aucune  tergiversation,  par  tous  lesdits  Préfets  et  Missionnaires  et  par 
«  chacun  en  particulier.   » 

Ce  décret  concerne  les  Catholiques  de  l'Eglise  Orientale  et  leurs  rites 
approuvés  par  le  Siège  Apostolique.  Il  est  à  la  connaissance  de  tout  le 
monde  que  l'Eglise  Orientale  est  composée  de  quatre  rites  :  grec,  armé- 
nien, syrien  et  cophte;  on  désigne  tous  ces  rites  sous  le  nom  général 
cVÉglise  Grecque  ou  Orientale,  de  même  que,  sous  le  nom  général  d'Eglise 
Lutine  Romaine,  on  comprend  les  rites  Romain,  Ambroisien,  Mozarabique 
et  les  divers  rites  particuliers  des   Ordres  Réguliers. 

§  4.  —  Le  but  de  cette  Encyclique  est  de  faire  connaître  aux  Missionnaires  les  décrets 
des  Congrégations  et  de  leur  donner  une  règle  de  conduite  certaine  relativement  aux 
conversions  des  Orientaux. 

Le  sens  du  décret  du  31  janvier  1702  est  tellement  clair  qu'il  n'a 
besoin  d'aucun  commentaire.  Aussi  notre  présente  Encyclique  a  pour 
objet  que  la  Loi  sur  cette  matière  soit  connue  et  saisie  par  tous,  et 
aussi  d'en  recommander  une  observation  plus  diligente.  En  effet,  on  peut 
avec  raison  révoquer  en  doute  que  les  questions  posées  par  le  missionnaire 
de  Bassorah  proviennent  d'une  ignorance  des  décrets  qui  ont  été  rendus 
depuis  longtemps  déjà  sur  cette  matière.  Nous  conjecturons,  au 
contraire,  d'après  d'autres  nombreux  et  fréquents  indices,  que  les  mis- 
sionnaires Latins,  pour  arriver  à  ramener  les  Orientaux  du  schisme  et  de 
l'erreur  à  l'unité  et  à  la  sainte  religion  catbolique,  cherchent  à  détruire 
auprès  d'eux  le  rite  oriental  ou  du  moins  à  l'affaiblir  et  attirent  les  catho- 
liques Orientaux  à  embrasser  le  rite  latin,  sans  autre  motif  à  la  vérité 
que  le  zèle  de  répandre  la  religion  et  de  faire  une  œuvre  bonne  et  agréa- 
ble à  Dieu.  C'est  pourquoi  nous  avons  pensé  qu'il  était  à  propos  (et 
c'est  ce  qui  nous  met  la  plume  à  la  main)  de  comprendre  aussi  briè- 
vement que  possible  dans  la  présente  Encyclique  tout  ce  qui,  d'après  les 
décisions  de  ce  Saint-Siège  Apostolique,  doit  être  observé  comme  règle 
1°  toutes  les  fois  que  des  Orientaux  se  convertissent  à  la  religion  catho- 
lique, 2°  les  règles  qu'il  faut  observer  envers  les  Catholiques  Orientaux, 
quand  ils  se  trouvent  dans  des  lieux  où  il  n'y  a  pas  de  Latins,  et  lorsque 
des  Catholiques  latins  demeurent  avec  eux. 

§  5.  —  Sollicitude   des   Pontifes    romains   pour  ramener  les  Orientaux  à  l'unité. 

Il  montrerait  une  ignorance  complète  des  premiers  éléments  de  l'his- 
toire   ecclésiastique,    celui  qui   ne   saurait  pas  combien  les  pontifes  ro- 


BREF   DE    BENOIT  XIV.  131 

Eminentissimi  Patres  ab  omnibus  et  singulis  prœdiciis  Prœfectis,  et  Mis- 
sionariis  omnino  et  absque  ulla.tergiversationeobservari  debere,  manda- 
runt.  Quod  quidem  decretum  respicit  Catholicos  Orientalis  Ecclesi8e,eorum- 
que  ritus  ab  Apostolica  Sede  approbatos  :  Orientaient!  autem  Ecclesiam 
omnibus  notum  est  quatuor  Ritibus  constare,  Greeco  videlicet,  Armeno, 
Syriaco,  et  Cophtico,  qui  sane  Ritus  universi  sub  uno  nomine  Ecclesise 
Gra?cae,  aut  Orientalis  intelliguntur,  non  secus  ac  sub  Ecclesiœ  Latinse  Ro- 
manse  nomine,  Ritus  Romanus,  Ambrosianus,  Mozarabicus,  et  varii  pe- 
culiares  Ritus  Ordinum  Regularium  comprehenduntur. 


§  4.  —  Conscribendœ  Encyclica:  finis,  ut  Missionariis   décréta  Congregationum  perspecta 
fiant,    iisdemque    iu    Orientalibus  reducendis  certa  tradaturagendi  norma. 


Adeo  perspicua  est  decreti  sententia,  ut  nullo  Commentario  indigeat. 
Quare  nostra  hsec  Encyclica  Epistola  eo  tendit,  ut  hujusmodi  Lex  omnibus 
cognita  fiât,  atque  perspecta,  utque  deinceps  executioni  diligentius  man- 
detur.  Merito  namque  dubitari  potest,  quœstiones  a  Missionario  Baiseras 
propositas,  ex  ignoratione  decretorum,  quae  jampridem  édita  sunt,  pro- 
manasse.  Sed  quoniam  ex  aliis  multis  atque  frequentibus  indiciis  conji- 
cimus,  Missionarios  Latinos  in  id  curam,  et  cogitationes  intendere,  ut 
in  convertendis  Orientalibus  a  Schismate  et  errore  ad  Unitatem  Sanctam- 
que  Catholicam  Religionem,  Orientalem  Ritum  de  medio  tollant,  autsaltem 
labefactent,  Catholicosque  Orientales  ad  Latinum  Ritum  amplectendum 
alliciant,  non  alia  quidem  de  causa,  nisi  studio  Religionis  amplificandae, 
et  opus  bonum,  Deoque  gratum  operandi  ;  ideo  consentaneum  putavimus 
(quoniam  animum  ad  scribendum  appulimus)  hac  nostra  Encyclica  Epis- 
tola brevius,  quo  fleri  poterit,  ea  omnia  complecti,  quse  juxta  hujus  Apos- 
tolicse  Sedis  sententiam,  pro  norma  haberi  debent,  quoties  Orientales  ad 
Catholicam  Religionem  convertuntur,  quseque  servanda  sunt  cum  Orien- 
talibus jCatholicis ,  qui  versantur  in  Locis,  ubi  aut  nulli  degunt  Latini 
aut  Latini  Catholici  simul  cum  ipsis  Orientalibus  Catholicis  commorantur. 


'i.  —  Romanorum    Ponlilicum  sollicitude  in   revocandis  ad  unitatem  Orientalibus. 


Sane  historiamEcclesiasticam  ne  quidem  primis,  ut  ajunt,  labiis  attigisse 
dicendus  esset,  qui  ignoraret  quantum  elaboraverint  Romani  Pontifices,  ut 
Orientales  ad  unitatem  adducerent,  postfunestum  schisma  Photii,  qui  tem- 
pore  Summi  Pontificis  Sancti  Nicolai  I,  Constantinopolitanam  Sedem,  de- 
pulso  per  vim  Sancto  Ignatio  Patriarcha  legitimo,  invasit.  Sanctus  Léo  IX, 
Praedecessor    noster,    Legatos    suos    Constantinopolim    misit,   ut   hujus- 


132  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

mains  se  sont  efforcés  de  ramener  les  Orientaux  à  l'unité  depuis  le  fu- 
neste schisme  de  Photius,  qui,  au  temps  du  souverain  Pontife  Nicolas  Ier, 
a  envahi  le  siège  de  Constantinople  d'où  le  patriarche  légitime  saint 
Ignace  fut  expulsé  par  la  violence.  Notre  saint  prédécesseur  Léon  IX  a 
envoyé  ses  légats  à  Constantinople  pour  extirper  ce  schisme  qui,  après 
avoir  sommeillé  pendant  environ  deux  siècles,  avait  été  rétahli  par  Michel 
Cérulaire;  mais  ses  efforts  furent  vains.  Ensuite  Urbain  II  invita  les  Grecs 
au  Concile  de  Bari.  Mais  il  en  recueillit  peu  de  fruits,  quoique  saint  An- 
selme, archevêque  de  Cantorbery,  ait  appliqué  tous  ses  soins  à  réconcilier 
les  Grecs  avec  l'Église  Romaine  et,  par  la  lumière  de  sa  doctrine,  leur  ait 
rendu  patentes  les  erreurs  dans  lesquelles  ils  sont  plongés. 

Dans  le  concile  de  Lyon,  que  le  bienheureux  Grégoire  X  avait  réuni, 
l'empereur  Michel  Paléologue  et  les  évêques  grecs  embrassèrent  l'unité 
de  l'Eglise  romaine,  mais  ayant  changé  d'avis,  ils  s'en  séparèrent  de  nou- 
veau. Mais,  sous  le  Pontificat  d'Eugène  IV,  au  concile  de  Florence,  auquel 
avaient  pris  part  l'Empereur  Jean  Paléologue  et  Joseph,  patriarche  de 
Constantinople  avec  les  autres  évêques  orientaux,  l'union  fut  de  nouveau 
décrétée  et  acceptée  par  la  signature  de  tous  les  membres  du  concile.  Dans 
ce  même  concile,  les  Églises  des  Arméniens  et  des  Jacobites  rentrèrent 
sous  l'obéissance  du  Siège  apostolique.  Le  pape  Eugène  étant  retourné  de 
Florence  à  Rome,  il  reçut  aussi  des  envoyés  du  roi  des  Ethiopiens  et  ra- 
mena sous  l'obéissance  du  Siège  Romain  les  Syriens,  les  Chaldéens  et  les 
Maronites.  Mais,  comme  on  lit  dans  l'Évangile  de  saint  Matthieu  (chap.  xm) 
que  la  semence  qui  est  tombée  sur  la  pierre  ne  produit  aucun  fruit  parce 
qu'elle  n'a  pas  où  fixer  sa  racine  :  «  il  y  a  des  gens  qui  reçoivent  la  parole 
de  Dieu  avec  joie,  mais  qui  ne  lui  font  pas  pousser  de  racines  en  eux  :  lors- 
qu'il arrive  une  tribulation,  ou  une  persécution  à  cause  de  la  parole,  ils 
se  scandalisent  aussitôt.  »  De  même,  à  peine  Marc,  archevêque  d'Éphèse, 
comme  un  nouveau  Photius  s'efforça  de  détruire  l'union  et  se  mit  à  élever 
la  voix  contre  elle,  aussitôt  tout  le  fruit,  qui  avait  été  si  désiré,  périt. 

S  0.  —  Dans  les  tentatives  d'union,  on  s'est  toujours  appliqué,  tout  en  extirpant  les  erreurs 
contraires  à  la  loi  catholique,  à  laisser  le  rite  intact. 

De  même,  il  faut  être  complètement  étranger  à  l'histoire  ecclésiastique 
pour  ignorer  que  l'union  avec  les  Orientaux  a  été  accomplie  et  confirmée 
de  telle  sorte  que  les  Orientaux  reconnussent  le  dogme  de  la  procession 
du  Saint-Esprit,  du  Père  et  du  Fils,  et,  en  conséquence,  admissent  comme 
licite  l'addition  faite  au  symbole  du  mot  Filioque;  qu'ils  confessassent  que 
le  pain  fermenté  peut,  aussi  bien  que  le  pain  sans  levain,  servir  d'élément 
matériel  au  sacrement  de  l'Eucharistie;  qu'ils  embrassassent  les  dogmes 
du  Purgatoire,  de  la  Vision  béatifique  et  de  la  Suprématie  [Prima tus)  du 
Pontife  romain  ;  en  un  mot,  qu'on  a  appliqué  tous  ses  soins  à  ce  que  les 
erreurs  contraires  à  la  Foi  catholique  fussent  renversées.  Tout  le  monde 
doit  savoir  également  qu'on  n'a  jamais  fait  rien  qui  put  porter  le  moindre 
détriment  aux  vénérables  rites  orientaux. 

Il  faudrait  aussi  être  tout  à  fait  ignorant  de  la  discipline  actuelle  de 
l'Eglise  pour  ne  pas  être  convaincu  que  les  Pontifes  romains  qui,  sans 


BREF    DE    BENOIT   XIV.  133 

modi  schisma,  quod  per  duo  circiter  ssecula  sopitum,  Michael  Cerularius 
redintegraverat,  extirparet;  sed  illius  conatus  in  irritum  ceciderunt.  Urba- 
nus  deinde  II  Graecos  ad  Barense  Concilium  invitavit  ;  sed  exiguum  fructum 
consecutus  est,  tametsi  Sanctus  Anselmus  Cantuariensis  Archiepiscopus 
omnem  curam  impenderit  ut  ipsos  Ecclesise  Romanse  conciliaret,  ipsisque 
errores,  in  quibus  versabantur,  doctrinse  suae  lumine  patefecerit.  In  Lug- 
dunensi  Concilio,  quod  Beatus  Gregorius  X  coegerat,  Michael  Palseologus 
Imperator,  etGrseci  Episcopi,  unitatem  Romanse  Ecclesise  amplexisunt:  ve- 
rum  mutatis  animis  ab  illa  rursum  desciverunt.  In  Concilio  autem  Flo- 
rentino  sub  Eugenio  IV  Summo  Pontifice,  ad  quod  Joannes  Palseologus 
et  Joseph  Patriarcha  Constantinopolis.  cum  cseteris  Orientalibus  Episcopis, 
convenerant,  Unio  statuta  fuit,  et  uniuscujusque  subscriptionibus  accep- 
tata;  eodemque  in  Concilio,  Armenorum,  et  Jacobitarum  Ecclesise,  ad 
obedientiam  Sedis  Apostolicae  redierunt;  deinde  Eugenius  Pontifex  Flo- 
rentia  Romam  profectus,  Legatos  etiam  Régis  yEthiopum  excepit,  ac  Syros 
Chaldeos,  et  Maronitas  ab  obedientiam  Romanse  Sedis  redegit.  Sed  quo- 
niam,  uti  legitur  in  Evangelio  sancti  Matthaei,  cap.  xm,  semen,  quodcecidit 
super  petram,  nullum  affert  fructum,  quia  non  habet  ubi  radicem  defigat  : 
Hi  sunt,  qui  cum  gaudio  suscipîunt  continuo  verbum  Dei,  non  habent  autem 
in  se  radicem  :  facta  autem  tribulatione  et  persecutione  propter  certxtm, 
continuo  scandalizantur  :  ideo  vix  Marcus  Archiepiscopus  Ephesinus,  tam 
quam  novus  Photius,  Unionem  convellere  adnixus  est,  et  adversus  ipsam 
cœpit  vocem  extollere,  statim  omnis  optatus  fructus  deperiit. 


§  6.  —  In  unione  curanda  semper  id  actum,  ut  explosis  erroribus  Orthodoxre  Fidei  oppositis, 

Ritus  esset  illaesus. 


Prseterea  Ecclesiastica?  historiœ  ignarum  se  proderet,  qui  pariter  nesci- 
ret,  ita  cum  Orientalibus  Unionem  peractam,  firmatamque fuisse,  utdogma 
processionis  Spiritus  sancti  a  Pâtre,  et  Filio  reciperent,  atque  adeo  Iicitam 
fuisse  admitterentadditionemvocis  Filioque,  Symbolo  factam  ;  ut  panem  non 
minus  fermentatum,  quam  azymum,  Sacramenti  Eucharistie  materiam  esse 
faterentur;  ut  dogma  Purgatorii,  visionis  beatificse,  ac  Primatus  Romani 
Pontificis  amplecterentur;  uno  verbo  omnem  curam  collatam  fuisse,  ut 
errores  Catholicse  Fidei  adversi  evellerentur;  numquam  vero  id  actum 
esse,  ut  venerabili  Oriental!  Ritui  detrimentum  ullum  inferretur.  Sed  prae- 
sentem  quoque  Ecclesise  disciplinam  prorsus  ignoraret,  cui  satis  exploratum 
non  esset,  Romanos  Pontifices,  qui  infelicibus  prseteritorum  temporum  suc- 
cessibus  minime  deterriti,  de  reducendis  ad  Unitatem  Grsecis  semper  cogi- 
tarunt,  eamdem  viam,  quam  paulo  ante  indicavimus,  semper  institisse,  et 
adhuc  insistere;  sicut  ex  ipsorum  cum  dictis  tum  factis  manifeste  colli- 
gitur. 


134  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

s'effrayer  du  mauvais  succès  des  temps  passés,  se  sont  occupés  de  ra- 
mener les  grecs  à  l'unité,  se  sont  toujours  tenus  dans  la  voie  que  nous 
venons  d'indiquer  et  s'y  tiennent  encore,  comme  cela  résulte  manifeste- 
ment tant  de  leurs  paroles  que  de  leurs  actes. 

;  ".  —On  rapporte  un  acte  de  saint  Léon  IX.  qui  a  été  manifestement  inspiré  par  le  même 

esprit. 

Au  onzième  siècle  (1),  il  y  avait  à  Constantinople,  à  Alexandrie  et  dans 
le  patriarcat  de  Jérusalem  un  certain  nombre  d'églises  appartenant  à  des 
Latins  et  dans  lesquelles  le  rite  latin  était  observé  ;  de  même  qu'à  Rome, 
il  ne  manquait  pas  de  temples  appartenant  aux  Grecs  qui  y  accomplis- 
saient les  saints  offices  d'après  le  rite  grec.  Michel  Cérulaire,  l'impie  restau- 
rateur du  schisme,  ordonna  en  Orient  la  confiscation  des  églises  latines 
(2).  Mais  le  saint  Pontife  romain  ne  rendit  pas  la  pareille,  quoiqu'il  eût  pu 
le  faire  très  facilement  :  il  ne  ferma  pas  les  temples  des  Grecs,  il  voulut, 
au  contraire,  qu'ils  restassent  ouverts.  Aussi,  après  s'être  plaint  de  l'injure 
faite  aux  Latins,  dans  sa  lettre  lre,  chap.  ix,  il  ajouta  ces  paroles  :  «  Voyez 
«  combien,  dans  cette  circonstance,  /'Eglise  romaine  a  été  en  vers  vous 
«  plus  discrète,  plus  modérer  et  plus  clémente?  En  dedans  et  en  dehors  de 
«  Rome,  il  existe  plusieurs  monastères  et  églises  grecs.  Eh  bien,  non  seule- 
«  ment  il  ne  leur  a  été  apporté  aucune  perturbation  et  on  ne  leur  a  rien 
«  interdit  de  leur  tradition  paternelle  et  de  leurs  usages,  mais  même  on 
«  leur  a  conseillé  et  prescrit  de  continuer  à  s'y  conformer.  » 

,',  s.  —  lïescrits  d'Innocent  III  et  d'Honorius  II I  sur  la  conservation  des  rites  orientaux. 

Au  commencement  du  treizième  siècle,  les  Latins  conquirent  Cons- 
tantinople, et  le  souverain  pontife  Innocent  III  décréta  qu'il  serait  établi 
dans  cette  ville  un  patriarche  latin,  auquel  non  seulement  les  Latins  mais 
les  Grecs  devaient  obéir.  Néanmoins,  Innocent  III  ne  manqua  pas  de  dé- 
clarer publiquement  qu'il  ne  voulait  apporter  aucun  détriment  aux  rites 
orientaux,  à  moins  qu'ils  n'eussent  adopté  quelques  usages  dangereux 
pour  les  âmes  ou  contraires  à  l'honnêteté  ecclésiastique.  La  décrétale  de 
ce  Pontife,  rendue  au  quatrième  concile  de  Latran,  est  insérée  au  tome  VIIe 
de  la  Collection  des  Conciles,  page  22,  et  s'exprime  ainsi  au  chapitre  Licet. 
de  Baptismo  :  «  //  convient,  de  nos  jours,  d'exciter  les  Grecs  à  revenir  à 
«  l'obéissance  du  Saint-Siège ,  et  nous  voulons  honorer  leurs  usages  et 
«  conserver  leurs  rites,  autant  que  nous  le  pouvons  dans  h'  Seigneur  ;  nous 
«  ne  pouvons  ni  ne  voulons  cependant  y  déférer  pour  les  choses  qui  en- 
«  gendrent  le  danger  des  âmes  et  dérogent  à  l'honnêteté  ecclésiastique.  » 

Honorius  III,  successeur  immédiat  d'Innocent  III,  se  servit  des  mêmes 
paroles  en  écrivant  au  roi  de  Chypre,  qui  désirait  que,  dans  certaines  villes 

(1  Au  dixième  siècle,  on  peut  rappeler  l'exemple  de  l'évêque  de  Toul,  Gérard,  qui 
permit  aux  grecs  établis  dans  son  diocèse  de  célébrer  more  patrio  (acta  Ep.  Tulliensium). 
Cit.  par  E.  Duméril,  dans  son  introduction  à  Floire  et  Blancheflor. 

(2)  Saint  Jean  Chrysostome  avait  donné  un  autre  exemple  :  «  Par  ses  soins,  les  Goths 
«  eurent  à  Constantinople  leur  église,  et  les  saints  mystères  y  furent  célébrés  en  leur 
«  langue.  »  Ozanam,  Éludes  germ.,  t.  II,  page  28. 


BREF    DE    BENOIT    XIV.  135 


-Prœclarum  in  ici  affermi-  S.  LeonisIX  factum. 


Undecimo  saeculo  nonnullae  Constantinopoli,  Alexandrie,  et  in  Patriar- 
chatu  Jerosolymitano  reperiebantur  Latinorum  Ecclesise,  in  qiiibus  La- 
tinus  Ritus  servabatur,  quemadmodum  Rome  non  deerant  Grœcorum 
Templa,  in  quibus  ipsi  Gneco  Ritu  sacra  munera  persolvebant.  Michael  Ce- 
rularius,  impius  schismatis  instaurator,  Latinas  Ecclesias  jussit  obserari. 
Verum  Sanctus  Léo  IX  Romanus  Pontifex  par  pari  nequaquam  retulit 
quamvis  id  facillime  posset,  neque  Graecorum  Templa  Roma^  clausit, 
sed  aperta  esse  voluit.  Itaque  de  injuria  Latinis  illata  conquestus  in  sua 
Epistola  prima  cap.  9,  ita  subdidit  :  Ecce  in  hac  parte  Romand  Ecelesia 
quanto  discretior,  moderatior,  et  clément ior  vobis  est?  siquidem,  cum  intra 
et  extra  Romani  plurima  Grœcorum  reperiantur  Monasteria,  sive  Ec- 
clesiœ,  nullum  eorum  adhuc  perturbatur,  vel  prohibetur  a  paterna  tradi- 
tione;  quin  potius  suadetur,  et  admonetur  eam  observa re. 


8.  —  Innooentii  III  et  HonoriillI  rescripta,  de  Grrecis  Ritibus  retinendis. 


Initio  sœculi  decimitertii,cum  Latiniin  potestam  suam  Constantinopolim 
redegissent,  et  Summus  Pontiflcex  Innocentius  Tertius  decrevisset  Patriar- 
cham  Latinum  in  ea  Civitate  constituere,  cui  non  solum  Latini,  sed  etiam 
Grajci  obtemperarent;  nihilominus  palam  declarare  non  praetermisit,  nul- 
lum se  velle  Graecis  Ritibus  inferre  detrimentum,  nisi  si  quse  forte  con- 
suetudines  inter  eos  receptaj,  periculum  animarum  parèrent,  aut  hon- 
estati  Ecclesiasticae  adversarentur.  Decretalis  hujus  Pontificis,  in  Concilio 
Lateranensi  IV  édita,  refertur  tum  in  tom.  VII  Collectionis  Concihorum 
Harduini,  pag.  22,  tum  in  Cap.  Licet  de  Raptismo  :  Lieet  Grœcos  diebus 
nostris  ad  obedientiam  Sedis  Apostolieœ  revertentes  fovere,  ac  honorare 
velimus,  mores,  ac  Ritus  eorum,  quantum  cum  Domino  possumus,  substi 
nendo,  inhis  tamen  Mis  de  ferre  nec  volumus,  nec  debemus,  quœ  periculum 
générant  animarum,  et  Eeclesiusticœ  derogant  honestati.  Honorius  postea 
III,  qui  Innocentio  immédiate  successit,  iisdem  verbis  usus  est,  cum  litteras 
dédit  ad  Regem  Cypri,  qui  duosEpiscopos  in  nonnullis  Regni  sui  Civitatibus 
optabat,  Latinum  videlicet  pro  Latinis  qui  in  illis  versabantur,  Graecum 
alterum  pro  Graecis,  qui  iisdem  in  locis  commorabantmv  Atquse  baec  Ho- 
norii  epistola  typis  impressa  legitur  in  Annalibus  Raynaldi  ad  annum 
Christi  1222.    num.  5. 


136  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

de  son  royaume,  il  y  eût  deux  évèques,  à  savoir  un  évêque  latin  pour  les 
Latins  qui  s'y  trouvaient,  et  un  évêque  grec  pour  les  Grecs  qui  y  demeu- 
raient. Cette  lettre  d"Honorius  estimprimée  in  Annalibus  Raynaldi,  à  l'année 
de  N.-S.  1222,  n°  5. 

,  9.  —  Innocent  IV  a  décidé  dans  le  même  sens. 

Le  treizième  siècle  abonde  en  documents  de  ce  genre.  A  ce  siècle  ap- 
partient encore  la  lettre  d'Innocent  IV  à  Daniel,  roi  de  Russie  (apucl 
Raynaldum,  ad  a.  1247,  num.  29),  par  laquelle  le  Souverain  Pontife,  prenant 
en  considération  la  dévotion  spéciale  de  ce  prince  envers  l'Église  grecque, 
accorde  que  les  rites  qui  ne  répugneraient  pas  à  la  foi  de  l'Église  ro- 
maine soient  observés  dans  le  royaume  de  Russie.  Voici  ce  qu'il  écrivait  : 
«  C'est  pourquoi,  très  cher  Fils  en  Jésus-Christ,  faisant  droit  à  tes  prières. 
«  nous  permettons,  par  l'autorité  des  présentes,  aux  évèques  et  aux  autres 
«  ecclésiastiques  de  Russie  de  se  servir  suivant  leur  habitude,  et  d'observer 
«  leurs  autres  rites,  qui  ne  sont  pas  en  opposition  à  la  foi  catholique  que 
«   tient  l'Eglise  romaine  ». 

Est  conçue  dans  le  même  but  une  autre  lettre  du  môme  Innocent  IV  à 
«  Othon,  cardinal  de  Tusculum,  légat  du  Saint-Siège  en  Chypre,  à  qui  le 
«  Souverain  Pontife  avait  confié  la  mission  d'apaiser  quelques  controver- 
ses qui  avaient  été  excitées  dans  cette  île  entre  les  Grecs  et  les  Latins, 
comme  on  peut  le  voir  dans  la  Constitution  d"Innocent  IV  qui  commence 
par  les  mots  :  Sub  Catholicœ  (in  veteri  Bullario,  tom.  I,  num.  14).  «  Mais, 
«  comme  beaucoup  de  Grecs,  revenant  depuis  longtemps  à  la  dévotion  du 
«  Siège  apostolique ,  lui  soumettent  avec  respect  leurs  actions  et  leurs 
*  intentions,  il  est  convenable  et  juste  qu'en  tolérant  leurs  usages  et  leurs 
«  rites  autant  que  Dieu  le  permet,  nous  les  maintenions  dans  l'obéissance  à 
«  V Eglise  romaine;  nous  ne  voulons  ni  ne  pouvons  cependant  faire  de  con- 
«  cessions  sur  les  choses  qui  présentent  un  danger  pour  les  âmes  ou  dèro- 
«  gent  à  l'honnêteté  ecclésiastique.  »  Après  que,  dans  la  même  lettre,  In- 
nocent IV  eut  prescrit  ce  que  les  Grecs  devaient  admettre,  il  énuméra 
ce  qu'il  estimait  leur  être  permis  ;  il  conclut  en  ces  termes  :  «  Nous  pres- 
«  crivons  par  notre  autorité  audit  archevêque  de.  Nicée  et  à  ses  suf- 
«  fragants  latins  de  ne  pas  tourmenter  ni  molester  les  Grecs  en  aucune 
«  façon,  contre  notre  présente  appréciation  et  tléeision,  sur  les  objets  qui 
t  ont  été  exposés  plus  haut.  » 

Le  même  pontife  Innocent  IV,  en  constituant  son  confesseur  le  Père 
Laurent,  Frère  Mineur,  comme  légat  apostolique,  et  en  lui  accordant  une 
pleine  autorité  sur  tous  les  Grecs  de  l'île  de  Chypre  et  des  patriarcats  de 
Jérusalem  et  d'Antioche,  et  en  même  temps  sur  les  Jacobites,  les  Maro- 
nites et  les  Nestoriens,  lui  manda  très  expressément  de  préserver  par 
son  autorité  tous  les  Grecs  de  toute  molestation  qui  pourrait  leur  être 
infligée  par  les  Latins  :  «  Notis  ordonnons  que,  protégeant  de  ton  autorité 
«  apostolique  les  Grecs  de  ces  pays ,  quelque  nom  qu'ils  portent,  lu  ne 
«  permettes  pas  qu'ils  soient,  troublés  par  des  violences  ou  par  des  moles- 

i  talions  de  quelque  sorte  que  ce  soit,  en  faisant  réparer  complètement  les 


BREF    DE    BENOIT    XIV.  137 


§  9.  —  Idipsum  iteratoconstituit  Innoccntius  IV. 


Dociunentis  ejusmodi  plurimum  redundat  sseculum  decimum  tertium . 
Ad  hoc  quippe  sœculum  pertinet  epistola  Innocentii  IV  ad  Danielem  Regem 
Russise,  apud  Raynaldum  ad  annum  1247,  num.  29,  qua  ipsius  Régis  spe- 
cialem  devotionem  erga  Ecclesiam  Catholicam  commendans,  concedit,  ut 
Ritus,  qui  Fidei  Romanœ  Ecclesiœ  non  repugnarent,  in  ejusdem  Regno 
serventur,  ita  scribens  :  Eapropter,  charissime  in  Chvisto  Fili,  tuis  suppli- 
cationibus  inclinati,  Episcopis,  et  aliis  Presbyteris  île  Russia,  ut  lieeat  eis 
more  suo  ex  fermentât  o  conficere,  et '  alios  eorum  Ritus,  qui  Fidei  Catholicœ, 
quant  Ecclesia  Romana  tenet,  non  obvient,  observare  auctoritate  prœsentium 
indulgemus.  Hue  etiam  spectat  ejusdem  Innocentii  IV  epistola  ad  Othonem 
Cardinalem  Tusculanum  Sanctae  Sedis  Legatum  in  Insula  Cypri,  cuimunus 
demandaverat  nonnullas  controversias  componendi,  quse  Grsecos  inter,  ac 
Latinos  excitatœ  fuerant,  uti  deprehenditur  ex  ejus  Constitutione,  qua? 
incipit  :  Sub  catholicœ  :  quaeque  in  veteri  Bullario  tom.  I,  numéro  décima 
quarta  recensetur  :  Verum  quia  nonnulli  Grœcorum  jamdudum  ad  devotio- 
tionem  Sedis  Apostolieœ  redeuntes,  ei  reverenter  obediunt,  et  intendant; 
licet,  et  expedit,  ut  mores  ac  Ritus  eorum,  quantum  eum  Deo  possumus, 
tolérantes,  ipsos  in  Ecclesiœ  Romanœ  obedientia  prseservemus.  Quam- 
quam  in  his,  quse  animarum  periculum  parèrent,  vel  honestati  Ecc/esias- 
ticœ  derogarent,  nec  debeamus  Mis  de  ferre  aliquatenus,  nec  velimus.  Post- 
quam  vero  in  eadem  epistola  prœeripsit  ea,  quse  a  Grœcis  facienda  erant, 
tum  ea  enumeravit,  quœ  illis  permittenda  arbitrabatur  ;  his  verbis  concludit  : 
Memoratis  autem  Archiepiscopo  Nicosiensi,  et  ejus  Suffraganeis  Latinis, 
communiter  auctoritate  nostra  prœeipias,  ut  eosdem  Grœcos super prœmissis, 
contra  hujusmodi  provisionem,  et  deliberationem  nostram,  non  inquiètent 
aliquatenus,  nec  molestent.  Idemque  Pontifex  Innocentais  IV  Laurentiuni 
Minoritam  Pœnitentiarium  suum,  Apostolicum  Legatum  constituens,  eique 
plenam  auctoritatem  tribuens  in  Grajcos  omnes,  qui  in  Regno  Cypri,  in 
Patriarchatibus  Antiocheno,  et  Hierosolymitano  morabantur,  in  Jacobitas 
etiam,  Maronitas,  ac  Nestorianos,  hoc  illi  potissimum  mandavit,  ut  Grœ- 
cos universos  auctoritate  sua  vindicaret  ab  omnibus  molestiis,  quœ  ipsis 
a  Latinis  inferri  possent  :  Mandamus,  quatenus  Grœcos  illarum  partium, 
quoeumque  nomine  censeantur,  auctoritate  Apostolica  protegens,  turbari 
eos  violentiis,  vel  quibuscumque  molestiis  non  permitt as,  injurias  quaslibet 
et  offensas  a  Latinis  Matas  eisdem,  plenarie  faciens  emendari,  et  Latinis 
ipsis  districte  preecipiens,ut  a  simdlibus  de  cœtero  penitus conquiescant.  Ha?c 
sunt  Innocentii  verbaad  prœdictum  Legatum  Apostolicum,  queea  Raynaldo 
ad  annum  Christi  1247,  n.  30,  recensentur. 


138  REVUE    DE    L'ORIENT  CHRÉTIEN. 

«  injustices  et  les  offenses  que  les.  Latins  leur  avaient  faites,  et  recomman- 
t  dant  strictement  à  ces  mêmes  Latins  de  s'abstenir  complètement  de  toute 
«  tentative  de  ce  genre.  »  Telles  sont  les  paroles  d'Innocent  IV  à  ce  légat 
apostolique.  (Apud  Raynaldum  ad  a.  Christi  1247,  num.  30.) 

|  10.  —  Ainsi  qu'Alexandre,  son  successeur  immédiat. 

Alexandre  IV,  successeur  d'Innocent  IV,  ayant  remarqué  que  les  ordres 
de  son  prédécesseur  avaient  été  donnés  en  vain  et  s'étant  aperçu  que  des 
troubles  et  des  dissentiments  existaient  toujours  dans  le  royaume  de  Chypre 
entre  les  évoques  grecs  et  latins,  ordonna  aux  évêques  latins  d'admettre 
dans  leurs  synodes  les  ecclésiastiques  grecs,  qu'il  déclara  devoir  être 
soumis  aux  décrets  synodaux,  en  ajoutant  la  condition  suivante  :  «  De 
«  recevoir  et  d'accepter  les  statuts  synodaux  qui  cependant  ne  sont  pas  un 
«  obstacle  aux  rites  grecs  conformes  à  la  foi  catholique  et  tolérés  par  l'É- 
«  glise  catholique.  »  Conformément  à  ce  louable  exemple,  Elie,  arche- 
vêque de  Nicosie,  inséra  en  1340  la  déclaration  suivante  dans  ses  décrets 
synodaux  :  «  Mais  nous  n'entendons  pas  défendre  aux  évêques  grecs  et  à 
«  leurs  ouailles  de  suivre  leurs  rites  conformes  à  la  foi  catholique,  d'après 
«  Varrangement  qui  a  été  arrêté  entre  les  Grecs  et  les  Latins  dons  le 
«  royaume  de  Chypre  par  le  souverain  pontife  romain  Alexandre  IV, 
«  d'heureuse  mémoire.  »  Ces  documents  se  trouvent  dans  la  Collectio 
Labbeana,  édition  de  Venise,  tome  XIV,  p.  279,  et  tome  XV.  p.  77T>. 

S  11.  —Union  avec  les  Grecs  stipulée  au  concile  de  Lyon,  sous  la  condition  qu'il  ne  serait 
rien  changé  au  rite  grec. 

La  fin  du  treizième  siècle  est  marquée  par  l'union  établie  au  concile 
général  de  Lyon,  sous  le  bienheureux  souverain  pontife  Grégoire  X,  qui 
envoya  à  Michel  Paléalogue  une  confession  de  foi  et  le  décret  d'union 
confirmé  par  le  concile  et  juré  par  les  légats  orientaux,  pour  que  cet 
empereur  lui-même  et  les  évêques,  qui  n'étaient  pas  venus  à  Lyon,  y 
souscrivissent.  L'empereur  et  les  Orientaux  y  souscrivirent,  mais  il  y  fut 
ajouté  une  condition  qui  est  rapportée  dans  leur  lettre,  au  tome  VIII,  page 
098  de  la  Collection  d'Hardouin,  en  ces  termes  :  «  Mais  nous  demandons 
«  à  persister  du  us  nos  rites  dont  nous  nous  servions  avant  lu  séparation, 
«  lesquels  rites  ne  sont  contraires  ni  à  la  profession  (le  foi  susdite,  ni  aux 
■i  préceptes  divins.  » 

Quoique  la  réponse  de  Grégoire  X  à  cette  lettre  des  Orientaux  ait  péri, 
ce  Pontife  ayant  considéré  comme  valable  l'union  acceptée  et  signée  en 
ces  termes,  on  en  a  conclu  avec  raison  que  la  susdite  condition  a  été  aussi 
approuvée  et  acceptée  par  Sa  Sainteté. 

Du  reste,  Nicolas  III,  successeur  de  Grégoire,  a  montré  d'une  manière 
patente  quel  était  son  sentiment  sur  cette  question ,  lorsqu'il  s'est  ex- 
primé ainsi  par  les  légats  qu'il  avait  envoyés  à  Constantinople  (apud 
Raynaldum  ad  annum  Christi  1278)  :  «  Quant  aux  autres  rites  grecs,  VÈ- 
«  glise  romaine  entend  que  les  Grecs  soient  bien  eus  en  les  suivant,  et  elle 
i   leur  permet  de  persévérer  dans   ces   rites,  par   lesquels   le    Saint-Siège  a 


BREF    DE    BENOIT    XIV.  139 


10.    —     Hujusque  proximus   successor   Alexander  IV. 


Alexander  IV  in  locum  Innocentii  Pontifîcis  immédiate  suffectus,  cuni 
irritam  cessisse  Praedecessoris  sui  voluntatem  animadvertisset,  cumque 
turbas,  ac  dissensiones  Graecos  inter  ac  Latinos  Episcopos  in  Regno  Cypri 
adhuc  vigere  percepisset,  Latinis  Episcopis  indixit,  ut  Grœcos  Ecclesiasticos 
suas  ad  Synodos  accerserent;  eos  autem  Decretis  Synodalibus  subjectos 
declarans,  sequentem  conditionem  adjecit  :  Recipere,  et  observare  Sy.no- 
dalia  statuta,  quœ  tamen  Grœcorum  Ritibus  Fidei  Catholicœ  non  adversis, 
et  a  Romana  Ecclesia  toleratis,  non  obvient.  Hujusmodi  Faudabili  exempln 
inhaerens  Elias  Archiepiscopus  Nicosiensis  anno  1340  Decretis  suis  syno- 
dalibus hanc  declarationem  inseruit  :  Per  hoc  autem  non  intend imus  inh ibère 
Grœcis  Episcopis,  et  eorum  subditis,  quin  Ritussuos,  Fidei  Catholicœ  non 
adversos  sequantur,  juxta  compositionem  a  felicis  recorda tionis  Domino 
Alexandre  Romano  Pontifîce  in  regno  Cypri  inter  Latinos  et  Grœcos  éditant, 
et  observatam.  Hœc  omnia  perspici  possunt  in  Labbeana  Colleetione,  Ve- 
netœ  editionis,  tom.  XIV,  pag.  279  et  tom.  XV,  pag.  775. 


;',  il.  —  Unio  Grœcorum  in  Lugdunensi  Concilio  stipulata  sub  conditione  ne  quid  Graecus 

Ritus  immutaretur. 


Finem  sasculo  decimo  tertio  imponit  memorata  Gragcorum,  Latinorum- 
que  Unio  statuta  in  Generali  Concilio  Lugdunensi  sub  beato  Gregorio  X 
Summo  Pontifîce,  qui  ad  Michaelem  Palœologum  Fidei  Confessionem,  unio- 
nisque  Decretum  a  Concilio  firmatum,  et  a  Legatis  Orientalibus  juratuni 
misit,  ut  ipse  quoque  Imperator,  ac  reliqui  Gra3ci  Episcopi  eisdem  subs 
criberent.  Peracta  fuerunt  omnia  ab  Imperatore,  et  Orientalibus,  adjecta 
tamen  bac  conditione,  quœ  ipsorum  litteris  continetur,  ab  Harduino  relatis 
in  sua  Colleetione,  tom.  VIII,  pag.  698.  Sed  rogamus  Màgnitudinern  Vestram 
etc.,  quod  j/ermaneamits  in  Ritibus  nostris,  quibus  utebamur  ante  Schisme, 
qui  scilicet  Ritus  non  sunt  contrarii  contra  supradictam  F  idem,  nec  con- 
tra Divinaprsecepta.  Quamvis  autem  responsum  Gregorii  Pontificis  ad  has 
Orientalium  litteras  interierit,  quum  tamen  ipse  Unionem  ab  iis  acceptatam 
atque  subscriptam  satis  firmam  reputaverit,  inerito  inde  colligitur,  prœ- 
dictam  conditionem  ab  ipso  receptam,  probatam<[ue  fuisse.  Et  saneNicolaus 
III  Gregorii  Successor,  per  suosLegatos,  quos  Constantinopolim  misit,  bis 
verbis  animum  suum  patefecit,  uti  habetur  apud  Raynaldum  ad  annum 
Christi  1278.  De  cœteris  autem  Grœcorum  Ritibus.  eadem  Romana  Eccle- 
sia, intendit  Grœcos,  quantum  cum  Deo  poterit,  favorabiliter  prosequi,   et 


140  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

«  décidé  que  F  intégrité  de  la  foi  catholique  n'est  pas  lésée  et  qu'il  n'est  pas 
«  dérogé  aux  décisions  sacrées  des  canons.  » 


Un  concile  œcuménique,  célébré  à  Florence  en  1439,  a  pro- 
clamé de  nouveau  l'Union  de  l'Église  grecque  avec  l'Église  ro- 
maine. Le  texte  en  a  été  publié,  en  grec  et  en  français  dans 
cette  Revue  de  l'Orient  chrétien,  tome  Ie',  1896,  p.  305. 

A  la  suite  de  la  proclamation  du  concile  de  Florence,  la  même 
union  a  été  conclue  avec  les  Nestoriens  de  Chypre,  avec  les 
Éthiopiens  de  Jérusalem  et  avec  des  communions  arméniennes 
et  jacobites.) 


§  48.  —  Daté  du  20  juillet  17,-;,'i.  De  notre  Pontificat  1j. 

Telles  sont  les  choses  que  nous  avons  exposées  dans  cette  Enclyclique, 
non  seulement  pour  manifester  les  fondements  sur  lesquels  s'appuient  les 
réponses  rendues  au  missionnaire  qui  nous  avait  soumis  les  questions  ex 
posées  au  commencement,  mais  pour  faire  percevoir  à  tous  la  bienveil- 
lance avec  laquelle  le  Siège  Apostolique  embrasse  les  catholiques  orientaux 
quand  il  prescrit  que  soient  entièrement  conservés  leurs  anciens  rites  qui 
ne  sont  contraires  ni  à  la  religion  catbolique  ni  à  l'honnêteté  ;  quand,  de 
la  part  de  schismatiques  retournant  à  l'unité  catbolique,  il  ne  demande 
pas  qu'ils  désertent  leurs  rites,  mais  qu'ils  abjurent  et  répudient  les  héré- 
sies; souhaitant  vivement  que  leurs  diverses  nations  soient  conservées, 
non  qu'elles  soient  détruites  et  que  (pour  embrasser  beaucoup  en  peu  de 
mots)  tous  soient  catholiques  et  non  pas  qu'ils  deviennent  latins.  Et  nous 
mettons  fin  à  cette  épître  en  accordant  la  bénédiction  apostolique  à  qui- 
conque la  lit. 

Donné  auprès  de  Sainte-Marie  Majeure,  le  26e  jour  de  juillet  1755,  de 
notre  Pontificat  le  quinzième. 


BREF    DE    BENOIT   XIV.  141 

ipsos  in  Mis  Ritibus,  de  quibus  Sedi  Apostolicœ  visum  fuerit,  quod  per 

eos  Catholicse  Fidei  non  lœdatur  integritas,  nec  sacris   statutis  Canonum 
erogetur,  perseverare  permittit. 


Dat.  26  julii  i7.'.a.  Pont.  XV. 


Hœcsunt,  quae  duximus  exponenda  in  hac  Encyclica  nostra  Epistola;  non 
solum  ad  patefacienda  fundamenta,  quibus  innituntur  responsiones  red- 
ditse  Missionario,  qui  quœstiones  sub  initium  exscriptas  proposuit;  sed 
etiam,  ut  omnibus  perspecta  fiât  benevolentia,  qua  Sedes  Àpostolica  Ca- 
tholicos  Orientales  complectitur,  dum  prsecipit,  ut  omnino  serventur  veteres 
ipsorum  Ritus,  qui  neque  Catholicae  Religioni,  neque  bonestati  adversan- 
tur;  nec  a  Schismaticis  ad  Catholicam  unitatem  redeuntibus  exposcit,  ut 
Ritus  suos  deserant,  sed  ut  Haereses  solum  ejurent,  atque  execrentur  : 
exoptans  vehementer,  ut  diversag  eorum  Nationes  conserventur,  non  des- 
truantur,  omnesque  (ut  multa  paucis  complectamur)  Catholici  sint",  non  ut 
omnes  Latini  fiant.  Finem  denique  liuic  nostrœ  Epistolœ  imponimus,  Apos- 
tolicam  Benedictionem  cuicumque  eam  legentiimpertientes. 

Datum  apud  S.  Mariara  Majorem  die  26  Julii  1755,  Pontificatus  nostri 
anno  decimo  quinto. 


ORIENT    CHRÉTIEN.  10 


LES  OFFICES 


ET 


LES  DIGNITÉS  ECCLÉSIASTIQUES 

DANS  L'EGLISE  GRECQUE 


Tout  évêque  de  l'Église  latine,  ainsi  que  personne  ne  l'i- 
gnore, est  entouré  d'un  certain  nombre  d'ecclésiastiques  qui, 
sous  les  titres  divers  de  vicaires  généraux,  secrétaires,  mem- 
bres de  l'officialité,  etc.,  sont  chargés,  chacun  en  ce  qui  le  con- 
cerne, de  l'aider  dans  l'administration  de  son  diocèse. 

Le  souverain  Pontife,  dont  le  siège  est  le  centre  du  monde 
catholique,  est  naturellement  environné  d'un  nombre  beaucoup 
plus  considérable  de  dignitaires  et  de  fonctionnaires,  ayant  pour 
mission  de  l'assister  dans  une  surveillance  et  une  administra- 
tion qui  s'étendent  à  l'univers  entier.  Il  suffit  de  parcourir  ra- 
pidement la  Gerarchia  cattolica,  pour  constater  la  multiplicité 
et  la  variété  de  ces  personnages,  dont  les  charges  sont  groupées 
sous  les  noms  de  sacrées  congrégations,  chancellerie  aposto- 
lique, secrétairerie  d'État,  chapelle  pontificale,  etc. 

Il  en  est  de  même  dans  l'Église  grecque.  Tandis  qu'auprès 
de  chaque  évêque  quelques  prêtres  se  partagent  les  diverses 
branches  de  l'administration  diocésaine,  on  voit  réuni  dans  les 
bureaux  annexés  à  chacun  des  palais  patriarcaux  un  per- 
sonnel plus  nombreux  d'ecclésiastiques,  auxquels  est  confiée  la 
direction  des  affaires  tant  spirituelles  que  temporelles  de  la 
vaste  région  constituant  un  patriarcat. 

Bien  entendu,  à  partir  du  jour  où  ils  entreprirent  de  s'arroger 
la  suprématie  sur  toute  l'Église  grecque,  les  patriarches  de 
Constantinople  commencèrent  à  multiplier  dans  leur  entourage 


LES    OFFICES    ET    LES    DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  1-13 

les  charges  et  les  dignités.  Sans  doute  ils  avaient  besoin  d'une 
foule  d'auxiliaires  pour  diriger  les  affaires  religieuses  de  l'em- 
pire d'Orient  tout  entier  et,  en  particulier,  de  sa  grande  capi- 
tale; mais,  avant  tout,  ils  considéraient  cet  imposant  cortège 
de  grands  officiers  aux  noms  les  plus  divers  et  aux  splendides 
costumes,  comme  un  excellent  moyen  d'accroître  leur  majesté 
et  leur  prestige  aux  yeux  du  peuple  et  de  faire  accepter  et  res- 
pecter par  lui  leur  titre  nouveau  et  celui,  plus  illégal  encore, 
de  patriarches  œcuméniques  qu'ils  méditaient  de  prendre. 

Du  reste,  le  gouvernement  impérial,  complice  de  l'erreur  et 
du  crime  de  ces  évêques  de  l'obscure  Byzance  qui,  sous  le  pré- 
texte qu'ils  résidaient  dans  une  ville  devenue  subitement  une 
brillante  capitale  et  décorée  du  nom  de  nouvelle  Rome,  croyaient 
avoir  le  droit  de  supplanter,  comme  chefs  de  l'Église  univer- 
selle, les  Papes  de  l'ancienne  Rome,  le  gouvernement  impérial, 
dis-je,  ne  contribua  pas  médiocrement  à  augmenter  la  magnifi- 
cence de  l'Église  de  Constantinople.  Il  était  de  son  intérêt  que 
le  palais  de  ces  simples  évêques,  transformés  par  l'adulation  et 
l'orgueil  des  Orientaux  d'abord  en  patriarches,  puis  en  patriar- 
ches œcuméniques,  rivalisât  avec  la  cour  du  Souverain  Pontife, 
et  que  sa  cathédrale,  pompeusement  appelée  la  grande  Église, 
éclipsât  par  la  beauté  de  ses  cérémonies  et  l'importance  de  son 
clergé  la  basilique  où  s'élevait  le  trône  du  véritable  vicaire  de 
Jésus-Christ.  Aussi  non  seulement  il  autorisa,  mais  il  encou- 
ragea même  le  patriarche,  devenu  en  quelque  sorte  son  mi- 
nistre des  cultes,  à  s'entourer  d'un  nombreux  personnel  de  di- 
gnitaires et  de  fonctionnaires,  dont  plusieurs  eurent  les  mêmes 
titres  et  à  peu  près  les  mêmes  emplois  que  certains  officiers 
de  la  cour. 

Mais,  lorsque  l'empire  d'Orient  se  fut  définitivement  effondré 
sous  les  coups  des  Turcs,  le  patriarcat  de  Constantinople,  qui 
lui  survécut,  vit  forcément  décroître  la  splendeur  dont  il  avait 
brillé  pendant  un  millier  d'années,  et  l'un  des  signes  de  cette 
décadence  fut  une  grande  diminution  dans  le  nombre  des  di- 
gnitaires et  des  employés  de  toute  sorte  qui  occupaient  les 
vastes  bâtiments  du  palais  patriarcal  et  dont  la  présence  re- 
haussait l'éclat  des  grandes  cérémonies  dans  l'église  de  Sainte- 
Sophie. 

Non  seulement  beaucoup  de  charges  ecclésiastiques  ont  ainsi 


1  1  I  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

disparu,  mais  il  est  difficile  aujourd'hui  de  les  définir  avec 
exactitude.  Pour  essayer  de  comprendre  en  quoi  elles  consis- 
taient, nous  n'avons  d'autres  ressources  que  l'étymologie  de 
leurs  noms  et  quelques  textes,  souvent  peu  clairs,  d'auteurs 
byzantins.  On  ne  pourrait  même  pas  en  dresser  une  nomencla- 
ture très  précise,  parce  que  les  listes  qui  nous  en  ont  été  con- 
servées, principalement  dans  les  manuscrits  et  dans  les  an- 
ciennes éditions  du  grand  Euchologe,  ainsi  que  dans  l'un  des 
ouvrages  de  Codinus  le  Curopalate,  présentent  des  différences 
assez  nombreuses.  Il  est  tout  naturel,  du  reste,  que  les  noms, 
le  nombre,  les  attributions  et  la  hiérarchie  de  ces  charges  aient 
varie  suivant  les  circonstances  et  suivant  la  volonté  des  patriar- 
ches ou  des  empereurs. 

Plusieurs  auteurs  se  sont  efforcés  de  nous  faire  connaître  les 
fonctions  et  les  prérogatives  diverses  de  ce  personnel  d'officiers, 
de  dignitaires  et  d'employés,  qui  était  considérable  dans  chaque 
patriarcat,  mais  n'Hait  complet  que  dans  celui  de  Constanti- 
nople.  Les  principaux  sont,  parmi  les  (irecs.  Malsainon.  Siméon 
de  Thessalonique  et  Chrysanthe,  patriarche  de  Jérusalem,  et, 
parmi  les  Latins,  le  P.  Goar  et  les  annotateurs  de  Codinus. 
Malheureusement  ils  ont  laisse  bien  des  points  obscurs.  En  ré- 
sumant dans  les  pages  suivantes  les  commentaires  des  uns  et 
des  autres,  je  suivrai  Chrysanthe  de  préférence,  parce  que  le 
livre  qu'il  a  écrit  sur  les  charges  et  les  dignités  eccl.-ia-ihiu.^ 
des  Grecs  est  de  beaucoup  le  plus  complet  qui  ait  été  composé 
sur  ce  sujet  (1).  Cet  écrivain,  prenant  pour  base  la  liste  i\r> 
offices  donnée  par  Codinus,  consacre  une  notice  plus  ou  moins 
longue  à  chacun  des  offices  en  question  et  même  à  certains  au- 
tres que  l'auteur  byzantin  a  passés  sous  silence. 

On  trouve  habituellement  deux  sortes  de  classement  des  of- 
fices ecclésiastiques,  suivant  les  listes  que  l'on  consulte.  Dans 
les  unes  ils  sont  divisés  en  deux  séries.  La  première,  appelée 
chœur  de  droite,  x°p°ç  -  fe&ç,  comprend  quinze  offices  répartis 
également  en  trois  groupes  qu'on  nomme  r,  npmr„  ■?,  îeoTlpa,  f, 
-zi-.r,  -v)-.y.z\  la  deuxième,  ou  chœur  de  gauche,  ypf°i  -  eùi*>vuu.oç, 

(1)  Cet  ouvrage,  donl  les  exemplaires  sont  assez  rares,  est  intitulé  :  Xpuffâvdou 
ioû  iiaxapiciTOXTou  Traxptâp^ou  tùv  'l£po<ToXy(iuv  ffuvTayfiaTiov  nept  tô>v  ôd^ixîwv,  xXirçpi- 
xcxtwv,  xai  KpxovTtxuov  xffi  tov  Xpurroû  &yta;  'ExxX7)<?îaç,  etc.,  etc.  L'édition  que  j'ai 
sous  les  yeux  esl  celle  qui  a  paru  à  Venise,  chez  Antoine  Bortolis,  en  1' 


LES    OFFICES    ET    LES    DION  [TÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  143 

se  compose  ordinairement  de  dix-neuf  offices.  Quant  aux  noms 
de  chœur  de  droite  et  chœur  de  gauche,  ils  sont  dus  à  la  place 
qu'occupaient  devant  le  'sanctuaire  les  ecclésiastiques  chargés 
des  offices  en  question.  Dans  d'autres  listes,  par  exemple  dans 
celle  que  Codinus  nous  a  transmise,  les  offices,  plus  nombreux, 
sont  classés  cinq  par  cinq  en  neuf  groupes,  appelés  r,  r.?u-r„  i, 
ztj-ipx...,  r,  iwa-cY]  wev-aç;  mais  la  division  en  deux  chœurs  n'y 
est  pas  mentionnée.  C'est  dans  ce  dernier  ordre  que  nous  allons 
passer  en  revue,  à  la  suite  de  Chrysanthe,  les  quarante-cinq 
offices  signalés  par  le  Curopalate. 


LES   CINQ    OFFICES    DU    PREMIER    GROUPE. 
CII   -po)7v;   r.vs-iz 

Le  Grand  Économe,  z  Msyaç  Ocxovôjaoç.  — La  charge  d'É- 
conome est  fort  ancienne,  car  elle  fut  instituée,  ou  plus  pro- 
bablement confirmée,  par  le  23°  canon  du  concile  de  Chalcé- 
doine.  En  vertu  de  ce  canon,  de  même  que  tout  patriarche  a 
son  grand  économe,  tout  évéque  également  doit  avoir  un  éco- 
nome qui,  sous  sa  direction,  administre  les  biens  de  son  église. 
Ce  personnage,  qui  autrefois  était  un  diacre,  mais  qui,  depuis 
longtemps  est  presque  toujours  un  prêtre,  a  donc  sous  sa  sur- 
veillance toutes  les.  propriétés  temporelles  du  diocèse;  il  en- 
caisse tous  les  revenus  et  en  règle  l'emploi;  en  un. mot,  toute 
la  comptabilité  diocésaine  est  entre  ses  mains,  et  plusieurs 
fois  par  an  il  doit  soumettre  sa  gestion  à  l'évêque  et  la  faire 
approuver  par  lui. 

Dans  toutes  les  solennités  religieuses,  l'économe,  d'après  le 
cérémonial,  revêtu  de  l'aube  et  de  l'étole,  occupe  la  première 
place  au  côté  droit  de  l'évêque  et,  pendant  les  messes  ponti- 
ficales, il  se  tient  à  droite  de  l'autel  et  porte  un  saint  éven- 
tail, à'ywv  É>nct'Siov.  A  lui  également  appartient  le  droit  d'amener 
devant  le  Pontife  le  clerc  qui  va  recevoir  l'un  des  ordres  sa- 
crés. Enfin  sa  situation  à  la  tète  du  clergé  lui  donne  le  pri- 
vilège de  gouverner  le  diocèse,  sede  vacante,  jusqu'à  l'arrivée 
du  nouvel  évêque,  à  l'élection  duquel  il  préside. 

A  l'origine,  le  Grand  Économe  de  l'église  de  Constantinople 
était  nommé  par  l'empereur,  mais,  à  partir  du  règne  d'isaac  Ier 


I  16  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Comnène,    comme  le  rapporte   Zonaras,   les   patriarches    Cu- 
rent autorisés  à  le  choisir  eux-mêmes. 

Le  Grand  Chapelain,  s  Méyaç  SaxeXXàpioç.  —  Le  rôle  de 
cet  officier  ecclésiastique,  le  deuxième  dans  Tordre  hiérarchi- 
que, paraît  avoir  embarrassé  plusieurs  des  auteurs  qui  en  ont 
parlé,  et  Chrysanthe  en  particulier.  La  cause  en  est  que  son 
nom,  qui  est  d'origine  latine,  mais  que  quelques-uns  ont  voulu 
tirer  d'une  racine  hébraïque  ou  syriaque,  peut  se  prêter  à  des 
significations  diverses.  En  effet,  il  se  rattache  soit  au  mot  saccel- 
lus  qui  signifie  sacoche,  bourse,  soit  à  sacellum,  qui  a  le  sens 
de  sanctuaire,  chapelle.  Ceux  qui  penchent  pour  la  première 
étymologie,  font  du  sacellaire  une  sorte  de  trésorier,  et  ce  qui 
semblerait  leur  donner  raison,  c'est  qu'on  trouve  parfois,  dans 
le  grec  byzantin  le  mot  txaxIXXwv,  ou  plus  exactement.  ïaxxéXXiov, 
employé  comme  synonyme  de  ÔijaaupoçuXaxwv.  Mais,  outre  que 
dans  ce  cas,  ses  fonctions  se  confondraient  jusqu'à  un  certain 
point  avec  celles  de  l'économe,  il  est  certain,  d'après  des 
textes  fort  explicites,  qu'il  avait  sous  sa  direction,  non  pas  le 
trésor  épiscopal ,  mais  les  monastères  situés  dans  le  diocèse. 
Plusieurs  des  listes  d'offices,  entre  autres  celles  de  Codinus, 
nous  apprennent  expressément  qu'il  avait  pour  mission  de  vi- 
siter les  couvents  et  de  vérifier  leur  comptabilité,  de  veiller 
à  ce  que  la  discipline  y  lût  rigoureusement  maintenue  et  de 
faire  respecter  en  toute  occasion  les  droits  des  personnes  en- 
gagées dans  les  ordres  religieux.  Chrysanthe,  pour  explique)' 
le  nom  de  sacellaire,  dit  qu'il  doit  venir  de  roxéXXY]  et  que  par 
ce  mot  qui  serait,  ainsi  que  jaxéXXwv,  sacculus,  un  diminutif 
de  cjaxxoç,  saccus,  il  faut  entendre  un  lieu  clos  où  sont  enfermés 
et  gardés,  non  pas  des  trésors,  mais  des  religieux  ayant  re- 
noncé au  monde.  N'est-il  pas  plus  naturel  de  rattacher  le  nom 
en  question  à  ce  mot  latin  sacellum,  que  j'ai  mentionné  plus 
haut,  de  sorte  que  le  grand  Sacellaire  serait  l'ecclésiastique 
ayant  sous  sa  surveillance  les  chapelles  autour  desquelles  vi- 
vaient les  religieux  et,  par  extension,  les  monastères  dont  elles 
étaient  le  centre?  J'ajouterai  que  mzxeXXàpioç  s'écrit  ordinaire- 
ment avec  un  seul  •/.,  tandis  que  l'on  doit  écrire  le  mot  grec 
signifiant  sacoche,  bourse,  non  pas  traxéXXwv,  avec  un  seul  ■/., 
comme  le  fait  Chrysanthe,  mais  bien  avec  deux,  c'est-à-dire 
jaxxéXXiov.    Si  la  signification  que  j'attribue  au  mot  craxeXXaptoç 


LES    OFFICES    ET   LES    DIGNITES   ECCLÉSIASTIQUES.  147 

est  exacte,  comme  je  le  crois,  il  est  évident  qu'il  vaut  mieux  le 
traduire  par  chapelain  que  par  trésorier. 

Il  est  vrai  que  si  l'on  devait  persister  à  faire  dériver  (jaxsX- 
Xàpioç,  ou  si  l'on  veut  craxxsXXapioç  de  traxxsXXwv,  signifiant  sa- 
coche, bourse,  il  faudrait  admettre  qu'un  personnage  qui,  à 
l'origine,  était  un  simple  trésorier,  est  devenu  peu  à  peu,  par 
suite  d'un  changement  dans  ses  attributions,  un  visiteur  ou  un 
inspecteur  des  églises  et  des  monastères.  N'a-t-on  pas  vu  en 
Occident  V aumônier,  dont  la  charge  était  primitivement  de 
veiller  sur  la  bourse  renfermant  les  aumônes  qu'il  avait  à  dis- 
tribuer, se  transformer  à  la  longue  en  un  véritable  chapelain? 

Si  l'on  en  croit  Codinus,  le  grand  chapelain  avait  sous  sa 
direction  tous  les  monastères  sans  exception,  c'est-à-dire  aussi 
bien  ceux  des  hommes  que  ceux  des  femmes,  xà  âvâpûa  xai 
yuvaixsTa  fi.ova<n:V)pia  ;  mais,  d'après  d'autres  listes  d'offices,  seule 
la  surveillance  des  monastères  d'hommes  lui  appartenait,  celle 
des  monastères  de  femmes  étant  réservée  au  simple  chapelain, 
dont  il  sera  question  plus  loin. 

Suivant  le  cérémonial,  le  Grand  Chapelain  assistait  aux  mes- 
ses pontificales,  revêtu  de  son  aube  "et  de  son  étole;  il  se  tenait 
à  gauche  de  l'autel,  et,  comme  le  Grand  Économe,  portait  un 
saint  éventail.  Lorsque  le  patriarche  présidait  solennellement 
son  conseil,  il  se  plaçait  à  sa  droite,  immédiatement  après  le 
Grand  Économe. 

Le  Grand  Sacristain,  c  Méyaq  Sxsuo<pùXocÇ.  — Ainsi  que  son 
nom  l'indique,  le  Sacristain  est  chargé  de  veiller  sur  tous  les 
objets  mobiliers  de  l'église,  -y.  tntsiirj,  et  particulièrement  sur 
tous  ceux  qui  constituent  ce  que  l'on  appelle  le  trésor  et  qui 
sont  conservés,  près  du  sanctuaire,  dans  le  oxeuo<j>uXàxtov ,  c'est- 
à-dire  les  vases  sacrés,  ordinairement  d'un  prix  inestimable, 
les  vêtements  épiscopaux  et  sacerdotaux  en  étoffes  précieuses, 
les  livres  liturgiques  aux  splendides  reliures,  les  reliquaires 
merveilleusement  ciselés,  etc.  Plusieurs  fois  dans  l'année  il 
doit  rendre  compte  à  l'évêque  ou  au  patriarche  de  l'état  de 
tout  ce  qui  est  ainsi  placé  sous  sa  surveillance.  D'un  autre  côté, 
c'est  entre  ses  mains  qu'arrivent  les  revenus  de  l'église  cathé- 
drale à  laquelle  il  est  attaché,  et  c'est  lui  qui  les  distribue  au 
clergé  qui  dessert  cette  dernière.  Quand  l'évêque  préside  une 
assemblée  solennelle,  il  occupe  près  de  lui  le  siège  auquel  il  a 


148  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

droit.  Son  rôle,  pendant  les  messes  pontificales,  est  de  se  tenir 
près  du  <7Ksuo<puXaxiov,  afin  de  pouvoir  remettre  immédiatement 
aux  officiants  les  objets  dont  ils  ont  besoin. 

Enfin,  lorsque  le  siège  épiscopal  devient  vacant,  la  cathé- 
drale passe  sous  sa  direction  et  sous  sa  surveillance. 

Ajoutons  qu'il  existe  des  sacristains-trésoriers,  non  seule- 
ment dans  les  églises  épiscopales  et  patriarcales,  mais  encore 
dans  tous  les  grands  monastères,  qui  possèdent  ordinairement 
un  grand  nombre  d'objets  très  précieux. 

Le  Grand  Archiviste,  à  Méya;  XapTo?iîXa£.  —  Ce  personnage 
a  toujours  été  l'un  des  principaux  fonctionnaires  du  palais 
patriarcal.  Il  en  est  peu  dont  les  attributions  soient  aussi  im- 
portantes et  aussi  multiples.  Voici  les  principales,  telles  qu'on 
les  trouve  énumérées  dans  les  écrits  de  Balsamon,  de  Jean  de 
Citrium,  de  Siméon  de  Thessalonique,  dans  les  Novelles  de 
Justinien,  etc. 

D'abord,  comme  son  nom  l'indique,  il  est  le  conservateur  des 
archives  patriarcales,  lesquelles,  cela  se  conçoit  facilement, 
sont  fort  considérables. 

Véritable  secrétaire  et  chancelier,  il  correspond  avec  les 
évêques,  promulgue  les  décisions  prises  par  le  patriarche, 
autorise  la  construction  de  nouvelles  églises;  c'est  lui  qui  fait 
calligraphier  par  ses  scribes  les  actes,  brefs  et  mandements 
patriarcaux,  les  contresigne  et  les  scelle  à  l'aide  de  la  bulle, 
ftooX/a,  autrement  dit,  du  sceau  du  patriarche,  dont  il  a  la  garde 
et  que,  dans  les  grandes  cérémonies,  il  porte  suspendue  sur  sa 
poitrine. 

En  tout  cela  il  est  aidé  par  Vannaliste,  :  6wo{i.vYjii,aTOYpàfoç, 
qui  le  remplace  lorsqu'il  est  absent  ou  malade. 

A  titre  de  promoteur,  il  désigne  les  clercs  qui  doivent  rece- 
voir les  ordres  du  diaconat  et  de  la  prêtrise. 

Comme  chef  de  l'officialité,  il  exerce  au  nom  du  patriarche  la 
juridiction  contentieuse,  c'est-à-dire  qu'il  juge  toutes  les  grandes 
affaires  ecclésiastiques  et  civiles,  veille  au  maintien  de  la  disci- 
pline établie  par  les  canons  et  corrige  les  abus  qui  s'y  glissent. 

Chargé  des  affaires  matrimoniales,  il  tient  le  registre  des 
mariages  et  accorde  aux  prêtres  des  paroisses  l'autorisation  de 
donner  la  bénédiction  nuptiale. 

Enfin,  d'après  le  cérémonial,  il  a  le  privilège  de  se  tenir  à  la 


LES    OFFICES    ET    LES    DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  149 

gauche  d'un  évèque,  pendant  la  cérémonie  de  son  ordination; 
dans  les  messes  pontificales,  sa  place  est  auprès  de  la  porte 
sainte,  et  c'est  lui  qui,  au  moment  de  la  communion,  s'écrie  : 
«  Prêtres  et  Archidiacre ,  venez  recevoir  votre  Roi  et  votre 
Dieu.  » 

La  plupart  des  auteurs  qui  ont  décrit  les  fonctions  du  Grand 
Archiviste  les  ont  résumées,  en  disant  de  lui  qu'il  est  la  bouche 
et  le  bras  droit  du  Patriarche. 

Nous  terminerons  en  faisant  observer  qu'il  y  avait  un  autre 
archiviste  qui,  placé  spécialement  sous  les  ordres  du  grand 
économe,  avait  pour  mission  de  l'assister  dans  l'exercice  de  sa 
charge  et  de  veiller  sur  les  livres  de  son  importante  comptabi- 
lité." 

Le  Chapelain,  b  toû  EaxsXXfotf.  —  Le  simple  chapelain, 
comme  le  Grand  Chapelain,  aurait  été,  au  dire  de  Chrysanthe, 
une  sorte  de  trésorier  ou  de  caissier,  administrant  les  finances 
de  l'église;  seulement  il  aurait  eu  la  charge,  non  pas  de  la 
grande  caisse,  mais  d'une  caisse  secondaire.  Or,  notre  auteur 
ne  peut  pas  plus  prouver  ce  qu'il  dit  du  rôle  de  ce  personnage 
qu'il  n'a  prouvé  ce  qu'il  a  affirmé  des  fonctions  de  l'autre.  Pour- 
quoi ne  s'en  est-il  pas  tenu  aux  textes,  pourtant  assez  précis,  de 
la  plupart  des  listes  d'offices  et  de  Siméon  de  Thessalonique, 
d'après  lesquels  le  chapelain  aurait  eu  sous  sa  surveillance  les 
couvents  de  femmes,  tandis  que  la  direction  des  monastères 
d'hommes ,  plus  nombreux  et  plus  importants ,  aurait  été  ré- 
servée au  grand  chapelain?  Voyez,  du  reste,  ce  qui  a  été  dit  plus 
haut,  à  propos  de  ce  dernier. 

D'autres  textes,  entre  autres  ceux  de  Codinus  et  de  Siméon 
de  Thessalonique,  ajoutent  qu'il  avait  également  pour  mission 
de  visiter  les  différentes  églises,  afin  de  s'assurer  que  tous  les 
objets  du  culte  y  étaient  en  bon  état  et  que  toutes  les  cérémonies 
s'y  accomplissaient  avec  soin;  et  en  cela  il  aurait  été  assisté 
par  le  chef  des  églises,  b  ap^wv  tûv  èxxAvjatûv.  De  plus  il  semble 
qu'il  ait  eu  la  garde  de  la  prison ,  dans  laquelle  le  Patriarche 
avait  le  droit  d'envoyer  certains  délinquants. 

Enfin,  suivant  les  rubriques  du  cérémonial,  il  devait,  pen- 
dant les  messes  solennelles,  se  tenir  près  du  pontife  officiant, 
afin  de  lui  rendre  tous  les  services  dont  il  pouvait  avoir  besoin. 

Le  Grand  Défenseur,  b  ripoa-ïlxSwoç.  —  Rangé  à  l'origine 


150  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

parmi  les  officiers  inférieurs,  le  Grand  Défenseur  a  été,  par 
suite  d'une  décision  de  Xiphilin,  patriarche  de  Constantinople, 
considérablement  élevé  en  dignité  et  placé  dans  le  premier 
groupe  des  fonctionnaires  ecclésiastiques.  Ce  groupe,  qui  ne  se 
composait  auparavant  que  des  cinq  personnages  dont  il  vient 
d'être  question ,  comprit  donc  six  personnes  désormais  ;  toute- 
fois il  n'a  pas  cessé  pour  cela  d'être  appelé  rt  -pû~r,  rcev-caç. 

Le  Grand  Défenseur  et  un  certain  nombre  de  simples  défen- 
fenseurs,  ex&xoi,  qu'il  avait  sous  ses  ordres,  constituaient  une  sorte 
de  tribunal,  devant  lequel  étaient  portées  des  affaires  de  moin- 
dre importance.  Nous  avons  vu  que  les  grandes  causes  ecclé- 
siastiques ou  civiles,  relevant  de  la  juridiction  contentieuse  du 
patriarche,  étaient  jugées  par  le  grand  archiviste.  Ce  tribunal 
inférieur,  appelé  ey.8iy.sicv  ou  spwTexâixeTov,  était  chargé  en  quelque 
sorte  de  la  police  correctionnelle  de  l'église  de  Constantinople. 

Mais  le  rôle  spécial  des  défenseurs  et  de  leurs  chef,  celui  d'où 
ils  tiraient  leur  nom,  consistait  à  venir  en  aide  aux  infortunes 
de  toute  sorte,  que  l'Église  s'est  donné  la  noble  mission  de  se- 
courir. Dans  les  temps  où  ils  existaient,  c'est-à-dire  lorsque 
le  christianisme  n'avait  pas  encore  pu  détruire  suffisamment 
la  barbarie  des  mœurs  et  l'esprit  tyrannique,  on  les  voyait 
surtout  assister  les  prisonniers,  faire  respecter  la  liberté  des 
hommes  qui  étaient  sur  le  point  d'être  réduits  en  esclavage, 
prendre  la  défense  des  malheureux  qui,  pour  une  cause  ou  une 
autre,  cherchaient  un  asile  dans  les  églises;  en  un  mot,  ils  cou- 
vraient de  leur  protection  toutes  les  victimes  de  l'injustice 
et  de  la  violence. 

Léon  Clugnet. 
(A  suivre.) 


MARTYRE  DE  SAINT  LUC 

ÉVANGÉL1STE  " 


Mes  chers  amis,  à  l'époque  où  les  apôtres  se  rassemblèrent 
et  se  partagèrent  tous  les  pays,  après  qu'ils  eurent  jeté  le  sort, 
Pierre  se  rendit  à  Rome  la  grande,  et  deux  disciples,  Tite  et  Luc, 
restèrent  ses  fidèles  auxiliaires  dans  cette  ville.  Quand  Pierre 
eut  été  mis  à  mort  à  Rome  par  ordre  de  l'empereur  Néron,  ces 
deux  disciples  demeurèrent  et  prêchèrent  l'Évangile  de  Notre- 
Seigneur  Jésus-Christ  dans  Rome  et  dans  les  alentours  jusqu'à 
l'arrivée  de  l'apôtre  Paul,  dont  ils  furent  encore  les  aides  dans 
la  ville  royale  de  Rome.  Or  Néron  prit  le  saint  apôtre  Paul  et 
le  tua  à  Rome  même;  alors  Luc,  pour  fuir  l'empereur,  sortit  de 
la  ville  et  prêcha  dans  les  bourgs  et  villages  qui  entouraient 
la  grande  Rome.  Luc  avait  été  le  secrétaire  de  Paul,  après  l'a- 
voir été  de  Pierre,  et  avait  écrit  toutes  ses  actions  et  toutes  les 
choses  admirables  qu'il  avait  racontées  sur  Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. 

Tandis  que  Luc  prêchait  dans  les  villages  et  les  bourgs, 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ  opérait  des  prodiges  et  des  mer- 
veilles sur  des  malades  de  tout  genre  :  les  aveugles  voyaient, 
les  boiteux  marchaient,  les  lépreux  étaient  guéris,  les  sourds 
entendaient,  (en  un  mot)  Luc  guérissait  toute  maladie  au  nom 
de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ.  Le  peuple  de  ces  pays,  à  la  vue 
de  ces  prodiges,  croyait  en  Dieu,  en  Notre-Seigneur  Jésus-Christ, 
et  saint  Luc  lui  bâtissait  des  églises  et  des  monastères.  Et 
tous  ceux  qui  crurent  en  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  étaient 
enflammés  pour  la  foi  de  Dieu  et  pour  le  droit  enseignement  de 

(1)  Cf.  Lipsius  :  Apostelgeschichten,  III,  p.  368-371.  Voir  aussi  le  passage  qui 
concerne  Saint  Luc  dans  l'introduction  que  j'ai  mise  on  tète  des  martyres  de  saint 
Pierre  et  de  saint  Paul,  (V.  supra  pp.  41-43.) 

Voir  la  livraison  précédente,  page  39. 


152  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

l'évangéliste  saint  Luc.  Quand  les  prêtres  des  idoles  des  païens 
virent  les  merveilles  que  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  Dieu  vi- 
vant, opérait  par  l'entremise  de  son  évangéliste  saint  Luc; 
poussés  par  le  démon,  ils  formèrent  le  projet,  avec  les  Juifs 
qui  habitaient  dans  les  villages  et  les  bourgs  de  ce  pays,  de 
se  réunir  dans  un  grand  temple  qui  était  dans  une  métropole 
de  cette  contrée.  Ils  résolurent  de  se  rassembler  dans  ce  temple 
d'idoles  le  vingt  du  premier  Conoun  (1).  Et  quand  un  grand 
nombre  de  païens  et  de  Juifs  se  rassemblèrent  dans  cet  édifice, 
les  prêtres  des  idoles  ornèrent  leurs  vains  dieux  d'or,  d'argent, 
de  vêtements  et  de  lumières;  les  Juifs  et  païens  siégèrent  en- 
semble dans  ce  temple. 

Le  premier  des  prêtres  païens  se  leva,  étendit  la  main,  cria 
d'une  voix  forte  et  audacieuse  et  dit  :  «  Écoutez  et  pesez  mes 
paroles,  vous  tous  qui  aimez  ces  dieux  nombreux  si  bien  ornés. 
Il  est  venu  dans  notre  pays  des  magiciens  qui  font  partie  de 
ces  douze  Galiléens  et  de  ces  soixante  douze  que  Jésus,  nommé 
le  Messie,  s'est  choisis  pour  disciples.  Ils  font  en  son  nom  des 
prodiges  et  des  signes  en  tout  lieu  et  surtout  ici  dans  Rome  et 
dans  sa  banlieue,  et  par  leur  science  de  magiciens  ils  attirent 
beaucoup  de  Romains  dans  leur  religion.  L'empereur  Néron 
tua  beaucoup  de  leurs  chefs  et  il  n'en  restait  aucun,  hors  ce  Luc 
qui  détourna  beaucoup  de  monde  de  l'adoration  des  dieux  vers 
la  religion  de  Jésus  le  Nazaréen.  » 

Quand  ce  prêtre  eut  ainsi  parlé,  l'un  des  chefs  de  l'assemblée 
des  Juifs  nommé  Isaac  se  leva,  ouvrit  la  bouche  et  dit  :  «  Quand 
j'étais  encore  à  Jérusalem  avant  de  venir  dans  ce  pays,  et  que 
j'apprenais  la  loi  aux  pieds  d'un  docteur  nommé  Gamaliel,  au 
temps  où  les  princes  des  prêtres  du  peuple  étaient  Anne,  Caïphe, 
Alexandre  et  Dobalius,  à  cette  époque  ils  saisirent  un  homme 
puissant  nommé  Jésus,  et  le  crucifièrent  sur  une  croix,  puis  ils 
le  prirent  et  le  mirent  dans  un  sépulcre,  mais  après  trois  jours 
il  ressuscita  d'entre  les  morts.  C'est  celui-là  que  prêche  Luc.  » 

Et  la  foule  tout  d'une  voix  demanda  :  «  Quel  est  donc  ce  nom 
de  Jésus  qui  a  ressuscité?  »  Mais  dès  qu'on  eut  fait  entendre 
ce  nom  de  Jésus,  tous  les  dieux  des  païens  qui  ne  sont  que  des 
idoles  se  brisèrent  et  furent  réduits  en  poussière. 

(1)  Décembre  Cette  date  n'est  pas  chez  Lipsius. 


MARTYRE    DE    SAINT    LUC.  153 

Quand  les  prêtres  des  idoles  virent  cette  destruction  de  leurs 
dieux,  ils  se  fâchèrent  et  furent  enflammés  d'une  grande  colère, 
ils  déchirèrent  leurs  vêtements  et  coururent  les  cheveux  épars 
à  la  ville  de  Rome  près  de  l'empereur,  où  ils  crièrent  devant  lui 
et  dirent  «  0  (empereur),  poursuis  les  maléfices  qui  sont  dans 
le  nom  de  Jésus  par  lequel  nos  dieux  périrent  et  furent  réduits 
en  poussière  et  (emportés)  comme  la  paille  devant  un  vent  vio- 
lent. » 

L'empereur  Néron  leur  répondit  :  «  J'ai  fait  périr  tous  ceux 
qui  croient  en  ce  nom.  »  Les  prêtres  répondirent  :  «  Nous  avons 
un  certain  Luc  qui  fait  en  ce  nom  des  prodiges  et  des  signes 
et  trompe  tout  le  pays  des  Romains.  »  L'empereur  demanda  : 
«  Où  est  donc  celui-là?  ».  Ils  lui  répondirent  :  «  Dans  la  ville 
de  Prokonèse  (?)  ».  Alors  l'empereur  fut  enflammé  de  colère 
contre  Luc,  il  grinça  des  dents  comme  un  lion  et  ordonna  à 
quatre  gardes  du  corps  et  à  deux  cents  soldats  d'aller  chercher 
l'évangéliste  saint  Luc. 

Celui-ci  enseignait  à  ce  moment  la  foule  nombreuse  des  fidèles, 
et  quand  il  connut  en  esprit  que  les  soldats  approchaient  du 
lieu  où  il  était,  il  renvoya  l'assemblée,  sortitde  la  ville,  etallaau 
bord  de  la  mer.  Il  y  trouva  un  pêcheur  et  lui  dit  :  «  0  homme, 
je  sais  que  ma  fin  en  ce  monde  est  proche,  prends  ces  livres 
qui  m'appartiennent,  place-les  dans  ta  maison  dans  un  endroit 
décent,  et  lis-les  constamment;  ils  te  révéleront  un  pays  de  santé 
et  de  vie,  pour  toi-même  et  pour  beaucoup  avec  toi.  »  Et  cet 
homme  regardant  saint  Luc  vit  des  rayons  d'un  feu  éclatant  qui 
éclairaient  les  joues  et  le  visage  de  l'évangéliste.  Il  tomba  à  ses 
pieds  et  l'adora  plein  d'admiration.  Or  cet  homme  se  nommait 
Silas.  L'évangéliste  lui  dit  encore  :  «  Voici  que  l'empereur  en- 
voie des  soldats  pour  me  conduire  près  de  lui  et  me  mettre  à 
mort.  Je  sais  que  la  volonté  de  Dieu  est  que  je  quitte  mainte- 
nant cette  vie  périssable  et  une  condamnation  à  mort  est  rendue 
contre  moi  par  l'empereur.  Voici  que  les  soldats  arrivent  dans 
la  ville,  mais  toi  demeure  en  paix.  »  Quand  cet  homme  eut  reçu 
les  livres  de  saint  Luc,  il  les  lut  constamment  et  devint  un  vé- 
ritable prédicateur  de  la  parole  de  Dieu  dans  tout  le  pays  des 
Romains,  et  beaucoup  aidés  par  lui  devinrent  des  docteurs  de 
la  vérité. 

Mais  Luc,  en  quittant  Silas,  rentra  dans  la  ville  et  fut  pris  par 


154  REVUE    DE    L'ûRIEXT    CHRÉTIEN. 

les  soldats  et  conduit  à  l'empereur.  Quand  celui-ci  le  vit  il  fut 
rempli  de  colère  contre  lui  ;  mais  le  saint  louait  Dieu  dans  "son 
cœur.  L'empereur  ordonna  qu'on  le  conduisît  en  prison  jus- 
qu'au lendemain,  puis  au  matin  il  le  fit  amener  tout  enchaîné 
devant  lui  et  dit  :  «  Tu  es  bien  Luc  qui  fait  périr  tout  le  pays 
des  Romains  et  réduit  les  Dieux  en  poudre  par  tes  maléfices.  » 
Saint  Luc  répondit  et  dit  à  l'empereur  :  «  Notre-Seigneur  Jésus- 
Christ  dans  son  Évangile  béni  et  saint  nous  dit  :  Si  l'on  vous 
persécute  dans  cette  ville  fuyez  dans  une  autre,  et  si  l'on  vous 
méprise  et  que  l'on  vous  dise  à  tort  des  paroles  méchantes  à 
cause  de  moi,  alors  exultez  et  réjouissez-vous,  parce  que  votre 
récompense  est  grande  dans  le  ciel.  Je  ne  connais  que  les  bonnes 
actions  de  mon  père  Pierre,  prince  des  apôtres,  je  ne  connais 
pas  la  magie,  mais  je  connais  Jésus  le  Messie.  »  L'empereur 
répondit  :  «  Ne  vous  ai-je  pas  fait  savoir  qu'aucun  homme  ne 
devait  prononcer  devant  moi  ce  nom  de  Jésus?  »  Aussitôt  que 
sa  bouche  eut  prononcé  ce  nom  de  Jésus,  toutes  les  idoles  pla- 
cées devant  lui,  et  dans  lesquelles  il  croyait,  tombèrent  et  fu- 
rent réduites  en  poussière.  A  cette  vue,  l'empereur  et  ceux  qui 
l'entouraient  crièrent  à  haute  voix  :  Enlevez  la  vie  à  Luc  qui 
par  ses  maléfices  a  fait  périr  nos  dieux.  Et  l'empereur  ordonna 
de  le  frapper  avec  une  courroie  jusqu'à  ce  que  tout  son  corps 
saint  fût  déchiré  et  que  tout  son  sang  fût  répandu  à  terre. 
Mais  saint  Luc  dans  son  cœur  louait  Dieu,  qui  le  fortifiait  contre 
ces  cruelles  et  pénibles  souffrances.  L'empereur  méchant  or- 
donna encore  de  lui  couper  la  main  droite  avec  le  bras,  ce  qui 
fut  fait  aussitôt,  puis  il  lui  dit  :  «  C'est  cette  main  qui  a  écrit 
des  volumes  d'erreurs  avec  lesquels  tu  trompais  les  hommes 
simples  du  peuple  Romain,  mes  sujets!  »  Saint  Luc  répondit  à 
l'empereur  et  lui  dit  :  «  Tu  prétends  que  mon  Dieu  n'existe 
aucunement,  je  vais  te  montrer  à  cette  heure  sa  grande  puis- 
sance. »  Et  le  saint  prit  son  bras  de  la  main  gauche  et  le  remit 
à  sa  place  en  disant  :  «  Au  nom  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ, 
fils  du  Père  béni,  pour  lequel  nous  abandonnons  le  monde  et  à 
la  suite  duquel  nous  marchons,  que  ce  membre  se  raffermisse  à 
sa  place  pour  l'honneur  de  ce  saint  nom  afin  que  les  païens  ne 
disent  pas  :  où  est  leur  Dieu?  à  toi  la  gloire  et  l'honneur  dans 
les  siècles  des  siècles.  Amen.  »  Luc  fit  le  signe  de  la  croix  sur 
son  bras  et  aussitôt  il  adhéra  de  nouveau  à  sa  place. 


MARTYRE    DE    SAINT    LUC.  155 

Quand  l'empereur  et  ceux  qui  l'entouraient  virent  ce  prodige, 
ils  furent  saisis  d'un  grand  étonnement  à  cause  de  ce  miracle 
qui  avait  lieu  devant  leurs  yeux;  mais  l'empereur  tyran,  qui 
n'avait  aucune  intelligence  humaine  ni  divine,  se  cachait  la  figure 
de  honte  et  disait  :  «  Voyez  combien  sont  puissants  les  maléfices 
de  ce  Galiléen.  »  Luc  lui  répondit  :  «  Je  ne  suis  pas  un  magicien, 
mais  je  veux  te  montrer  la  puissance  de  N.-S.  J.-C.  et  que 
je  ne  fuis  pas  la  mort  de  ce  monde.  »  Et  il  prit  de  nouveau  son 
bras  et  le  plaça  à  terre. 

A  la  vue  des  signes  et  des  merveilles  que  Dieu  accomplissait 
par  son  serviteur  Luc  l'évangéliste,  Anatolinus,  chef  des 
armées  de  l'empereur  crut  dans  le  Seigneur  avec  toute  sa  fa- 
mille au  nombre  de  267  personnes.  L'empereur  Néron  dans  sa 
méchanceté  ordonna  de  les  tuer  tous  par  le  glaive.  Telle  fut  la 
fin  de  ces  saints,  en  un  même  jour,  pour  la  foi  du  Messie,  le  treize 
avant  les  ides  de  décembre  (1),  mois  des  Romains,  et  le  18  du 
mois  paophi  des  Égyptiens. 

L'empereur  ordonna  de  couper  la  tète  à  saint  Luc,  puis  de 
mettre  son  corps  avec  des  pierres  dans  un  sac  et  de  le  jeter  dans 
les  profondeurs  de  la  mer.  Quand  le  saint  évangéliste  Luc  eut 
entendu  sa  sentence,  les  soldats  cruels  le  firent  sortir  vers  la 
mer  pour  lui  couper  la  tête.  Et  le  bienheureux  leur  dit  :  «  Sur 
votre  vie,  prenez  patience  que  je  prie  mon  maître  et  mon  Dieu.  » 
Puis  il  ouvrit  la  bouche  et  pria  en  ces  termes  :  «  Mon  Seigneur 
Jésus-Christ,  qui  as  tout  créé  dans  ta  sagesse  d'après  ta  bonne 
volonté  :  le  ciel,  la  terre,  la  mer  et  tout  ce  qu'ils  contiennent, 
aie  pitié  de  ton  serviteur  :  pardonne-moi  toutes  mes  rebellions 
et  donne  moi  le  repos  près  de  mon  père  Pierre.  »  Quand  il  eut 
dit  ces  paroles,  l'un  des  soldats  qui  était  borgne  se  jeta  sur  saint 
Luc  pour  lui  trancher  la  tête,  mais  aussitôt  l'œil  de  ce  soldat 
qui  ne  voyait  pas  s'ouvrit.  Dès  qu'il  s'aperçut  du  service  que  lui 
rendait  le  saint,  il  jeta  son  épée,  s'approcha  de  saint  Luc,  se  jeta 
à  ses  pieds  et  l'adora  en  disant  :  «  0  saint  du  Seigneur,  pardonne- 
moi  mon  péché  contre  toi  ».  Mais  le  chef  de  ces  soldats  survint 
dans  une  rage  diabolique  et  il  trancha  la  tête  du  saint  évangé- 
liste Luc  ainsi  que  celle  du  soldat  qui  avait  cru  en  N.-S.  J.-C. 
Puis  ces  cruels  soldats  placèrent  le  corps  de  saint  Luc  dans  un 

(l)  On  pourrait  aussi  lire  septembre. 


156  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

sac  et  le  jetèrent  à  la  mer.  Mais  la  Providence  divine,  qui 
veille  sur  les  saints,  ordonna  aux  flots  de  la  mer  de  jeter  le 
corps  de  saint  Luc  de  nuit  dans  une  île.  Un  chrétien  sortit  pour 
aller  à  la  pêche,  il  trouva  le  corps  du  saint,  le  prit  et  le  porta 
à  sa  maison.  Alors  Dieu  s'en  servit  pour  opérer  des  signes  et 
des  merveilles  sans  nombre,  il  chassa  les  démons  qui  criaient 
et  disaient  :  «  Malheur  à  nous  à  cause  de  toi,  évangéliste  Luc, 
disciple  du  Messie,  voici  que  le  feu  vivant  qui  est  ton  corps,  c'est- 
à-dire  le  corps  et  le  sang  de  ton  maître,  nous  a  chassés.  »  Quand 
cela  fut  connu  des  habitants  du  pays,  (ils  le  prirent)  avec  de 
grands  honneurs  pour  le  placer  dans  un  lieu  saint  (dans  un 
temple),  et  il  venait  en  aide  à  tous  les  enfants  de  la  sainte 
Église. 

Le  martyre  de  saint  Luc,  évangéliste  et  apôtre  du  Messie,  fut 
terminé  le  14  avant  les  calendes  de  décembre  mois  des  Romains, 
le  22  de  paophi  mois  des  Égyptiens,  et  le  19  du  premier  teschri 
mois  des  Syriens,  sous  l'empereur  Néron  (1);  notre  roi  étant 
N.  S.  J.-C.  pour  toujours,  auquel  gloire,  honneur  et  adoration 
avec  son  Père  béni  et  bienheureux,  et  l'Esprit  vivant  et  saint, 
maintenant  et  dans  les  siècles  des  siècles.  Amen. 

(1)  Le  mois  paophi  commence  le  28  septembre.  Le  22  paophi  serait  donc  le 
lit  octobre  ou  le  10  du  premier  teschri.  11  y  a  donc  accord  entre  les  dates  égyptienne 

et  syrienne,  mais  il  n'y  m  pas  dé  conciliation  possible  avec  la  date  romaine,  que 
l'on  lise  septembre  ou  décembre. 

F.  Nai  . 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS  A  DEUX  ARTICLES  PRECEDENTS 


lr0  année,  189G,  page  397,  n.  3,  ajouter  que  le  récit  de 
Y  Invention  du  chef  de  S.  Paul,  sous  le  Pontificat  de  S.  Xiste, 
se  trouve  encore  chez  Salomon  de  Bassora  (XII°-XIIIe  siècles) 
Cf.  the  Book  ofthe  Bee,  édition  Budge,  Oxford,  1886,  p.  122.  — 
M.  Brooks  vient  de  publier  une  partie  intéressante  du  ms.  14642 
(Z.  D.  D.  M.  G.  1897,  pp.  569-589,  A  syriac  chronicle  of  the  year 
846),  et  m'indique  à  cette  occasion  les  corrections  suivantes  : 
389,  14,  .o^m  —  399,  7  ^-^o  — 399,  17  ajouter  ic^a^  —  Ib.  n.  5 
lire  vo;p.  -  —  401,  9  vo;p  n^  —  401,  18  ~;o/,. 

2e  année,  1897.  —  J'indique  encore  les  principales  fautes 
d'impression  :  51,  11  \an%..\  —  64,  11  ^t^o.  —  65,  2  ^p  — 
67,  14  Juvénal  —  467,  n.  1  lire  249  —  470,  10  lire  833  et  n.  2 
lire  15-16  —  472,  16  lire  836  —  476,  25  lire  survivants  —  478, 
24  ijcllo  o^oet  25  p.^  —  486,  n.  1  ligne  11  \^±,  —  487,  15  n.^a^?. 

M.  Nœldeke  fait  les  remarques  suivantes  {Litterarisches 
centralblatt,  12  février  1898)  46,  n.  5  ^e^a*»  doit  être  traduit  : 
qui  se  feront — 61,  n.  3  Ziata  estCharpout —  462,11  llpaTiavc!  — 
475,  28  frtxncopoç  —  481,  24  xapa6ia 

J'ajoute  encore  61,  13  ^;io  (M.  Carrière)  —  63,  n.  4  vo/u 
(M.  Guidi)  — 457,  le  texte  syriaque  de  cette  page  est  textuelle- 
ment chez  Land,  Anecd.  sur.,  t.  III,  119  (M.  Kriïger). 

F,  Nau. 


ORIENT   CHRÉTIEN.  11 


IL 


0*©VÛ3 


(i) 


|^ or> j\oq/   iûo\   U"*&9 


Kn\  rr>  )    m  °>\   ^-oio,--*,  ^_do  .  (2)  vo<h^Vn  )loVl/  yOOi^D 

^-.Vl    0|!S>    OO0|     ^  ^l.»V>)     .)Ki|     l^bOOOf^   ^jJ_Jl     v£D0i^2^ 
|._iQ_ÛO     | — Lif^O   ^3l^     JoOi     JV^OO     vO.2J0     J._Û^OO     ^O     *£>p> 

J-jusÎSOl^o   jooi   ^>o\oK*l    Idzl±,    ^bi    ooi   .  JÎSv.^.;    |_ioooô    »-•>»— J 
Jooi  oÀoo  sûdoV-^3   îK-s  (3)  (fol.  22  r)  sûoa^aâ   )    %  »»— -Q» 

(1)  Brit.  Mus.  addit.  ms.  12172  (A)  fol.  21  v. 

(3)  Le  commencement  diffère  un  peu  en  Li  (addit.  ms.  14732). 

(2)  B  ajout.'  ^o- 


MARTYRE    DE    SAINT    LUC.  159 

Ht 

)ooi  jV-at-io;  M^4  (*))»   ^  v  yooi-^Jo  .^cho^o;  yOoCi^-D 

.  ).^^Jl^O     ^CLJL-.     (2)yVi09    yOO^ 

J001  JV^°  (f0t— 3  )— *-»r-°  )— ^-ûû"-^^0/    J— = °°^  (î)ooi 
)lpo*/l  ) .i>»,>o   vNaju.  yp°  )°°«  t--3^   J-Voû-ao  (KjLi'pa^ 

^a-\oi  ^.9  oj—  ^3  ♦  ).»*,«  %V>  wai^  yt-^o?  Oi^CLiua  )ooi  j-cabo 
^aJu.    yj^o    Jcx\Jl_2>    OOOl    »    «  1  V>  »OQO    001    Jil/    sjJkj/    Jlpoifl 

)1*^>90  jlpt  j.J3Q^  <^iO  U-»t~Û  OOI  vOOi\  )oOt  jLlJ^O  J— ^Jl^O 
v^OJu.  vt-^0"2  Q.lia.»Oh  ^_^^-/  yOOiX.DC>  .oS|  Jil/  OiJS-SL-â 
J.—.'t-*>    joi-Ssi    CMla.,1   VI  tO^S    04—5    OOOf    x-*t*-+j**Q.+*    .  l-~^.ï.^O 

) *—   )oi^!   JI^îxa   ^oCbo  ^S,oi  J— 9Ju*9   I^D^-â?    l'^ioaa 

.  oiV.i  ).^.iT>  .\ool  J-ooX  ^.^.js  v^oot*  )■■*»  »  »V>  ^aiu  vv^° 
ooot  >  »tv>\»   j-iioota...  ^ai>  )nî\  v>  o^ol^   .  Jjl^ûo  vooua  ^.^ 

jpfiO  ts  »  ^\  yO.H.I.ofcsJi  j_.Va2L30  jtsJL^^O  yQJOi^  yOOi^a^ 
Ot-JSO    ^-*t~*0|    .03(     Jil/i     v(T>  «No^Jj^bO     J^-w^    K-/l     1—29     t— ~ 

jf— D/     J-.*6ot-.iO     j-£U.~ }     J.S9     j^CL^    QJULSl/o    ol/    ^.9     p    •^a-»t-° 

oK.^.,  l'^^s  vOJCm;  w9  Iviboas  .  )^dK.3  K^.^  ooj.X  ch\  a\b>o 

(1)  j^  B. 

(2)  ^  au  lieu  de  j  B. 

(3)  low  A. 

(4)  manque  en  B. 

(5)  B  ajoute  «t»la- 

(6)  La  suite  manque  en  B. 

(7)  A  ajoute  o>-o 

(S)  |;*a,  a. 


160  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

jjLàCUdO    J^oJ^CQ^O    JL^OIt-3    yOOi^.*;     J-Ûl/^ÛO     JOU^S    yOOUpl^â 

JLàO)    JJ.X1_5   J„ivX>0  CH»—./   sâ~/o  )~2lL*9    )p0O3  Of    J>CLO  ^.-.^Ol 

»  »\oi  m^clmV  oj  «-*.2Sl^oÙ^  olo ,0  o^a&  .  V-^o/o  (  I  )  |  »  \ft) 
^o  W^—  JJu/  ^-;  (2))UJJ  o^.  .^.K^>po»  )-iU^o  )oiu$s. 

t~a^  ^.Uo  ^»\  -i»  vQJOI  ^-àOO  .  U^-^k.,.  V-ÛÛ.^^  ^-»»  \CUOI 
^f^L^.9  w-*^0|  .  jL^^lL^O  >-.V-°W?  ^QJt-*  OD|  jfJL^aSJ.  Oi\  yQ.j/ 
t'JOOOl^  j-390|  l^j^.ISs.>  .  |_DO<  ^S-Ol^  Jlol/o  jlpOjl  OiiCLJL^ 
0L^«    yOoCS^.9    )     ty.il    | — tfl^CLi    t^j>o    (fol.  22  v)    Oi^OcLw.K.^0 

ju/  yoou^o  jl2>  JJo  voi|_j   )  iNvi  oo\  voj/  ^^o  voo^>| 

jou$M  Hi^»  ^*>  ))-il^û^  (4)wfc^JD/j  )— IOI  J^SClS.  yj  ])/ 
^clo  )^oas  ooi  ^bo/   ^.\o«   ,_oo  .)._ ôo    ssajL-*    )lo»v>  »o&> 

s^^^o  jjlj  )bot^  )!/;  ^Ot-°  \^°  ^a^JûojL»  K^ooi  (5)p  .j^0/0 

q\  Cï%    jKiCNX.    yQJOi-3    yOOL^    .  (7)  VflPO^JLsOjO    UXJOyl  mAo 


(1)"  Uxoo  A. 

(2)  H&X  A. 

(3)  lA磰o  A.  ainsi  en  trois  endroits. 

(4)  ^J? 

(5)  A  ajoute  e-  et  B  »*û-(. 

(6)  Le  ms.  de  Paris  n°  232  a  aussi  ^"'V^  l'éthiopien  a  changé  Gamaliel  en 
Ainilil.  L'arabe  a  un  aïn  en  place  de  v^ct  sert  ainsi  d'intermédiaire. 

(7)  Le  ms.  de  Paris  n°  237  porte  u»cu}ajo;  l'éthiopien  a  abrégé  ce  nom  en 
Rialius.  L'arabe  rend  facilement  compte  do  ces  changements. 


MARTYRE    DE    SAINT    LUC.  161 

(2))    ^  «V.  >^>  w.o*»-o2lojo  ^ajL.  )y_oKio;   Wi— »'  li-3^ 
^-»>  »    »  v>o^   JK^l   »K^  »  jy^uQua  ^01  ioomo  ^*oi  .o\  n  10 

.  |.joq^.  oCS.  jV3^0?  ^^oîs^l  )joi  .  (Kjl^o  ILo  ^o  ycL£> 
\ju(o  l^xx  Jjot  ^cxoK.^/  JLLa^/;  oyio/o  JLû  ^-^^  Jjlxd  oCboJjLs; 

OOOIO  .jysKâ  yO-IOt    J.2lL»9   joC$t\   Q.£y.Oll/    )K^JU2   Oi-3    >v\QJuo 

yOC+^o    JouSts*    l-Jr-^l   l^^2  n^»?    °>—   i—3  .)— *rfU*j    y-./ 

J—^oooiy^.  yooî^o  a^j/o  .  vooi.-»..*,.»y»   jy-^-œ  ooot  ^a~a.Kjo 

,^s-»i  )o|3s  o^|   ousi  .  v&.Q.Juo  J—^aji    ) «cho   K-»/;    )    ty  <.\ 

yoijb    )n\ v>  )jl^.  .  jlj-.ps  jL^oî  yot-o  )ia^   y-»/  oooio  oyjLâo 

)  .~bO.ll    jL-IOf.^    OOOt    >    »  I^O^Ot^O»    yA^|    yOCH.bs.Di    .yooj^    't-io/o 

Jv-ofrœ?  ^..^  ylaV  J^./  .  Jy^oao  ot\  ^«*po/  >\cu/  ^l^-so/ 
oi^JlS.  «^/o  Jlol/o  jly^oil  t— ^  )-*&*  J-JOt  t-^^o  )  oaS, 
w^moK-/  )ju/j  vooj^  yio/o  Jji^io  )-^  .(-^^oooiy  K^sj  )»l/ 
\aJ./   w^oi  .  (5)v»<THCiooj.,3  JKju,j>cl2  otV  oyio/    .  J._jo« 


(1)  Un  mot  illisible  A.  u©v.a^$ûo  (fj 

(2)  Item. 

(3)  Ou  U'^o  A. 

(4)  Ua  0/  A. 

(5)  Ce  nom  manque  dans  les  mss.  de  Paris  232  et  237.  qui  donnent  la  ver- 
sion suivante  :  il  se  trouve  dans  la  ville,  il  guérit  des  maladies  de  tout  genre. 
Dans  le  ms.  arabe  n°  81  fol.  197  on  lit  :  J^      ^    5&eU|       JLio    LjOlII  \j,  3*3 

JJjJL  ^ ^L^slU   d'où  1°  on  peut  corriger  le  syriaque  dans  ce  sens  et  lire  par 

exemple  uaof  bwiaa  "^>o,  ou  bien  2°  il  est  plus  probable  que  le  texte  original 
portait  un  nom  de  ville  car  le  contexte  en  demande  un.  Ce  nom  mal  transcrit 
dans  le  syriaque  aurait  été  traduit  dans  /'arabe.  Par  exemple,  le  texte  primitif 
pouvait  porter  Péloponèse  (car  on  fait  souvent  mourir  S.  Luc  en  Aehaïe)  et  le 
traducteur  arabe  aurait  lu  N6<toç  (M.  Blochet). 


162  REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 

y-l    s-OIQjJLji    ^>i{^0    .j-_OaX  ^i»    )KjlO    )Kv>  ,.  ^     j-_3L^iO 
yQ^jlLJj     )wJSL£>    ^-.IJ^OO       1     îQ-^-oJjO^    J — ^^_=>9 JJ     i-XXâO    ).-.»/ 

))   .     ffp>  )  %  i*>\  001  jlpo   )    oo\   ^_,j    1    >Mo    fol.  23  a) 
^o  ,  ->\  sa^jo  )»  ini\    )^ji  .«x-s  )ooi  w*oioK^/9   )»K\   U-Xs 

C*\    )V-0    .  JjQJ    ^Ll     IW^-sV    ♦—    l>— O    .  JjSCL.    j^LÛD    Xs.N    jKjL^Jtt 

VI  »  roo   c^S..^;    )J>JSo   »   «\o|    yX   OJ9    ji/    .  )  ViX^,   j-jot   ^o 

yOOl— S    Kj/     )V-0»     K— »0010    ,JN*    *>»     )K-30,-_3     v»K  »  ^  •>     yQj/ 

1    •;  .»io   ) — ba^o^i   Jil/    ^X   JUvfcs-io  yOOULioo  .  K...J ).>..^>o / 

(fi)  l-oijOi£>o  wV2o  ^Apoj  J-=>»  )ioiaj»  )  n  ;\jX  )>_»,o  )*»-*-»x 
.0(0  j-bOjfcoo  t-0  o£\  t-^-000  -^IÛ^^  XoXJ  .  |_^v  m  »\uo/; 
ooi  ool  oi.\  *^o/  .jooi  Jv-ofSv.^o  vm\  »  rr>  Jt-^-sv   ooi;  ^*i  oocla 

^-laX-SQ-M     L^^^ÛD     |„^3L£>     »jjk     )    1>\V>     )o|*     .  J-JV  (T>  «N^^io/ 

)oC$X*    ooi   oi  « ..  a  o   ^K^^_^   \—xo\  .^J^  Xk^ûj  Xo*  oiloX 

jj-^v      g\^     sû-Û&SftoO     t_D     ) iJLSJ     »     «\o|     ) ÎL«     ^y>     JtOV^/l 

JLOJD    )ÀsJ...t.^o\    LJSL£>    O-^iO    )cXO    ■  )S\  V>    ^-^O     JloJiOi     l-L** 

\*-i-o  ^o  (JîKjlS.  yoj/  X*_ûjl  p  ooi  ^*»  I^^l^v  .)  :y>\  n.a 
oik^io*   )t-**f*  )j°'P  J00t°  K-)ju.2o/    yoous  )ooi   )j-o  .  |„oa\ 

OJ^JL/   i^^v    )  >  ï  ^<Y>0  .  j^^iOOoT*    K-*-3*    Jloïl/    yOOÎXaLS    joC^Si 

.  JKjlq_o*    )  n\>o   OOOIO   OjlV> 


(h  Protectores ou  QpoSéx-cup  (espion?). 

(2)  ovSojAso. 


MARTYRE    DE    SAINT    LUC.  IG'.) 

y&x  sm\  >  «>  ^-bo  sx-v^   t-3  .  |^s  m  »NV^o  /    ^9    )-oaS 

Joi^jJ     Jod       ..  -MiNO     jLjU.^    ^-»9     OOI    .  s-OICL^w^     jj^OÏO     JÎSOO— 

.*,.....  >n\    i^op>  )V-*^°/    k-^=>   ^cl^ûoIKj;    ia^^o   ^aâ   .ot-a^i 
.) oo^  J_Ju.*,_aSt  ^.oi^JoK^j;   )jl^^o   y.J±2>   )v3>  )oot  ^»9    p 

K.^.^i  );!/  oj^o  ?')-»?  ©01  (Loa^  001  Kj/  .0*^  t^°l°  )"Nv> 

) .,...-.   »^Q    XsQJu.    yV-^O    V-^K    f*°l     •)— 3^°^     V*°/°    )      ™^ 

y-^i    yjj    )— JL-i-OO    )t  »^.«>    o£^.<    ya^^oJL— s    (fol    23  V 

w.K^-^»io  )    *  .»3  )J)— io  ^^-D  yo^»  \  \   y  .,  v>/o  yQ-aL^ 
fil  (Lt^-i  t^^JP  J-y»-a>  oî  vODV^J»  ojoîo  o^**  .)la^^t-3 

ia\.:>o   .  J._j/    ssf-   )  t  ào   s^ax-.   V-^-vx   Oi^   -U»/   ^t--   JJ    ^? 

Jjotb,  o«\  (5)t\D»&J   juJJ?   vaA     1    v-l^io/   JJ;  V^°/°   U^  ^-*? 

OOCLU    OOI    OW^CLU;     |K.NJl^    OI-SO    .  ^QJl-    —Oio!^-. /*    o^Ot-O     |^CUl 

v-»oiaio^o  »  »  v>  »,  CD;   JJLoaj  yook^.3  oi\.°>  1   otVto°>  ^o  ^ai^ 

.  \     *>\.^Q    )\.~     y-*%     y-3    .  ).- ^JL~j     OOOIO    yOOi.3      'i    »    »  t  v>  «Ot-bOS 

^•po{   t^o   |—io^    Jj,  n  s  a^o   .^0019   »   «Not  ot^a^i   ^*^»/o 

(1)  0W0  est  illisible  A. 

(2)  K/»-*>  A 

(3)  Peu  lisible. 

(4)  ûoo/  (,)  A. 
5)  jSjûû'A. 
(6)  ^v5*os^e*  A. 


164  REVUE    DE    LDRIENT   CHRETIEN. 

JouSn  (l)i-ao/  ^oiolu^  y^^i   .)-£-,  ^jo  |-oql^  )joi  ^_oKju 

^.J  oot  .)-^»/  ^^  0001  oC^o  ^jlJKjo  I—ju.^  oit^>  oj^o 
Vmmûo;  001  .ouA_3  joC^jJ  Jooi  » ..  i»  V»  | — ûq\  ) — k-,._0 
)L«at^wio  001  ool  ,.-03  .)V-»^°°  )  »*-o  )f-JL&  w^OI  >^à.  OtS. 
ouso  .  ou»j>i  yccs  (Lt^acu;  ot^.  -2  yp  n  <t>°>h  l—io^o  |bJw»Jti 
jioi  .(ji^io  o&.  V^°/  •)  il\,^o»  out  oo^  AioUf  jKxjua 
JJujJ    yooio    K—ooi   j^^ioi   >.^-\aj;    JJsNo   looi   j-sfcoi    )*-./ 

^•i  )  in,  . wlo *>\  v>  a  tSw/?   )    «v>oo<V?  )   v>\  ^o   | ^  «  ï°> 

jcxSx  ^^b^io   Kj/  '**>/    kj/   .  )    ">\v>\   V*>/°   i-^-»t-û  )  oo\ 

.  d^J>0^>  OOCLflDO  JLiCLûDl  Ot^j-d  3  O0Ô*  U-^X»  OCM  ^  D  »Q 
UoiOt  JJCX  iiJKjU  .  Olit^_5  ^JL*.  ^-^j/o  oC^o  L^clNwN  -  CI  111 
.^a2o/     «     «VlX^.     VlSJ^     |V-0.-/o     }  ..  ->Q  I     OCX     y^_»<?     .  yOOi^s 

I^Xjo  ot_^o  ^.oicùo.  )-2l^.\o  POAOJ  t^xi,  J_oa\  ^»»  h*-*r& 
^Of^o  J-Jo^  j  l\v>  ^.»  ))_  ^  .  Otfcoo^  Op*9  och  iiKji/ 
^2J   .  ^.otoJi-JS.  v^K.-i  ^^./   yooi^oo  |JUoio»K_i   jooii 

yOOi- >-l-N,\    JLoOO     )}Of    jUoJxDil    j      »  ->    ) S?     JoOoL    yOCH^.N 

|jooi  otS.  K-/  JJo  J-Jo^  (fol.  2  V  r)  ^..j  )  n\v>  .  \  yOCH^Oj 
oj_~  t^°/°  oiUoc^  w^o  s-otôls/   joot    VfS^o  .  ^.oC^n    ]J?o   J.ju/i 

(1)  iUol  A  |,'  second  l  est  barré. 

(2)  voaâj*  A. 
ow-N»'  A. 

i   Ce  mol  esl  effacé  \ 


MARTYRE    DE    SAINT    LUC.  165 

ypo;    oi_^—  "*>, — •»!}  ^^  ]!/    )    »t  ».    t-»^  **&-•/   JJ    V^°/° 

y  ^\^    .  JjOi    J^ClS.^9    Otio^O    ^O    J-l/    sOj^t     JJ  JO    .  j.— .j^Jl^O    SsQJu. 

jlpoilo  (loi/    v^.\oi   ^9    Jj_«   ^   .  j.^i)»^>   ot.ia.ODo   oi^99   ool 
I    ^coa^\a^Jj  /    |.^v_cD_*.^wio/    ^oa^  oi^^   ,.^>   JoC^s  t-2^! 

OtK^t^    v»  »  ^    OOI    .  J—.^*5-^    *     V>-»Q1    .  i_3L^iO^     jlo^fc.*.—     O) 

^--i  %o    ^-^Kxo   ^-U_bo    i  2 1  ),  i .»  .1  io  z>  ooot  w^ooti    .  yooj^o 

yO^s^-ûKjl     ^£L£>     J_iw>.M     OOt     yO^-J     ^-»?     1-3^00     .  (3)JK.Jl2lI 

"^o.  jLiL.fjo  ^*.\oi  a-^ooAo^  Jjldoio  .p=v,.«.rt>*  j^oa^  r>  yooC^o 
\  mvJSoJL  ycr—o  ^_io  .  |_^oa-.  t  -  a  j.  ...■».»:»??  otlo  i  v>  tot 
j— tV*io;   ^;    L— t^.^  .  j-«.ioooiV;    \-~\~»  v^oo^t-^>»  »  m     ''   ^(Aû 

,  ( 5  j  s«00  j^u3    '(mM  V>K„3 

ot-iuô   yO  n  m°>  i»   j— io**^  }  S\v>  t  n°>  )  »  i(n  ^-»i    |_oo^ 

vN-X^K-JO    )     °>)     S*     OW2     l^-./i     °1'»-^    )      "    m  S    V>     »     <T>lk.-)0 

^  )  r»o\  l^  m  .X^_io/  )jl-^o  ^h  001  .  J^cu»?  •',  oMxioa^^ 
vQ-joi   J_^o_»  ^Js   ^._s.\  s^ouo  n°>/    .  oCb^-o    sm  »  msai)/   amj 

yOTi  «>..*>    )  «  ->Q^    vOOt\    ^0/    .  OtJLO    yO  f>  ff>  °>  M     )  ï  >  ">    )-...^?S.2> 

oi-boaâ  w«^_£)o  .  ^.ov^so  ^^a\   ,^  t  *>!/»    |—~o*   wJS^  °*^x/ 

^opâVjs   Iv-=>7   001  ), I V)   ssa>  »  oJS^9    )~*P°   '  j-1130!  ^J  :° 

Vk>  |^cl*o  U>i/o  I^^ojl  'J^l^  yioi  y.-/  oj^-o  jAoasu*^ 
^ouSw-3  v*.\    a^a^L.iio    ^>y  ^xN    ) Ici  •>  »  ^   001   .  yooio    A*-*/; 


(1)  Inatus  en  éthiopien. 

(2)  U*-«3  A 

(3)  287  en  éthiopien:  '269  dans  le  ms.  247. 

(4)  spW  A  mais  à  la  fin  du  martyre  on  a  „p»i^-o- 

(5)  En  place  de  ces  dates  l'éthiopien  porte  le  22  tekemt. 

(6)  oi-v-soûs.a  A. 


166  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

P  .s£DOV^O  ^^,j  |^|  \CL\  '  v^  ..  IV>Q  .^S...?  Jfco^cL*) 
)»_*,  o£S  N-./;  }"- ^-S  ,-iO  ».—  ^.CXQ^bs  ^o^  >  »\o<  v^o/ 
K-*Êol(  0(bOwJi  V-^o  .  JjDO^  Jj^t-O?  CH-»_i  ^.mii  ^^Ok  ),jl..\ 
)ooi9   Vt~-^o  ^-»;    J>_~   t_o   .  ).».\.°>  0011    jK^^ai»   ) l^s   ^»cx 

1—ûo^  ) — l^q^9  ot  »  »jN  ex  nm°>o  .  )  û.1^0/9  cxKyi,...  ->  vqjcm 
(fol.  24  y.)   oua^.  j-JV~/  1-^^-3  ooio  )  %  .,  o  |^^cû-^^o/ 

yQJOI      J iJLâ      ^»)       J-JSL£>      .  ).^OL^0      ^OJU       yV^O-5       (3)  y.    V>  .OQ 

^9    t~^  .  j^eu^d  w.ouo^o  )  n  m  •>   U>a\   Ljl-v.û^   ott-^3  av>  co 

.)jqj  ;o»j»  (Ltacuoiao  |^t-  ^  >^2j  .J^S^s    v))JUj^v 

si^â/    JJJL^D   JcL.10   y  iv>    JJ 9    )l'^o^lo    JLoL/    ouâ    joC^s   t_^s 

L^-CÛ-aX^wIo/     vUL^O    ^    w»0    :  i-XDOI     »    .jvi/o    0001    y.\Q    p 

Vt^o    k-./*    \K^~   )jaj    joi   .  J ...._*,*. ^o,   Cj^-^-^oXl   )    oo\ 

5   ^»— »!/   t-so  .^.  ]Vt~^  >^oi  yt^oj   OiiOjO   oi*»~^  ~oiok~./i 
^q.-^ûoU/o    v7)J»a^j    jJ»   )t-û-»t^    (6   «.3  J»JL/   ^_ju-j/    y_io 


(1)    ...OJ_iO    A 

(•2)  U^.,  A. 

(3)  ^va*w  A. 

(4)  )L---  A  l'éthiopien  porte  île. 

(5)  M  ^o  est  une  conjecture,  car  ces  lettres  sonl  peu  I1-1 

(6)  Il  manque  un  mot  et  demi  ^ûvL/  ow  (?). 

(7)  *^  A 


MARTYRE    DE    SAINT    LUC.  167 

(1)\GDQ^39     yOf-JlS^O    y0f~O    .yi.iO     >îsQJL^     )—«,«.■«■  JL^O»     j— «w^^JlO 

.  \  <*> ^  a  J—.ïpoj  ^;  )  -./y»  •*>  .|_^^oooiV;  )  ./.. ■»..•>  ym\  ->$/ 
K-JiK^  )  »  .Va-io»  )  ./,  »  •>  ool  »  I  *>Kso  ^^o|.^j5  »—-ilo 
♦— .»   j._i^.^o   .  yo^-Ji  oilo i  \v>  a  ye\  »,    o  ^-.y*!^  (2)^fin\ 

) iK^a^o  )   Yt  ->v>  -ou(u|  ^  JI^-^^ûdo  Jv~a~*/o  ) — ..,*>a» 

»    «>o^.  ^abs^s^o  ^ajNli->o   \.-xo\   ) lu», oo  )     »  ..  ou*oio 

(1)  Une  ou  deux  lettres  manquent  au  commencement  de  cç  mot.  .M.  Wright  à 
lu   a»ix.;i,D<   on  a  plus  haut   ^oa*;3t»«o- 

(2)  Les  mss.  232  el  237  portenl  aussi  le  22  ^ol»- 

Le  texte  précédenl  a  été  coliationné  sur  le  ms.  par1  M.  Brooks.  Les  particulari- 
tés orthographiques  existent  donc  dans  le  texte. 

F.  Nau. 


VIE  DU  MOINE 

RABBAN  VOUSSEF  BOUSNAYA 

(Suite:) 


<ÏI  APITHE  VII. 


Des  actions  glorieuses  des  Pi  res  qui  vèc\  ri  m  en  même  temps 

QUE  RABBAN  YOUSSEF  01    I  N   ri  il     WWI    LUI,  ET  DONT  IL  PARLAIT. 

—  Que  Notre-Seignei  rsoit  content  de  moi,  par  leurs  priJ  res! 

Amen. 

Dieu  qui  est  un,  dans  Bon  essence  comme  dans  ses  propriétés; 
d'une  unité  singulière  et  spéciale  dans  bod  mode,  a  créé  et  fait 
toutes  choses  dans  l'unité  de  sa  sagesse  insondable  pour  tous. 
Et,  bien  qu'il  en  soit  ainsi,  qu'il  soit  un  en  tout,  pour  tout  et 
par  tout,  cependant,  il  distribue  ses  dons  d'une  foule  de  manières, 
non  qu'il  soit  lui-même  divise,  ou  sous  l'influence  d'une  cause 
extérieure,  car,  si  cela  était  —  absit!  —  il  ne  serait  plus  un; 
niais  pourtant,  à  cause  de  cela,  on  peut  le  dire  multiple  et  même 
muable,  mais  seulement  sous  le  rapport  de  la  diversité  de  ses 
différents  dons,  qui  fait  connaître  l'unité  de  son  essence  et  de 
toutes  ses  propriétés  ainsi  que  de  leur  perfection,  leur  immuta- 
bilité, et  son  infinité  absolue  en  tout  et  pour  tout,  sans  dépen- 
dance d'aucune  cause  en  quoi  que  ce  soit  de  ce  qu'il  est. 

Donc,  un  est  le  Seigneur-Esprit  qui  distribue  tous  les  dons  à 
tous  et  pour  tout.  A  l'un  est  donné  l'esprit  de  prophétie  en  cet 
Esprit,  à  l'autre  la  science  de  l'esprit  et  la  sagesse  en  ce  même 
Esprit,  à  un  autre  la  vision,  à  celui-ci  les  prodiges  et  les  mira- 
cles, à  celui-là  le  don  de  la  parole,  à  d'autres  d'autres  dons,  tou- 
jours dans  le  même  Esprit  qui  les  distribue  et  les  donne  quand 


VIE    DU    MOINE   RABBAX   Y0US8EP   BOUSNAVA.  169 

et  comme  il  veut  (1),  pour  l'utilité  générale  de  cet  Univers.  Par 
leur  multitude,  ils  font  connaître  l'unité  de  volonté  et  l'immen- 
sité de  celui  qui  les  dispense,  de  qui  vient  et  par  qui  se  fait  leur 
distribution,  qui  n'a  point  lieu  en  dehors  de  lui  pour  une  cause 
quelconque. 

La  sagesse  souverainement  adorable  du  Créateur  souveraine- 
ment sage,  est  aussi  manifestée  quand  il  distribue  diversement 
ses  dons  à  ceux  qui  les  reçoivent;  de  même  que  la  sagesse  d'un 
jardinier  est  manifestée  par  le  nombre  et  la  variété  des  arbres 
qu'il  a  réunis  et  plantés  dans  son  jardin  ;  car  ceux-ci  étant  très 
nombreux  donnent  des  saveurs  et  des  parfums  variés.  Il  y  en  a 
qui  donnent  des  parfums  et  d'autres  qui  n'en  donnent  pas.  Il  y 
a  des  orangers,  des  coignassiers,  des  grenadiers,  etc.;  il  y  a 
des  citronniers,  des  rosiers,  des  jasmins  et  d'autres  arbres  exha- 
lant des  parfums;  il  y  a  aussi  des  oliviers,  des  amandiers,  des 
noyers  et  d'autres  arbres  qui  donnent,  chacun  selon  son  espèce, 
un  fruit  agréable  et  différent  dans  sa  variété,  ou  un  parfum  que 
ne  donne  point  un  autre.  On  ne  méprise  point  l'un  parce  qu'il 
n'est  pas  semblable  à  l'autre  ;  mais  au  contraire  on  tire  de  chacun 
un  autre  agrément.  Et  pourtant,  tous  sont  plantés  dans  un 
même  jardin  et  tous  croissent  arrosés  par  les  eaux  de  la  même 
source,  tous  profitent  des  bienfaits  d'un  même  soleil  et  d'une 
même  atmosphère;  bien  que  leurs  saveurs  et  leurs  parfums 
soient  différents,  par  leurs  fruits  ils  sont  tous  utiles  aux  hommes. 

De  même  aussi,  une  est  la  nature  des  hommes,  et  un  leur 
Créateur  et  leur  auteur,  par  qui  tous  sont  créés,  demeurent  et 
subsistent;  en  lui,  ils  croissent,  vivent  et  se  meuvent  (2);  par 
lui  ils  sont  tout  ce  qu'ils  sont  :  ce  qu'ils  sont  dans  l'universa- 
lité, dans  la  singularité  et  dans  les  particularités  de  l'invidua- 
lité;  dans  les  choses  semblables  et  dans  celles  qui  ne  le  sont 
pas,  dans  les  choses  louables  et  dans  celles  qui  diffèrent  (3),  en 
un  mot  :  en  tout  ce  qui  est  du  tout,  et  en  tout  ce  qui  est  de  l'in- 
dividu, en  tout  ce  qui  vient  du  tout  et  en  tout  ce  qui  vient  de 
l'individu,  en  tout  ce  qui  regarde  le  tout,  et  en  tout  ce  qui  re- 
garde l'individu,  en  tout  ce  qui  se  fait  par  le  tout  et  en  tout  ce 

(1)  Cfr.  I  Cor.,  xii,  8-10. 
(-2)  Act.  Apost.,  xvn,  28. 

(3)  Peut-être  faudrait-il  traduire  :  dans  les  choses  permanentes  et  dans  les  choses 
inuahles  (dans  la  substance  et  les  accidents?). 


170  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEX. 

qui  se  fait  par  l'individu,  en  tout  ce  qui  va  du  tout  au  tout  et  en 
tout  ce  qui  va  de  l'individu  à  l'individu.  Ils  s'abreuvent  à  la 
même  source  de  sa  grâce;  par  un  même  esprit,  ils  croissent  et 
arrivent  à  produire  des  fruits  de  goûts  et  de  parfums  variés. 
Mais  à  chacun  un  don  est  concédé  par  Dieu  :  à  l'un  ainsi,  à  l'au- 
tre autrement  (1).  L'un  est  plus  grand  sous  ce  rapport  et  moin- 
dre sous  un  autre,  l'autre  est  petit  sous  celui-ci  et  grand  sous 
celui-là.  Cependant,  nous  ne  disons  point  que  celui  qui  a  reçu 
providentiellement  quelque  chose,  à  cause  de  la  Providence,  est 
plus  grand  que  celui  qui  en  a  été  privé  à  cause  de  cette  même 
Providence,  ni  que  celui-ci  est  moindre  que  celui-là;  car  toutes 
les  dispositions  providentielles  sont  ordonnées  en  vue  du  bien 
général. 

Et  puisqu'il  en  est  ainsi,  il  ne  faut  pas  que  celui  qui  a  reçu 
quelque  chose  de  la  Providence  pour  l'utilité  de  tous  soit  empê- 
ché de  le  produire  sur  la  table  du  jardin  de  la  sainte  Église, 
pour  servir  de  nourriture  aux  âmes  qui  y  poussent  et  y  sont 
plantées.  —  C'est  pourquoi,  moi  le  plus  misérable  de  tous,  à  qui 
il  a  été  donné  d'apprendre  de  Rabban  Youssef  lui-même  quelque 
chose  des  actions  illustres  des  saints  Pères,  ses  contemporains, 
je  ne  dois  pas  les  cacher  ni  les  dissimuler,  mais  bien  les  placer 
sur  la  table  du  jardin  de  cette  histoire,  pour  servir  de  nourriture 
aux  âmes  pures,  avides  de  tels  mets.  Sans  doute,  le  style  en  est 
rude,  simple  et  grossier;  mais  il  faut  faire  attention  à  la  vertu 
cachée  dans  les  choses  écrites,  et  non  point  à  l'inconvenance,  à 
la  grossièreté,  à  la  rusticité,  à  la  naïveté  du  langage,  ou  à  l'i- 
gnorance et  à  la  témérité  de  l'écrivain,  qui  a  osé,  à  cause  des  sup- 
plications de  ceux  qui  l'ont  tourmenté,  entreprendre  quelque 
chose  qui  ne  lui  convenait  point  et  qui  était  infiniment  au-dessus 
de  lui. 

Maintenant  donc,  je  vais  écrire,  avec  la  confiance  en  Dieu, 
selon  notre  dessein,  les  actions  illustres  des  Saints,  dont 
R.  Youssef  m'a  parlé,  ou  que  j'ai  connus  et  avec  lesquels  je  me  suis 
entretenu;  mais  une  partie  seulement,  comme  une  bénédic- 
tion (2).  —  En  cela  je  suivrai  cet  ordre  :  je  parlerai  d'abord  de 

(1)  I  Cor.,  vu,  7. 

(2)  Le  mot  bénédiction  est  un  terme  d'un  emploi  assez  vague.  Le  sens  me  parait 
être  :  «  pour  que  leur  mémoire  soit  en  bénédiction  ».  —  Ce  mot  a  aussi  le  sens 
de  «  don  »  ou  «  présent  »,  et  est  employé  plus  bas  avec  cette  acception. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAVA.  171 

celui  qui  est  le  plus  ancien,  et  ensuite  de  celui  qui  est  venu  après. 
Fuisse  ma  faiblesse  être  secourue  par  les  prières  de  ces  bienheu- 
reux et  par  celles  de  R.  Youssef  ;  qu'elles  m'aident  dans  l'accom- 
plissement de  ce  négoce  [spirituel]  !  Amen. 

/.  —  Rabban  Yôhannan,  appelé  de  Helephta.  —  Que  sa 

prière  nous  soit  en  aide!  Amen. 

Ce  bienheureux  Yohannan  était  du  pays  de  Marga,  du  village 
appelé  Helephta  (1).  Il  fit  son  noviciat  de  la  vie  monastique  dans 
le  couvent  de  saint  Rabban  Hormizd.  Après  y  avoir  passé  un 
certain  temps,  s'être  appliqué  aux  labeurs  de  la  vie  commune, 
et  s'être  adonné  aux  labeurs  qu'on  pratique  dans  la  vie  de  cellule, 
il  désira  vivement  habiter  un  endroit  désert  dans  la  montagne, 
afin  de  se  fortifier  là  contre  les  attaques  violentes  et  puissantes 
des  esprits  mauvais,  et  de  n'avoir  dans  sa  lutte  aucun  obstacle 
par  ses  liens  avec  le  monde. 

Il  sortit  donc  du  couvent  et  se  fixa  dans  le  monastère  appelé 
«  Hisha  (2)  »,  où  avait  habité  la  troupe  bénie  des  compagnons 
de  Rabban  Yôzédeq  (3)  et  de  Rabban  Hormizd.  Il  passa  de  lon- 
gues années  dans  ce  monastère,  et  triompha  dans  tous  ses  com- 
bats contre  ses  adversaires.  Son  intelligence  progressa,  s'avança, 
s'éleva  dans  toutes  les  contemplations  divines;  dans  la  première 
il  s'instruisit,  dans  la  seconde,  il  progressa,  dans  la  quatrième 
et  la  cinquième,  il  acquit  la  sagesse;  [et  ainsi  de  suite]  jusqu'à 
ce  qu'il  eût  atteint  le  principe  et  la  fin,  le  terme  de  tous  les 
termes,  dans  lequel  il  n'y  a  ni  passé  ni  présent,  parce  qu'il  est 
insondable,  inaccessible,  incompréhensible. 

Il  ne  plut  pas  à  Dieu,  qui  veut  le  bien  général  de  toutes  les 
créatures  raisonnables,  qu'il  restât  à  travailler  ainsi  pour  son 
propre  avantage  ;  mais  au  contraire  qu'un  grand  nombre  fût  se- 
couru en  lui  et  par  lui.  —  La  grâce  l'excita  à  retourner  à  son 
couvent.  Il  revint  à  sa  cellule,  dans  le  couvent,  selon  le  dessein 
de  celui  qui  le  dirigeait,  notre  Dieu  adorable.  Il  fut  le  refuge 


(1)  Cfr.  ci-dessus,  p.  381  (t.  II,  ann.  1897). 

(2)  C'est-à-dire  du  «  sommet  »  ou  de  la  «  tète  ».  —  Cf.  J.-B.  Chabot,  Le  Livre  de 
la  Chasteté,  n°s  88,  90,  106. 

(3)  Sur  R.  Yôzédeq,  cf.  op.  cit.,  n"  90. 


172  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

des  opprimés  et  des  affligés  qui  recouraient  à  lui.  Le  Seigneur 
répandit  par  ses  mains  des  secours,  des  prodiges  et  des  miracles 
nombreux.  Il  fut  subjugué  violemment  par  la  grâce  qui  l'établit 
chef  et  directeur  de  cette  congrégation  bénie.  Il  dirigea  long- 
temps le  couvent  avec  un  zèle  assidu  et  éclairé,  sans  négligence 
ni  lâcheté,  joint  à  la  crainte  de  Dieu  et  à  l'orthodoxie.  Il  eut  de 
nombreux  disciples  dont  nous  devons  parler  séparément. 

Ce  bienheureux  s'éleva  et  parvint  au  degré  [de  perfection]  de 
saint  Rabban  Hormizd,  ainsi  que  l'a  raconté  un  de  ses  disciples 
à  R.  Youssef.  Il  lui  raconta,  en  effet,  ceci  : 

Un  jour  que  ses  disciples  étaient  réunis  autour  de  lui  et  qu'il 
s'entretenait  avec  eux  des  divins  mystères,  il  leur  dit  :  «  Je 
connais  de  notre  temps  un  homme  qui  est  parvenu  au  degré  de 
Rabban  Hormizd.  »  —  En  disant  cela,  il  faisait  allusion  à  lui- 
même;  car  c'était  lui  qui  était  parvenu  au  degré  [de  perfection] 
auquel  s'était  élevé  R.  Hormizd. 

Rabban  Youssef  racontait  qu'un  des  disciples  de  ce  saint  lui 
avait  dit  ceci  : 

Une  fois,  le  blé  vint  à  manquer  dans  la  communauté; 
R.  Yohannan  rassembla  les  bêtes  de  somme  et  partit  chercher  du 
blé  à  Marga.  Quand  ils  arrivèrent  au  pied  de  la  montagne  sur 
le  sommet  de  laquelle  était  situé  le  couvent  dans  lequel  le  saint 
habitait,  il  dit  à  ceux  qui  l'accompagnaient  :  «  Attendez-moi  un 
peu  ici,  je  monterai  visiter  la  cellule.  »  —  Or,  pendant  qu'il 
gravissait  la  montagne,  ils  virent  un  tigre  (1)  qui  descendit  en 
courant  vers  lui  et  vint  se  coucher  devant  lui  comme  pour  le 
vénérer;  puis  il  se  leva,  lui  embrassa  les  mains  et  lui  lécha  les 
pieds.  R.  Yohannan  lui  passait  la  main  sur  la  tête,  le  frappait 
amicalement  et  lui  disait  :  «  Pourquoi,  mon  petit  enfant,  as-tu 
quitté  la  cellule  pour  venir?  »  —  Ce  tigre  courut  devant  lui, 
pendant  qu'il  montait  à  la  cellule.  Ceux  qui  étaient  avec  le 
saint,  voyant  ce  prodige,  furent  saisis  de  frayeur  et  d'admira- 
tion ;  ils  louèrent  le  Dieu  sublime  qui  avait  rendu  à  l'homme  la 
gloire  première  qu'il  avait  avant  la  transgression,  et  la  puissance 
par  laquelle  toute  la  création  lui  était  soumise,  et  qui  lui  ac- 
cordait de  vivre  pacifiquement  avec  les  bêtes  féroces,  comme  au 
commencement. 

(1)  Ou  un  léopard,  le  mot  a  les  deux  sens. 


VIE    DU    MOINE    RABI5AX    YOUSSEF    BOUSNAYA.  173 

Rabban  Yohannan  avait  un  disciple  appelé  Ishô'rahmeh  (1^. 
Celui-ci  raconta  à  R.  Youssef  ce  qui  suit  : 

R.  Yohannan  sortait  de  temps  en  temps  dans  la  montagne 
pour  visiter  les  saints  qui  habitaient  alors  dans  les  rochers  ou 
dans  le  désert.  Une  nuit,  il  sortit  pour  s'y  rendre,  selon  sa  cou- 
tume, et  appela  ce  frère  pour  l'accompagner  jusqu'au  sommet 
et  revenir  ensuite.  Tandis  qu'ils  marchaient  dans  le  sentier 
de  Yarbà  appelé  Dayvâ  (2),  le  frère  lui  dit  :  «  Rabban,  j'ai  grand 
soif.  »  —  Il  y  avait  sur  la  déclivité  du  sentier  une  petite  touffe 
de  hourdaphnê(3);  le  saint  en  prit  cinq  ou  six  feuilles  et  les 
lui  donna  en  disant  :  «  Mon  fils,  prends  et  mange  cette  herbe  ; 
elle  calmera  ta  soif.  »  —  Le  frère  mangea  ces  feuilles  sans 
savoir  ce  que  c'était,  et  il  disait  que  de  sa  vie  il  n'avait  goûté 
quelque  chose  d'aussi  agréable,  tant  elles  étaient  douces,  sua- 
ves et  délicieuses.  Sa  soif  fut  calmée,  et  il  en  ressentit  un  grand 
plaisir.  Il  garda  dans  sa  main  l'une  de  ces  feuilles  pour  l'exa- 
miner au  jour  et  voir  quelle  était  cette  chose  d'un  goût  si  ad- 
mirable. Le  saint  devina  sa  pensée  et  lui  dit  :  «  Mon  fils,  mange 
la  feuille  qui  est  restée  dans  ta  main,  car  quand  il  fera  jour  elle 
deviendra  amère  ».  —  Le  frère  lui  répondit  :  «  Oui,  maître!  » 
mais  il  ne  la  mangea  point.  —  Un  moment  après  le  saint  lui 
dit  de  nouveau  :  «  Mon  fils,  mange  cette  feuille,  afin  qu'elle  ne 
devienne  pas  amère  quand  il  fera  jour.  —  Oui  »,  répliqua- 
t-il;  mais  il  ne  la  mangea  point.  Arrivé  au  sommet,  il  salua  le 
saint,  prit  congé  de  lui  et  revint  à  sa  cellule.  Au  matin,  ce  frère 
vit  que  c'était  une  feuille  de  hourdaphnê,  et  il  en  fut  très  sur- 
pris. Il  la  goûta  et  au  même  instant  son  amertume  le  pénétra 
jusqu'à  la  moelle.  Alors  il  se  repentit  d'avoir  désobéi  au  saint, 
et  loua  la  puissance  divine  qui  adoucit  les  choses  amères,  quelles 
qu'elles  soient,  et  qui,  par  les  prières  du  saint,  avait  rendue  douce 
cette  herbe  amère,  afin  de  faire  connaître  la  vertu  secrète  qui  se 
trouve  dans  les  familiers  du  Christ  Notre-Seigneur. 

Rabban  Yohannan  avait  un  autre  disciple  nommé  Yônan  (4). 

(1)  Ce  nom  signifie  :  Jésus  est  son  ami. 

(2)  C'est-à-dire  :  Chemin  du  diable. 

(3)  J'ignore  quelle  est  cette  plante.  Un  prêtre  chaldéen  que  j'ai  interrogé  à  ce 
sujet  m'écrit  :  ■•  C'est  un  arbuste  qui  demeure  toujours  vert:  ses  feuilles  sont 
longues  de  deux  pouces  et  larges  de  trois  centimètres;  elles  sont  extrêmement 
amères.  J'ignore  comment  on  l'appelle  en  Europe,  car  je  ne  l'y  ai  jamais  vu.  » 

(-1)  Jonas. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  12 


* 


174  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Il  était  son  compagnon  de  cellule  et  il .  le  servait  continuelle- 
ment. Il  rapporta  à  R.  Youssef  qui  me  Ta  raconté  lui-même,  ce 
qui  suit  : 

Un  jour,  un  chrétien  du  village  de  Babousa  vint  trouver 
R.  Yohannan  et  lui  demanda  ses  prières,  en  lui  faisant  con- 
naître son  indigence.  Sur  Tordre  de  R.  Yohannan,  ce  frère  lui 
donna  de  quoi  faire  sa  route  sur  ce  qu'il  avait.  Quand  cet 
homme  voulut  sortir,  il  revint  trouver  le  saint  et  lui  dit  :  «  J'ai 
des  petits  enfants,  et  je  n'ai  rien  à  leur  donner  à  manger,  à  l'en- 
trée du  carême  ;  je  te  prie  de  demander  au  Christ  de  leur  pré- 
parer quelque  chose  à  manger.  »  —  Le  saint  eut  pitié  de  lui 
et  lui  dit  :  «  Va,  et  quand  tu  descendras  dans  le  torrent,  tu 
trouveras  une  chèvre  sauvage  avec  ses  deux  petits  sur  ton  che- 
min. Tu  prendras  l'un  des  petits  et  tu  laisseras  l'autre  à  sa 
mère.  »  —  La  chose  se  passa  comme  avait  dit  le  saint.  Mais  cet 
homme,  dans  son  avidité,  oublia  l'ordre  du  saint;  il  prit  les 
deux  petits  et  les  égorgea.  Or,  à  ce  moment  même,  le  saint  dit 
au  frère  :  «  Yonàn,  mon  fils,  ce  pauvre  a  tué  les  deux  petits  de 
la  chèvre.  »  —  L'homme  après  avoir  tué  les  deux  petits  «fut 
saisi  de  terreur.  Il  était  agité,  troublé,  inquiet.  Il  prit  les  deux 
petits  qu'il  avait  tués  et  vint  à  la  porte  de  la  cellule  du  saint. 
Il  frappa.  Rabban  Yônan  sortit  vers  lui  et  lui  dit  :  «  0  mal- 
heureux, pourquoi  as-tu  osé  transgresser  l'ordre  du  saint?  »  — 
Il  l'introduisit  auprès  de  R.  Yohannan,  et  se  jeta  lui-même  aux 
pieds  du  saint  en  lui  demandant  d'avoir  pitié  de  ce  pauvre.  Rab- 
ban dit  à  cet  homme  :  «  Pourquoi  as-tu  osé  priver  cette  chèvre 
de  ses  deux  petits?  Ne  t'avais-je  pas  ordonné  de  n'en  prendre 
qu'un  et  de  lui  laisser  l'autre.  »  —  L'homme  se  mit  à  pleurer 
et  lui  dit  :  «  Rabban,  j'ai  péché.  Prie  pour  moi  :  car  je  me  meurs, 
et  mes  enfants  vont  rester  orphelins.  »  —  Le  saint  fit  sur  lui  le 
signe  de  la  croix,  et  le  délivra  de  cette  terreur  qui  l'avait  en- 
vahi; puis  il  le  renvoya  à  sa  maison.  L'homme  jeta  les  deux 
petits  chevreaux  égorgés  devant  le  saint,  sortit  et  s'en  alla.  La 
§  mère  de  ces  petits  se  tenait  sur  le  rocher  au-dessus  de  la  cellule 
du  saint,  poussant  de  grands  cris.  R.  Yônan  ferma  la  porte  et 
revint  près  de  R.  Yohannan  :  les  chevreaux  étaient  encore  devant 
lui;  le  saint  étendit  alors  la  main,  fit  le  signe  de  la  croix  sur 
ces  petits  animaux  qui  avaient  été  égorgés  en  disant  :  «  Au  nom 
du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit,  Amen.  Que  la  puissance  de 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.         175 

la  Trinité  sainte  vous  ressuscite.  »  —  Et,  à  l'instant  même,  les 
deux  chevreaux  égorgés  bondirent  devant  lui  et  allèrent  retrou- 
ver leur  mère  sur  le  rocher. 

0  grandeur  delà  grâce  ineffable  donnée,  dans  le  Christ  Notre- 
Seigneur,  aux  hommes  qui  de  passibles  et  mortels  deviennent 
dieux,  et  comme  Dieu  ressuscitent  les  morts  tués  auparavant  ! 
En  vérité  la  nature  humaine  a  été  élevée  par  le  Christ  à  ce  su- 
blime honneur  qui  fait  des  hommes  les  enfants  de  Dieu,  sem- 
blables à  Dieu,  capables  de  faire  comme  Dieu  et  par  Dieu  tout 
ce  qu'ils  veulent.  Gloire  à  ta  bonté,  ô  Dieu  !  oui,  gloire  à  ta  bonté 
ineffable,  qui  a  été  répandue  sur  nous  par  ton  Fils  bien-aimé, 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ;  à  toi,  à  lui  et  à  l'Esprit-Saint  la 
louange  qui  convient  à  ta  gloire!  Amen. 


77.  —  Rabban  Yônan,  disciple  de  Rabban  Yohannan.  —  Que 

nous  soyons  conserves  par  ses  prières!  Amen. 

Rabban  Yônan  était  du  pays  de  Marga;  il  fut,  ainsi  que  je 
l'ai  dit  plus  haut,  le  disciple  et  le  familier  de  R.  Yohannan,  et 
travaillait  en  toute  obéissance  et  simplicité  sous  sa  direction. 
Il  était  très  humble  et  fort  appliqué  dans  le  labeur  du  saint 
monachisme,  c'est-à-dire  dans  les  œuvres  qu'on  pratique  dans 
la  cellule  et  dans  l'office  qu'il  accomplissait  hors  de  la  présence 
du  saint. 

Rabban  Youssef  disait  que  Rabban  Yônan  racontait  ceci  : 

Un  jour,  pendant  les  semaines  d'obligation  (1),  comme  il  se 
trouvait  dans  sa  cellule,  étant  encore  novice,  il  fut  attaqué  par 
une  nombreuse  troupe  de  démons.  Comme  il  s'adonnait  à  un 
rude  combat  avec  eux,  R.  Yohannan  vint  se  placer  entre  lui  et 
eux,  fit  sur  eux  le  signe  de  la  croix,  et  leur  dit  :  «  Que  voulez- 
vous  à  mon  fils  qui  est  mon  bien-aimé!  Allez-vous-en,  maudits! 
car  vous  n'avez  point  de  pouvoir  sur  lui.  »  —  Et  depuis  ce  jour- 
là  R.  Yônan  fut  délivré  de  l'attaque  des  démons. 

Rabban  Youssef  racontait  de  lui  qu'il  parvint  à  un  sublime 


(l)  J'ignore  le  sens  précis  de  cette  expression  qui  signifie  littéralement  «  les 
semaines  liées  ».  —  Il  s'agit  su  renient  d'un  temps  de  jeûne,  et  probablement, 
d'une  façon  générale,  le  temps  de  l'année  consacré  au  jeune. 


176  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

degré  de  perfection,  au  point  qu'il  n'était  plus  en  ce  monde  que 
par  son  corps  ;  car  son  esprit  habitait  au-dessus  des  cieux,  et  son 
intelligence  était  continuellement  appliquée  aux  choses  divines. 
De  sorte  qu'il  mangeait  et  ne  savait  pas  s'il  avait  mangé,  ou  qu'il 
restait  sans  manger  sans  le  savoir.  Il  restait  des  jours  sans  rien 
goûter  et  ne  s'en  apercevait  pas  avant  que  son  disciple  vînt  l'en 
avertir  et  lui  apporter  quelque  chose  à  manger.  —  Parfois  aussi, 
il  sortait  pour  aller  recevoir  les  saints  mystères  après  avoir 
mangé,  et  son  disciple  devait  l'en  détourner  et  veiller  à  ce  qu'il 
ne  fît  pas  cela.  Quand  son  esprit  était  ravi  en  extase,  il  igno- 
rait si  cela  avait  duré  un  ou  plusieurs  jours.  C'est  pourquoi  il 
interrogeait  continuellement  sur  les  jours. 

Telle  est  la  sublime  perfection  à  laquelle  parvint  ce  bienheu- 
reux !  Que  le  Christ  nous  en  rende  tous  dignes  par  son  interces- 
sion! Amen. 


///.  —  i) Un  très  illustre  moine  du  couvent  de  Rabban  Hor- 
mizd.  —  A"'  pitié  de  nous,  Seigneur,  par  ses  prières! 
Amen. 

Rabban  Youssef  racontait  ce  qui  suit  au  sujet  de  ce  moine 
dont  il  ne  lit  pas  connaître  le  nom. 

Il  était  très  vertueux  dans  ses  œuvres,  très  laborieux,  appli- 
qué, et  très  zélé  dans  la  crainte  de  Dieu.  Comme  la  partie  iras- 
cible de  son  âme  était  devenue  très  pure,  il  agissait  par  elle 
naturellement  selon  la  nature  de  sa  création  :  c'était  ce  que  les 
hommes  intelligents  appellent  «  un  chien  aboyant  contre  les 
loups  nocturnes  et  ravisseurs  ».  —  <  »r,  il  était  continuellement 
excité  par  cette  ardeur  de  son  âme,  dans  l'état  de  sa  création 
première. 

Il  y  avait  dans  un  village  appelé  Daira-hedata  (1),  un  Arabe 
qui  vexait  beaucoup  les  moines  et  les  cénobites  qui  passaient 
par  là.  11  lui  naquit  un  fils.  La  mère  de  l'enfant  voulut  le  faire 
baptiser  dans  le  couvent,  et  elle  pressa  son  mari,  qui  était  très 
mauvais,  de  telle  sorte  qu'enfin  il  conduisit  l'enfant  au  couvent. 
Un  des  frères  prit  reniant  dans  ses  bras  et  le  fit  passer  aux 

(1)  C'est-à-dire  :  ■  Le  Couvent  M  uf  ». 


VIE  DE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.  177 

moines  clans  l'église  afin  qu'ils  priassent  pour  lui.  Quand  il  ar- 
riva près  de  cet  illustre  moine,  celui-ci  demanda  de  qui  cet 
enfant  était  fds;  et  quand  il  apprit  qu'il  était  le  fds  de  cet  Arabe, 
il  étendit  la  main  sur  l'enfant  et  dit  :  «  Que  la  lance  du  Seigneur 
transperce  cet  enfant,  à  cause  du  péché  de  son  père  persécuteur 
des  moines!  »  Et,  à  l'instant  même,  l'enfant  mourut  clans  les 
bras  de  celui  qui  le  portait.  Quand  ses  parents  apprirent  cela, 
ils  troublèrent  le  temple  du  cri  de  leurs  lamentations  et  de  leurs 
pleurs  amers.  Ce  bienheureux  appela  le  père  de  l'enfant  et  lui 
dit  :  «  Cette  lance  qui  a  tué  ton  fils  aurait  dû  passer  au  travers 
de  toi,  à  cause  de  ton  insanité,  parce  que  tu  tourmentes  beau- 
coup les  frères.  Mais  Dieu  a  usé  de  longanimité  envers  loi,  et 
peut-être  te  convertiras-tu  de  ta  malice.  »  —  Cet  homme  pleura 
en  sa  présence  et  promit  avec  serment  que  désormais  il  n'affli- 
gerait jamais  les  moines.  —  Alors  le  bienheureux  lui  donna  trois 
pains  bénits  (1)  et  lui  dit  :  «  Si  tu  accomplis  ta  promesse, 
Dieu  te  donnera  trois  fils.  Tu  le  réjouiras  en  eux,  et  ils  seront 
les  héritiers  de  ta  maison  après  toi.  »  —  Cet  homme  crut  à  ce 
que  lui  disait  le  bienheureux.  Depuis  ce  jour  il  ne  tourmenta 
plus  jamais  aucun  des  frères;  mais,  quand  ils  passaient  par  ce 
village,  il  les  faisait  entrer  clans  sa  maison  et  les  honorait  beau- 
coup. _  La  parole  du  bienheureux  se  réalisa  :  Dieu  lui  donna 
trois  fils.  Il  fit  baptiser  ses  enfants  dans  le  couvent,  louant  et 
glorifiant  Dieu  qui  avait  eu  pitié  de  lui. 

Une  nuit,  un  dimanche  quecet  illustre  frère  était  appuyé,  selon 
sa  coutume,  dans  un  angle  du  temple,  le  lecteur  se  mit  à  lire  dans 
l'intervalle  d'un  nocturne,  et  il  parvint  au  paragraphe  clans 
lequel  l'abbé  Isaïe  dit  :  (2)  «  Prends  jusqu'à  trois  coupes.  » 
—  Le  lecteur,  voulant  plaisanter,  lut  ainsi  :  «  Prends  jusqu'à 
trente  coupes.  »  —  Le  bienheureux  cria  de  son  coin  et  lui 
dit  :  «  La  lance  du  Seigneur  ne  te  transpercera-t-elle  pas,  pour 
oser  plaisanter  et  t'amuser,  alors  que  tu  es  dans  une  assemblée 
au  milieu  de  laquelle  servent  les  anges?  »  —  A  l'instant  même 
le  livre  tomba  des  mains  du  lecteur  qui  lui-même  tomba  mort  à 

(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  102  (t.  II),  n.  1.  —  Mais  l'expression  tau'é  henana  employée 
ici  désigne  plus  spécialement  un  petit  pain  de  forme  carrée,  qui  a  été  l'objet  d'une 
bénédiction  spéciale. 

(2)  Isaïe,  moine  de  Scété.  —  Ses  œuvres  ascétiques  ont  joui  d'une  grande  estime 
chez  les  Syriens  et  ont  été  traduites  du  grec  en  leur  langue.  —  Cf.  Migne,  Pair. 
Gr,  t.  xl. 


J7S  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

terre.  —  Les  frères  l'emportèrent  et  l'ensevelirent  comme  11a- 
nania(l),  son  semblable,  qu'avait  aussi  transpercé  cette  lance 
du  zèle  divin. 

Tel  était  le  degré  de  la  pureté  des  facultés  de  son  âme  auquel 
parvint  ce  bienheureux,  et  telle  était  la  puissance  qu'il  avait 
reçue,  qu'en  même  temps  qu'il  parlait,  ce  qu'il  disait  s'accom- 
plissait, «doireàcelui  qui  le  fit  triompher!  <,>ue  ses  miséricordes 
se^répandenl  continuellement  sur  nous,  sur  le  misérable  écri- 
vain et  sur  ses  frères!  Amen. 


/r.  —  Rabban  Ishô'-Bar-Noun.  —  Que  sa  prière 
secoure  ma  faiblesse!  Amen. 

Ce  bienheureux  (2)  lit  son  noviciat  dans  le  couvent  de  S.  Rab- 
ban Hormizd.  Il  fut  l'un  des  disciples  de  R.  Yohannan.  Avec 
l'aide  du  Seigneur  qui  l'accompagnait,  dès  le  commencement  de 
son  noviciat,  il  s'adonna  de  préférence  aux  labeurs  ardus  qui 
s'exercent  sur  le  corps  :  il  y  fut  très  appliqué  et  y  excella.  A 
cause  de  la  multiplicité  des  labeurs  corporels,  les  démons  ont 
coutume  de  devenir  très  jaloux  de  celui  qui  3'y  applique  :  car, 
ils  ne  peuvent  supporter  de  voir  des  êtres  corporels  accomplir  des 
œuvres  spirituelles;  c'est  pourquoi  ils  s'efforcent,  autant  qu'ils 
peuvent,  de  faire  tomber  le  frère  qui  s'y  adonne  dans  la  vaine 
gloire,  destructive  de  ton-  les  mérites,  ou  dan-  l'orgueil  op| 
à  Dieu.  A  cause  de  cela  et  pour  cela,  le  frère  a  besoin  d'une 
grande  humilité,  pour  s'humilier  lui-même  en  tout  et  se  mé- 
priser lui-même  avant  tout;  afin  de  pouvoir,  dans  le  Seigneur 
Jésus,  !'■  prince  des  humbles,  échapper  aux  ennemis  el  aux  ad- 
versaires qui  s'opposent  à  lui.  —  Comme  ce  bienheureux  savait 
fort  bien  cria,  il  s'appliqua  de  toul  son  soin  à  acquérir  le  mépris 
de  soi-même. 

Rabban  Youssef  racontait  ce  qui  suit  à  son  sujet  : 
Un  jour  que  les  frères  étaient  assemblés  dans  le  temple  pour 
la  célébration  des  saints  mystères,  ce  bienheureux  vint  lui- 
même  à  l'église  d'une   façon   étonnante   et  très  étrange   :  le 

1  I  S.  Act.  Apost.,  v.  1-6. 

2  I.''  nom  '!'■  Ishô'-Bar-Noun  esl  la  transcription  de  cehii  de      Josué,  fils  'l'1 
Noun  ■■  (Exod.  xxxm,  1 1). 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF  BOUSNAYA.  179 

visage  noirci,  portant  au  cou  un  collier  forme  avec  des  os,  sa 
ceinture  et  sa  tunique  liées  au-dessus  des  genoux,  à  cheval  sur 
un  bâton,  tenant  une  baguette  à  la  main,  et  courant  comme  s'il 
avait  été  sur  une  monture;  il  vint  et  entra  dans  l'église  en  cette 
manière;  il  s'avança  jusqu'à  la  grille  [du  sanctuaire],  sortit  du 
temple,  s'en  alla  au  milieu  du  couvent,  puis  revint  à  l'église. 
Son  disciple  courut  le  trouver,  et  le  reprit  secrètement  en  lui 
disant  :  «  Voilà  que,  pour  ton  utilité  personnelle,  tu  causes  du 
dommage  à  tous  les  frères.  »  —  Alors,  il  baissa  la  tête,  regarda 
la  terre,  et  s'en  alla  à  sa  cellule.  —  Les  frères  étaient  tous  dans 
l'étonnement  et  dans  l'affliction,  de  ce  qu'un  homme  aussi  ver- 
tueux était  possédé  du  démon.  Son  disciple  alla  le  rejoindre  et 
lui  lava  le  visage.  Longtemps  après,  ce  même  disciple  tomba  à 
ses  pieds  et  lui  demanda,  dans  la  charité  et  la  liberté  dont  il 
usait  avec  lui,  de  lui  apprendre  pourquoi  il  avait  fait  paraître 
une  telle  humilité  et  un  si  extraordinaire  mépris  de  soi-même. 
—  Vaincu  parles  instances  de  son  ami.  Kabban  lui  dit  :  «  Sache, 
mon  fils,  que  depuis  une  semaine  j'étais  engagé  dans  un  grand 
combat,  difficile  à  expliquer,  avec  les  démons  qui  s'attaquaient 
à  moi  astucieusement,  pour  introduire  en  moi  la  vaine  gloire  de 
laquelle  naît  l'orgueil  qui  fait  périr  l'homme;  je  me  suis  efforcé 
par  toute  sorte  de  labeurs  de  faire  cesser  leurs  attaques;  en  ces 
derniers  jours,  ces  maudits  et  rusés  démons  s'armèrent  et  s'as- 
semblèrent contre  moi  et  m'attaquèrent  avec  encore  plus  d'au- 
dace et  d'astuce.  Voyant  que  l'affaire  s'aggravait,  j'ai  eu  recours 
à  cette  humiliation  et  à  ce  mépris  de  moi-même,  de  sorte  que  le 
christ  les  chassa  de  ma  présence  et  me  procura  la  délivrance 
de  leur  attaque,  par  sa  grâce  miséricordieuse.  » 

Rabban  Youssef  racontait  encore  ceci  de  ce  bienheureux  : 
Un  jour,  des  frères  passèrent  à  la  porte  de  sa  cellule  et  l'enten- 
dirent qui  parlait  comme  avec  une  femme  en  disant  :  «  Malheur 
à  cause  de  toi,  scélérate!  Jusqu'à  quand  te  serai-je  soumis  et 
seras-tu  ma  maîtresse?  ne  te  suffit-il  pas  de  l'avoir  été  jusqu'à 
présent?  crains  Dieu,  et  délivre-moi  de  cet  assujettissement 
sans  profit.  »  Et  il  ajoutait  beaucoup  de  choses  analogues.  — 
Les  frères  coururent  trouver  le  supérieur  du  couvent  et  les  vieil- 
lards et  leur  apprirent  qu'une  femmeétait  auprès  de  ce  vieillard, 
dans  l'intérieur  de  sa  cellule. 
Le  supérieur  du  couvent  et  les  vieillards  en  furent  très  sur- 


180  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

pris  et  s'affligeaient  en  leur  cœur  de  ce  qu'une  chose  aussi  la- 
mentable lut  arrivée  à  un  homme  vertueux  comme  celui-là,  qui 
était  le  soutien  de  tout  le  pays.  Ils  se  mirent  en  route  et  allè- 
rent à  la  cellule  du  vieillard.  Ils  frappèrent  à  la  porte  :  le  vieil- 
lard leur  ouvrit  et  ils  entrèrent.  Ils  prièrent  selon  la  règle  ;  et 
ils  n'osèrent  pas,  en  présence  de  sa  vieillesse  honorable,  lui 
dire  quelque  chose.  Lui-même  leur  adressa  la  parole  :  <«  Faites 
ce  pourquoi  vous  vous  êtes  assemblés  et  êtes  venus.  »  — Alors, 
ils  détournèrent  leurs  visages  et  axèrent  la  terre.  Ils  compri- 
rent qu'ils  s'étaient  trompés  et  lui  demandèrent  pardon.  —  Le 
vieillard  dit  au  supérieur  du  monastère  :  •  Ta  règle  et  ton  office 
nedemandt'iit  pas  que  tu  dévoiles  ainsi  devant  tout  le  monde  les 
fautes  des  délinquants,  mais  bien  que  tu  les  rappelles  à  larèu'1' 
et  que  tu  les  dissimules,  que  tu  les  reprennes  et  les  admonestes, 
pour  leur  avantage  et  non  pour  leur  perte.  Supposons  qu'un 
homme  tombe  dans  le  péché,  —  ce* qu'à  Dieu  De  plaise!  —  tu 
ne  dois  pas  ainsi  le  révéler  ni  le  dévoiler,  dans  la  crainte  que 
cela  ne  tourne  à  sa  perte  et  à  celle  des  autres  a  cause  de  lui: 
mais  tu  dois  le  corriger  et  le  reprendre  charitablement  en  se- 
cret. Maintenant,  laissons  cela  de  cote:  allons  au  réfectoire, 
et  je  vous  ferai  connaître  la  raison  pour  laquelle  ces  frères  qui 
sont  allés  vous  trouver  oui  été  scandalisés. 

Quand  le  supérieur  du  couvent  et  les  frères  entrèrent  dan-  le 
réfectoire,  ils  y  trouvèrent  une  petite  marmite  sur  le  feu.  Le 
bienheureux  leur  dit  :  •  Sachez,  mes  pères  et  mes  frères,  qu'il 
y  a  cinquante  jours  que  cette  demeure  malfaisante  qui  est  mon 
ventre,  me  demande  et  me  !•-■<  lame  une  soupe  pour  sa  satisfac- 
tion, comme  j'étais  aujourd'hui  plus  tourmenté  par  lui  <l),je 
luiai  préparé  cette  soupe  pour  satisfaire  son  désir;  je  lui  parlais 
et  je  le  réprimandais  par  ces  paroles  qu'ont  entendues  les  frè- 
res, dans  l'espoir  d'être  délivré  de  cette  servitude  imposée  par 
la  nature  elle-même  dans  cette  maison  vide.  Maintenant  que  le 
Christ  nous  a  réunis,  selon  sa  volonté,  nous  pratiquerons  la  cha- 
rité et  nous  nous  réjouirons  avec  ce  que  la  grâce  nous  a  accordé.  ■ 
—  Il  ajouta  de  l'eau  dans  la  marmite,  et  augmenta  fortement 
le  feu  dessous,  jusqu'à  ce  que  l'eau  bouillît  très  fort  et  s'agitât 
vivement.  Il  mit  du  pain  dur  dans  un  plat  et  sema  dessus  un 

(!)  En  syriaque  -  ventre  ■■  esl  féminin. 


VIE    DU    .MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  181 

peu  de  sel;  puis  il  prit  la  marmite  et  plaça  sa  main  à  l'orifice 
pour  empêcher  ce  qui  était  dedans  de  couler  avec  l'eau.  L'eau 
bouillante  coula  et  passa  toute  brûlante  sur  sa  main.  Les  vieil- 
lards regardèrent  dans  la  marmite  et  n'y  virent  rien  autre 
chose  que  des  cailloux.  Il  leur  présenta  et  ils  mangèrent  cette 
soupe  aux  cailloux,  cette  soupe  réclamée  depuis  si  longtemps, 
pour  laquelle  il  se  disputait  si  vivement  avec  son  ventre  et 
qu'il  avait  faite  pour  sa  propre  satisfaction! 

Les  vieillards  admirèrent  son  courage,  sa  vertu,  sa  patience, 
son  austérité,  la  sublimité  de  son  degré  et  le  mérite  de  ses  ac- 
tions. Ils  louèrent  Dieu  qui  prend  soin  des  siens,  d'avoir  donné 
aux  saints  une  vertu  si  puissante  qu'ils  deviennent  supérieurs 
au  monde,  que  les  choses  difficiles  leur  deviennent  faciles,  que 
le  feu  môme,  très  cruel,  soit  inoffensif  pour  eux  contrairement 
à  sa  nature;  leur  constance  est  telle  qu'ils  vainquent  la  nature, 
et  s'élèvent  au-dessus  d'elle.  Que  notre  Seigneur  et  Dieu  nous 
en  rende  dignes,  afin  que  nous  puissions  nous  conduire  selon 
le  dessein  de  ses  miséricordes,  dans  ce  monastère  où  nous  ha- 
bitons par  la  grâce  de  sa  clémence  et  de  sa  bonté!  Amen. 


V.' —  Rabban  Ishô,  appelé  de  Koumateh.  —  Que  Notre- 
Seigneur  nous  aide  par  ses  prières!  Amen. 

Plus  haut  (1),  j'ai  déjà  fait  connaître  que  ce  trésorier  de  l'Es- 
prit-Saint,  ce  temple  de  la  grâce,  cette  demeure  de  la  sainte  Tri- 
nité, prit  le  saint  habit  dans  le  couvent  de  S.  Rabban  Mormizd, 
grandit  dans  la  crainte  de  Dieu  en  présence  de  R.  Yohannan,  et 
s'en  alla,  après  la  mort  de  celui-ci,  dans  la  montagne  de  Kou- 
mateh d'où  il  tira  son  nom. 

Rabban  Youssef  racontait  de  lui,  qu'il  observait  dans  sa  cel- 
lule, dans  le  couvent,  un  profond  silence,  au  point  qu'il  ne  par- 
lait pas  même  à  quelqu'un  par  la  fenêtre.  Le  silence  profond  a 
coutume  de  purifier  l'âme  et  d'élever  celui  qui  l'observe  au  lieu 
de  la  pureté,  en  le  délivrant  de  toutes  les  distractions  :  ce  saint 
fut  donc  élevé  à  ce  lieu  de  la  pureté.  Ayant  vu  que  la  pensée  est 

(1)  Cf.  ci-dessus,  page  381  (t.  II  1897). 


182  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

distraite  de  toute  façon  par  la  vue,  l'audition,  la  fréquentation 
des  hommes,  et  que  celui  qui  veut  descendre  dans  le  combat 
doit  être  dépouillé  de  tout,  il  sortit  armé  du  glaive  apostolique 
pour  engager  la  lutte.  Il  combattit,  remporta  la  victoire,  s'il- 
lustra et  remonta  triomphalement.  Le  Christ,  juge  du  combat, 
lui  décerna  la  couronne  qui  convenait  à  ses  triomphes  :  il  de- 
vint fils  du  roi,  et  roi  souverain.  Il  allait  et  venait  dans  le  pays 
de  la  science,  comme  le  maître  même  de  la  science.  Il  apprit 
ce  qui  est  de  la  nature  première,  et  fut  purifié,  ensuite  il  fut  élevé 
à  l'état  de  la  nature  seconde,  qui  consiste  dans  la  pureté,  puis 
de  là  il  monta  au  degré  supérieur  à  la  nature,  celui  du  Christ, 
qui  s'immola  lui-même  à  Dieu  son  Père  en  sacrifice  pour  tous, 
et  il  devint  par  là  semblable  à  Dieu. 

Il  demeura  longtemps  dans  cette  montagne.  Une  fois,  des  bri- 
gands Kartavéens  vinrent  l'attaquer,  pensant  qu'il  avait  amassé 
de  l'argent  en  cet  endroit.  Comme  ils  voulaient  le  torturer, 
il  leur  dit  :  «  Qu'avez-vous  besoin  de  cela?  J'ai  deux  disciples, 
et  ils  ont  chez  eux  tout  ce  que  je  possède;  attendez  un  peu ,  je 
vais  les  appeler  près  de  vous,  et  ils  vous  donneront  ce  que 
vous  voulez.  »  —  Il  sortit  hors  de  sa  cellule  et  cria  à  haute 
voix  :  «  Venez,  mes  enfants,  trouver  ces  hommes,  et  donnez-leur 
tout  ce  que  vous  avez  à  moi.  »  —  Et  voici  que  deux  tigres 
accoururent  et  vinrent  près  de  lui.  Il  mit  la  main  droite  sur  l'un 
et  la  gauche  sur  l'autre,  et  il  entra  près  des  brigands  en  leur 
disant  :  «  Tout  ce  que  je  possède  est  entre  les  mains  de  mes 
disciples  que  voici;  tendez-leur  la  main  et  ils  vous  donneront 
tout  ce  que  vous  demanderez.  »  —  Les  tigres  étaient  très  agi- 
tés, bondissaient,  rugissaient,  et  voulaient  sauter  sur  les  bri- 
gands pour  les  détruire.  Le  saint  les  empêchait  de  les  dévorer. 
Ces  misérables  brigands  furent  saisis  de  crainte  et  de  tremble- 
ment. Ils  tombèrent  aux  pieds  du  saint  en  pleurant  et  lui  de- 
mandant d'empêcher  ces  deux  bètes  féroces  de  les  dévorer.  Il 
leur  répondit  en  riant  :  «  Si  je  renvoie  mes  disciples,  de  qui  re- 
cevrez-vous  l'argent  que  vous  désirez?  »  —  Il  congédia  alors 
les  tigres  et  leur  prescrivit  d'aller  à  leurs  demeures.  Il  se  mit  à 
admonester  longuement  ces  hommes  très  pervers,  qui  firent 
pénitence  et  lui  promirent  par  serment  qu'ils  n'exerceraient 
plus,  de  leur  vie,  ce  métier  du  brigandage.  Ils  s'éloignèrent  de 
lui  après  avoir  fait  pénitence  et  exempts  de  toute  la  malice  qui 


VIE    DU   MOINE    RABBAN   YOUSSEF    BOUSNAYA.  183 

était  en  eux.  Le  chef  de  ces  brigands  était  un  homme  célèbre 
clans  sa  tribu.  Il  venait  continuellement  trouver  le  saint  et  re- 
cevoir sa  bénédiction.  Quand  le  saint  fut  de  retour  au  couvent, 
cet  homme  venait  le  trouver  chaque  année,  étant  chargé,  et 
portant  avec  lui  un  grand  présent  pour  sa  cellule.  R.  Yohannan 
ne  l'empêchait  point  d'entrer  dans  sa  cellule,  même  quand  il 
venait  le  voir  pendant  le  temps  du  carême. 

Après  être  resté  longtemps  dans  la  montagne,  comme  je  l'ai 
dit,  le  saint,  devenu  vieux  et  ayant  besoin  de  quelqu'un  pour  le 
servir,  vint  alors  au  couvent  de  Aphnimaran;  et  là  encore, 
malgré  sa  grande  vieillesse  et  sa  faiblesse,  il  vécut  dans  un  pro- 
fond silence  (1).  De  tous  côtés,  moines  et  séculiers  accouraient 
près  de  lui.  Notre-Seigneur  fit  par  ses  mains  de  nombreux  pro- 
diges et  miracles  dont  moi,  misérable,  je  n'ai  point  eu  con- 
naissance, pour  les  écrire;  cependant,  je  vais  écrire,  comme 
une  bénédiction,  le  peu  que  j'ai  appris  de  Rabban  Youssef;  je  les 
écrirai  afin  de  donner  de  l'agrément  à  mon  misérable  dis- 
cours par  le  souvenir  sanctifiant  et  protecteur  de  ce  saint  Père 
spirituel. 

Rabban  Youssef  racontait  qu'une  fois,  comme  il  allait  vers 
le  saint  avec  d'autres  frères,  un  cavalier  Ta'lavéen,  qui  était  en 
embuscade  sur  la  route,  fondit  sur  eux,  voulut  les  dépouiller 
de  leurs  vêtements  et  les  maltraiter,  et  se  montra  très  violent 
à  leur  égard;  puis  tout  à  coup,  quand  ils  se  disposaient  à  lui 
donner  leurs  vêtements,  la  grâce  le  détourna  et  il  s'éloigna  d'eux 
sans  rien  prendre.  Lorsqu'ils  entrèrent  près  du  saint,  ils  priè- 
rent, selon  la  coutume,  et  s'assirent  en  face  de  celui-ci,  qui  leur 
dit  en  souriant  :  «  Au  moment  où  ce  cavalier  est  venu  pour 
vous  dépouiller  de  vos  vêtements,  je  me  suis  tenu  entre  lui  et 
vous,  jusqu'à  ce  que  la  grâce  l'eût  détourné  et  qu'il  se  fût 
éloigné  de  vous.  »  —  Les  frères  admirèrent  celaet  louèrent  Dieu. 

Rabban  nous  racontait  encore  ceci  : 

Un  jour  qu'il  était  en  sa  présence,  l'esprit  du  saint  fut  ravi 
en  extase.  Quand  son  esprit  revint  à  lui,  il  dit  à  son  disciple  : 
«  Mon  fils,  prépare  ce  qui  est  nécessaire,  parce  que  Rabban 
Qôzmà  va  venir  nous  trouver  aujourd'hui  avec  d'autres 
frères.  »  —  Une  heure  après,  R.  Qôzmà  et  d'autres  frères  en- 

(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  382. 


184  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

traient  près  de  lui.  Quand  nous  eûmes  prié  et  que  nous  fûmes 
assis  devant  lui,  le  saint  leur  dit  en  souriant  :  «  Pourquoi  vous 
êtes-vous  attardés  après  avoir  passé  le  Habôrà?  car,  j'étais  avec 
vous  quand  vous  avez  traversé  le  fleuve  (1).  » 

Rabban  Youssef  racontait  encore  de  ce  saint  qu'il  ne  se  servait 
pas  beaucoup  d'eau.  Un  jour  que  R.  Youssef  était  assis  en  sa  pré- 
sence, il  se  dit  en  lui-même,  en  examinant  les  mains  du  saint  : 
«  Ce  saint  ne  se  lave-t-il  donc  pas  les  mains  quand  il  va  rece- 
voir les  [saints]  mystères?  »  —  Or,  le  saint  regarda  R.  Youssef 
au  moment  même  où  cette  pensée  s'élevait  dans  son  esprit,  et 
lui  dit  :  «  Sais-tu,  mon  fils,  comment  je  fais  quand  je  veux  re- 
cevoir les  saints  mystères  ?  J'ai  un  vase  dans  lequel  il  y  a  de 
l'eau,  et  quand  je  veux  sortir  pour  recevoir  les  mystères  sacrés, 
je  place  mes  mains  sur  l'eau  et  je  les  purifie;  ensuite  je  reçois 
les  mystères  vivifiants  (2).  » 

Pendant  que  R.  Youssef  était  dans  sa  cellule,  la  pensée  lui 
vint  d'écrire  un  Nouveau  Testament.  Il  se  mit  à  l'œuvre  et  com- 
mença à  le  copier.  Après  avoir  écrit  l'évangile  [selon  saint] 
Matthieu  et  une  partie  de  [saint]  Marc,  il  songea  qu'il  n'était 
pas  convenable  de  se  livrer  à  ce  travail  sans  avoir  pris  conseil  ; 
il  rassembla  les  feuillets,  les  plaça  clans  un  coin  de  sa  cellule, 
et  partit  pour  aller  trouver  saint  R.  Ishô',  afin  de  lui  manifester 
sa  pensée  et  de  lui  demander  conseil.  Le  saint  lui  répondit 
selon  sa  coutume  :  «  Oui,  mon  fils,  j'interrogerai  le  Christ  et  je 
te  ferai  connaître  ce  qu'il  ordonnera.  »  —  Il  avait  l'habitude  de 
faire  cette  réponse  à  quiconque  le  consultait  sur  une  affaire.  Le 
lendemain  matin,  il  dit  à  R.  Youssef  :  «  Le  Christ  ne  veut  pas 
que  tu  écrives  maintenant.  »  —  R.  Youssef  fut  très  contristé  de 
cette  réponse.  Le  saint  lui  dit  :  «  Ne  t'afflige  pas  de  cela;  je 
prierai  pour  toi,  et  ton  désir  passera.  »  —  Il  pria  pour  lui,  et 
celui-ci  retourna  à  sa  cellule.  Or,  Rabban  Youssef  me  disait  : 
«  Par  ta  vie,  mon  fils,  je  n'eus  pas  même  la  pensée  de  ramas- 
ser ces  feuillets  à  terre  pour  les  réunir  en  cahier.  »  —  Il  ne  put 
plus  du  tout  écrire  jusqu'à  ce  qu'il  partît  pour  le  couvent  de 
Beit  Çayarê.  Alors,  R.  Mousha  lui  prescrivit  d'écrire  et  il  le  fit 

(1)  Affluent  de  la  rive  gauche  du  Tigre,  qui  se  jette  dans  ce  lleuve  à  environ 
30  kilomètres  au-dessous  de  Djézireh  ibn-'Omar,. 

(2)  On  recevait  du  prêtre  la  sainte  communion  dans  la  main  et  on  la  portait  soi- 
même  à  la  bouche. 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.       185 

par  son  conseil.  Quand  nous  en  serons  arrivés,  dans  notre  dis- 
cours, à  l'histoire  de  saint  Rabban  Mousha,  nous  ferons  con- 
naître, avec  laide  de  Dieu,  comment  et  pour  quel  motif  il  lui 
donna  cet  ordre. 

Un  jour,  Rabban  Bar-Yaldà,  le  maître  de  R.  Mousha,  vint 
trouver  R.  lshôc,  qui  ne  lui  ouvrit  point  la  porte  et  ne  vint  pas 
même  lui  parler  par  la  fenêtre.  Comme  Rabban  Bar-Yaldà  s'en 
retournait  à  son  couvent,  il  rencontra  sur  sa  route  un  villageois. 
R.  Bar-Yaldà  l'appela  et  lui  dit  :  «  Tu  vas,  sans  doute,  trouver 
R.  Ishô';  quand  tu  arriveras  près  de  lui  et  qu'il  t'ouvrira  la 
porte,  tu  lui  diras  :   Bar-Yaldà  te  fait  dire   :  Le  Christ  t'a-t-il 
prescrit  d'ouvrir  ta  porte  aux  séculiers  et  non  point  aux  moi- 
nes? »  —  Quand  le  paysan  arriva  près  du  saint,  la  porte  lui  fut 
ouverte,  selon  la  parole  de  R.  Bar-Yaldà;  et  ce  séculier  répéta 
au  saint  ce  que  lui  avait  dit  R.  Bar-Yaldà.  Alors,  R.  Ishô'  envoya 
un  de  ses  disciples,  comme  messager,  après  R.  Bar-Yaldà.  Celui- 
ci  revint  près  de  4ui.  Après  qu'ils  eurent  prié  et  se  furent  assis, 
R.  Ishôc  dit  à  R.  Bar-Yaldà  :  «  Pourquoi  es-tu  irrité  contre  moi 
de  ce  que  je  ne  t'ai  pas  ouvert  ma  porte?  N'as-tu  pas  lu  dans 
les  livres  des  histoires  des  amis  de  Dieu  cette  parabole  dans  la- 
quelle   il  est  dit  :   Prends   l'exemple  d'un  roi  qui   siège  sur 
son  trône  au   milieu  de  ses  grands  et  qui  s'entretient  avec 
l'un  d'entre  eux.  Si  celui  avec  lequel  il  parle  détournait  du  roi 
son  visage  pour  s'entretenir  avec  un  de  ses  collègues,  de  quel 
châtiment  ne  serait  pas  digne   ce  serviteur  qui  abandonne- 
rait la  conversation  du  roi  pour  s'entretenir  avec  son   sem- 
blable? Au  moment  où  tu  es  venu  me  trouver,  je  me  tenais  en 
présence  du  Christ,  roi  de  tous  les  mondes,  et  je  m'entretenais 
avec  lui,  par  sa  grâce  et  sa  miséricorde.  Je  ne  pouvais  donc  pas 
quitter  le  Christ  et  sa  conversation,  pour  considérer  quelque 
chose  du  monde!  ». 

Ainsi,  ce  bienheureux  s'était  élevé  et  était  parvenu  à  une  telle 
sublimité,  une  telle  perfection,  une  telle  familiarité,  dans  l'amour 
des  enfants  [de  Dieu],  qu'en  tout  temps  il  pouvait  converser  avec 
le  Christ  Notre-Seigneur,  devant  qui  il  se  tenait  continuellement 
pour  le  louer  et  le  chanter.  Au  Christ  qui  l'a  fait  grandir  et  triom- 
pher :  gloire,  confession  et  louange!  et  sur  nous  soient  ses  mi- 
séricordes et  sa  grâce,  pour  toujours!  Amen. 


1SG  REVUE    DE   L'ORIENT   CHRÉTIEN, 


17.  —  Rabban  Shoubhùlishô".  —  Que  Notre-Seigneur  nous 
exauce  par  ses  prières!  Amen. 

Cet  océan  de  sagesse,  cette  source  de  prudence,  à  qui  le  Sei- 
gneur avait  confié  le  soin  de  diriger  en  Dieu  la  vie  des  hommes, 
était  du  couvent  de  saint  Rabban  Hormizd.  Il  fut  le  disciple  et  le 
familier  de  Rabban  Yohannan.  Après  la  mort  de  Rabban  Yohan- 
nan,  le  Christ  voulut  que,  par  sa  migration  au  couvent  de  saint 
Rabban  Ishôyahb,  il  fit  briller  là  l'éclat  de  la  lampe  de  ses  œu- 
vres divines.  Et  par  la  volonté  de  celui  qui  fait  toute  chose  selon 
son  dessein,  il  émigra  à  ce  couvent  de  Rabban  Ishôyahb  (1). 

Ses  triomphes  et  la  sublimité  de  ses  œuvres  divines  surpassent 
la  faiblesse  de  notre  misérable  parole.  Il  était  le  plus  grand  di- 
recteur de  son  temps,  de  sorte  que  quand  les  frères  allaient 
trouver  Rabban  Ishô  de  Koumateh,  il  leur  disait  :  «  Allez,  mes 
enfants,  vers  cet  océan  de  direction,  Rabban  Shoubhalishô'  de 
Beit  Rabban  IshcVyahb.  » 

Rabban  Youssef  allait  constamment  près  de  lui  et  se  dirigeait 
d'après  son  conseil,  après  la  mort  de  Rabban  Ishô\ 

Rabban  Youssef  racontait  qu'un  jour  qu'il  était  près  de  lui  et 
qu'il  écrivait  quelque  chose  de  ce  qu'il  lui  avait  conseillé  relati- 
vement à  la  pratique  du  silence,  Rabban  Shoubhalishô'  voyant 
qu'il  était  très  habile  dans  l'écriture  voulut  l'humilier,  afin  qu'il 
ne  s'enorgueillît  pas  de  la  célérité  et  de  l'habileté  de  sa  main 
pour  écrire.  Le  saint  lui  dit  :  «  Youssef,  mon  fils,  sache  que 
j'ai  écrit  dans  une  nuit,  avec  une  lampe,  tout  l'évangile  de 
Yohannan.  »  —  Rabban  Youssef  fut  surpris  de  cela  et  ne  lui 
répondit  pas  un  mot. 

Rabban  Youssef  nous  racontait  ainsi  un  prodige  accompli  par 
ce  saint  et  dont  il  fut  lui-même  l'objet  : 

Une  semaine  d'obligation,  comme  il  était  dans  sa  cellule,  il 
fut  atteint  d'une  grave  maladie  et  resta  pendant  plusieurs  jours 
étendu  à  terre  sans  pouvoir  se  tenir  sur  ses  pieds.  Personne  ne 
le  sut;  car  personne  n'avait  l'habitude  d'aller  près  de  lui,  sur- 
tout pendant  les  semaines  d'obligation.  Étant  très  affligé  par  la 
violence  de  la  maladie  qui  ne  lui  permettait  pas  de  se  tenir  sur 

(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  302. 


VIE    DU    MOINE  RABBAN   YOUSSEP    BOUSNAYA.  187 

ses  pieds,  il  invoqua  l'aide  du  saint  et  dit  en  lui-même  ceci  : 
Hélas!  Rabban  Shoubhalishô'!  ne  vois-tu  donc  pas  dans  quel 
abattement  et  dans  quelle  anxiété  je  suis?  Ne  feras-tu  pas,  par 
ta  prière,  que  j'obtienne  un  peu  de  soulagement  à  l'affliction  que 
j'éprouve?  »  —  Et,  au  même  instant,  voici  que  Rabban  Shou- 
bhalishô' se  trouva  à  l'entrée  du  portique  (1),  s'approcha  de  Rab- 
ban Youssef  et  lui  dit  :  «  Vois,  mon  fils,  combien  tu  as  blas- 
phémé contre  moi!  Tends  ta  main  vers  moi.  »  —  Rabban 
Youssef  tendit  sa  main  vers  lui,  et  le  saint  la  lui  prit  et  le  fit 
tenir  sur  ses  pieds,  guéri  de  toute  son  affliction.  Quand  Rabban 
Youssef  se  tint  sur  ses  pieds,  il  voulut  saluer  le  saint,  mais 
celui-ci  sortit  par  l'entrée  du  portique  et  ne  donna  pas  à  Rab- 
ban le  temps  de  lui  parler.  Rabban  Youssef  pensa  qu'il  avait 
peut-être  une  raison  [de  sortir].  Ayant  attendu  un  peu,  sans 
qu'il  revînt,  il  sortit  dans  la  cour  de  sa  cellule  pour  voir  ce 
qu'était  devenu  le  saint.  Il  regarda  çà  et  là  et  ne  vit  personne. 
Comme  il  se  mit  à  l'appeler,  son  ange  gardien  lui  dit  : 
«  Pourquoi  appelles-tu  ainsi  quelqu'un  qui  n'est  pas  avec  toi 
dans  la  cellule?  Le  saint  est  venu  vers  toi  en  esprit,  pour  te  gué- 
rir, et  il  est  retourné  à  sa  cellule.  »  —  Alors  Rabban  Youssef 
comprit  ce  qui  avait  eu  lieu.  Après  les  semaines  d'obligation, 
il  s'en  alla  avec  d'autres  frères  trouver  le  saint.  Quand  ils  en- 
trèrent près  de  lui,  qu'ils  eurent  prié,  selon  la  coutume,  et  qu'ils 
se  furent  assis,  le  saint  dit  à  Rabban  Youssef  :  «  Comment  te 
portes-tu,  mon  fils,  comment  vas-tu?  »  —  Rabban  lui  répondit  : 
«  Par  Dieu,  grâce  à  tes  prières,  je  vais  bien.  Depuis  le  moment 
où  tu  m'as  pris  la  main  et  m'as  redressé  sur  mes  pieds,  je  suis 
complètement  guéri  de  la  maladie  dans  laquelle  j'étais  tombé.  » 
—  Le  saint,  voyant  que  Rabban  Youssef  avait  parfaitement  com- 
prisce  qu'il  avait  fait  pour  lui,  lui  frappa  amicalement  sur  l'épaule, 
en  souriant,  et  lui  dit  :  «  Tais- toi  mon  fils,  et  ne  dis  pas  quelque 
chose  qui  n'a  pas  eu  lieu.  »  —  Ceux  qui  étaient  assis  avec  eux 
ne  comprirent  pas  le  sens  de  leurs  paroles,  parce  qu'ils  parlaient 
l'un  avec  l'autre  mystérieusement. 

Il  n'y  a  point  d'action  providentielle  qui  s'exerce  en  vain  ;  ceux 
qui  n'ont  pas  une  véritable  intelligence  de  cette  action,  en  la  con- 
sidérant seulement  extérieurement,  pensent  qu'elle  est  inutile; 
cependant  il  n'en  est  pas  ainsi,  et  toute  action  providentielle 

(1)  2-roà.  —  Probablement  la  partie  de  la  cellule  formanl  une  sorte  d'alcôve. 


188  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

s'exerce  pour  une  certaine  cause;  tout  est  dirigé  par  Dieu  en 
vue  de  l'utilité;  et  voilà  pourquoi  il  ne  faut  pas  considérer  le 
côté  extérieur  de  la  Providence,  mais  bien  le  secret  caché  aux 
étrangers,  mais  manifeste  pour  les  familiers.  Celui  qui  n'est 
pas  bien  persuadé  de  cela  doit  tout  au  moins  s'abstenir  de  discu- 
ter avec  le  gouverneur  qui  distribue  sagement  toute  chose  et 
fait  tout  en  vue  du  bien  universel,  et  de  dire  :  «  Pourquoi  ceci? 
A  quoi  bon  cela?  »  Il  doit  au  contraire,  louer  celui  qui  fait  tout 
sagement  selon  sa  volonté.  Prions-le  de  nous  donner  la  sagesse 
de  l'esprit,  pour  connaître  et  comprendre  les  secrets  cachés 
dans  les  actions  admirables  de  sa  Providence. 

Or,  le  saint  dont  nous  parlons  fut  l'objet  d'une  action  provi- 
dentielle dont  tout  le  monde  ne  comprit  pas  le  sage  dessein; 
mais  celui-là  possède  une  grande  science  qui  saisit  le  dessein 
secret  qui  y  est  renfermé,  comme  il  a  été  dit. 

Le  Christ  avait  dit  à  ce  bienheureux  clans  une  révélation  spi- 
rituelle qu'il  ne  mourrait  point  dans  le  couvent  de  R.  IshcVyahb, 
mais  bien  dans  le  couvent  de  Abba  Youssef,  qui  était  dans  le  voi- 
sinage de  Balad  (1).  Dès  qu'il  eut  reçu  cette  manifestation,  le 
saint  partit  et  s'en  alla  au  couvent  de  'Abba  Youssef  (2).  Il  entra 
dans  le  martyrion  de  ce  couvent  et  pria  le  Christ  de  lui  prescrire 
ce  qu'il  voulait.  —  Le  Christ  a  coutume  dans  son  adorable  sa- 
gesse de  révéler  de  grandes  choses  à  ses  saints,  mais  il  leur 
cache  de  temps  en  temps  de  petites  choses  pour  les  préserver  de 
l'orgueil,  afin  que  cela  soit  pour  eux  comme  l'aiguillon  pauli- 
nien  (3)  qui  leur  rappelle  que  leur  place  est  encore  en  ce  monde 
de  douleurs,  bien  que  par  leur  esprit  ils  habitent  en  haut, 
dans  les  cieux.  —  Le  Christ  ne  lui  répondit  rien  à  ce  qu'il  de- 
mandait. Par  la  science  divine  qu'il  possédait,  il  connut  la  fai- 
blesse de  notre  nature  et  s'humilia  devant  Dieu.  Il  fit  sa  prière 
et  dit  ceci  :  «  0  Christ,  Notre-Seigneur  et  notre  Dieu!  je  sais  et 
je  confesse  que  je  ne  suis  pas  digne  que  tu  me  fasses  connaître 
ta  volonté,  sans  intermédiaire.  Mais,  Seigneur,  voici  que  je  vais 
sortir  du  couvent;  je  te  demande  de  placer  clans  la  bouche  du 
premier  que  je  rencontrerai,  ce  qu'il  te  plaira  qu'il  me  dise.  »  — 

(1)  Ville  sur  le  Tigre,  à  environ  32  kilom.  au  Sud  de  Mossoul. 

(2)  Sur  ce  couvent  et  son  fondateur,  voir  J.-B.  Chabot,  le  Livre  de  la  Chasteté, 
n°  110. 

(3)  Allusion  à  la  parole  de  saint  Paul,  II  Cor.,  xu.  7. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN   YOUSSEF   BOUSNAYA.  189 

En  sortant  du  couvent,  il  rencontra  un  Ta'lavéen,  monté  sur  son 
chameau,  qui  allait  à  Balad.  Il  lui  dit  :  «  Arrête  un  peu,  homme, 
j'ai  quelque  chose  à  te  dire.  »  —  Le  Ta'lavéen  répondit  :  «  Dis 
ce  que  tu  veux.  »  —  Il  reprit  :  «  J'ai  envie  de  venir  demeurer 
dans  ce  couvent;  que  me  conseilles-tu  à  ce  sujet?  »  —  L'homme 
lui  répondit  :  «  Ton  esprit,  vieillard,  est-il  si  stupide!  Va  à  ton 
couvent;  quand  Dieu  voudra  t'amener  là,  il  t'y  amènera  sans 
que  tu  le  veuilles,  au  moment  où  il  lui  plaira.  »  — Le  bienheu- 
reux retourna  à  son  couvent  en  se  frappant  la  poitrine  et  en  di- 
sant :  «  Malheur  à  toi,  Shoubhalishô\  qui  as  reçu  une  leçon  d'un 
Talavéen!  » 

Quelque  temps  après,  une  violente  tempête  s'éleva  contre  le 
saint.  Il  quitta  sa  cellule,  au  moment  voulu  par  la  providence 
divine,  selon  la  prophétie  du  Ta'lavéen  et  la  prescience  essen- 
tielle de  notre  sage  économe,  et  il  s'en  alla  au  couvent  de  cAbba 
Youssef.  Le  soir  du  jour  même  où  il  entra  dans  le  couvent,  au 
milieu  de  la  nuit,  subitement  et  sans  douleur,  son  âme  pure 
s'en  alla  vers  celui  qu'elle  chérissait  plus  que  tout  l'univers  et 
tout  son  contenu.  Le  lendemain  matin,  les  moines  s'assem- 
blèrent pour  ensevelir  le  corps  du  saint,  comme  il  convenait. 
Ils  lui  creusèrent  un  tombeau  à  l'entrée  de  l'église.  Ils  trouvèrent 
en  cet  endroit  un  moine  dont  le  corps  était  conservé,  ainsi  que 
les  vêtements  qui  l'enveloppaient;  il  ne  différait  en  rien  de  ce- 
lui qui  aurait  été  déposé  dans  le  tombeau  le  jour  même.  Per- 
sonne ne  savait  depuis  combien  de  temps  il  y  était,  et  il  y  avait 
dans  le  couvent  des  vieillards  âgés  qui  ne  se  souvenaient  pas 
que  quelqu'un  eût  été  enseveli  là.  Us  voulurent  lui  creuser  un 
autre  tombeau.  Or,  il  y  avait  dans  le  couvent,  un  vieillard 
vertueux  qui  sortit  de  sa  cellule  et  vint  en  criant  à  haute  voix 
et  en  disant  :  «  Voilà  bien  la  sépulture  qui  convient  à  de  si 
grands  saints!  »  Il  descendit  dans  le  tombeau  et  vénéra  le  mort 
qui  y  était.  Puis  il  dit  aux  moines  :  «  Remettez  les  dalles  (1) 
à  leur  place,  et  placez  ce  saint  par-dessus  ces  dalles;  car,  telle 
est  la  volonté  du  Christ,  que  ces  deux  saints  soient  dans  un 
même  tombeau.  » 

La  Providence  de  Dieu  est  digne  d'admiration  et  de  louange 
continuelle.  Elle  est  d'autant  plus  admirable  qu'elle  réunit  beau- 

(1)  Le  mot  que  je  traduis  ainsi,  par  conjecture,  est  tiré  de  la  langue  vulgaire 
et  signifie  «  charpente,  toit  ».  Il  s'agit  donc  du  couvercle  du  sépulcre. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  13 


190  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

coup  de  choses  en  une  seule.  Ceux  qui  sont  versés  dans  la 
science  et  prudents,  doivent  rentrer  un  peu  en  eux-mêmes,  et 
méditer  cette  providence  dans  leurs  esprits.  Certes,  ils  peuvent 
aussi  demander  à  Dieu  de  leur  donner  la  sagesse  à  l'aide  de 
laquelle  ils  comprendront  peut-être  le  mystère  caché  dans  ce 
qui  se  passa  à  l'égard  de  ce  saint.  Pour  moi  je  voudrais  faire 
connaître  quelques-uns  des  différents  mystères  qui  y  sont  con- 
tenus; mais  il  ne  convient  pas  que  nous  sortions  du  chemin  que 
nous  parcourons  dans  cette  histoire  et  que  notre  discours  s'at- 
tarde dans  les  explications  des  actions  et  des  choses  qui  s'ac- 
complissent chez  les  saints. 

Gloire  incessante,  constante  et  perpétuelle  à  Celui  qui  les 
dirige,  qui  les  fait  triompher,  qui  est  le  distributeur  de  leurs 
œuvres  selon  le  dessein  de  sa  volonté  !  Et  que  les  miséricordes 
et  les  grâces  du  Christ  Notre-Seigneur  s'étendent  sur  la  faiblesse 
et  la  misère  du  pauvre  écrivain,  et  sur  ses  frères!  Amen. 

J.-B.  Chabot. 
(A  suivre.) 


L'ORDINAL  COPTE 

{Suite.) 
CONSÉCRATION  D'UN  SOUS-DIACRE 


GOBG    OV2VIIOAIAK(OII     GVI I  Ac|)(l^jq    20TAII     GVI  I  ABCO^G  LI 
IIOVeVMOAlAKtOII      ^JAVTAZOq      GpATAq      III1GIIOO      1 1 1 1 1 1 1  A- 

iigp^jcoov^ji  \iopic  2BOJC  epe  tg(|acJ>g  K(o\A  enecHT 
iJTeqK6A2CKe\i  ueu  nu  GTAVGuq  eeuHf  iiiiGiieo 
unienicKonoc.  eiAGii  ihtcotgpatg  uniuAM6pjyciJOv;yi. 
TDTe  lire  nieniCKonoc  taag  ctoi  uorqi  MTeqxio 
IIIII^JHIieUAT  11(311  TGV\II  unicToi  iiovqi  ueu  taigv\h 
epe  epA(|  toi  eneieBT. 

i io-ci  <|>+  iiTfi  iiiAoïi.  (|)ii  eTAqeuTeu  g|)ovii  eniKAHpoc 

IITG    AIAKOIIIAOAI.    (|)M   GTTA?0   GpATq    U(J)MOTC    1 1 1 1 1  pCOI  1 1 . 

ovo?    g(|))ot]m3t     limeur    ueu     kiictacot.     cojtu     epou 

GBOAeiTeiJ  III^JAI  IITG  I K3KI  l(3T^JGU2HT.  OVO?  IIATOVBOII 
GBOA?A  0*<£)})6U  MlliGII  IITG  f"CApg  IIGLI  IIIIHlÀ.  CtDAX 
M+OIMII  IITG         IIGIIIIOr.l  IIGII  IIGIIAAIKIA  ll(|)|)llf 

MOTriJO(J)OC.  UA2TGM  GBO \J)GI  I  f"SOU  IIIIOV+.  11(311  lll?IIOT 
111(3  IIGKUOIIOrGIIIIG  ll^'Jlipi.  11(311  TOMOpriA  IITG  M(3KllllÀ 
GGOTAB.  IIAp(3ll.,,J(()IM  (3IIOI  M2VKAIIOC  NIAI  AIAKOIII A  IITG 
TAIAIAOIIKH  IIBGpi.  ?IIIA  IITGI  l>lJ  AGI  I  ,\OI  I  ])(3II  IIIII^JA 
(3(|Alj)A  IIGKpAII  GOOTAB.  KITGIJO?!  GpATGII  OVO? 
HTGII,"JGU^JI    6BU6TOTHB   IITG   I  K3KI JVGTII  pi()l  I   11110'.*+. 

OTOÎ  IIIIGIIOp(3ll."HOIII  (3IIOI  ll."J(|>HpG  ?AIIIIOr>l  I  lyJGI  1 1 IO 
AAAA     G(OAA     1 1 1 1 1 1(31(31  IOVI I .     OVOÎ     lllll      GIIA 11(311111111 


192  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

e^JTeuipi  min  eôpAKi.  aaaa  Api  yapu,ggbg  IIAII  novr- 
Miucic  GBpGkixco  iilih  eTceun^A. 

OT02   KITGIjJîCOklT    6l)OVII    GI1GKOTCI ACTH  piOII     6BOTAB. 
OTOe  étoile    pOK    Kl+UGTTnOAlAKtOW   MTG   MGKBtOK   (1)    IICO 

eToei  epATq  (2)  limaiua  GqxHK  gboa.  otoz  eqxoT^  (3) 

6BOAJ3AT2H     UT6KACUp6A    lieilOVpAI  I IOI  i .   2CG    IIOOK    OV\|)(; 

HA^ye  iigkiiai  novon  iiiBeu  gttiob?  u[n]eKpAii  gbotab. 

OTO?  C|A"Op   IIAG    neKAUA2l    IIC3LI    I  KJKIIOIIOrtill  IIC   1 1  ^*J  1 1 1>  I 

iiA*c  neucrc.  ueu  oviiuÀ  eeovAB  f-NOT. 

O     Ap\HAIAK(t)ll 

nieuoT   60uo?   unew^JCDT    (-boa    cqci    gahii    neucou 
tïTAiiep^Jopn  iiag  neqpAii  (4)  eriAiBAeuoc.  ueu   ■fTAgic 

MT6  f  U6TTnOAIAK(DW.  j}GH  f"GKKAHCIA  GBOTAB  MTG  <|)+. 
BAI  6TACN02GU  GBOAjjGIJ  IIIKTIIAIIIOC.  UGLi  lllJ)IGI. 
T03B2    THpOT    2IMA     IJTG     nillIlÀ    GBOTAB    GJipHI    GXIOq    (5) 

(ren  iigiiaiiiaoc  xe  kg  gag  h  cou-. 

utg  niGnicKonoc  tcob?  GpG  epA(|  to  iimgigbt 

A?A   IlOMi  ApiT(|  (6)    lieu    ll^JA    1 1 1 1 1  ()((>e(;  1 1    I ITG  "f~U  GTVI  IO- 
AlAKtOII.    eillA  j)GII   OTUn^lA  6BOA2ITGN    TGKUGTU Aip(OIII. 

iiTeqGpne   (7)  uii^ja   unGKpAU    Gqoi    ubcok    iiak.    ovoe 

Gq^GU^I  (8)  UnGKOTClACTHpiOKI  GBOTAB.  OTO? 

(1)  NGKGBIAIK 

(2)  epATOT 

(3)  6TÏOT3 

(4)  IIOVpAII 

(o)  estoov 

(6)  Api  TOT     \ 

(7)  MTOTGpnG 

(8)  GT^JGUiyi 


CONSÉCRATION    D'UN    SOUS-DIACRE.  193 

irreqA'iui    (1)    iiovmai     uneKUeo.    xe    epe     mimai    ikmi 

IIIUGT^fîM2HT     ^6n      (3BO.V2TOTK     <\)f.      OT02      epe     I1KOOV 

epnpeni  mak  neu  neKuouorewHC  ii^jupi.  ueu  mimiiÀ 
eeoTAB   +iiov. 

MT6      nieniCKonoc      c|)oiieq      eneuewT      irreqAiioMi 

MKieqCUAT    IIT(;(|T(OIi2. 

<|>MMB      np-Ç      C|)f      MIIIAMTOKpATtOp.      (|)ll       (3TAC|OV(OI  12 

eiioA'jeii  fcKHiiii  iirn  +ueope  iieAiipeqooAeeA  uniep- 
<J>éi.  evoi  kipeq<vp62[?]  euicKeroc  eeovAB.  iihok  oh 
fnov  iKiiinihcii  OTCDW2  uneKeo  eepm  exe  m  neKBtoK 
mu.  (|)M  eiAvriiiq  (2)  eopeq^Jimn  (3)  iieviioAiAKCon. 

2IT6M    OT+t[o]c|)OC    I12AII    MT6    IIH    eTAVeil(|    (4)    eGUH*f\ 
UA2q    (5)    6BOAJ36M    OVIMlÀ    e(|OVAB.    20n«3C    J)(;ll    OVIIM.'MA 

irreqcriiieu  (6)  mickgv.og  NATTorpriKOM.  irreqoei 
epA'rq  (7)?ipen  inpcoov  iitc  niep4>ei.  oro?  iiTeqcrepe  (8) 
eniJ3HBC  iixe  Mini  lire  weiuipoçerjCH.  eKGTCOXi  uuoq  (9j 

Ijeil     T6K6KKAHCIA    II <|) p 1 1 "I-    UOVBCJO    M2COJIT    6COBT    MKAp- 

noc    (H|"hovTAe.  mchot  niBeii  novKApnoe    iiAiKeoevun 

J)eil   MI2UOT. 

^Aq(|)ou?       uneqeo       uiiiiJAiiep^noov^n        irreqxco 

IITAieV\H. 

couc   ncrc  eepm   excjpw    neu   exen  nen^jeu^ji.   oro? 

(1)  MTorxmi 

(2)  6TATTHITOT 

(3)  eopov^itOMi 
(i)  Avenov 

(5)  UA20T 

(6)  iiTovcriiieu 

(7)  MTOT02I   epATOV 

(8)  irrovcrepe 
(9)uuot 


194  REVUE    DE    L'ORlEXT    CHRÉTIEN. 

liatovbou     GBOA2A     (r(oJ)(;U      UIB6U.     ovtopn     6BOAJ3GKI 

n6K2UOT       GJ3pHI         (J.Xtill  H6KBCUK         (1)         NUI.        £011100 

irreqepne       (2)       uu^ja        eiioveiroK.        exu)K        gboa 

IIT(K|LieT2VllOAIAKC()ll    (3).   JjeiJ   OVUGTATApiKI. 

2IIIA  IITOq^JA^JUI  (4)  eKI6KU6T^eW2HT.  lieu  Mil  6TAÏ- 
pA[ll]     IIAK       IC2C6U       lieiioe.     A6       (|*lJOIl       KI2C6      IIIIIAI       JDGII 

neKovto^y.  ovo?  qepnpeni  iiak  use  iiitaio  eiTeu 
ovoii  n i Ben .  lieu  fripoeKvnucie.  cj^itor  ueu  n^jupi. 
ueu  uiniiÀ  eeoTAB.  -fuov. 

Apic<|>pAriï.ui  irreqTe?iie  beu  neKin^jf  iithbhk. 

TGwetoeeu  uuok  ben  +ai'ia  mgkkahcia  irre  (J>+ 
alihii. 

O    Ap\IIAIAK(t)ll 

HAIIIU  KiernOAlAKCDKI  IITO  +AriA  UeKKAHCIA  UTO  (|)+ 
AIIIIII. 

i^Ape  nieniCKonoc  co^j  gboa  eqxco  lilioc. 

euotoeeu  uuok  iiaiiiu.  U2Viioaiakiou.  ému  ik-kkah- 
cia  lire  taiiiii  unoAic.  ))eu  c|>pAii  ii<|)kot  ueu  n^jupi. 
ueu  iiuiiiÀ  eoovAB  au  un. 

(|)nii2K  eneueiiT  fr  ueTAvpoe  e;xtoq  eKXto  liuoc  2te 

eilGCOeeU     UUOK     NUI     UeVIIOAlAKUlll     UTAIIIII     IIGKKAH- 

eiA.  iit(;  taiiiii  unoAie.  J)eu  <|>|>am  ucJ)kot  ueu  n^Hpi 
ueu  ii i ii ii A.  eoovAB. 

(1)  KIGKGBIAIK 

(2)  iiTovepne 

(3)  UTOVUeTevnOAlAKtOII 

(4)  IITOV^A^III 


CONSÉCRATION    D'UN    SOUS-DIACRE.  195 

fr   MCTAvpoc  excuq   xto  iitak;v[\hI   epe    ueu^o   toi 
eneieBT 

T6Kl^en?UdT      UTOK      IICIIMMI.      1 1 1 1  IAI  ITOK|)AT(()|)       GBBG 

2CDB    iimeii    lieu    <reii[Jjeu]2(OB     iiibgii.   oto?    tgncuot 

OT02      TGU+lOOT      IIM(iK|>AII       660TAB.      AG      AKipi       lieilAII 

ii?Aiiue  rin^i+.   otoz  akiiii  uneKCUOT  ex  eu  iioki.iok  (1) 

IIILI  T(;IIT2()  OT02  TOIITCOB?  IIIIOK  IIOIIMMI,.  CIDTGU 
epOII   6BOA2IT6N  1 1  A^JAI  IIT6  IIGKUGT^JGIieUT.  OTO?  UAUA'f 

ctgm  ii.\iii."j(oiii  jxjii  "feTAoriA  irre  i~ueT2viioAiAK(oii 
MT6  iigkbujk  (2)  nui  gboa2itgii  en  me  ocok  uugtuai- 
pcoui. 

UOI     IIA(|     (3)    11+eVAAIilA     lieu     11  +  UeTKAOApOC.    GqXHK 

eiiOAJîeu  ecor»  iiiueu.  irre  f.wrovpi'uv.  ureq^JA^jui 
eiieKALioin  (4)  utot(|  eeiiAiieq.  îitgu  iiiueT^eueuT 
irre  iieKUoiioreiiHe  uyjupi.  me  nxe.  <)>ai  GTe. 

^3\pe    nieniCKonoc   cfxjuwe   excoq   irreqxto    uuiovpA- 
iiion  exeu  nequofe  k.\. 

eovtoov    neu   ovtaio   uueKpAii    cbovab.    4>itOT    ueu 
n^Hpi    ueu    iiiuiiÀ  gbotab  kiouoocioc.  oveipuiiii  ueu 

OVKIOT    KITG  TGKKAHCIA   690TAB   Allllll. 

^jAqep  AeiiAï.eeee[-Ai]  uiuiiAiiep,"j<oov^n  ueu  uieui- 
CKonoc  ueu  un  gtc>2i  epATov  ueiiAq  eir  koiikoiiia  me 

KIlUTCTHpIOKI  OVAe  1 1 1  IOV\AAI  A*  GXCOq  AAAA  Api  KATU  \M  1 1 
IILIOq     UTAIKAOHK6CIC. 

(1)  IIGKGBIAIK 

(2)  U6KGBIAIK 

(3)  IICOOV 

(4)  Peut-être  eueKAuoviii  =  ta  gloire. 


TRADUCTION 


Pour  le  sous-diacre;  ils  le  sépareront  lorsqu'ils  l'appelleront;  ils  le  pla- 
ceront devant  l'autel  sans  les  ornements;  il  inclinera  la  tête;  qu'il  fasse 
la  génuflexion  avec  ceux  qui  l'ont  conduit  au  milieu,  devant  l'évêque,  sur 
les  gradins  de  l'autel. 

Alors  que  l'évèque  offre  une  bonne  odeur.  Qu'il  dise  les  actions  de  grâce, 
et  la  prière  d'agréable  odeur,  et  qu'il  se  tourne  vers  l'Orient  pour  dire 
cette  prière  : 

Seigneur,  Dieu  de  puissance,  qui  nous  introduis  dans  le 
clergé  des  ministères ,  qui  pénètres  dans  l'esprit  des  hommes  et 
qui  scrutes  les  cœurs  et  les  reins ,  écoute-nous  à  cause  de  l'a- 
bondance de  tes  miséricordes,  et  purifie-nous  de  toute  souil- 
lure de  la  chair  et  de  l'esprit  ;  dissipe  le  nuage  de  nos  péchés 
et  de  nos  injustices  comme  un  brouillard;  remplis-nous  de  la 
force  de  Dieu  et  de  la  grâce  de  ton  Fils  Unique,  et  de  l'énergie 
de  ton  Saint-Esprit.  Que  nous  soyons  dans  ce  ministère  du 
Nouveau  Testament,  afin  que  nous  puissions  porter  ton  nom 
sacré  avec  dignité,  être  présents  et  servir  au  sacerdoce  de  ton 
divin  mystère. 

Que  nous  ne  partagions  pas  les  péchés  d'autrui,  mais  que 
nous  effacions  les  nôtres.  Et  accorde-nous,...  ô  notre  Dieu,  de 
ne  pas  faire  les  choses  qui  rabaissent,  mais  donne -nous  la 
science  pour  dire  les  choses  convenables. 

Et  que  nous  pénétrions  dans  ton  sacré  autel.  Et  sois  Toi-même 
le  sous-diaconat  de  ton  serviteur,  perfectionnant  ceux  qui  sont 
présents  dans  ce  lieu,  et  répandant  tes  dons  célestes.  Parce  que 


TRADUCTION.  107 

Tu  es  bon,  que  ta  miséricorde  soit  faite  à  quiconque  invoque  ton 
nom  sacré. 

Et  puissante  est  ta  force  et  celle  de  ton  Fils  Unique,  le  Christ 
Notre-Seigneur,  et  du  Saint-Esprit,  à  présent  (1). 

L'archidiacre  : 

Que  la  grâce  pleine  de  richesses  vienne  sur  notre  frère  dont 
le  nom  a  prévenu  ce  degré  [=  cette  dignité] ,  et  Tordre  du  sous- 
diaconat  dans  la  sainte  Église  de  Dieu.  Celui  qui  a  été  délivré 
des  dangers  et  des  labeurs.  Priez  tous,  afin  que  l'Esprit-Saint 
trouve  sur  lui  notre  invocation  :  Seigneur,  ayez  pitié! 

Que  l'évèque  prie  en  se  tournant  vers  l'Orient  : 

Seigneur,  place-le  au  nombre  de  ceux  qui  sont  appelés  au 
sous-diaconat;  afin  que,  dans  la  dignité  qu'il  tient  de  ton 
amour,  il  soit  digne  de  ton  nom  pour  être  ton  serviteur,  et  qu'il 
serve  à  ton  saint  autel,  et  qu'il  obtienne  miséricorde  devant  Toi, 
parce  que  la  miséricorde  et  la  compassion  viennent  de  Toi ,  ô 
Dieu.  Gloire  à  Toi  ainsi  qu'à  ton  Fils  Unique  et  au  Saint-Esprit, 
à' présent  (2). 

Que  l'évèque  se  tourne  vers  l'Occident,  qu'il  célèbre  ses  louanges  (?)  et 
qu'il  prie  : 

Seigneur,  Dieu  Tout-Puissant,  Toi  qui  t'es  manifesté  de  la 
tente  [l'arche?]  du  témoignage  à  ceux  qui  ornaient  le  temple, 
qui  étaient  les  gardiens  des  vases  sacrés;  Toi,  qui  es  notre  tout, 
manifeste  maintenant  ta  face  à  ton  serviteur  qu'on  a  conduit 
pour  être  sous-diacre. 

Sur  le  témoignage  de  ceux  qui  l'ont  conduit  au  milieu,  rem- 
plis-le de  l'Esprit-Saint,  afin  qu'il  touche  dignement  les  vases 
liturgiques.  Qu'il  se  tienne  sur  les  portes  du  temple,  et  qu'il 
allume  le  chandelier  de  la  maison  de  tes  prières.  Tu  le  planteras 


(1)  A  la  place  de  "fwor  il  faudrait  peut-être  écrire  f  novf,  ce  qui  nous 
donnerait  Dieu.  Autrement  cette  expression  à  présent,  qui  revient  nssrz  souvent, 
est  évidemment  une  abréviation  de  .1  prêtent  cl  c/<//>.s/cn  siècles  des  siècles. 

(2)  Mémo  observation  que  supra. 


198  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

dans  ton  Église  comme  un  olivier  portant  des  fruits,  dans  tout 
temps  portant  des  fruits  de  justice  dans  la  grâce. 

Qu*il  tourne  son  visage  vers  l'autel  et  dise  cette  prière  : 

Seigneur,  regarde-nous  ainsi  que  notre  ministère,  et  purifie- 
nous  de  toute  souillure.  Répands  ta  grâce  sur  chacun  de  tes 
serviteurs ,  afin  qu'il  puisse,  par  la  dignité  qui  vient  de  Toi, 
être  consacré  sous-diacre  d'une  manière  irrépréhensible. 

Et  qu'il  obtienne  tes  miséricordes  et  tout  ce  qui  t'est  agréa- 
ble ,  pour  l'éternité.  Car  la  miséricorde  est  dans  tes  desseins,  et 
tous  t'offrent  l'oblation  et  la  prière,  à  Toi,  Père,  au  Fils  et  au 
Saint-Esprit,  à  présent. 

Signe  son  front  avec  ton  grand  doigt  : 

Nous  t'appelons  dans  la  sainte  Église  de  Dieu.  Ainsi  soit-il. 
L'archidiacre  : 

Tout  sous-diacre  de  la  sainte  Église  de  Dieu.  Ainsi  soit-il. 

Que  l'évêque  crie  en  disant  : 

Nous  t'appelons  sous-diacre  pour  chaque  Église  de  toute  la 
ville,  au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit.  Ainsi  soit-il. 

Tourne-toi  vers  l'Occident,  fais  trois  croix  sur  lui  et  dis  : 

Nous  t'appelons  sous-diacre  pour  chaque  Église  de  toute  la 
ville,  au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit.  Ainsi  soit-il. 

Fais  trois  croix  sur  lui  et  dis  cette  prière,  la  face  tournée  vers  l'Orient  : 

Nous  Te  rendons  grâces,  notre  Dieu  tout-Puissant,  pour  tout 
et  en  tout;  et  nous  louons  et  glorifions  ton  saint  nom;  parce  que 
Tu  as  fait  avec  nous  de  grandes  choses  et  que  Tu  as  induit  ton 
serviteur  à  ta  louange.  A  Toi  notre  regard  et  notre  supplica- 
tion, ô  notre  Dieu.  Exauce-nous  à  cause  de  la  multitude  de  tes 
miséricordes;  et  que  le  mystère  trouve  l'existence  dans  la  béné- 
diction du  sous-diaconat  de  ton  serviteur  à  cause  de  ta  cha- 
rité pour  les  hommes. 


TRADUCTION.  199 

Donne-lui  la  piété  et  la  pureté.  Que  rempli  de  tout  ce  qui  con- 
cerne la  liturgie,  il  acquière  ta  patience  [ton  gouvernement?] 
qui  lui  est  bonne,  dans  les  miséricordes  de  ton  Fils  Unique,  Jé- 
sus-Christ. Celui  qui... 

Que  l'évêque  se  tourne  vers  lui  et  place  sur  son  cou  Vouranion  (1)... 

A  la  gloire  et  à  l'honneur  de  ton  saint  nom,  Père,  Fils  et 
Saint-Esprit  consubstantiels.  Pour  la  paix  et  l'édification  de  la 
sainte  Église.  Ainsi  soit-il. 

Qu'il  embrasse  l'autel  et  l'évêque  et  les  assistants  pour  donner  la  com- 
munion des  mystères;  non  pour  l'imposition  des  mains  sur  lui,  mais  fais 
entendre  à  son  sujet  cette  catéchèse  (?) 

Dr  V.   Ermoni. 

(.4  suivre.) 


(1)  Je  ne  sais  pas  au  juste' ce  que  signifie   ici  l'expression  grecque  ov|)A- 
II ION  [=  céleste].  Je  suppose  qu'il  s'agit  d'un  ornement  qui  nous  est  inconnu. 


MÉLANGES 


*  A 


RELATION  DE  L'EVEQUE  DE  SIDON 

1587 

LES  JÀCOBITES 


En  1583.  l'évêque  de  Sidon  fut  envoyé  par  le  pape  Grégoire  XIII 
auprès  des  diverses  communions  chrétiennes  de  l'Orient,  avec  la 
mission  de  rétablir  les  unions  qui,  à  la  suite  du  concile  de  Florence, 
avaient  été  conclues  en  1439  et  en  1441  (1).  La  relation  de  cette 
mission  contient  des  détails  pleins  d'intérêt  sur  la  situation  reli- 
gieuse des  Jacobites,  des  Chaldéens,  des  Arméniens  et  des  Grecs 
de  Syrie,   à  la  fin  du  seizième   siècle. 

Dans  la  dernière  livraison  de  ce  recueil,  nous  avons  reproduit 
intégralement  la  partie  de  cette  relation  qui  concerne  les  Grecs- 
Melkites.  Le  lecteur  trouvera  ci-dessous  un  exposé  de  la  situation 
des  Jacobites  à  la   fin  du  même  siècle. 

Le  P.  Thomas  de  Jésus  (2)  loue  la  relation  de  l'évêque  de  Sidon 
et  en  a  traduit  en  latin  quelques  fragments.  Il  nous  apprend  que 
cette  relation  a  été  écrite  en  italien,  et  qu'il  en  a  eu  une  copie  en 
cette  langue.  Plusieurs  auteurs  religieux,  Strozza,  Assemani,  le 
P.  Le  Quien,  Mirœus  citent  l'évêque  de  Sidon.  L'historien  de  l'Em- 

(1)  La  Bévue  de  l'Orient  chrétien  (tome  Ier,  page  30.">)  a  publié  texte  et  traduction  de 
l'acte  pour  l'union  des  Grecs.  Le  texte  des  autres  actes  se  trouve  dans  l'ouvrage  de 
Thomas  de  Jésus,  indiqué  à  la  note  suivante  et  dans  Cozza,  Historia  polemica  de  Grseco- 
rum  schismate,  tome  IV. 

(•2)  Thésaurus  sapientise  divinse  in  gentium  omnium  salute  procurandâ,  etc.,  1  vol.  in-4°, 
Anvers,  1613.  La  Bibliothèque  Mazarine  possède  .un  exemplaire  de  cet  ouvrage,  dont  l'é- 
dition originale  est  devenue  rare,  et  qui  a  été  réimprimé  par  l'abbé  Migne  :  Cursus  tlieo- 
logiœ  completus,t.  V. 


RELATION    DE   L'ÉVÊQUE    DE    SIDON.  201 

pire  ottoman,  Hammer,  a  connu  la  relation  originale,  et  il  en  donne 
un  résumé  au  xxxixe  livre  de  son  grand  travail. 

La  relation  de  l'évêque  de  Sidon  a  été  publiée  en  italien  dans 
l'ouvrage  intitulé  :  «  S.  Baluzii  Tutelensis  Miscellanea,  novo  ordine 
digesta  et  non  paucis  ineditis  monumentis  opportunisque  animad- 
versionibus  aucta,  opère  ac  studio  G.  D.  Mansi,  archiepiscopi  Lu- 
censis,  Lucœ,  1764»,  page  150  du  VIe  volume.  Notre  traduction  a 
été  faite  sur  le  texte  de  Baluze  et  sur  un  manuscrit  de  la  col- 
lection Rangoni,  qui  se  trouve  aux  archives  impériales  de  Vienne. 
Nous  y  avons  mis  quelques  notes  historiques  et  biographiques. 

L'évêque  de  Sidon  s'appelait  Léonard  Abel.  Le  P.  Thomas  de  Jésus, 
qui  a  pu  le  connaître  personnellement,  dit  qu'il  était  non  moins 
remarquable  par  sa  piété  que  par  sa  science.  Il  connaissait  la 
langue  arabe.  Le  Quien  le  désigne  comme  étant  de  Chio;  mais  je  ne 
sais  sur  quelle  autorité  le  savant  Dominicain  de  Boulogne  appuie 
cette  indication.  Je  n'ai  pu  découvrir  non  plus  si  Léonard  Abel  ap- 
partenait à  un  ordre  religieux.  Il  ne  figure  pas  dans  la  série,  d'ail- 
leurs fort  incomplète,  des  évèques  de  Sidon,  appartenant  au  rite 
grec,  ni  dans  celle  des  pontifes  latins  de  ce  siège,  dont  le  dernier 
connu  est  le  Marseillais  Rostangus,  de  la  famille  de  Candolle,  promu 
en  1203(1).  Thomas  de  Jésus  donne  à  Léonard  Abel  les  qualifica- 
tions de   nonce  et  visiteur  apostolique. 

Adolphe  d'Avril. 


RELATION 

DE  CE  QU'A  NÉGOCIÉ  L'ÉVÊQUE  DE  SIDON 

PENDANT    SA   MISSION    EN   ORIENT 

adressée  à  la  Sainteté  de  notre  maître  Sixte-Quint, 
le  19  avril  1587. 

Très  saint  et,  bienheureux  Père, 

Pour  remplir  la  mission  qui  m'avait  été  confiée,  j'ai  travaillé, 
pendant  quatre  années,  dans  les  diverses  parties  de  l'Orient. 

(1)  Oriens  chrislianus,  t.  II,  p.  811  à  SU,  1003;  t.  III,  |>.  13-23. 


202  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

avec  les  populations  et  les  prélats  auprès  desquels  j'avais  été 
envoyé.  Votre  Sainteté,  en  daignant  lire  cette  relation  que  je 
Lui  présente  avec  tout  le  respect  et  la  soumission  qui  Lui  sont 
dus,  jugera  si  j'ai  fait,  avec  la  diligence  convenable,  ce  qui 
était  de  mon  devoir.  C'est  pourquoi  je  prie  Votre  Sainteté  d'é- 
couter cette  relation  avec  Sa  bonté  accoutumée  et  de  pourvoir, 
avec  Sa  sagesse  infinie,  aux  besoins  de  tant  d'âmes,  qui  sont 
dans  cette  partie  du  monde. 


RAPPORT  SUR  LE  PATRIARCHE  DES  JACOBITES  ET  SUR  SA  NATION. 

J'étais  particulièrement  annoncé  par  le  Saint-Siège  apostoli- 
que à  David,  patriarche  des  Jacobites,  résidant  à  Caramit,  dans 
la  Mésopotamie  (1).  Je  lui  portais  le  titre  de  son  patriarcat 
d'Antioche,  qui  avait  été,  dans  l'année  1581,  délivré  en  con- 
sistoire, avec  les  bulles  de  sa  confirmation  et  de  ses  facultés 
et  le  pallium  patriarcal. 

Je  partis  de  Rome  le  12  mars  de  l'année  1583  :  on  m'avait 
donné  pour  compagnons  deux  Pères  de  la  Compagnie  de  Jésus  (2). 
Dès  que  je  fus  arrivé  à  Alep,  je  fis  savoir  mon  arrivée  à  ce 
patriarche  par  l'entremise  de  Safer,  le  personnage  principal 
de  la  nation  jacobite,  auquel  m'avait  recommandé  par  lettre 


(1)  L'ancienne  Amida,  aujourd'hui  Diarbékir.  Le  P.  Le  Quien  (t.  II,  p.  990, 
1389  et  1414)  dit  que  les  chefs  de  l'Église  jacobite  y  résidèrent  jusqu'en  1 176,  épo- 
que à  laquelle  le  siège  patriarcal  a  été  transféré  au  monastère  de  Zag-Faran,  au- 
près de  Mardyn.  On  verra  plus  bas  que  les  patriarches,  bien  que  le  siège  restât 
dans  ce  couvent,  résidaient  de  leur  personne  à  Caramit. 

Aujourd'hui,  le  patriarcat  jacobite  est  encore  au  monastère  de  Zag-Faran.  au- 
près de  Mardyn  (et  non  pas  h  Damas,  comme  il  a  été  imprimé  par  inadvertance 
dans  les  Documents  relatifs  aux  Églises  de  l'Orient,  publiés  en  1862 par  l'auteur  de 
ces  notes). 

Les  Jacobites,  qui  ont  abjuré  l'erreur  d'Eutychès,  et  qu'on  appelle  plus  parti- 
culièrement les  Syriens,  ont  également  un  patriarche  du  titre  d'Antioche,  comme 
Le  jacobite.  Après  avoir  été  fixé  a  Alep,  probablement  depuis  l'année  1646  [Oriens 
christianus,  t.  II,  p.  1408),  ce  patriarcat-uni  a  été  transféré  à  Mardyn  par  le  pa- 
triarche Samhiri,  qui  est  venu  à  Paris  en  1854,  et  qui  est  mort  en  1864. 

(2)  Thomas  de  Jésus  rapporte  que  l'un  de  ces  Pères  était  romain  et  s'appelait 
Jean-Baptiste. 


RELATION    DE    l'ÉVÊQUE    DE    SIDON.  203 

le  patriarche  Néhémé,  qui  se  trouve  à  Rome  (1).  J'insistais  dans 
cette  lettre  pour  qu'il  voulût  bien  m'indiquer  un  rendez-vous 
dans  un  endroit  plus  commode  pour  lui  et  plus  sûr  pour  moi 
que  la  ville  de  Caramit  où  il  réside,  attendu  qu'il  y  a,  dans  ce 
lieu,  beaucoup  de  persécutions  et  un  très  petit  concours  de  La- 
tins. Le  patriarche  fixa,  pour  ce  rendez-vous,  le  couvent  de 
Mar-Abihaï  (Marbithaï  ou  Mararbiza),  sur  le  bord  du  fleuve 
Euphrate,  auprès  de  la  ville  de  Gargar  (Gerger),  à  dix  jours 
d'Alep  et  à  trois  seulement  de  Caramit.  Je  partis  d'Alep,  dans 
le  mois  de  novembre,  ne  pouvant  me  mettre  en  route  plus  tôt, 
parce  que  j'avais  dû  attendre  la  réponse  du  patriarche  et  l'ac- 
compagnement de  la  cavarane. 

Je  trouvai  dans  la  ville  d'Édesse,  qu'on  appelle  aujourd'hui 
Orfa,  le  neveu  du  patriarche  avec  deux  frères  jacobites  qui 
m'attendaient,  par  ordre  du  patriarche,  pour  me  servir  de  guides 
jusqu'au  monastère.  Je  trouvai  aussi  l'évêque  Minas,  frère  ca- 
det du  même  patriarche,  qui  m'attendait  dans  la  ville  de  Gar- 
gar,  pour  informer  de  mon  arrivée  son  frère  que,  du  village 
d'Orbis,  peu  éloigné  de  ladite  ville  (2),  j'avais  moi-même 
avisé,  en  lui  envoyant  un  homme  exprès. 

Cinq  jours  après  mon  arrivée  dans  le  monastère,  parut  l'évê- 
que Thomas,  frère  aîné  et  vicaire  général  du  patriarche,  le- 
quel, après  beaucoup  de  compliments,  excusait  son  patriarche 
qui  n'avait  pas  pu  venir,  ainsi  qu'il  l'avait  promis,  parce  qu'il 
avait  craint  qu'on  n'exerçât  une  très  grande  persécution  con- 
tre lui,  à  cause  des  bruits  déjà  répandus  dans  la  nation  à  Ca- 
ramit et  en  d'autres  lieux,  sur  le  motif  de  notre  venue,  les 
Jacobites  croyant  que  nous  voulons  nous  aboucher  dans  le  dit 
monastère,  pour  changer  leur  foi  et  pour  damner  leurs  saints 
Pères.  Parti  de  Caramit  comme  médecin,  pour  assister  ledit 
évêque  Minas  son  frère,  qui  avait  faussement  publié  être,  fort 
malade  à  Gargar,  il  assurait,  néanmoins,  qu'il  avait  autorité  et 
ordre  d'accepter  et  ratifier,  autant  qu'il  était  nécessaire,  au 
nom  de  son  patriarche. 


(1)  L'ex-patriarche  Néhémé  et  son  frère  David  sont  mentionnés  dans  Oriens 
christianus,  p.  1404-1406.  Le  premier  s'était  l'ait  musulman,  Le  repentir  et  les 
persécutions  des  Turcs  l'amenèrent  à  Rome. 

(2)  Sur  la  carte  allemande  de  l'Asie  Mineure  par  Kiepert  (1844),  je  trouve  au- 
près de  Gerger  le  village  d'Oldisch,  qui  est  peut-être  le  même  qu'Orbis. 


204  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Je  lui  dis  que  mes  instructions  étaient  de  visiter  et  saluer  son 
patriarche,  de  traiter  directement  avec  lui  en  personne  et  que, 
puisque  je  m'en  trouvais  seulement  éloigné  de  trois  journées, 
il  se  contentât  de  me  laisser  aller  avec  un  habit  du  pays,  par 
conséquent  plus  travesti  que  nous  Tétions,  dans  quelque  en- 
droit moins  suspect,  où  l'on  me  laisserait  aller  seul,  puisque  je 
savais  la  langue  arabe. 

Il  répondit  que  ce  n'était  pas  le  moment  qu'aucun  de  nous 
parût  à  Caramit  ou  dans  les  environs,  à  cause  de  la  rumeur 
grande  que  notre  arrivée  avait  produite  clans  la  nation,  parce 
que  ce  serait  non  seulement  notre  ruine  et  la  leur,  mais  encore 
celle  des  intérêts  que  nous  avions  à  traiter;  mais  qu'avec  le 
temps,  dans  une  occasion  plus  propice,  et  les  bruits  une  fois 
calmés,  il  ferait  en  sorte  que  son  patriarche  s'abouchât  avec  moi 
à  Alep  ;  que  c'était  lui  qui  gouvernait  tout  le  patriarcat,  le  dé- 
fendait auprès  des  ministres  des  Turcs  avec  lesquels,  en  qualité 
de  médecin,  il  avait  beaucoup  d'amitié  et  de  relations,  et  bien 
que  la  dignité  patriarcale  se  trouvât  dans  la  personne  de  son 
frère,  lui  néanmoins,  il  disposait  de  toute  chose,  et  que  le  pa- 
triarche n'accepterait  ni  ratifierait  rien  qui  n'eût  été  disposé 
par  lui.  Il  montrait,  comme  signe  de  son  autorité  générale  et 
que  cette  négociation  était  entre  ses  mains,  deux  brefs  apos- 
toliques avec  deux  lettres  du  cardinal  de  San  Severino,  son  pro- 
tecteur, plus  d'autres  écritures  et  traductions  en  arabe,  envoyées 
de  Rome,  et  les  sceaux  du  patriarcat  avec  lesquels  il  est  d'usage 
de  cacheter  toutes  les  expéditions,  insistant  pour  que  je  trai- 
tasse avec  lui  et  ne  perdisse  plus  de  temps.  Je  me  décidai 
donc  à  traiter  avec  lui  et  je  lui  donnai  la  traduction  en  arabe 
du  bref  apostolique,  que  je  portais  pour  ma  recommandation, 
et  des  lettres  du  cardinal  protecteur  et  de  Néhémé,  son  frère, 
lui  disant  de  les  conserver  jusqu'à  ce  que  je  m'abouchasse  avec 
son  patriarche,  ayant  pour  commission  de  lui  remettre  les  ori- 
ginaux en  main  propre;  je  lui  donnai  aussi  la  lettre  de  Safer 
adressée  à  son  patriarche,  par  laquelle  il  lui  recommandait  de 
me  renvoyer  vite,  bien  expédié  et  consolé. 

J'assurai  alors  ledit  évêque  des  nombreuses  faveurs  et  grâces 
que  le  Saint-Siège  apostolique  avait  faites  au  patriarche,  à  la 
nation  ainsi  qu'à  son  frère  qui  se  trouvait  à  Rome  ;  que,  tout 
d'abord,  on  leur  avait  accordé  tout  ce  qu'ils  avaient  demandé 


RELATION    HE    L'ÉVÊQUE    DE    SIDON.  205 

dans  leur  lettre  ;  et,  par  exemple,  que,  quelques  mois  aupara- 
vant, la  traduction  de  la  bulle  de  la  confirmation  apostolique 
dans  le  patriarcat  d'Antioche  avait  été  faite,  laquelle  contient 
la  profession  de  foi.  Je  lui  fis  voir  aussi  la  traduction  des  pri- 
vilèges patriarcaux  et  de  la  concession  du  pallium,  lui  deman- 
dant la  ratification  de  ladite  profession  de  foi  et  du  serment  de 
fidélité  contenu  dans  ladite  bulle,  au  nom  de  son  patriarche. 

Il  lut  chaque  chose  avec  grand  contentement  et  ratifia  avec 
beaucoup  d'obéissance  et  de  dévotion  lesdites  bulles  et  profes- 
sion de  foi  clause  par  clause,  disant  que  la  même  chose  se 
trouvait  dans  tous  leurs  livres;  mais,  arrivant  à  l'acceptation 
du  concile  de  Calcédoine,  il  s'arrêta  en  disant  :  «  Ceci  ne  peut 
pas  se  publier  à  la  nation,  ni  au  vulgaire  tout  d'un  coup,  mais 
bien  au  bout  d'un  certain  temps,  après  avoir  bien  établi  l'o- 
béissance et  la  bienveillante  bonne  volonté  de  toute  notre  na- 
tion envers  le  Siège  apostolique.  »  Il  en  arriva  finalement  à  la 
damnation  de  Dioscorus,  où  il  s'écria  avec  chaleur  :  «  Dioscorus 
excommunié!  Dioscorus  n'est  pas  damné.  Dioscorus  est  saint, 
et  le  principal  Père  de  notre  nation  jacobite.  Cela  ne  se  peut  ac- 
cepter, parce  que  si,  par  hasard,  notre  nation  savait  que  nous 
damnons  Dioscorus,  nous  serions  de  suite  privés  du  patriarcat, 
mis  en  pièces  et  lapidés  par  toute  la  nation.  » 

Le  vicaire  continua  à  lire  le  reste  de  la  profession  et,  relati- 
vement aux  conciles  de  Constantinople,  les  deuxième  et  troi- 
sième œcuméniques,  comme  les  Jacobites  ajoutent  au  Trîsa- 
gion  (Sanctus)  :  Qui  crucifixits  est,  et  prétendent  que  dans  le 
Christ,  Notre-Seigneur,  il  y  a  une  seule  nature  de  deux,  une 
seule  volonté  de  deux  et  une  seule  résolution  de  deux,  il  dit  : 
«  Nous  appliquons  le  Sanctus  et  le  crucifiement  seulement  au 
Christ,  et  non  pas  à  la  souveraine  Trinité.  »  Il  ne  s'opposa  à 
rien  autre,  accepta  tout  le  reste,  et  en  particulier  la  subordi- 
nation au  Saint-Siège  apostolique,  disant  :  «  Nous  serons  tou- 
jours obéissants  au  Siège  apostolique,  en  le  tenant  pour  chef  et 
supérieur,  et  nous  ferons  en  sorte  qu'il  soit  fait  mention,  dans 
toutes  nos  églises,  du  nom  de  Sa  Sainteté  le  Pape;  mais  Dios- 
corus, nous  ne  le  pouvons  pas  damner.  »  Ensuite,  il  me  fit 
beaucoup  d'instance  pour  que  je  lui  remisse  les  lettres  du  pa- 
triarche Néhémé,  son  frère,  afin  qu'en  voyant  ce  qu'il  lui  écri- 
vait relativement  au  concile  de  Calcédoine,  il  pût  mieux  con- 

ORIEN  I     CHRÉTIEN.  '  * 


206  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

dure  cette  négociation,  se  plaignant  de  moi,  parce  que  je 
n'avais  pas  envoyé  de  suite  d'Alep  lesdites  lettres  et  parce 
que  j'avais  tant  tardé  à  paraître. 

Je  lui  remis  finalement  lesdites  lettres  qu'il  ouvrit.  Elles 
étaient  fort  longues,  écrites  en  chaldéen.  Après  les  avoir  lues 
toutes  et  bien  examinées,  il  dit  :  «  Comment  est-il  possible  de 
damner  celui  que,  pendant  tant  de  temps,  nous  avons  sanc- 
tifié et  tenu  pour  Père  de  l'Église?  Je  m'étonne  beaucoup  du 
patriarche  Néhémé  mon  frère  qui,  connaissant  la  nature  de 
la  nation,  la  haine  et  la  malveillance  qui  nous  entourent,  la 
tyrannie  au  milieu  de  laquelle  nous  vivons,  vous  a  fait  venir 
en  Orient  avec  tant  de  périls,  de  peines  et  de  dépenses,  et 
s'est  imaginé  conclure  toute  cette  affaire  par  lettres.  Loué  soit 
le  Seigneur  que  mon  patriarche  ne  soit  pas  venu  ici  !  Les 
personnages  qui  vous  ont  envoyé  en  ce  pays  ne  savent  pas  les 
misères  et  les  persécutions  auxquelles  nous  sommes  en  butte. 
Si  vous  voulez  que  cette  négociation  soit  menée  à  bonne  fin, 
laissez-nous  faire;  nous  sèmerons  l'acceptation  de  ce  concile  au 
milieu  de  notre  nation,  petit  à  petit,  et  avec  toute  habileté.  Pour 
arriver  à  cela,  retirez-vous  le  plus  vite  possible  à  Alep;  ne  vous 
ouvrez  avec  qui  que  ce  soit  de  nos  affaires,  car  nous  dirons  et 
ferons  ce  qui  sera  nécessaire.  » 

Je  lui  répliquai  que,  puisque  les  Jacobites  reconnaissaient 
l'Église  romaine  pour  chef  et  supérieur,  ils  étaient  tenus  à  ac- 
cepter et  ratifier  généralement  et  en  détail,  tout  ce  que  ledit  chef 
accepte  et  condamne,  parce  qu'autrement  ils  ne  seraient  pas 
obéissants;  car  l'obéissance,  sans  l'acceptation  dudit  concile, 
serait  imparfaite,  puisqu'il  y  manquerait  ce  qu'il  y  avait  de  plus 
nécessaire. 

Il  répondit  que  cette  acceptation  ne  pouvait  pas  se  faire,  parce 
qu'il  avait  déjà  été  découvert  et  répandu  dans  la  nation  que 
nous  voulions  leur  faire  condamner  leurs  saints  maîtres  et 
Pères,  mais  que  cela  se  ferait  une  fois  le  bruit  passé  et  la  nation 
calmée. 

J'insistai  nouvellement  pour  qu'au  moins  il  acceptât  dès  lors, 
lui  seul,  secrètement,  le  concile  de  Calcédoine  et  la  condamna- 
tion de  Dioscorus  et  qu'il  envoyât  sa  profession  de  foi  copiée, 
comme  déjà  d'autres  fois  il  avait  envoyé  ses  lettres  et  professions. 

Il  répondit  qu'il  ne  pouvait  pas  même  le  faire  secrètement, 


RELATION    DE    l'ÉVÈQUE    DE    SIDON.  ^  207 

parce  que  cela  serait  de  suite  découvert,  à  cause  des  bruits  ré- 
pandus dans  la  nation  et  qui  prendraient  de  la  consistance.  Mais 
que,  si  je  voulais  la  véritable  union  avec  la  sainte  Église  ro- 
maine, je  les  laissasse  faire,  que  je  retournasse  à  Alep  au  plus 
tôt,  si  je  ne  voulais  pas  me  trouver  en  butte  à  quelque  persécu- 
tion et  causer  la  ruine  du  monastère  où  j'étais.  Il  dit  de  plus  : 
«  Déjà  nous  avons  accepté  et  envoyé,  signée  et  cachetée,  la  pro- 
fession de  foi  envoyée  à  nous  du  Saint-Siège  par  le  patriarche 
Néhémé,  notre  frère,  lequel  nous  a  écrit  qu'elle  a  été  examinée 
et  acceptée  par  le  Saint-Siège  apostolique.  Dans  celle-là  il  n'y 
avait  pas  tant  de  choses  exprimées  que  dans  celle-ci.  »  Et  il 
demanda  pourquoi  le  concile  de  Calcédoine  avait  excommunié 
Dioscorus,  qui  n'était  pas  un  lettré,  mais  un  personnage  de 
vie  simple,  religieuse  et  sainte. 

Je  lui  affirmai  que  la  profession  donnée  au  patriarche  Néhémé 
par  le  cardinal  protecteur,  et  envoyée  à  eux  par  le  Siège  apos- 
tolique, était  la  même  que  celle  que  je  venais  de  lui  faire  voir, 
que  ce  qui  était  contenu  dans  l'une  tacitement  et  en  substance, 
était  exprimé  dans  l'autre  pour  une  plus  ample  déclaration,  et 
que  Dioscorus  avait  été  condamné  par  le  concile  de  Calcédoine, 
parce  qu'il  avait  approuvé  les  actes  et  les  hérésies  d'Eutychès, 
puis  à  cause  de  son  orgueil,  de  son  opiniâtreté  et  d'autres  causes, 
comme  le  dit  le  concile  de  Calcédoine. 

Il  répondit  que  Dioscorus  n'approuva  point  l'opinion  d'Euty- 
chès, attendu  qu'eux.  Jacobites,  sont  Dioscoriens  et  ont  toujours 
condamné  et  condamnent  encore  les  hérésies  d'Eutychès,  ainsi 
que  leur  auteur,  lequel  confondait  et  mêlait  les  deux  natures 
en  une,  tandis  qu'eux,  en  opposition  avec  cette  doctrine,  disent 
que  les  deux  natures  en  Christ,  Notre-Seigneur,  se  sont  unies  et 
ont  fait  une  nature  personnelle  de  deux  natures  impersonnelles, 
mais  sans  mélange  ni  confusion;  puis  il  racontait  l'histoire  de 
Dioscorus,  comme  faussement  elle  est  contenue  dans  leurs  li- 
vres, et,  à  l'aide  de  cela,  il  voulait  prouver  que  Dioscorus  avait 
été  calomnié  et  condamné  à  tort  par  le  concile  de  Calcédoine, 
n'ayant  commis  aucun  péché  de  nature  à  le  faire  condamner  et 
excommunier,  bien  que,  dans  son  indignation,  il  se  lut  montré 
altier  en  quelque  chose. 

A  ce  discours,  on  lui  montra  avec  beaucoup  de  répliques  et 
de  raisons,  que  Dioscorus  avait  été  justement  réprouvé  et  con- 


208  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

m 

damné,  et  que  son  histoire  ne  disait  pas  la  vérité;  mais  il  réfu- 
tait et  niait  tout  ce  qu'on  pouvait  dire  contre  Dioscorus. 

C'est  pourquoi  on  lui  affirma  à  plusieurs  reprises  que,  s'ils 
voulaient  être  catholiques  et  obéissants  à  la  sainte  Église  ro- 
maine, ils  étaient  obligés  d'accepter  complètement  le  concile  de 
Calcédoine,  et  de  se  conformer  en  tout  à  la  sainte  Église  ror 
maine,  laquelle,  toujours  gouvernée  par  l'Esprit-Saint,  ne  peut 
jamais  errer,  et  que,  pour  cela,  ils  eussent  à  condamner  Diosco- 
rus; qu'abandonnant  ces  nouveautés  superflues  de  mots  et  de 
tempéraments  trouvés  par  eux  contre  la  détermination  duclit 
concile,  à  l'aide  desquels  ils  disent  :  «  une  nature  personnelle 
provenant  de  deux  natures  impersonnelles  sans  mélange  ni  con- 
fusion, »  ils  devaient  professer  librement  une  personne  et  deux 
natures,  deux  volontés  et  deux  opérations  en  Jésus-Christ,  Notre- 
Seigneur,  conformément  audit  concile,  accepté  par  la  sainte 
Église  romaine. 

Il  répondit  alors  que  les  Latins  et  les  Grecs  n'avaient  pas  su 
trouver  le  tempérament  de  mots  et  d'expressions  dans  cette 
proposition,  comme  les  Jacobites  avaient  su  habilement  le  trou- 
ver; mais  il  affirmait  que,  dans  la  signification,  c'était  la  même 
chose  que  ce  que  tient  l'Église  latine,  bien  que  différant  seule- 
ment par  les  mots. 

Je  lui  répliquai  qu'il  devait  alors  et  d'autant  plus,  sans  nou- 
velle difficulté,  accepter  la  détermination  dudit  concile,  puis- 
qu'il affirmait  que  la  signification  était  la  même,  et  qu'il  ne  de- 
vait pas  élever  de  doute  sur  l'adhésion  du  patriarcat  ni  s'effrayer 
des  bruits  de  la  nation,  parce  qu'on  devait  espérer,  en  s'y  pre- 
nant adroitement,  qu'on  leur  démontrerait  la  vérité  et  qu'on  les 
ramènerait  aisément;  j'ajoutai  que,  dans  le  cas  même  où  il  sur- 
girait quelque  désordre  à  leur  désavantage,  le  Siège  apostolique 
leur  rendrait  au  double  ce  qu'ils  pouvaient  perdre  en  pareil  cas, 
outre  que  c'était  pour  eux  une  obligation  de  le  faire,  tant  pour 
le  salut  de  leur  âme  que  pour  celui  du  peuple. 

Il  répondit  de  nouveau  que  cette  acceptation  se  ferait  avec  le 
temps  et  après  que  les  murmures  de  la  nation  seraient  calmés, 
me  conseillant  de  me  retirer  le  plus  vite  possible  à  Aleprque  je 
les  laissasse  faire  eux-mêmes,  me  mettant  en  avant  les  persécu- 
tions qu'on  souffre  en  Orient,  et  particulièrement  celles  qu'ils 
avaient  endurées  après  le  départ  du  patriarche  Néhémé,  leur 


RELATION    DE    l'ÉVÊQUE    DE    SIDON.  209 

frère,  et  tout  l'argent  qu'ils  avaient  dépensé  pour  se  libérer. 

Après  cela,  je  l'entretins  de  la  rectification  de  l'année,  de  la 
correction  du  calendrier  faite  nouvellement  par  l'Église  ro- 
maine, et  des  causes  de  cette  correction,  lui  remettant  quelques 
calendriers  arrangés  à  la  manière  chaldéenne,  et  je  lui  assurai 
qu'à  cette  rectification  avait  concouru  le  patriarche  Néhémé, 
leur  frère,  lequel  avait  signé  de  sa  main,  à  leur  intention,  eu 
insistant  pour  qu'ils  voulussent  bien  l'accepter  et  le  publier  dans 
la  nation. 

Ayant  entendu  et  lu  ce  que  je  lui  proposais  au  sujet  de  cette 
correction,  il  répondit  que,  se  trouvant  sous  la  domination  tur- 
que, ils  ne  pouvaient  accepter  une  semblable  rectification  si 
elle  n'était  acceptée  en  même  temps  par  d'autres  nations,  parce 
qu'eux  faisant  seuls  ce  changement  en  Orient,  leurs  adversaires 
les  accuseraient  d'avoir  conclu  l'union;  mais  que,  concurrem- 
ment avec  d'autres  nations  orientales,  ils  s'engageaient  à  le 
faire. 

Le  second  jour,  je  me  retirai  avec  ledit  évèque,  et  je  l'entre- 
tins seul  à  seul  ;  je  lui  affirmai  que  je  le  savais  le  plus  lettré  des 
Jacobites,  un  homme  supérieur,  qui  n'avait  peur  d'aucun  de 
sa  nation,  attendu  que  tout  le  monde  s'en  rapportait  à  son  avis; 
qu'on  serait  content  de  ce  qu'il  ferait;  qu'il  n'avait  pas  peur  des 
officiers  turcs,  étant  leur  médecin,  ami  et  favori,  et,  en  outre, 
puissant  au  point  de  sauver  lui  et  nous  de  toute  persécution.  Je 
le  priai  de  nouveau  secrètement,  comme  bon  ami  de  lui  et  de 
son  frère,  et  comme  désireux  de  mener  à  bonne  fin  toutes  leurs 
affaires,  pour*  qu'il  acceptât  et  souscrivît  très  secrètement,  entre 
moi  et  lui,  ladite  proposition.  Il  déclara  de  nouveau  ne  pouvoir 
le  faire.  Finalement,  je  le  priai  de  ne  pas  être  cause  que  nous 
perdissions  les  peines  et  les  dépenses  que  nous  avions  suppor- 
tées pour  eux,  et  ses  frères  la  réputation  et  les  bonnes  grâces 
qu'ils  avaient  acquises  auprès  du  Siège  apostolique,  puisque 
déjà,  dans  la  première  profession  qu'ils  avaient  envoyée  à  Rome, 
ils  déclaraient  généralement  accepter  et  condamner  tout  ce 
qu'accepte  et  condamne  la  sainte  Église  romaine.  Comme  il  se 
refusait  toujours  à  souscrire,  je  le  priai  de  me  dire  s'il  était  mû 
par  une  autre  raison  qui  l'empêchait  de  ratifier  entièrement 
ladite  profession. 

Alors  il  me  dit  ouvertement  qu'il  ne  pouvait  pas  accepter  ni 


210  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

ratifier  la  profession  du  concile  de  Calcédoine  avec  la  condam- 
nation prononcée  contre  Dioscorus,  non  seulement  à  cause  des 
raisons  qu'il  m'avait  indiquées,  mais  encore  parce  qu'il  agirait 
contre  son  opinion,  ayant  pour  certain  que  Dioscorus  est  saint 
au  ciel;  qu'il  avait  fait  des  miracles  auprès  d'eux;  qu'en  accep- 
tant le  contraire  de  ce  qu'il  croit,  il  écrirait  le  faux,  et  agirait 
contre  sa  conscience  et  contre  Dieu,  et  que  de  cette  proposition 
il  ne  pouvait  se  départir,  ni  pour  aucune  chose  au  monde,  ni 
par  complaisance  pour  amis  ou  parents.  Il  affirmait,  en  outre, 
que  Dioscorus  était  auprès  d'eux  en  telle  vénération  et  sainteté 
que,  si  on  ne  le  nommait  pas  dans  leur  messe,  beaucoup  croi- 
raient que  cette  messe  n'est  pas  parfaite. 

Je  le  priai  de  vouloir  bien  écrire  tout  cela  de  sa  main,  afin 
que  je  pusse  le  montrer  à  la  Sainteté  de  notre  maître.  Il  répondit 
qu'il  ne  pouvait  pas  le  faire  pour  le  moment,  étant  fort  occupé 
avec  beaucoup  de  gens  de  sa  nation;  mais  que  de  Caramit  il 
écrirait  in  extenso,  rendant  compte  de  toute  chose  au  Siège 
apostolique.  Il  demanda  aussi  par  écrit  tout  ce  que  nous  vou- 
lions du  patriarche  au  nom  du  Siège  apostolique.  Je  fis,  en  con- 
séquence, écrire  en  arabe  par  son  prêtre  Abdelnor,  qui  avait  été 
professeur  au  collège  des  Orientaux  à  Rome,  et  venu  alors  en 
sa  compagnie,  les  points  suivants  : 

Primo.  Que  je  lui  demandais  la  ratification  de  la  profession 
de  foi,  avec  l'acceptation  expresse  du  concile  de  Calcédoine,  et 
la  condamnation  de  Dioscorus,  et  la  ratification  du  serment  de 
fidélité,  telle  qu'elle  est  contenue  dans  les  copies  remises  à  lui 
en  langue  arabe,  laquelle  ratification  j'avais  déjà  promise  à 
Rome  comme  procureur  du  patriarche,  et  que  j'insistais  beau- 
coup à  l'avoir,  afin  de  pouvoir  lui  remettre  la  bulle  et  le  pallium 
patriarcal. 

Secundo.  Qu'ils  envoyassent  quelques  sujets  capables  d'en- 
seigner dans  le  collège  qu'on  allait  ériger  pour  leur  nation  à 
Rome,  et  des  livres  de  science  à  imprimer  en  langue  arabe  et 
chalcféenne,  pour  l'aide  de  leur  propre  nation. 

Le  vicaire  prit  ce  mémorandum  et  les  copies  des  traductions 
des  bulles,  de  la  profession  et  du  serment,  et  promit  de  traiter 
de  tout  cela  à  Caramit  avec  le  patriarche,  son  frère,  et  de  ré- 
pondre. Puis,  le  vicaire  m'ayant  présenté  ensuite  quelques  fruits 
et  biscuits  pour  mon  retour,  je  lui  offris  en  échange  quelques 


RELATION    DE    l'ÉVÈQUE    DE    SIDON.  211 

gentillesses  de  Venise,  et  je  partis,  le  jour  suivant,  du  monas- 
tère de  Mar-Abihaï  en  sa  compagnie;  le  soir,  nous  logeâmes 
ensemble  dans  le  village  d'Orbis,  où  Ton  raisonna  pendant  quel- 
que temps,  comment  en  Christ,  Notre  Seigneur,  il  n'y  a  pas  une 
personne  humaine,  mais  seulement  une  divine,  et  comment  il 
y  a  deux  natures  substantielles  et  non  accidentelles,  deux  vo- 
lontés et  deux  opérations,  et  comment,  quand  les  Jacobites  di- 
sent une  nature  personnelle  de  deux  natures  impersonnelles, 
on  pourrait  de  cette  proposition  conclure  contre  eux  qu'il  y  a 
trois  natures.  On  raisonna  aussi  des  sciences  et  de  la  manière 
de  les  étudier,  lui-même  ayant  proposé  ces  questions  et  ces  rai- 
sonnements. 

Ce  même  soir-là,  à  minuit,  le  vicaire  m'envoya  son  prêtre 
Abdelnor,  avec  un  billet  de  sa  main,  me  disant  que  je  devais 
partir  d'aussi  bonne  heure  que  possible,  à  cause  des  murmures 
qui  s'élevaient  alors  dans  ce  village,  et  aussi  dans  la  ville  de 
Gargar  sur  notre  compte  ;  que  beaucoup  allaient  disant  que  nous 
avions  porté  dans  une  caisse  le  patriarche  Néhémé,  leur  frère, 
et  qu'on  avait  fait  union  et  ligue  entre  Franks  et  Chaldéens;  que 
nous  avions  apporté  à  ces  derniers  des  armes  et  de  l'argent; 
que,  pour  toutes  ces  raisons,  je  devais  hâter  mon  départ  pen- 
dant la  nuit. 

Mais,  tenant  pour  certain  que  tout  cela  était  une  invention  du 
vicaire,  je  lui  répondis  qu'ayant  un  firman  du  Grand-Turc  pour 
visiter  les  Églises  de  Jérusalem  et  du  Levant,  je  n'avais  pas 
peur.  Je  partis,  cependant,  du  village  d'Orbis,  le  matin  suivant, 
trois  heures  après  le  jour,  et  je  fus  accompagné  de  beaucoup  de 
prêtres,  de  frères  et  de  laïques  de  ce  village  avec  beaucoup  de 
courtoisie;  je  leur  donnai  une  respectable  aumône,  comme  je 
l'avais  fait  dans  le  monastère  où  j'étais  resté,  et  j'arrivai  à  Alep, 
sans  autre  rencontre  ni  empêchement,  le  1er  décembre. 

Avec  le  vicaire,  j'étais  resté  trois  jours,  traitant  avec  lui  plutôt 
de  nuit  que  de  jour.  Si  je  ne  pus  traiter  plus  d'affaires  ni  d'une 
meilleure  manière,  c'est  parce  que  nous  étions  interrompus  par 
des  gens  qui  venaient  le  visiter,  et  à  cause  du  peu  de  champ 
qu'il  me  donnait  en  s'étendant  sur  d'autres  sujets,  puis  en  m'o- 
bligeant  à  quitter  le  monastère  dès  le  second  jour. 

Ayant  vu  ensuite  le  peu  d'intention  qu'avaient  ce  patriarche 
et  son  vicaire  de  s'aboucher  avec  moi,  je  m'en  allai  dans  la  ville 


212  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

de  Sis,  en  Caramanie,  vers  le  patriarche  de  l'Arménie  Mineure, 
et  de  là  à  Damas,  vers  le  patriarche  d'Antioche,  du  rite  grec, 
et  à  Jérusalem,  vers  le  patriarche  de  cette  ville.  Je  raconterai 
séparément  ce  que  j'y  ai  fait.  Puis,  revenant  à  Tripoli,  par 
ordre  du  Siège  apostolique,  mes  compagnons  retournèrent  à 
Rome,  et  moi,  à  Alep,  où  je  cherchai  de  nouveau,  par  le  moyen 
de  Safer,  à  me  mettre  en  rapport  avec  son  patriarche,  lui  écri- 
vant que  mon  retour  était  uniquement  à  son  intention,  et  seule- 
ment pour  finir  ses  affaires. 

En  réponse  à  la  mienne,  je  reçus  beaucoup  de  lettres  du  même 
vicaire,  au  nom  dudit  patriarche,  dans  lesquelles  il  s'excusait 
de  ne  pouvoir  faire  autre  chose,  à  cause  du  tapage  qu'avait  sus- 
cité ma  venue  dans  ce  pays-là,  et  aussi  à  cause  des  persécu- 
tions qu'il  avait  subies,  ayant  dû  payer  beaucoup  d'argent  pour 
se  libérer;  il  ajoutait  qu'ils  avaient  déjà  écrit  à  fond  à  Rome,  à 
Sa  Sainteté  et  au  patriarche  Néhémé,  leur  frère,  en  réponse  à  ce 
que  je  demandais,  et  que,  par  conséquent,  ils  devaient  attendre 
de  nouveaux  ordres  demandés  par  eux  à  Rome,  attendu  que 
cette  négociation  ne  pouvait  pas  se  terminer  dans  un  espace 
moindre  de  cinq  années,  leur  nation  étant  grande  et  dispersée 
en  beaucoup  de  pays;  il  alléguait  encore  beaucoup  d'autres  rai- 
sons, ainsi  qu'il  résulte  de  ses  propres  lettres,  envoyées  par 
moi  au  cardinal  protecteur. 

Comme  je  ne  pus  obtenir  du  patriarche  Néhémé,  qui  se  trou- 
vait à  Rome,  et  auquel  j'adressai  plusieurs  lettres  pressantes, 
d'autres  recommandations  auprès  dudit  patriarche  David  et  du 
vicaire,  ses  frères,  par  lesquels  j'avais  été  écarté  et  traîné  long- 
temps, ainsi  que  je  l'ai  dit  ci-dessus,  je  partis  d'Orient,  le  1er  du 
mois  d'août  passé,  par  ordre  du  Siège  apostolique,  laissant  les 
affaires  de  ce  patriarche  et  de  la  nation  jacobite  dans  l'état  sus- 
indiqué. 

Pendant  que  je  restais  à  Alep  et  dans  d'autres  villes  de  la 
Syrie,  je  ne  manquai  pas  de  traiter  de  l'union  avec  quelques 
évoques  et  principaux  personnages  de  la  nation  jacobite.  Après 
qu'ils  avaient  été  informés  et  instruits  autant  que  possible  dans 
la  profession  de  la  sainte  foi,  quelques-uns  se  reportaient  à  ce 
que  ferait  et  accepterait  leur  patriarche,  auquel,  disaient-ils, 
appartenait  cette  négociation  ;  d'autres,  s'opposant  seulement  à 
la  condamnation  expresse  de  Dioscorus,  acceptaient  tout  le  reste 


RELATION    HF>    L/ÉVÊQUE    DE    SIDON.  213 

de  la  profession  de  foi,  disant  :  «  Nous  ne  sanctifierons  pas 
Dioscôrus,  mais  nous  ne  le  damnerons  pas,  l'ayant  tenu  pendant 
tant  de  temps  pour  saint.  »  Quelques  autres,  tenant  pour  cer- 
tain que  Dioscôrus  n'avait  jamais  approuvé  les  actes  et  héré- 
sies d'Eutychès,  dirent  :  «  Nous  condamnons  Eutychès  et  tous 
ses  adeptes  et  adhérents,  qui  ont  dit  et  diront  comme  Eutychès, 
acceptant  encore  tout  le  reste  de  la  profession  de  foi.  »  Parmi 
ceux-ci  furent  plusieurs  des  principaux  d'Alep,  parents  de  Sa- 
fer,  lesquels  écrivent  à  Votre  Béatitude. 

Seul  de  toute  la  nation  jacobite,  Safer,  n'ayant  pas  réussi  à 
faire  venir  à  Alep  son  patriarche,  ainsi  qu'il  l'espérait  et  me 
l'avait  promis,  accepta  et  professa  entièrement  entre  mes  mains 
la  profession  de  foi,  la  souscrivant  de  sa  main  et  la  cachetant 
de  son  sceau,  affirmant  de  plus  publiquement  qu'à  la  suite 
d'une  illumination  divine,  il  acceptait  et  condamnait  tout  ce 
qu'avait  accepté  et  condamné  la  sainte  Église  romaine;  pour 
cela,  il  envoie  sa  profession  de  foi  et  des  lettres  à  Votre  Sain- 
teté, au  cardinal  protecteur  et  au  patriarche  Néhémé,  qui  se 
trouve  à  Rome. 

Ce  Safer  est  des  premiers  de  la  nation  jacobite  et  encore  des 
autres  nations  chrétiennes  d'Alep,  diacre  et  vicaire  de  son 
patriarche;  homme  de  cinquante-cinq  ans  et  de  grandes  affaires; 
il  tient  en  ferme  les  douanes  et  les  coins  des  monnaies  d'Alep, 
et  il  est  fort  estimé  des  officiers  du  Turc;  il  s'est  toujours 
montré  obéissant  au  Siège  apostolique  et  désireux  de  l'union 
de  son  patriarche  et  de  sa  nation  avec  la  sainte  Église  ro- 
maine, ainsi  que  cela  se  voit  par  ses  lettres  et  par  ses  actes. 

Le  Siège  apostolique,  à  l'intercession  du  cardinal  protecteur 
de  cette  nation,  le  jugea  digne  des  privilèges  de  comte  palatin 
et  de  la  Chaîne-d'Or,  dont  les  insignes  lui  furent  remis  par 
moi,  l'an  passé,  à  Alep,  en  présence  de  beaucoup  de  témoins, 
avec  l'interprétation  de  ses  privilèges.  C'est  pourquoi  il  rend 
des  grâces  infinies  au  Siège  apostolique  et  à  Votre  Béatitude, 
et  accepte  volontiers  les  recommandations  qui  lui  furent  adres- 
sées avec  un  bref  particulier,  promettant  de  faire  tout  ce  qui  se- 
rait en  son  pouvoir  pour  l'union  de  son  patriarche  et  de  sa  nation 
avec  la  sainte  Église  romaine.  Que  le  Seigneur,  par  sa  sainte 
grâce,  nous  accorde  au  plus  tôt  cette  union  et  obéissance, 
comme  c'est  le  désir  de  tous  les  catholiques! 


214  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

La  nation  jacobiteest  dispersée  dans  les  villes,  terres  et  cam- 
pagnes de  la  Syrie,  de  la  Mésopotamie  et  de  la  Babylonie,  parmi 
les  autres  nations,  au  nombre  de  cinquante  mille  maisons,  dont 
la  plus  grande  partie  est  pauvre  et  vit  de  travail  journalier. 
A  Alep  et  à  Caramit,  il  y  a  plusieurs  maisons  riches  et  d'une 
honnête  aisance,  d'autres  qui  vivent  de  négoce  et  de  trafic. 

L'église  patriarcale  de  cette  nation  est  dans  la  Mésopota- 
mie, hors  la  ville  de  Mardyn,  dans  le  monastère  de  Zag-Faran; 
mais  le  patriarche  réside  dans  la  ville  de  Caramit,  pour  sa 
plus  grande  commodité  et  tranquillité.  Cette  nation  est  sou- 
mise et  obéissante  à  son  patriarche  David;  mais  elle  est  gou- 
vernée par  l'évêque  Thomas,  frère  aîné  et  vicaire  général  du 
même  patriarche  David,  sous  l'obédience  duquel  vivent  pour 
le  présent  les  prélats  suivants  : 

Jean,  métropolitain  de  Jérusalem,  pour  les  Jacobites  (1), 

Michel,  archevêque  de  Damas  ; 

Jacob,  archevêque  d'Édesse  (Orfa  ou  Raha)  (2); 

Minas,  frère  du  patriarche,  archevêque  de  Sour; 

Éphrem,  archevêque  dans  la  même  province; 

Jacob,  archevêque  de  Bisuairie  (3)  ; 

Abraham,  évêque  d'Aatafra  (4)  ; 

Melchez,  évêque  de  Saint-Melchi  (ou  Malcho)  en  Tur; 

Jésus,  évêque  du  monastère  de  Deiroloomor  (5); 

Abelmedieh,  évêque  dans  la  province  de  Tur; 

Elie,  évêque  à  Salach; 

Élie,  évêque  dans  le  monastère  de  Sainte-Croix  en  Zach  (6); 

(iazel,  évêque  de  Tarach  ; 

David,  évêque  de  Maadan  (7); 

Pilate,  métropolitain  de  Mossoul  et  d'Orient  (S)  ; 

(1)  Thomas  de  Jésus  ajoute  :  «  appelé  par  les  Jacobites  le  cinquième  patriarche  ». 
Tous  les  évoques  qui  suivent  sont  mentionnés  dans  Oriens  christianus,  où  il  est 
facile  de  les  trouver  à  la  série  chronologique  de  chaque  siège,  tome  II. 

(2)  Assemani  l'appelle  Michel.  {Oriens  christianus,  tome  II,  page  1440.) 

(3)  Ou  Beth-Sura.  (0.  C,  tome  II,  page  1603.) 

(4)  Ou  Natapha.  (0.  C,  tome  II,  page  1606.) 

(5)  Auprès  de  Baalbek.  On  croit  que  ce  Jésus  était  évêque  de  Baalbek.  Il  ne  me 
paraît  pas  que  notre  texte  ait  confondu  ce  prélat  avec  Michel,  évêque  de  Damas, 
cité  plus  haut,  comme  le  supposent  Assemani  et  Le  Quien.  (Oriens  christianus, 
tome  II,  pages  1427  et  1476.) 

(6)  Résidence  desévèques  de  Haé.  (0.  C-,  (orne  II,  paye  1502.) 

(7)  Il  s'appelait  aussi  Denys.  (0.  C,  tome  II,  page  1512.) 

(8)  Il  était  le  maphrian,  ou  primat  des  Jacobites  orientaux.  Voir  l'explication 
de  cette  dignité  dans  Oriens  christianus,  tome  II,  pages  1533  et  1558. 


RELATION    DE    l'ÉVÊQUE    DE    SIDON.  215 

Gazelj  archevêque  de  Maipherchin  (Maipheracta)  ; 

L'archevêque  du  monastère  de  Mar-Abihaï  (lj; 

Ananias,  évêque  de  Sainte-Bertonie  (2); 

Jean,  évèque  de  Haret  Baret  (Zaïd)  ; 

Isaac,  archevêque  de  Chypre; 

Siméon,  archevêque  de  Caramit; 

Habib,  évèque. 

Les  plus  lettrés  de  cette  nation  sont  les  suivants  : 

L'évêque  Thomas,  vicaire  général  du  patriarcat,  ; 
Le  patriarche  Néhémé,  qui  est  à  Rome; 
Le  patriarche  David,  résidant  à  Caramit  ; 
L'évêque  de  la  Bisuairie  ; 
L'archevêque  Moyse,  qui  est  à  Rome  ; 
Le  frère  Thomas  du  monastère  de  Zag-Faran  ; 
Le  frère  Behra,  du  village  du  Cusur  ; 
Le  frère  Jacob,  son  frère. 

Dans  les  susdites  provinces,  il  y  a  beaucoup  de  monastères 
de  la  nation  jacobite,  des  églises,  des  frères,  des  diacres  nom- 
breux, que  je  n'ai  pu  visiter  à  cause  de  l'isolement  dans  le- 
quel m'a  tenu  Thomas,  le  vicaire  général.  Je  visitai,  néanmoins, 
les  églises  des  Jacobites  à  Tripoli,  à  Hama  (Aumanin),  à  Damas, 
à  Neph,  à  Jérusalem,  à  Alep,  à  (Ma,  à  Orbis,  et  dans  le  mo- 
nastère de  Mar-Abihaï,  à  Gargar,  parmi  lesquelles,  à  l'excep- 
tion de  celles  de  Jérusalem  et  d'Alep  que  je  trouvai  bien  te- 
nues, toutes  les  autres  étaient  sans  images,  mal  gouvernées, 
le  Saint-Sacrement  dans  des  boîtes  en  bois,  sans  lumières  ni 
lampes,  les  fonts  baptismaux  découverts  et  sans  eau,  parce 
que  chaque  fois  qu'ils  baptisent  ils  la  bénissent  à  nouveau;  les 
ornements  de  l'autel  et  de  la  messe  étaient  tenus  sans  aucune 
propreté,  sordidement  même;  d'huiles  saintes,  ils  n'en  ont 
d'autre  dans  l'église  que  le  chrême  appelé  miron,  que  le  pa- 
triarche bénit,  tous  les  sept  ans,  avec  beaucoup  de  fleurs  et  de 
choses  odoriférantes.  L'huile  des  catéchumènes,  ils  ne  l'ont  pas, 
et  l'huile  pour  les  malades,  le  prêtre  la  bénit  sur  quatre  lu- 
mières placées  en  croix  ;  il  oint  le  malade  de  cette  huile  après 
avoir  récité  beaucoup  d'évangiles  et  de  prières.  Le  sacrement 

(1)  Assemani  croit  que  L'évêque  de  Samosate  résidait 'dans  ce  couvent.  (Oriens 
christianus,  tome  II,  pages  1461  et  1604.) 

(2)  Ou  Bar-Aphtonie.  {0.  C,  page  1603.) 


216  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

de  la  confession  est  peu  fréquenté,  et  il  y  a  beaucoup  de  Ja- 
cobites  qui  communient  sans  confession  auriculaire. 

LES   HÉRÉSIES  ET    ERREURS  PRINCIPALES  DE   LA    NATION    JACOBITE. 

—  Ils  disent  qu'en  Jésus-Christ,  Notre-Seigneur,  il  y  a,  après 
l'union  hypostatique,  une  nature  personnelle  résultant  de  deux 
natures  impersonnelles,  bien  qu'ils  ajoutent  :  sans  mélange, 
ni  confusion,  ni  altération. 

Ils  disent  encore  qu'il  existe  en  Notre-Seigneur  une  substance 
résultant  de  deux,  une  essence  de  deux,  une  volonté  de  deux, 
une  opération  de  deux. 

Ils  acceptent  le  deuxième  concile  d'Éphèse,  qui  est  condamné, 
et  à  rencontre  ils  condamnent  le  quatrième  concile  universel, 
celui  de  Calcédoine. 

Ils  sanctifient  Dioscorus,  Sévère,  Pierre,  Macaire  et  Jacob, 
duquel  ils  ont  été  appelés  Jacobites,  et,  au  contraire,  ils  con- 
damnent saint  Léon,    pape. 

Ils  ajoutent  clans  le  Trisagion  :  Qui  crucifixus  est  pro  nobis, 
en  disant  que  cette  addition,  ils  l'appliquent  seulement  à  Christ, 
Notre-Seigneur,  et  non  à  la  sainte  Trinité. 

Ils  n'acceptent  pas  les  conciles  de  Constantinople,  qui  sont 
les  deuxième  et  troisième  œcuméniques,  ni  les  autres  conciles 
œcuméniques  célébrés  depuis. 

Ils  affirment  qu'eux  seuls,  avec  les  Arméniens,  les  Coptes 
et  les  Abyssins,  représentent  l'Église  catholique,  et  que  tous 
les  autres  chrétiens  sont  en  dehors  d'elle. 

Ils  tiennent  qu'avant  le  jugement  universel,  personne  n'en- 
tre au  paradis  ou  en  enfer. 

Bref,  telles  sont,  avec  beaucoup  d'autres,  les  hérésies  et  er- 
reurs que  les  Jacobites  se  laissent  enseigner  dans  leurs  caté- 
chismes et  livres,  dont,  comme  témoignage,  j'ai  rapporté  plu- 
sieurs que  j'ai  déjà  traduits  en  latin. 

Les  susdites  hérésies  et  le  susdit  schisme  de  Dioscorus,  Sé- 
vère et  Macaire,  subsistent  encore  dans  la  Syrie,  la  Mésopo- 
tamie, l'Arménie  et  autres  parties  de  l'Orient,  non  moins  que 
l'hérésie  de  Nestorius  dans  la  plus  grande  partie  des  Chaldéens, 
en  Babylonie  et  autres  provinces  voisines;  leurs  adeptes  s'y 
sont  multipliés,  de  telle  sorte  que  ces  nations  sont  déjà  nom- 
mées qui  jacobite,  qui  nestorienne. 


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MBr  Terzian.  —  Tableau  des  œuvres  arméniennes  catholiques  d'Adana 
et  Tarse,  de  1892  à  1898,  in-4»,  10  pages. 

Histoire  et  géographie. 

Muratov  (N.-A.).  —  Etudes  grammaticales  sur  le  vieux  slave  (en  russe). 
Moscou,  Dumnov,  in-8ù,  170  p. 

Lekhnitskii  (M.).  —  Signification  et  origine  du  nom  «  Slovène  »  ou  «  Sla- 
vian  »,  clans  la  chronique  de  Nestor  (en  russe).  Kiev,  imprimerie 
de  V.  Kuvjenko,  in-8°,  52  p. 

Karppe  (M.).  —  Mélanges  assyriologiques  et  bibliques.  Paris,  Leroux, 
in-8°,  107  p. 

Phimppson  (Alfr.).  --  Thessalien  und  Epirus;  Reisen  und  Forschungen. 
V.  H.  Kiihl,  in-8°,  xi-422,  (8  planches). 

Roussel  (abbé).  —  Comment  Warnahaire,  à  l'aide  de  la  légende  grecque 
des  saints  jumeaux,  a  composé  sur  ces  saints  la  légende  langroise.  Lan- 
gres,  Rallet-Bideaux,  in-8",  106  p. 

Rey  (le  baron).  —  Les  Grandes  Écoles  syriennes  du  IVe  au  XIIe  siècle. 
Paris,  Leroux,  in-8°,  36  p.,  1898. 

Tisdall  (Rev.  W.  S.  C).  —  The  conversion  of  Armenia  to  the  Christian 
faith.  New-York,  Ileming-Revell  O,  in-12,  256  p. 

Miller  (W.).  —  The  Balkans  :  Roumania,  Bulgarie!,,  Servia  and  Mon- 
ténégro. London,  Putnam,  in-8°,  \ix-476  p. 

IL  de  S.  G.  — De  la  Save  à  l  Adriatique.  Angers,  Lachèze,  in-8°,  151  p. 

Ivan  Vazov.  —  Sous  le  joug  turc  [Pod  igoto).  Roman  de  la  vie  des  Bul- 
gares à  la  veille  de  leur  libération,  traduit  du  bulgare  par  V.  Andreev, 
avec  une  préface  de  M.  Louis  Léger,  professeur  au  Collège  de  France. 
Paris,  Jouve,  in-12,  615  p. 

Max  Choublier.  —  La  qucstio7i  d'Orient  depuis  le  traité  de  Berlin. 
Paris,  Rousseau,  in-8°. 

1.  de  Malkhazouny.  —  Le  panslavisme  et  la  question  d'Orient  /Essai  sur 
l'origine  et  l'établissement  des  Slaves  méridionaux  dans  la  péninsule 
illyrique.  Paris,  Féchoz,  1898. 


BIBLIOGRAPHIE.  219 

Le  P.  Léonce  M.  Alisiian,  mékitariste.  Sissouan,  Description  physique. 
géographique,  historique  et  littéraire  de  la  Cilieie  arménienne  et  histui ri- 
de Léon  le  Magnifique,  in-4°,  Venise,  Saint-Lazare. 


Périodiques. 


Revue  des  questions  historiques,  avril  1898.  —  l.Les  élections  épisco- 
pales  sous  les  rois  mérovingiens ,  par  M.  l'abbé  Vaeandard.  —  IL  Yves 
de  Chartres  et  le  droit  canonique,  par  M.  Paul  Fournier.  —  III.  De  l'or- 
ganisation et  de  l'administration  des  fabriques  avant  1789  au  diocèse 
du  Mans,  par  M.  l'abbé  Froger.  —  IV.  Le  maréchal  de  Luckner  et  la 
première  campagne  de  Belgique  en  1792,  d'après  les  documents  du  mi- 
nistère de  la  guerre,  par  M.  Arthur  de  Ganniers.  —  Mélanges  :  Courrier 
allemand.  —  Courrier  espagnol.  —  Chronique  :  Revue  des  recueils  pé- 
riodiques. —  Bulletin  bibliographique.  —  (32e  année,  rue  Saint-Simon,  5, 
à  Paris.) 

Revue  de  l'Orient  chrétien.  —  Les  deux  premiers  volumes. 

1896.  Avertissement.  —  Notre  programme.  —  La  Serbie  chrétienne ,  par 
M.  le  Bon  d'Avril.  —  Une  page  de  l'histoire  de  l'Eglise  de  Mardin  au 
commencement  du  XVIIIe  siècle,  par  le  R.  P.  Scheil.  —  Les  missions 
latines  en  Orient,  parle  R.  P.  Michel.  —  L'ordination  dans  le  rite  Jaco- 
bite,  par  M.  l'abbé  Graffin.  —  La  vie  de  Mar  Joseph  Ie1',  éditée  par 
M.  l'abbé  Chabot.  —  Acte  du  concile  de  Florence  pour  la  réunion  des 
Eglises.  —  L'Arménie,  par  M.  V.  Ermoni.  —  Fragments  d'une  chronique 
syriaque  inédite,  par  M.  l'abbé  Nau.  —  Etat  religieux  des  diocèses  for- 
mant le  patriarcat  chaldéen,  au  1er  janvier  1896,  par  M.  l'abbé  Chabot. 

—  Le  syllogue  littéraire  grec  de  Constantinople,  par  P.  L.  P.  A.  A.  — 
Marcion  dans  la  littérature  arménienne,  par  M.  V.  Ermoni. 

Mélanges  :  I.  La  lettre  d'Anastase  le  bibliothécaire,  par  M.  le  Bon  d'Avril. 

—  IL  La  réforme  du  calendrier,  par  M.  P.  Pisani.  —  III.  Notice  sur  les 
Kurdes,  par  M.  le  Bon  Carra  de  Vaux.  —  IV.  Doctrine  de  l'Eglise  chal- 
déenne  sur  la  primauté  de  saint  Pierre,  par  le  R.  Emmanuel,  O.  S.  B.  — 
V.  M.  Gladstone  et  la  question  des  ordinations  anglicanes.  —  VI.  Les 
chrétiens  du  Malabar.  M.  J.-B.  Chabot.  —  VIL  Autonomies  ecclésiasti- 
ques, par  M.  le  Bon  d'Avril.  —  VIII.  La  question  serbe  dans  l'Empire 
ottoman,  par  M.  P.  Pisani.  —  IX.  L'Islam,  par  le  comte  IL  de  Castries, 
M.  J.-B.  Chabot.  —  Bibliographie. 

1897.  Notre  programme.  —  La  Bulgarie  chrétienne ,  par  M.  le  Bon  d'Avril. 

—  Les  parties  inédites  de  la  chronique  de  Denys  de  Tellmahré,  par 
M.  l'abbé  Nau.  —  Les  souvenirs  du  concile  de  Florence,  par  M.  le  Bun 


220  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRETIEN. 

Carra  de  Vaux.  —  Les  missions  latines  en  Orient,  par  le  R.  P.  Michel. 

—  La  prise  de  Jérusalem  par  les  Perses,  en  61k,  par  M.  le  Cle  Couret. 

—  Note  sur  une  lettre  du  sultan  Bajazet  II au  roi  de  France  Charles  VIII, 
par  M.  E.  Blochet.  —  La  vie  de  Mar  Benjamin ,  traduite  du  syriaque, 
par  le  R.  P.  V.  Scheil.  —  Une  lettre  d'Ibrahim-Pacha  à  Charles-Quint, 
par  M.  E.  Blochet.  —  Calendrier  de  l'Eglise  copte  d'Alexandrie,  par 
M.  Léon  Glugnet.  —  Vie  du  moine  Rabban  Youssef  Bousnaya,  traduite 
du  syriaque  et  annotée,  par  M.  l'abbé  Chabot.  —  La  légende  de  Bahira 
ou  un  moine  chrétien  auteur  du  Coran,  par  M.  le  Bon  Carra  de  Vaux.  — 
L'Histoire  ecclésiastique  de  Jean  d'Asie,  par  M.  l'abbé  Nau. 

MÉLANGES  :  I.  Deux  publications  nouvelles   sur  l'Islam,  —   II.  Les  rela- 
tions de  l'Eglise  et  de  l'Etat  dans  le  Bas-Empire ,  par  M.  P.  Pisani.  — 

III.  Compte   rendu    du   XL  congrès  international  des   orientalistes.  — 

IV.  Quelques  mots  de  politique  chrétienne,  à  propos  d'un  livre  russe 
récent,  par  M.  le  B°"  Carra  de  Vaux.  —  Bibliographie. 


Le  Directeur-Gérant  : 

F.  Charmetant. 


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Se  vend  au  profit  de  l'Œuvre. 

Table  des  chapitres  :  Les  Nestoriens.  —  Origines  du  Monophysisme.  —  Les  Monophy- 
sites  de  Syrie,  d'Egypte  et  d'Arménie.  —  Le  schisme  grec.  —  Les  Slaves.  —  Le  Concile 
do  Florence.  —  Le  Patriarcat  de  Constantinople  et  ses  démembrements.  —  Les  Russes. 
—  Les  Slaves  du  Sud.  —  Les  Roumains  et  les  Hellènes.  —  Les  chrétientés  orientales 
d'Asie.  —  Les  Abyssins  et  les  Coptes.  —  La  France  protectrice  de  l'Église  dans  le  Levant. 

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Par  L.  CLUGNET 

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(Deuxième  édition  revue  et  augmentée) 

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Par  A.  d  AVRIL 

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LA   LANGUE,   LE    RITE   DES   APÔTRES   SLAVES   AU   IXe   SIÈCLE 

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LE  LIYRE  DE  L'AYERTISSEPNT  ET  DE  LA  REVISION 

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Traduction  par  B.  CARRA  DE  VAUX.  -  Un  vol.   in-8°    ....    7  fr.  50 
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recueillies  par  A.  D'AVRIL 

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Par  A.    d'AVRIL 

I'e  partie  :  Le  groupe  orthodoxe. 

IIe  partie  :  De  la  hiérarchie  catholique.  —  Les  Orientaux  dans  le  patriarcat  de  Rome 

In-S"  de  49  p.  —  Prix  :  1  franc. 


Typographie  Firniiu-Diclot  et  C'e.  —  Paris. 


REVUE 


DE 


L'ORIENT  CHRÉTIEN 


RECUEIL    TRIMESTRIEL 


3e  ANNÉE.  —  N°  3.  —  1898 


PARIS 

AU  BUREAU   DES  ŒUVRES  D'ORIENT 
20,   Rue    du   Regard,   20 

ET  A  LA  LIBRAIRIE  E.  LEROUX 

28,    RUE   BONAPAKTE,    28 

1898 


SOMMAIRE 


Pages. 

I.     —    ESSAI   SUR   LE    CHANT    LITURGIQUE    DES   ÉGLISES 

ORIENTALES,   par  il.   Parlsot 221 

IL    —  LES  PLÉROPHORIES  DE  JEAN,  ÉVÊQUE  DE  MAYOUMA, 

par  M.  l'abbé  F.  J\au 232 

III.  -   LES  OFFICES  ET  LES  DIGNITÉS   ECCLÉSIASTIQUES 

DANS  L'ÉGLISE  GRECQUE,  par  M.  h,.  Clugnet.  .  260 

IV.  -  LES  GRECS  MELKITES,  par  II.  le  Baron  d'Avril.  265 

V.  —  L'ORDINAL  COPTE,  par  H.  le  »r  Ermoni 282 

VI.  —  VIE  DU   MOINE    RABBAN  YOUSSEF   BOUSNAYA,    par 

11.  Jf.-B.  «-lui bol   (suite) 292 

VIL—  MÉLANGES.  —  RELATION  DE  L'ÉVÊQUE  DE  SIDON.  328 

VIII. —  BIBLIOGRAPHIE 335 


PRIX  DE  L'ABONNEMENT 


France.  Étranger . 

Pour  les  abonnés  de   la   Terre   Sainte  (Revue  bi- 
hebdomadaire)     3  francs.  4  francs. 

Pour  les  personnes  non  abonnées  à  la  Terre  Sainte.     G       —  7      — 


PRIX  DE  LA  LIVRAISON  :  2  FRANCS 


Avis.  —  Toutes  les  communications  doivent  être  adressées  au  Bureau  des 
OEuvres  d'Orient,  rue  du  Regard  n°  20,  Paris. 

Il  sera  fait  un  compte  rendu  des  ouvrages  adressés  à  la  Revue  de 
l'Orient  Chrétien. 


ESSAI 

SUR   LE   CHANT   LITURGIQUE 

DES  ÉGLISES  ORIENTALES 


Le  chant,  qui  constitue  chez  tous  les  peuples  une  partie  indis- 
pensable des  rites  religieux,  varie,  comme  les  autres  formes 
extérieures  du  culte,  suivant  le  goût  et  les  habitudes  des  popu- 
lations qui  l'emploient.  Aussi,  en  conviant  la  musique  à  re- 
hausser la  splendeur  des  cérémonies  chrétiennes,  l'Église  n'a- 
t-elle  point  prétendu  supprimer  les  instincts  artistiques  et  les 
manifestations  subjectives  du  beau,  acceptées  par  les  différentes 
races  qui  composent  sa  société  religieuse. 

Dès  l'origine,  dit  M.  Bourgault-Ducoudray  (1),  «  la  musique 
chrétienne  dut  porter  la  trace  du  caractère  cosmopolite  de  la 
religion  nouvelle  ».  Celle-ci  «  n'étant  pas,  comme  le  paganisme, 
une  religion  nationale,  mais  s'annonçant  comme  la  religion  de 
toutes  les  nations,  n'avait  aucun  motif  pour  favoriser  le  goût 
musical  de  tel  ou  tel  peuple  au  détriment  de  tel  ou  tel  autre  ». 
Telle  est  la  raison  des  différences  par  lesquelles  la  musique 
ecclésiastique  des  Orientaux  se  sépare  de  la  nôtre. 


Nous  n'avons  pas  à  rechercher  ce  que  furent  les  chants  des 
Églises  orientales  aux  siècles  passés.  L'absence  totale  de  monu- 
ments écrits  nous  ôte,  en  effet,  tout  moyen  d'étudier  cette  mu- 
sique à  des  sources  directes.  A  l'exception  des  Grecs  et  des  Ar- 

(1)  Eludes  Hurla  musique  ecclésiastique  grecque.  Paris,  1^77,  p.  4,5. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  Jg 


222  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

méniens,  les  autres  rites  orientaux  n'ont  accompagné  leurs 
textes  liturgiques  d'aucune  notation  musicale.  Les  signes  de 
l'alphabet  turc  ou  arabe,  employés,  suivant  leur  valeur  numéri- 
que, par  Démétrius  de  Cantemire,  au  XVIIIe  siècle,  constituent 
le  seul  essai  de  notation  tenté  parmi  les  Arabes.  L'usage  de  ces 
signes,  utile  pour  déterminer,  d'après  les  anciens  théoriciens, 
la  tablature  des  instruments  et  les  subdivisions  de  l'échelle 
musicale,  n'a  pas  été  mis  dans  la  pratique.  Souvent  les  traités 
ne  les  mentionnent  pas,  les  plus  instruits  des  musiciens  n'en 
font  pas  usage,  et  le  peuple  s'étonne  d'en  entendre  parler. 

La  notation  arménienne,  appliquée  à  certaines  parties  des 
livres  liturgiques,  est  une  chironomie  d'assez  simple  apparence; 
et,  dans  la  pratique,  on  chante  de  mémoire,  sans  se  guider 
expressément  sur  les  signes  musicaux. 

Parmi  les  chrétiens  des  autres  rites,  Maronites,  Syriens  et 
Chaldéens  (1),  les  chants  d'église  se  transmettent,  comme  les 
mélodies  profanes,  par  la  seule  voie  de  la  tradition,  sans  nota- 
tion ni  livres  d'enseignement  musical.  Les  chantres  modernes 
légueront  à  leurs  successeurs  le  patrimoine  musical  qu'ils  ont 
eux-mêmes  re<;u  de  leurs  maîtres  et  gardé  avec  une  fidélité  jalouse. 
Dans  les  offices  orientaux,  les  parties  chantées  occupent  une 
place  considérable,  que  l'usage  a,  pour  ainsi  dire,  consacrée  en 
l'immobilisant.  Tous,  prêtres,  clercs,  assistants,  et  jusqu'aux 
enfants,  peuvent  prendre  part  au  chant  liturgique.  Excepté 
les  parties  réservées  à  l'officiant,  les  chants  sont  exécutés  par 


(1)  Les  Chaldéens  ont  cependant  dans  leurs  livres  d'oflice  des  indications  re- 
latives aux  modes  du  chant,  par  exemple  qala  da-trên,  «  deuxième  mode  ».  De 
même  on  trouve  au-dessus  de  certaines  syllabes  du  texte  le  signe  ///  représentant 
une  suite  de  notes,  une  sorte  de  neume,  dont  nous  avons  un  exemple  dans  cette 
phrase  du  début  du  Canon  de  la  seconde  liturgie  : 


.. 


•  ' 


bam-Taw-më         'el- layë  b-â-thrâ     dhhi  -  la      d-tesh-bubta- 

kà      dlà  -  ith         she-lvà  lmash-l>à     dagh-fay  -  hun      da 


piÉIgÉ!Ils!!iii 


ta  —  (va) 

kru         —  bë. 

Traduction  du  texte  :  «  Là-haut  dans  les  hauteurs  sublimes,  dans  le  lieu  redou- 
table de  la  louange,  où  les  chérubins  agitent  sans  ccsso  leurs  ailes...  •> 


ESSAI    SUR    LE    CHANT    LITURGIQUE    DES    ÉGLISES    ORIENTALES.     223 

tous  ceux  qui  savent  lire  l'ancien  syriaque.  Certaines  prières  sont 
sues  de  mémoire  et  chantées  souvent  par  toute  l'assemblée.  De 
cette  manière  les  offices  des  Syriens  diffèrent  des  cérémonies 
actuelles  des  Grecs,  où  le  peuple  écoute  en  silence  (1).  Les 
mêmes  pièces  sont  souvent  redites,  enfin  les  mélodies  sont  pri- 
vées du  secours  de  l'accompagnement  instrumental.  Ces  condi- 
tions sont  assurément  les  plus  favorables  au  maintien,  par  la 
routine,  des  airs  usuels  ;  mais  la  routine  est  mauvaise  conser- 
vatrice des  œuvres  d'art,  lors  même  qu'elle  croit  respecter  et  dé- 
fendre les  trésors  livrés  à  sa  seule  garde. 

Si  les  nations  de  l'Occident  qui  possédèrent  dans  de  nom- 
breux manuscrits,  et  plus  tard  dans  des  livres  imprimés  la 
notation  des  cantilènes  liturgiques,  ont  pu,  jusqu'en  ces  der- 
nières années,  en  oublier  la  vraie  leçon  et  en  perdre  même 
l'usage,  on  est  en  droit  de  se  demander  quelle  est,  au  point  de 
vue  de  l'antiquité,  la  valeur  de  la  tradition  musicale  non  écrite 
des  Orientaux. 

Il  est  vrai  que,  par  caractère,  ceux-ci  gardent  plus  fidèlement 
que  nous-mêmes  leurs  anciens  usages,  et  que  les  arts  restent 
parmi  eux  depuis  longtemps  stationnaires,  dans  la  mesure  où 
ces  peuples  se  tiennent  plus  éloignés  de  l'influence  européenne. 

D'un  autre  côté,  l'histoire  constate,  dans  les  arts  plastiques,  la 
transformation  des  goûts,  accomplie  sur  place  à  différentes  épo- 
ques, grâce  à  l'introduction  successive  des  éléments  étrangers  qui 
modifièrent  la  civilisation  antique.  Les  langues  elles-mêmes 
n'ont  pas  échappé  au  changement.  Sans  doute,  les  idiomes  an- 
ciens de  l'Orient  subsistent  essentiellement  dans  certains  dialectes 
modernes;  mais  ailleurs  ils  ont  cédé  la  place  à  la  langue  arabe; 
de  sorte  que,  si  l'art  musical,  moins  matériel  et,  partant,  moins 
saisissable  que  les  produits  des  arts  plastiques,  doit  être  com- 
paré au  langage,  les  chants  actuels  de  la  Syrie  ne  reproduiraient 
qu'avec  de  profondes  altérations  les  traits  et  les  caractères  de  la 
source  originale. 

Il  est  néanmoins  certain  que  la  tradition  est  vivace  parmi  ces 
nations  orientales.  En  dépit  des  différences  locales,  le  chant  sub- 
siste fondamentalement  le  même  dans  les  diverses  églises  d'un 
même  rite.  Il  diffère,  au  contraire,  d'un  rite  à  l'autre,  pour  les 

(I)  Cf.  Macleax,  East  syrian  daily  offices.  Londres,  1894,  p.  xvm,  xix. 


224  revue  de  l'orient  chrétien. 

pièces  ayant  le  même  texte.  Les  séparations  nationales  et  reli- 
gieuses qui  se  produisirent  aux  époques  historiques  connues 
amenèrent  la  cessasion  de  tout  rapport  entre  les  chrétiens  des 
différentes  sectes,  et  les  rites,  bien  que  sortis  d'une  source  uni- 
que, se  développèrent  en  accusant  des  variations  toujours  plus 
profondes,  dans  les  parties  accessoires  surtout. 


L'extension  de  la  musique  religieuse  des  Églises  orientales  est 
représentée  d'abord  par  les  chants  de  l'Église  grecque.  Ces  chants 
ont  été  à  notre  époque  l'objet  de  travaux,  spéciaux  (1).  Au  sur- 
plus, des  recueils  notés,  en  usage  parmi  les  Grecs,  ont  fixé  la  tra- 
dition, assuré  les  réformes  et  facilité  l'étude. 

L'Église  russe  possède,  depuis  le  dernier  quart  du  XVIIe  siècle, 
une  musique  liturgique  qui  lui  est  propre.  Auparavant,  le  ré- 
pertoire musical  des  Russes  se  composait  de  chants  grecs  an- 
ciens, plus  ou  moins  intacts,  puis  de  chants  grecs  d'importation 
récente,  de  mélodies  d'origine  slave,  ou  encore  venues  de  Bul- 
garie et  de  Serbie,  et  dont  les  débris  se  retrouvent  de  nos  jours 
parmi  les  populations  qui  n'ont  pas  reçu  les  réformes  musicales 
d'Alexis  Mikhaelovitch  (2). 

Les  plus  anciens  de  ces  chants  n'ont  pas  été  fixés  par  l'écri- 
ture ;  ils  subsistent  dans  la  tradition  des  chantres  ou  du  peuple. 
D'autres  nous  sont  parvenus  dans  la  notation  grecque  archaïque 
du  XIIe  siècle,  telle  que  nous  la  présente,  par  exemple,  l'hirmo- 
loge  des  Esphigmènes  du  Mont-Athos,  ou  encore  certains  manus- 
crits syriaques  de  liturgie  melkite,  portant  au-dessus  du  texte 
les  signes  doubles  et  les  combinaisons  multiples  de  cette  nota- 
tion médiévale.  Cette  écriture  disparut  graduellement.  Aux  XVe 
et  XVIe  siècles,  les  formes  deviennent  cursives,  et  se  combinent 
de  façons  différentes.  Un  siècle  plus  tard,  elles  cèdent  la  place 
aux  notes  à  crochets,  puis  à  la  notation  sur  portées,  introduite 

(1)  Bourgault-Ducoudray,  Études  sur  la  musique  ecclésiastique  grecque.  Mission 
musicale  en  Grèce  et  en  Orient  (janvier-mai  1875).  Paris,  1877.  — W.  Christ  et  Para- 
nikas,  Anlhologia  grœca  carminum  christianorum.  Leipsig,  1871.  — J.  Hennixg  et 

Sakellaridès,  "Aa^axa  èxx)>ri<Tia<7Ttxà.  Athènes,  1886.  —  A.  Gastoié,  Grecs  et  Latins. 
Tribune  de  Saint-Gervais,  1897,  p.  6,  41,  68,  166. 

(2)  Voir  Tserkovnoie  pinie  v-Rossii  (Le  chant  d'église  en  Russie),  par  D.  Razumov- 
SKi,  professeur  au  Conservatoire  de  Moscou.  Moscou,  1867-186'.»,  p.  179,  180,  224. 


ESSAI    SUR    LE    CHANT    LITURGIQUE    DES    ÉGLISES    ORIENTALES.      225 

primitivement  dans  le  sud-ouest  de  la  Russie.  A  la  fin  du  XVIIe 
siècle  et  aux  débuts  du  suivant,  l'Église  russe,  rompant  avec  la 
tradition,  remplaça  définitivement  ces  chants  anciens  par  des 
compositions  polyphoniques  dues  à  des  auteurs  récents,  Bort- 
nianski,  Simonovski,  Davidow  et  autres,  qui  subirent  l'influence 
directe  ou  médiate  des  musiciens  étrangers,  tels  que  Cimarosa, 
Paisiello,  Martini,  Startzer,  Galuppi,  Salieri,  dont  la  plupart 
furent  à  cette  époque  les  hôtes  de  la  Russie. 

L'étude  des  chants  arméniens  est  encore  à  faire,  malgré  la 
publication  de  Bianchini  (1).  Ceux  de  l'Église  copte  ont  été  par- 
tiellement notés  par  le  P.  Blin,  de  la  Compagnie  de  Jésus,  au 
Caire.  Le  recueil  des  chants  maronites  est  actuellement  en 
préparation,  de  même  que  celui  des  mélodies  religieuses  des 
Syriens  et  des  Chaldéens,  dont  nous  ne  possédons  jusqu'ici  que 
de  rares  exemples. 

De  même  que  l'influence  de  l'art  européen  a  doté  l'Église  russe 
d'une  musique  conçue  dans  les  principes  delà  composition  mo- 
derne, ainsi  les  nations  orientales  qui  reçurent  aux  siècles  pas- 
sés la  civilisation  et  la  langue  des  Arabes,  ontadopté  pareillement 
les  modes  musicaux  de  ceux-ci;  à  moins  que  l'on  ne  voie  dans 
la  musique  actuelle  de  Syrie  la  propre  forme  de  l'art  syrien. 
Quoi  qu'il  en  soit,  les  modes  de  la  musique  religieuse  des  Maro- 
nites sont  identiques  aux  modes  arabes.  Il  faut  observer  cepen- 
dant que  la  pratique  du  chant  d'église  diffère,  parmi  eux,  de  l'exé- 
cution profane,  et  n'admet  pas,  comme  celle-ci,  les  procédés 
mélodiques  propres  à  exprimer  le  sentiment  de  la  passion,  et  par 
là,  indignes  du  lieu  saint. 

A  côté  des  chants  proprement  liturgiques,  en  langue  syria- 
que ou  parfois  en  arabe,  les  confréries  et  les  maisons  d'éduca- 
tion sont  en  possession  de  cantiques  spirituels  versifiés  soit  sur 
des  mélodies  arabes  profanes,  soit  sur  des  airs  de  cantiques 
français. 

Les  Syriens  ont  réglé  leur  musique  religieuse  suivant  une  no- 
menclature différente  de  celle  des  modes  arabes,  et  provenant, 
selon  eux,  de  la  réforme  musicale  entreprise  au  VIIe  siècle  par 
saint  Jean  Damascène.  Si  l'élément  grec  figure,  pour  une  part, 
dans  la  constitution  de  la  musique  ecclésiastique  des  Syriens, 

(1)  BrANcmNi,  Chants  liturgiques  de  l'Église  arménienne.  Venise,  1877. 


226 


REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 


il  n'en  a  point  banni  l'élément  syrien  original,  et  le  travail  de 
réforme  semble  avoir  été  moins  de  constituer  les  tonalités  et  les 
gammes  que  d'en  régler  l'emploi  suivant  les  temps  de  l'année. 

Ces  chants  syriens  diffèrent  généralement  par  l'ampleur  mélo- 
dique des, formules  propres  aux  Maronites.  En  outre,  l'usage 
de  transposer  régulièrement  une  même  mélodie  sur  différents 
modes,  conformément  aux  principes  de  l'Octoéchos  de  saint  Jean 
Damascène,  multiplie  les  airs  du  recueil  syrien. 

Les  Chaldéens,  plus  éloignés  des  centres  de  culture  arabe,  ont 
conservé  une  musique  plus  simple,  mais  aussi  plus  pure  d'alté- 
rations modales,  et  plus  conforme  aux  principes  diatoniques  du 
chant  grec  et  des  modes  grégoriens.  Mais  les  chrétiens  de  ce  rite 
se  trouvant  répandus  sur  dévastes  étendues  de  pays,  leurs  tradi- 
tions musicales  varient  d'une  province  à  l'autre. 


L'analogie  que  nous  constatons  clans  la  constitution  mélo- 
dique de  ces  chants  et  les  formules  grecques  ou  grégoriennes 
n'implique  pas  identité  complète.  En  effet  les  degrés  des  échelles 
musicales  employées  par  les  diverses  nations  de  l'Orient  ne  cor- 
respondent pas  avec  exactitude  aux  divisions  tonales  qui  nous 
sont  familières  (1),  de  sorte  que  la  notation  de  leurs  chants,  rap- 
portée aux  tonalités  européennes,  et  surtout  reproduite  sur  nos 
instruments  à  sons  fixes,  ne  sera  pas  toujours  la  traduction  fidèle 
de  ces  mélodies.  Les  oreilles  habituées  à  ne  percevoir  d'autres 
intervalles  que  le  ton  et  le  demi-ton  sont  portées  à  rectifier  toute 
autre  intonation,  parce  qu'elles  ne  s'assimilent  pas  au  premier 


(1)  Bien  que  le  chant  grec  puisse  être  pratiquement  rapporté  aux  gammes  euro- 
péennes, les  altérations  de  l'échelle  qui  s'entendent  dans  les  modes  byzantins  pro- 
viennent en  réalité  de  la  division  des  intervalles  indiquée  par  les  théoriciens  au 
moyen  des  nombres  12,  9  et  7,  constituant  l'intervalle  majeur,  mineur  ou  mi- 
nime. 


v»)  [do) 

«a  [ré) 

6ou  [mi) 

va  [fa) 

Si  (sol) 

xE    (la) 

'Cu  (si) 

,,  (do) 

Intervalles . 

1-2 

9 

7 

1-2 

1-2 

9 

7 

Vibrations.. 

517.3 

58  i .  5 

G40.  G 

089.6 

777.5 

878.5 

963.7 

1034.0 

Notes  euro- 
péennes... 

517.3 

580.6 

651.7 

690.5 

775. 

870. 

!)7li.."» 

103i.O 

ESSAI    SUR    LE    CHANT    LITURGIQUE    DES    ÉGLISES    ORIENTALES.      Hl 

abord  les  divisions  moindres  introduites  dans  l'échelle  musicale 
par  les  Orientaux  qui  ont  dirigé  tonte  la  finesse  du  sens  auditif 
vers  le  développement  mélodique. 

Une  autre  différence  se  produit  aussi  dans  l'exécution  de  ces 
chants.  Que  la  faute  en  soit  aux  musiciens  orientaux,  peu  préoc- 
cupés, peut-être,  d'exprimer  avec  justesse  les  intervalles  de  leurs 
gammes,  ou  bien  aux  auditeurs  européens,  qui  prendraient  pour 
autant  de  notes  fausses  les  altérations  mélodiques  propres  à  ces 
tonalités;  le  nasillement  qui  semble  être  une  partie  obligée 
du  chant  oriental,  les  tremblements  de  voix,  le  manque  de  netteté 
dans  l'émission  des  sons,  causent  à  l'étranger  une  impres- 
sion désagréable  ;  un  assez  long  temps  est  nécessaire  pour  s'y 
accoutumer.  Il  arrive  même  de  ne  pas  saisir  à  l'audition  des 
chants  connus  et  déjà  notés. 

D'autre  part,  ces  mélodies,  qui  renferment  assurément  des 
phrases  très  expressives,  viennent-elles  à  être  exécutées  par  des 
chanteurs  européens,  les  Asiatiques  cessent  à  leur  tour  de  les 
reconnaître. 

L'intérêt  que  nous  portons  au  développement  de  la  musique 
ecclésiastique  des  Orientaux  nous  faisait  un  devoir  d'exprimer 
avec  franchise  une  constatation ,  qui  ne  blessera  personne,  si 
l'on  ne  se  méprend  point  sur  le  sentiment  qui  nous  a  guidé. 
D'ailleurs,  le  soin  apporté  dans  certains  milieux  à  l'étude  et  à  la 
préparation  des  chants  de  l'office,  la  curiosité  empressée  que  les 
Orientaux  mettaient  à  nous  satisfaire  lorsque  nous  leur  deman- 
dions de  nous  dicter  leur  répertoire,  enfin  le  désir  témoigné  par 
eux  de  posséder  par  écrit  les  parties  musicales  de  leurs  livres 
liturgiques,  garantissent  à  l'avance  le  résultat  que  l'on  est  en 
droit  d'attendre.  Pour  le  présent,  il  importe  d'obtenir  la  traduc- 
tion en  notation  musicale  européenne  du  plus  grand  nombre 
possible  d'airs  orientaux.  La  réunion  d'un  matériel  de  cette 
sorte  permettra  de  faire,  de  ces  traditions  isolées  jusqu'ici,  une 
étude  d'ensemble,  et,  sans  doute,  aidera  à  la  solution  des  pro- 
blèmes relatifs  à  l'origine  et  aux  développements  de  l'art  musical. 


Les  différentes  espèces  de  chants  en  usage  dans  les  rites  syriens 
sont  distingués,  dans  les  livres  d'office,  comme  chez  les  Grecs, 


228  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

par  diverses  appellations,  dont  les  unes  désignent  les  espèces  dé 
compositions  métriques;  tels  sont  les  noms  de  sugito,  hymne  en 
versoctosyllabiques,  ya'quboyo,  hymne  en  vers  de  douze  syllabes, 
selon  le  mètre  de  Jacques  de  Sarug,  et  efremoyo,  en  heptasyllabes 
selon  le  mètre  de  saint  Éphrern;  mimro  et  madrosho,  hymnes 
didactiques;  'enyono,  primitivement  une  hymne  avec  refrain. 
D'autres  termes  se  rapportent  directement  au  chant;  mais,  soit 
que  le  sens  ancien  de  ces  mots  ait  été  oublié,  soit  que  le  chant 
des  pièces  elles-mêmes  ait  subi  des  altérations,  la  plupart  de  ces 
termes  ne  trouvent  plus  dans  la  pratique  leur  application  exacte. 
Tous  les  rites  emploient  le  terme  de  qâlâ,  qolo,  «  voix  »  ou 
«  son  »  devenu  l'équivalent  de  «  ton  musical  »  ou  de  «  morceau 
de  chant  ».  Chez  les  Grecs  rtyoç  signifie  le  «  ton  »  ou  la  «  formule 
musicale  (1)  ».  Les  Chaldéens  appellent  qânûnâ,  «  canon  »,  une 
antienne  ou  des  versets  de  psaume  introduits  dans  les  offices  des 
jours  déjeune.  Giijùrd  est  une  autre  sorte  de  clausule  interca- 
laire, analogue  au  arv/yipô^  grec.  Les  antiennes  en  l'honneur  des 
martyrs  sont  des  sortes  de  «  mémoires  »  versifiées,  qui  se  chan- 
tent à  la  fin  de  chaque  office  du  matin  et  du  soir.  *Untthât  «  ré- 
ponse »,  était  sans  doute  le  chant  à  refrain.  Chez  les  Maronites 
(jolo  fshito  est  le  «  ton  simple  »,  le  chant  sans  intercalations  ni 
répétitions;  arikho  et  ngido  le  «  ton  long  »,  z'urole  «  ton  court  », 
yawnoyo  le  «  ton  grec  »,  m'irono  celui  «  qui  excite  »  ,  fiosto  ce- 
lui «  qui  invite  »  ou  «  persuade  »,  nusroto  les  mélodies  «  agréa- 
bles » ,  'afifo  le  ton  ou  le  chant  «  double  » ,  comportant  deux  allé- 
luias, 'ashinto,  le  chant  «  fort  »  ou  «élevé  »,  présentant  une 
double  antistrophe.  Enfin  tous  les  rites  syriens  possèdent  le  rish- 
qolo  «  tonus  princeps  »,  désignant  la  strophe  type  sur  laquelle  se 
règlent  la  mesure  et  léchant  des  strophes  d'autres  hymnes.  Cette 
expression  devient  ainsi  une  indication  musicale  indirecte.  C'est 
l'équivalent  exact  de  l'hirmus,  eip^bç,  des  Grecs,  et  la  présence 
de  cet  élément  dans  les  livres  d'office  syriaques  et  dans  les  livres 
liturgiques  grecs  est  l'attestation  d'une  commune  origine  de  la 
pratique  musicale  des  Églises  d'Orient. 


(1)  Un  rapprochement  semble  s'imposer  entre  ce  terme  de  rubrique  orientale  el 
Ii'  •<  sonus  »  de  la  liturgie  mozarabe. 


ESSAI    SUR    LE    CHANT    LITURGIQUE    DES    ÉGLISES    ORIENTALES.      229 


Nous  venons  devoir,  indiqués  par  les  termes  liturgiques  eux- 
mêmes,  l'usage  du  chant  à  deux  chœurs.  Cette  pratique  revêt, 
dans  les  rites  syriens,  des  formes  multiples  :  ou  bien  les  chan- 
teurs, divisés  en  deux  groupes,  alternent  sans  répétitions,  les 
strophes  des  hymnes,  ou  bien  le  chœur  entier  répond  par  le 
refrain  ou  l'acclamation,  aux  formules  du  prêtre  ou  du  diacre, 
ou  enfin  une  strophe  d'hymne,  variant  à  chaque  fois,  suit  la  ré- 
citation de  versets  psalmiques  récités  par  un  seul  lecteur. 

En  bornant  ici  nos  remarques  sur  le  chant  ecclésiastique  des 
Orientau.x,  nous  devons  dire  que  la  lecture  des  livres  d'office  où 
sont  contenus  les  textes  de  ces  mélodies  suggère  entre  les  bré- 
viaires syriens  et  le  bréviaire  latin  une  comparaison  qui  est  à 
l'avantage  de  ceux-là.  Tandis  que  notre  recueil  d'offices,  modifié 
successivement  sous  l'empire  de  considérations  fort  diverses, 
présente  un  ensemble  de  pièces  parfois  disparates,  où  le  latin 
cultivé  de  saint  Léon  le  Grand  alterne  avec  les  légendes  écrites 
au  moyen  âge  et  les  compositions  des  humanistes  modernes, 
où  les  textes  scripturaires,  rebelles  à  la  mélodie,  succèdent  aux 
formules  antiques,  écrites  pour  être  chantées  ;  —  dans  les  bré- 
viaires orientaux,  les  modernes  compositions  liturgiques  ne 
détonnent  pas  sur  l'ensemble  du  recueil  d'offices.  Ce  sont  les 
mêmes  procédés  de  versification,  le  même  vocabulaire,  les 
mêmes  épithètes,  les  mêmes  pensées.  L'unité  ressort,  avec  mo- 
notonie parfois,  mais  on  peut  chanter  à  l'église  les  nouvelles 
hymnes  aussi  facilement  que  les  anciennes,  sur  lesquelles  on 
en  a  soigneusement  réglé  le  rythme  et  la  mélodie. 

J'en  donnerai  pour  exemple  le  début  de  l'office,  encore  iné- 
dit, composé  pour  la  fête  du  Sacré-Cœur  au  rite  maronite,  et 
une  strophe  d'hymne  en  l'honneur  de  saint  Benoît. 

I.  Bo'uto  d-mor  ya'qub  (supplication)  suivant  le  mètre 
de  Jacques  de  Saruir. 


I         B-zal>-neh     drain  -    sho      ay    -      kaw  nuh  -  reh  d-liaw    i  -  mo    -  mo 
Il  Ftahli  lau       le      -     bokhda     -     mlë     rahh-më       l>ar     a  -     lo  -    l>o 


230 


REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 


r-2z: 


ri"*- 


±^E£ 


^=« 


Se 


d-lio  f- 

ris-hhesh 

•  kho, 

wram-sho 

kmi  -   ro 

'al 

fe  - 

nyo    - 

to 

(») 

wsut 

1-a-  g'o 

tan, 

wa  -  'bed 

rahh-më 

'al 

naf 

■  slio 

-    tan... 

•    (2) 

II.  Hymne  sur  Phirmus  hhdaw  sadiqe,  «  Justes,  réjouissez-vous  ». 


I       Mo-  ryo  qri  -  tokh,  at    'a  -  nin,mal-  ko   rnsi-liho  wsut  el-me  -  lay 

H      Sni- gro  hwi    lan  bkul    'e  -don  mbarko       to-  bo      qa    -    di-  sho      a- 


ifc 


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2:=£ 


EÈ 


^E 


^=i= 


m 


±=* 


wqa- 
tlit 


m 


bel    slut,    wa  -    qim    mo-ryo  no  -    tu  -  ro  1-fum  wa    -  1-sefwot 

qushto       da    -  flahht  bkarmeh  da-mshi-hho    wa  'qart     meneh 


-h — r*- 


m 


dlo      es-  te  lmel  -  to    bi-shto.     ha  -  le  -    lu  -  ya,  wa'-bed     'aw-    lo.  (3) 

ku-  bê  wya-   'iê    wzi  -  zo  -  né.      ha  -   le  -     lu  -  ya,    a  -  fis  lililo  -    fayn.  (4) 

La  strophe  suivante,  d'une  hymne  de  saint  Éphrem,  en  usage 
le  jour  de  l'Epiphanie  chez  les  Syriens  et  chez  les  Maronites, 
témoigne,  sans  que  nous  ayons  besoin  d'insister  sur  ce  fait,  de 
la  marche  suivie  par  la  tradition  musicale  de  ces  deux  rites 
depuis  leur  séparation,  en  même  temps  que  la  double  leçon  de 
cette  pièce  fera  connaître  le  caractère  général  que  chacune  de 
ces  deux  nations  a  su  imprimer  à  son  chant. 

III.  Sur  l'hirmus  honaw  yarhho,  «  Voici  le  mois  ». 


slinay    mal-  ko     haw  da-qra  -    w  u     ba  -  shmo     d-  sem 


hlio. 


(1)  Office  des  Vêpres  du  dimanche  (Offècium  feriale  juxta  ordinem  ecclesiae  Syro- 
rum  Maronitarum.  Beyrout,  1877,  p.  13.  Traduction  :  •>  Où  est,  à  l'heure  du  soir, 
la  lumière  de  ce  jour?  car  voici  que  les  ténèbres  et  le  soir  lugubre  s'étendent  sur 
la  terre...  » 

(2)  Composition  de  M.  Mansour  el-IIakim.  Traduction  :  «  Ouvre-nous  .ton  cœur 
plein  de  pitié,  ô  fils  de  Dieu;  entends  nos  gémissements  et  fais  miséricorde  à  nos 
âmes...  » 

(3)  Office  des  Vêpres  du  lundi  {Offècium  feriale,  p.  84).  Traduction  :  ••  Seigneur 
je  t'appelle,  réponds-moi,  ô  Roi  Christ;  entends  mes  paroles  et  reçois  ma  prière. 
Seigneur,  place  une  garde  à  ma  bouche  et  à  mes  lèvres,  afin  que  je  ne  me  laisse 
pas  aller  à  une  parole  mauvaise,  alléluia,  et  que  je  ne  commette  pas  l'iniquité.  » 

(4)  Composition  de  M.  Mansour  el-Hakim.  Traduction  :  «  Sois  notre  avocat  en 
tout  temps,  ô  le  Béni,  l'excellent,  le  saint  athlète  de  la  vérité;  toi  qui  as  travaillé 
dans  la  vigne  du  Christ  et  en  as  extirpé  les  épines,  les  ronces  el  la  zizanie,  allé- 
luia, intercède  pour  nous.  » 


ESSAI    SUR    LE    CHANT    LITURGIQUE    DES    ÉGLISES    ORIENTALES.     231 


+ 


^m 


mm 


tlualih  \vo    mo  -   ran         hclh  'e  -  vro 


VO.       am-lekh       we  -  lliaw  scm-lih< 


S^è^HI^ïPèP^ 


^§f^B 


wden-hho         mal  -  ko  bar-'o         «a-  vro  braw-mo.  brikli  shul-to-       neh.      (5) 

IV.  Le  même,  au  rite  maronite. 


Ba  -  slinay    ma-1  -  ko       liaw   da      qra     -     wu      ba-shmodsem- 

sem-  hho  wden- 


Uppl^ë 


•  ■■ 


S 


+=?=• 


=P=l 


-\ r f^-i — i— ; 1 — -^ 


lilio,  dnahh    beli    mo     -     ran    bet       'e    -    bro    -    yo      a    -    mlek    we    -    taw 
hho    mal  -      ko        l>ar  -     'o      \va  -    lno        braw  -  mo    brik      shul  -    to    -    neh.   (1) 

Comme  exemple  de  chant  antiphoné,  voici,  d'après  la  tradi- 
tion des  Chaldéensd'Ourmiah,  la  prière  quotidienne  dont  le  texte 
passe  pour  avoir  été  introduit  dans  la  liturgie  par  saint  Siméon, 
évêque  de  Séleucie  (330). 

V.  Chant  antiphoné.  Rite  chaldéen. 

-J. 


-$mtm^^mm$ 


^— ë 


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La  -    khu  mara    dkulla  mawd  -  i-nan,\vla  -  kliu  i-shu'mshi  hhamshab-hhi-nan. 


l=É 


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H 

d-  at-    tu-  mnahhma  -  na       pa-ghrën      wat-  tu     fa   -   ru-    qa    dnaw-sha  -  tan. 

pour  fini)- 

-i— 


^ 


é^à 


m 


q=^= 


ps.  cxxi.    1)  haddith 
21  shubhha 


kad  amrin. 
1-aba... 


azzman. 
'almin  amin. 


La-    kliu dnawsha-tan.    (-2) 


(1)  Traduction  :  «  Pendant  les  années  du  Roi,  celui  qu'ils  ont  appelé  du  nom 
de  «  splendeur  »,  le  Seigneur  a  brillé  parmi  les  Hébreux.  Il  a  régné,  la  splendeur 
et  la  clarté  sont  venues;  Roi  sur  terre,  Fils  dans  le  ciel.  Béni  soit  son  empire.  » 

(2)  Traduction  :  «  Maître  de  toutes  choses,  nous  te  confessons,  ù  Jésus-Christ, 
nous  te  louons,  toi  qui  ressusciteras  nos  corps  et  sauveras  nos  âmes.  y.  Je  me  suis 
réjoui  lorsque  l'on  m'a  dit  :  Nous  irons  à  la  maison  du  Seigneur.  r\  Maître  de 
toutes  choses...  y  Gloire  au  Père...  dans  les  siècles.  Amen,  fi  Maître  de  toutes 
choses. 

D.  J.  Parisot. 


LES  PLÉROPHORIES 

DE  JEAN,  ÉVÈQUE  DE  MAIOUMA  w 

ÉCRITES  VERS  L'AN  515  ET  PUBLIÉES  POUR  LA  PREMIÈRE  FOIS  D'APRÈS 
UN  MANUSCRIT  DU  IXe  SIÈCLE    (875) 


Le  manuscrit.  —  Ce  manuscrit  (addit.  14,650)  est  conservé  ù 
Londres  au  British  Muséum.  Il  fat  écrit  l'an  1186  des  Grecs  (875 
de  J.-C),  d'une  écriture  jacobite  (2).  L'encre  a  disparu  pour  un 
certain  nombre  de  lettres.  Un  lecteur  a  mis  en  marge  des  équi- 
valents mieux  choisis  de  quelques  mots.  Ce  manuscrit  renferme 
de  nombreux  extraits  de  Jean  d'Asie,  et  M.  Land  l'a  mis  large- 
ment à  contribution  pour  ses  publications  (3).  Les  Plérophories 
qui  n'ont  pas  encore  été  étudiées  vont  du  fol.  90  recto  au 
fol.  134  verso.  Elles  sont  divisées  en  89  courts  chapitres. 

L'auteur.  —  L'auteur,  inconnu  d'ailleurs,  nous  donne  quel- 
ques détails  autobiographiques  (chapitre  16,  21,  22,  23,  88,  89). 
Il  s'appelait  Jean,  était  Arabe  du  Sud  de  la  Palestine,  semble  avoir 
été  attaché  à  la  maison  d'un  grand  ou  à  un  monastère  d'An- 
tioche  [m-3o.  co^r  ^-.o.  udq^oj]  fut  ordonné  prêtre  à  Antioche  (471- 
477)  par  le  patriarche  Pierre  le  Foulon  qui  lui  était  très  atta- 
ché. Il  quitta  cette  ville  quand  le  patriarche  Pierre  en  fut  chassé 
et  se  retira  à  Jérusalem  et  en  Palestine,  où  il  connut  le  solitaire 


(1)  Port  de  Gaza.  J'ai  lu  un  travail  sur  ces  Plérophories  au  congrès  des  Orien- 
talistes (septembre  1897)  et  me  bornerai  donc  à  donner  ici  une  très  sommaire  in- 
troduction. 

(2)  Cf.  Land,  Anecdota  Syriaca,  1. 1.  p.  24-26,  et  t.  II.  p.  28 

(3)  Tome  II.  Voir  un  spécimen  de  l'écriture,  t.  I.  table  XV. 


LES  PLÉROPHORIES  DE  JEAN,  ÉVÊQUE  DE  MAIOUMA.    233 

Isaïe  et  Pierre  l'Ibérien  évêque  monophysite  de  Maiouma,  près 
de  Gaza. 

Il  était  à  Jérusalem  en  484  quand  Pierre,  rétabli  à  Antioche, 
envoya  sa  lettre  synodale  à  Martyrius.  Il  semble  dès  lors  s'être 
complètement  attaché  à  Pierre  libérien  dont  il  est  appelé  le  dis- 
ciple, et  dut  même  lui  succéder,  car  il  est  appelé  aussi  évêque  de 
Maiouma.  Enfin  il  écrivit  son  ouvrage  lorsque  Sévère  était  pa- 
triarche cT Antioche  (512-518). 

L'ouvrage.  —  Cet  ouvrage  est  composé  d'une  suite  d'anec- 
dotes favorables  aux  monophysites.  La  plupart  proviennent  de 
Pierre  l'Ibérien  et  commencent  par  ces  mots  :  le  vénérable  évêque 
Pierre  notre  maître  disait.  —  Pour  comprendre  l'importance 
de  cette  formule,  il  faut  se  rappeler  que  Pierre,  de  son  vrai  nom 
Nabarnougios,  était  fils  d'un  roi  des  Ibères,  qu'il  avait  été  envoyé 
comme  otage  à  Constantinople  où  il  avait  été  élevé  dans  la  fami- 
liarité de  Théodose  et  de  Marcien,  enfin  qu'il  avait  fui  la  cour 
pour  embrasser  la  vie   monacale  à  Jérusalem  (1). 

Importance  historique  de  cet  ouvrage.  —  1°  Il  a  été  transcrit 
presque  textuellement  par  Michel  le  Grand,  patriarche  d' Antioche, 
dans  son  histoire  ecclésiastique  (2).  Michel  omet  cependant  quel- 
ques récits  et  surtout  les  détails  historiques  sur  les  personnages 
que  Jean  met  en  scène;  il  se  borne  souvent  à  donner  le  corps  de 
l'anecdote.  Les  premiers  chapitres  sont  encore  transcrits  textuel- 
lement dans  l'histoire  ecclésiastique  du  pseudo-Denys  de  Tell- 
mahré  (3).  Ceci  nous  montre  déjà  que  nous  sommes  en  présence 
d'un  écrit  important  hautement  apprécié  par  les  écrivains  mo- 
nophysites. 

J'ajoute  encore  que  le  rôle  capital  joué  par  Pierre  l'Ibérien  dans 
cet  écrit  en  rend  la  publication  indispensable,  pour  confirmer  et 
compléter  la  biographie  publiée  par  Richard  Raabe. 

2°  C'est  un  ouvrage  très  ancien  qui  est  véridique.  On  le  voit 


(1)  Sur  Pierre  l'Ibérien.  Cf.  Land,  III,  livre  3,  chap.  3,  et  7  et  p.  127, 1.  14;  p.  131, 
1.  6  et  8';  p.  172,  1.  11;  p.  183,  I.  16;  p.  180,  1.  ii;  p.  192,  1.  5.  —  Voir  surtout  :  Pe- 
trus  der  Iberer,  herausgegeben  und  iïbersetzt  vongnes  Richard  Raabe.  Leipzig, 
1895,  ia-8°.  Pierre  serait  né  vers  409  et  mort  de  485  à  491.  —  Voir  aussi  J.-R.  Cha- 
bot: Pierre  l'Ibérien,  d'après  une  récente  publication.  Paris,  1895,  in-8°  (32  pages). 

(2)  Prit.  Mus.  Or.  ms.  4402,  fol.  120  v.,  133  v. 

(3)  Cf.  Supp.  trim.  de  Y<hicnt  chrétien  1897,  4e  fasc.  et  p.  32  du  tirage  à  pari 
(Analyse  des  parties  inédites  de  la  chronique  attribuée  àDenys  de  Telhnahré.  par 
F.  Nau). 


2.')4  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

au  ton  naturel  des  récits,  et  surtout  au  soin  que  prend  l'auteur 
de  nous  indiquer  d'où  il  tient  ses  informations  et  de  ne  rien 
ajouter  de  son  propre  fonds.  En  voici  un  exemple  : 

(Chap.  XVIII. ) Le  bienheureux  Pierre  ajoutait  :  Je  connais  un  homme,  l'un 
des  notables  de  la  ville  sainte,  — parlait-il  de  lui  ou  d'un  autre,  il  ne  h1  mon- 
tra pas  clairement;  il  dit  seulement:  — je  connais  un  homme,  qui  eut  une 
vision  au  temps  de  Juvénal  et  vit  les  impuretés  qui  se  commettaient  dans  le 
sanctuaire  ;  il  ne  voulut  plus  depuis  lors  entrer  dans  l'église  avec  cet  évêque 
ni  recevoir  la  communion  de  sa  main  ;  mais  il  la  recevait  seul  dans  la  sa- 
cristie, et  cela  avant  la  prévarication  de  Chalcédoine.  Mais  quel  était  le  saint 
qui  eut  cette  vision,  Pierre  ne  nous  Vindiqua  pas. 

3°  Nous  trouvons  dans  cet  écrit  quelques  anecdotes  inédites 
sur  des  personnages  connus  d'ailleurs,  comme  Pierre  libérien. 
Nestorius,  Juvénal,  Timothée  Elure,  Eudoxie,  Zenon,  Isaïe,  Za- 
charie,  etc.  En  particulier  on  a  une  lettre  de  Pierre  libérien,  et 
quelques  extraits  de  l'histoire  ecclésiastique  queTimothée  écrivit 
durant  son  exil  à  Gangra. 

4°  On  trouve  encore  sur  les  moines  monophysites  de  Pales- 
tine de  nombreux  et  intéressants  détails  qui  peuvent  servir  de 
pendant  à  ceux  que  nous  a  donnés  Jean  d'Asie  sur  les  moines  du 
pays  d'Amid  (1).  Pour  comprendre  l'état  d'esprit  de  ces  moines 
en  lutte  ouverte  avec  leurs  évêques,  il  faut  se  rappeler  qu'ils  con- 
tribuaient à  les  nommer;  aussi,  ils  leur  demandaient  compte  de 
leur  mandat,  et  quand  ils  en  étaient  mécontents  ils  les  chassaient, 
ou  même  ils  les  tuaient,  et  en  nommaient  d'autres.  En  un  mot,  leur 
respect  pour  les  évêques  ressemblait  un  peu  à  celui  que  nous  té- 
moignons à  nos  députés. 

Par  exemple  (chap.  LVI),  les  pères  et  les  moines  de  Palestine, 
apprenant  la  conduite  de  leur  évêque  Juvénal  au  concile  de  Chal- 
cédoine se  portent  au-devant  de  lui  pour  le  blâmer  et  «  lui  per- 
suader par  tous  les  moyens  possibles  »  de  revenir  à  l'ortho- 
doxie. Ils  avaient  à  leur  tête  Théodose,  qu'ils  devaient  plus  tard 
nommer  évêque  au  lieu  et  place  de  Juvénal.  Pierre  libérien,  alors 
simple  moine  à  Maiouma,  n'aurait  pas  voulu  quitter  sa  retraite, 
mais  Dieu,  dans  une  vision,  l'avait  blâmé  de  rester  oisif  pendant 
que  ses  frères  combattaient,  et  il  avait  suivi  les  autres.  —  L'en- 

(1)  Cf.  Jean  d'Asie,  historien  ecclésiastique;  lecture  faite  le  25  octobre  1895  à  la 
séance  publique  des  cinq  Académies,  par  M.  l'abbé  Duchesne. 


LES  PLÉROPHORIES  DE  JEAN,  ÉVÊQUE  DE  MAIOUMA.    235 

trevue  eut  lieu  en  dehors  de  Césarée,  et  dut  être  assez  vive,  car Ju- 
vénal  irrité,  et  fort  de  l'appui  de  l'empereur  Marcien,  ordonna  à 
un  homme  d'Ancyre  de  traiter  Théodose  et  les  moines  en  rebelles. 
Cet  ordre  allait  amener  une  collision,  comme  cela  eut  lieu  près 
de  Néapolis,  si  Pierre,  qui  avait  connu  cet  homme  à  la  cour,  ne 
s'était  avancé  et,  rejetant  son  capuchon  en  arrière,  n'avait  menacé 
ce  satellite  du  feu  du  ciel  s'il  nuisait  à  ces  moines  orthodoxes  dont 
lui,  Pierre,  était  le  dernier.  L'homme  d'Ancyre,  étonné  et  effrayé, 
se  prosterna  à  terre  en  disant  :  «  Pardonne-moi,  Seigneur  Nabar- 
nougi  (1),  je  ne  savais  pas  que  tu  étais  ici,  »  puis  il  fit  rentrer 
Juvénal  dans  Césarée. 

On  trouvera  une  dizaine  d'histoires  de  ce  genre  contre  Juvé- 
nal et  on  se  fera  ainsi  une  idée  assez  exacte  de  la  force  et  de  l'a- 
charnement de  ces  moines  monophysites  (ils  étaient  au  nombre 
de  six  cents  dans  le  seul  couvent  de  Romanus,  m-*>°»;  à  Thécué, 
j<n>t,  chap.  XXV)  qui  fondèrent,  en  dépit  des  évêques  et  de  toute 
la  puissance  de  Marcien,  une  hérésie  qui  dure  encore.  Si  l'on  se 
rappelle  de  plus  qu'au  moment  où  écrivait  notre  auteur,  l'em- 
pire grec,  manquant  d'hommes,  était  battu  par  les  Perses,  et  ne 
se  soutenait  que  grâce  aux  troupes  de  Goths  qu'il  faisait  passer 
en  Asie  (on  trouvera  dans  les  auteurs  contemporains  les  doléan- 
ces que  leur  suggéraient  les  exaction^  de  ces  Goths),  on  pourra 
se  rendre  compte  du  dommage  que  ces  bataillons  de  moines 
voyageurs,  reclus  ou  stylites,  mais  toujours  oisifs  et  parasites 
(car  le  peu  dont  ils  se  nourrissaient  leur  était  fourni  par  ceux 
qu'ils  nommaient  les  séculiers)  causa,  non  seulement  à  la  reli- 
gion, mais  à  l'empire  grec  (2). 

Importance  polémique  de  cet  ouvrage.  —  La  publication  de 
cette  machine  de  guerre  monophysite  doit,  à  notre  avis,  ramener 
à  l'unité  catholique  un  grand  nombre  de  jacobites  intelligents. 
Car  1°  ils  verront  que  nous  regardons  les  moines  monophysites 
comme  des  ascètes  et  des  hommes  de  grande  vertu  personnelle  ; 
et  l'estime  réciproque  est  toujours  la  première  condition  de  tout 

(1)  C'était  le  nom  ibérien  de  Pierre. 

(2)  Ce  courant,  vers  les  mortifications  bouddiques,  sembla  reparaître,  cette  an- 
née, dans  la  schismatique  Russie.  On  a  lu,  en  effet,  dans  les  journaux,  que  des 
anachorètes  s'y  tirent  emmurer.  Us  voulaient  ainsi  gagner  plus  sûrement  le  ciel. 
C'était  leur  droit,  semble-t-il.  Mais  le  gouvernement  Russe  n'imita  pas  l'empire 
Grec.  11  lit  ouvrir  les  cellules,  emprisonner  les  emmurés  et  passer  en  jugemenl 
les  emmureurs. 


236  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

rapprochement.  2°  Ils  trouveront  qu'en  fait  de  raisons  en  faveur 
de  la  foi  monophysite,  l'on  ne  donne  guère  que  des  songes. 
Or  on  sait  maintenant  que  Ton  rêve  en  général  d'après  ses 
préoccupations  antérieures,  il  est  donc  tout  naturel  que  les 
moines  monophysites  aient  rêvé  contre  Juvénal  et  le  concile  de 
Chalcédoine.  Les  moines  orthodoxes  devaient  tout  aussi  natu- 
rellement rêver  le  .contraire,  et  nous  n'avons  jamais  songé,  que 
je  sache,  à  édifier  quelque  dogme  sur  ces  rêves  où  Dieu  n'a  rien 
à  voir  (1).  3°  Ils  trouveront  surtout  que  les  moines  reprochent 
toujours  aux  évêques  de  défendre  la  doctrine  de  Nestorius. 
Pour  eux,  les  catholiques  sont  des  Nestoriens,  car  ces  moines, 
ascètes  ignorants,  ne  purent  saisir  de  différence  entre  la  nature 
et  la  personne.  Or  il  est  bien  établi  maintenant  que  le  dogme 
catholique  est  aussi  éloigné  de  l'erreur  nestorienne  que  de 
l'erreur  jacobite  et  occupe  entre  elles  ce  juste  milieu  où  loge 
la  Vérité,  il  n'y  a  donc  plus  de  motif,  puisque  c'était  là  le  seul 
sujet  de  dispute,  de  prolonger  plus  longtemps  l'ancien  malen- 
tendu, et  il  est  temps,  aujourd'hui  que  l'on  se  connaît  mieux, 
de  s'unir  à  nouveau  contre  les  Nestoriens. 


(1)  Cinquante-quatre  chapitres  sur  quatre-vingt-neuf  sont  consacrés  à  des  songes, 
et  n'ont  donc  plus,  à  nos  yeux,  d'importance  polémique.  Ils  nous  intéressent  uni- 
quement à  cause  des  détails  historiques  accessoires  qu'ils  nous  donnent  sur  leurs 
héros,  dont  ils  nous  font  de  plus  connaître  le  curieux  état  d'esprit. 


PLÉROPHORIES 


C'est-à-dire  témoignages  et  révélations,  faites  par  Dieu  aux  saints,  au. sujet 
de  l'hérésie  des  deux  natures  et  de  la  défection  qui  eut  lieu  à  Chalcé- 
doine.  Cet  ouvrage  fut  écrit  par  l'un  des  disciples  du  bienheureux  Pierre 
ribérien  (1),  nommé  le  prêtre  Jean  de  Beth  Rufin  d'Antioche,  évoque  de 
Maiouma  de  Gaza. 


I 


Le  vénérable  évêque  Pierre,  notre  père,  nous  racontait  : 
«  Quand  j'étais  à  Constantinople  avant  de  renoncer  au  monde, 
Nestorius  vivait  encore  et  était  évêque.  Durant  la  fête  des  saints 
martyrs,  dans  l'église  appelée  ps&,  Nestorius  se  leva  et  parla  à 
la  foule,  en  ma  présence,  d'une  voix  forte,  il  commença  à  blasphé- 
mer et  dit  au  milieu  de  son  homélie  :  «  Ne  glorifiez  pas  Marie, 
d'avoir  enfanté  Dieu,  car  elle  n'a  pas  enfanté  Dieu,  mais  bien 
l'homme,  instrument  de  la  divinité,  »  et  dès  qu'il  eut  dit  cela,  un 
démon  s'empara  de  lui  sur  l'autel  même,  il  voulut  le  repousser 
en  arrière  de  son  front  et  de  la  main  droite;  mais  il  fut  trop  fai- 
ble et  fut  sur  le  point  de  tomber,  ses  serviteurs  et  ses  diacres 
vinrent  le  soutenir  et  le  portèrent  à  la  sacristie.  Et  depuis  lors 
la  plus  grande  partie  du  peuple  se  sépara  de  sa  communion  et 
surtout  les  gens  du  palais  et  moi  en  premier  lieu,  bien  qu'il 
m'aimât  beaucoup.  » 


II 


Notre  père  nous  parlait  aussi  du  bienheureux  Pélagius 
(^ocu^s>)  d'Édesse.  Celui-ci  menait  la  vie  parfaite,  il  était  moine 
et  prophète.  Il  entendit  les  blasphèmes  iVIbas  (ï^o,),  évêque  d'É- 

(1)  Chez  Michel  on  trouve  Pierre  h1  Thrace  usjts^  u»0;£3- 

ORIENT    CHRÉTIEN.  16 


238  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

desse  et  le  réprimanda  publiquement.  Il  eut  ensuite  beaucoup 
à  souffrir  de  cet  évoque  et  fut  persécuté  par  lui.  Il  se  réfugia  en 
Palestine  et  y  demeura  en  paix  au  temps  de  Juvénal,  avant  le 
synode  (de  Chalcédoine)  et  la  transgression  de  la  foi.  Il  fut  fa- 
vorisé de  l'esprit  de  prophétie  et  eut  de  nombreuses  visions.  Il 
allait  très  souvent  visiter  notre  père  Pierre,  qui  demeurait  alors 
en  paix  sur  le  rivage  de  Maiouma,  port  de  Gaza  (i^,  i_*>q^o;  ijajL), 
car  ces  deux  saints  s'estimaient  beaucoup.  Un  jour  qu'ils  s'en- 
tretenaient de  la  perfection  divine  en  se  promenant  sur  les  sables 
du  rivage,  Pélagius  tomba  en  extase  et  prédit,  sept  (1)  ans  avant 
le  concile  de  Chalcédoine,  la  défection  des  évoques  et  l'empereur 
impie  Marcien,  au  temps  et  par  les  ordres  duquel  cette  défection 
devait  arriver.  Il  continua  ainsi  et  ajouta  :  «  Et  nous  aussi,  ô 
père,  nous  serons  persécutés  à  cette  époque-là  avec  tous  les 
saints  qui  ne  voudront  pas  adhérer  à  cette  transgression  de  la 
foi,  et  nous  mourrons  durant  cette  persécution.  »  Et  tout  cela 
arriva  plus  tard. 

III 

Notre  père  nous  raconta  encore  :  Je  me  trouvais  un  jour  avec 
d'autres  saints  près  du  même  prophète  Pélagius,  quand  ce 
vieillard,  bien  avant  le  concile,  eut  une  autre  vision  et  s'écria 
en  pleurant  :  «  ô  Pulchérie,  ô  Pulchérie,  ô  Pulchérie  »  !  Et  quand 
nous  lui  demandâmes  avec  grande  insistance,  de  nous  révéler 
ce  que  cela  signifiait,  il  nous  dit  :  «  Pulchérie,  qui  a  promis  sa 
virginité  à  Dieu,  qui  a  abandonné  Nestorius,  et  qui  est  prônée 
par  tous  les  saints  rassemblés  en  tous  pays,  comme  une  sainte  et 
une  vierge,  boulevard  de  l'orthodoxie,  foulera  aux  pieds  la  vraie 
foi  comme  sa  virginité  et  persécutera  les  saints.  »  Tout  cela  ar- 
riva :  elle  renia  les  promesses  de  pureté  qu'elle  avait  faites  au 
Messie,  se  maria  à  Marcien  et  s'attacha  ainsi  à  sa  royauté,  à  son 
impiété  et  à  la  punition  qui  lui  est  réservée. 

IV 

Pamphile,  diacre  de  l'Église  de  Jérusalem  et  ami  de  Péla- 

(1)  Pierre  était  donc  à  Maiouma  eu  444. 


PLKR0PH0RIES.  239 

gius,  racontait  qu'il  se  rendit  avec  lui  de  nuit  pour  prier  au  saint 
lieu  du  Golgotha  comme  il  en  avait  l'habitude.  Durant  sa  prière 
il  eut  une  vision,  tomba  clans  le  deuil  et  les  larmes  et  commença 
à  dire  :  «  Juvénal,  Juvénal,  Juvénal  ».  Quand  la  vision  fut  ter- 
minée, le  diacre  Pamphile  se  jeta  à  ses  genoux  et  lui  demanda  ce 
qu'il  avait  vu  et  pourquoi  il  avait  crié  si  longtemps  Juvénal(Y).  Il 
répondit  :  «  Si  tu  vis  encore,  tu  verras  ce  Juvénal  entouré  par 
les  Romains  et  les  diables  comme  tu  le  vois  maintenant  entouré 
par  les  moines  et  les  clercs.  » 


V 


Le  même,  voyant  en  esprit  ce  qui  arriverait,  dit  à  notre  saint 
père  et  au  bienheureux  Jean  l'eunuque  (2)  :  «  Méditez 
l'Écriture  Sainte,  mes  fils,  et  quand  vous  confirmerez  l'Église  de 
Dieu,  priez  pour  moi.  »  Il  leur  prédisait  ainsi  l'imposition  des 
mains  qu'ils  devaient  recevoir.  Et  comme  notre  père  Pierre  s'é- 
tonnait grandement  de  ces  paroles,  car  il  fuyait  jusqu'au  nom 
de  l'imposition  des  mains,  il  dit  tout  en  colère  au  vieillard  :  «  Tu 
ne  sais  pas  ce  que  tu  dis,  ô  vieillard-  »  Mais  Pêlagius  joyeuse- 
ment répondit  :  «  Je  sais  ce  que  je  dis,  et  que  celui  qui  s'en  fâche, 
s'en  fâche.  » 


VI 


Le  même,  au  temps  où  l'on  abandonnait  la  vraie  foi,  faisait 
constamment  à  Dieu  cette  prière  :  «  Seigneur  mon  Dieu,  accorde- 
moi  de  ne  jamais  abandonner  la  vraie  foi,  et  de  ne  jamais  passer 
à  la  communion  de  ceux  qui  ont  opprimé  la  vraie  foi  à  Chalcé- 
doine.  Prends  ma  vie  où  et  comme  tu  voudras,  même  à  l'hô- 
tel et  en  exil;  garde-moi  seulement  de  devenir  un  renégat.  »  Et 
il  en  fut  ainsi.  Il  y  avait  à  Ascalon  une  réunion  d'orthodoxes  ;  près 
de  notre  père  Cyrille,  qui  avait  été  chassé  de  Maiouma  (3)  à 

(1)  Évèque  de  Jérusalem  430-45*. 

(2)  Compagnon  de  Pierre  l'Ibérien  dans  sa  fuite  de  Constantinople.  Cf.  Land,  III, 
p.  126,1.  19,  et  Petrus  der  Iberer,  p.  21-22. 

(3)  On  trouve  chez  Land,  II,  p.  177, 1.  24,  que  les  moines  du  monastère  de  Pierre 
l'Ibérien  à  Gaza  furent  dispersés  par  la  persécution. 


240  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

cause  de  l'orthodoxie,  s'était  retiré  à  Ascalon,  et  y  tenait  un  hô- 
tel. Le  vénérable  Pélagius,  poursuivi,  se  cachait  chez  lui,  où  il 
mourut  une  certaine  nuit  comme  il  l'avait  demandé  et  prédit. 
Quand  quelques-uns  des  hommes  zélés  de  Maiouma  apprirent 
sa  mort,  ils  vinrent  de  nuit,  prirent  son  corps  et  l'ensevelirent 
sur  le  rivage  dans  le  monastère  de  l'ami  du  Messie  Haroun  le 
marchand  de  blé  ((^.^po^îo,).  Les  évoques  orthodoxes  étaient 
alors  persécutés  et  Pierre,  qui  avait  dû  s'éloigner,  demeurait  à 
Oxyrinque,  en  Thébaïde.  A  cette  distance,  la  nuit  où  mourut  Pé- 
lagius, Pierre  le  vit  en  songe  s'approcher  tout  joyeux  avec  un 
visage  souriant,  le  saluer  et  lui  dire  :  «  Père,  prie  pour  moi  et 
protège-moi,  parce  que  je  vais  près  du  Seigneur.  »  Pierre  nota 
la  nuit  où  il  vit  ce  songe,  et  il  trouva  plus  tard  que  c'était  celle 
de  la  mort  du  saint  confesseur  Pélagius.  La  mère  de  celui-ci 
(qui  jeûnait  la  semaine)  le  conçut,  l'enfanta  et  l'éleva  dans  la 
sainteté.  Il  avait  grandi  et  était  homme  fait,  quand  mourut  l'un 
des  plus  illustres  de  la  ville;  il  le  vit  accompagné  par  tout  le 
peuple  et  en  songeant  que  de  cette  foule  il  allait  (seul)  au  juge- 
ment, il  comprit  la  vanité  de  ce  monde  et  devint  ainsi  un  vase 
d'élection. 


VII 


Le  vénérable  Jean,  prêtre  à' Alexandrie,  appelé  de  Beth  Te- 
tina  (pl-^4  lu,.),  homme  connu  et  célèbre,  nous  racontait  :  «  Quand 
j'étais  jeune,  j'avais  le  désir  de  quitter  le  monde,  et  comme  j'a- 
vais coutume  d'aller  près  du  vénérable  Lidius  (jmua)  (1)  le  pro- 
phète des  cellules  (i*^?)  (2),  je  courus  lui  conter  mon  dessein 
pour  apprendre  de  lui  si  le  Seigneur  approuvait  mon  désir  et  mon 
zèle,  et  lui  demander  de  prier  pour  moi.  Il  me  répondit  :  At- 
tends (^.o^  îjso»),  car  je  ne  vois  pas  maintenant  si  tu  y  serais  tran- 
quille; mais  va,  aie  toujours  souci  de  la  vérité  et  des  œuvres  de 
la  perfection,  car,  dans  quelque  temps,  une  persécution  atteindra 
l'Église,  alors  fuis,  viens  ici  et  sois  moine.  Et'  comme  je  de- 
mandais  au   vénérable    Talidius  (^.^i)  quelle  serait  cette 

(1)  Chez  Michel  »«*^,  et  plus  bas,  Talidius.  Cf.  Land,  III,  192,  1.  72. 

(2)  Il  semble  y  avoir  eu  un  monastère  de  ce  nom  en  Egypte.  On  lit  chez   Jean 
Moschus:  9]X9ev  si;  tï)v  Xavpavxwv  y.eXXtwv.  {Pralum  spirituelle,  cap.  177.) 


PLÉR0PII0RIES.  241 

persécution  et  si  le  paganisme  reprendrait  (des  forces),  il  médit  : 
Non,  mais  il  y  aura  un  empereur  impie,  nommé  Martien,  qui 
amènera  les  évêques  à  dire  que  ce  n'est  pas  Dieu  qui  a  été  cru- 
cifié, et  tous  l'écouteront  et  lui  obéiront,  à  l'exception  du  seul  évê- 
que  d'Alexandrie,  de  Dioscore,  dis-je,  qui  ne  lui  obéira  pas,  mais 
sera  persécuté  par  lui  et  chassé  en  exil  où  il  mourra.  Je  lui  dis  : 
Le  peuple  d'Alexandrie  le  laissera  donc  chasser  en  exil?  Il  me 
répondit  :  Oui,  on  usera  de  violence  et  on  le  remplacera  par  un 
renégat.  Etcomme  ces  paroles  me  faisaient  souffrir,  il  ajouta  : 
Mais  Dieu  suscitera  à  cette  époque  un  prêtre  selon  sa  volonté  (il 
annonçait  le  bienheureux  Tiinothêe),  et  son  prédécesseur  qui  se 
conduisait  en  tyran  sera  tué  (il  parlait  de  l'impie  Proterius); 
mais  Timothée,  après  être  resté  peu  de  temps  évèque,  finira  en 
exil.  Quand  ce  vieillard  m'eut  dit  cela  et  se  tut,  je  fus  dans  une 
grande  angoisse  et  lui  dis  :  Seigneur  père,  cet  évêque  orthodoxe 
demeurera  donc  en  exil,  et  la  ville  et  toute  l'Egypte  périront  et  se- 
ront possédés  par  les  impies?  Il  ne  répondit  pas  et  quand  j'eus 
continué  quelque  temps  à  le  prier,  il  me  dit  :  S'il  en  a  le  temps, 
il  reviendra;  et  après  être  demeuré  quelque  temps  encore  il 
mourra  dans  la  vraie  foi.  Après  ces  paroles  il  se  tut  et  je  me  je- 
tai à  ses  genoux  pour  lui  demander  ce  qui  s'ensuivrait.  Il  me  ré- 
pondit :  Tu  en  sais  assez,  car  après  cela  approchera  le  temps  de 
l'Antéchrist. 

VIII 

Le  bienheureux  Zenon  (v<wi),  mendiant  et  prophète  deKefar 
Seorta  (ih*xo  »»*),  ville  de  Palestine  (1),  en  prédit  autant,  avant  le 
concile  deChalcédoine,  au  vénérable  moine  Etienne,  qui  fut  à  la 
fin  diacre  de  Jérusalem.  Celui-ci  eut  le  désir  de  vivre  dans  l'exil 
pour  l'amour  de  Dieu.  Il  alla  donc  trouver  le  vénérable  Zenon  et 
lui  demanda  si  Dieu  approuvait  son  dessein.  Il  reçut  la  réponse 
suivante  :  «  Va  maintenant  et  tiens-toi  tranquille,  mais  plus 
tard  il  y  aura  une  persécution  et  une  révolte  des  hérétiques 
contre  l'Église  orthodoxe  ;  alors  quand  bien  même  tu  ne  le  vou- 

(1)  Cf.  Petrus  (1er  Iberer,  p.  48-49.  Pierre  visitait  souvent  Zenon  dans  ce  village 
situé  à  15  milles  de  Gaza.  Ce  fut  Zenon  qui  conseilla  à  Pierre  de  quitter  le  couvent 
des  Ibériens  qu'il  avait  fondé  à  Jérusalem,  près  de  la  Tour  de  David,  pour  se  reti- 
rer à  Maiouma  et  échapper  ainsi  aux  poursuites  de  l'impératrice  Eudoxie. 


242  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

drais  pas,  tu  partiras  en  exil  et  tu  y  demeureras  si  tu  aimes  l'or- 
thodoxie. »  Ce  qui  arriva,  car  à  la  fin  il  dut  partir  en  exil  et  y 
mourut  à  cause  du  concile  de  Chalcédoine. 

Le  bienheureux  Zenon  avait  coutume  de  recevoir  les  moines 
de  partout,  d'écouter  les  pensées  de  chacun  d'eux  et  de  leur  dire 
ce  qui  pouvait  leur  être  utile.  A  la  fin,  quand  il  prévit  les  maux 
qui  allaient  fondre  sur  la  terre,  à  l'occasion  de  l'apostasie  de 
Chalcédoine,  il  se  renferma  une  année  avant  cette  apostasie  et  ne 
reçut  plus  personne.  Il  mourut  ainsi  dans  le  deuil  et  les  gémis- 
sements une  année  avant  le  concile  des  renégats. 


IX 


Le  vénérable  Innocent  (^a^oa.,/  ;  chez  Michel  :  ^q^uloqju/j 
de  Pamphilie,  homme  pur,  et  chef  de  monastère  (w>  k-«),  nous 
racontait  qu'il  y  avait  en  Pamphilie  une  vallée  grande  et  pro- 
fonde où  un  saint  solitaire,  avant  le  concile  de  Chalcédoine,  vit 
venir  le  diable  qui  lui  dit  :  —  Tombe  à  mes  pieds  et  adore-moi. 
—  Et  comme  le  saint  se  fâchait  et  l'injuriait,  le  diable  impur  s'é- 
loigna en  disant  :  Pourquoi  te  fais-tu  prier  pour  m'adorer?  je 
vais  rassembler  tous  les  évoques  et  faire  un  concile,  là  tous  les 
évêques  m'adoreront. 


X 


Je  ne  raconte  pas  le  fait  suivant  pour  exciter  1  etonnement  des 
hommes,  mais  bien  parce  que  des  hommes  intègres,  âgés  et  di- 
gnes de  foi  et  de  saints  moines  le  contèrent,  à  moi  et  à  ceux  qui 
étaient  alors  cachés  dans  le  monastère  du  vénérable  Romanus 
(laioo.)  (1)  où  ils  avaient  été  reçus  pour  sa  mémoire.  Le  père  Atra- 
bius  (^a^4,/),  homme  véridique,  le  père  Pragmius  (^>*^c^),  le 
père  Thomas  le  sourd  ()^°>),  ancien  disciple  du  bienheureux 
Romanus,  et  beaucoup  d'autres  vieillards  à  la  conscience  pure, 
ne  cachèrent  pas  le  signe  qui  eut  lieu  en  Palestine  pour  prédire 
l'apostasie  des  évêques. 

(1)  Cf.  Land,  Anecdota  Syr.,  III,  p.  126,  1.  1.  Les  moines  songèrent  un  instant  à 
nommer  Romanus  évoque  de  Jérusalem  en  place  de  Juvénal. 


PLÉROPHORIES.  243 

Au  moment  où  le  concile  irrégulier  allait  avoir  lieu,  le  ciel 
devint  tout  à  coup  nuageux,  obscur  et  abaissé,  et  des  pierres  (  1  ) 
tombèrent  dans  la  ville  sainte,  dans  tous  les  bourgs  des  envi- 
rons et  dans  beaucoup  de  lieux  de  Palestine,  qui  étaient  identi- 
ques aux  pierres  précieuses  dont  se  servent  les  hommes,  et  il  y 
avait  des  perles  de  diverses  couleurs  et  de  toute  beauté,  de  sorte 
que  beaucoup  en  ramassèrent;  mais  quand  ils  s'en  servirent  sans 
discernement,  elles  perdirent  leur  éclat.  Et  on  racontait  que 
Hesychius  (^o^so**),  orateur  de  Jérusalem,  en  rassembla  beau- 
coup, les  montra  à  l'impératrice  Eudoxie  (1—00.0;)  (2)  et  les  envoya 
à  Constantinople  pour  démontrer  ce  prodige  qui  annonçait  la 
cécité  du  monde  après  l'apostasie  des  évoques ,  selon  la  parole 
du  prophète  Isaïe  :  «  Les  serviteurs  de  Dieu  sont  aveuglés.  » 
On  voyait  beaucoup  de  fine  poussière  sous  ces  pierres,  ce  qui 
montrait  qu'elles  venaient  d'en  haut.  Et  des  témoins  de  ce  pro- 
dige nous  dirent  que  jusque  maintenant  on  en  conserve  une 
pleine  corbeille  dans  le  village  de  Gatta  (iu^)  (3). 

Notre  père  Pierre  témoigne  aussi  de  ce  fait  en  disant  qu'il 
l'a  entendu  conter  au  moment  même,  par  ceux  qui  le  virent, 
tandis  qu'il  habitait  dans  le  monastère  de  Maiouma.  Et  le 
père  André,  son  disciple,  affirma  avoir  vu  trois  prodiges  de  ses 
yeux,  d'abord  celui  des  pierres,  puis  un  Samaritain  aveugle  qui 
recouvra  la  vue  en  se  lavant  les  yeux  avec  le  sang  des  saints 
moines  qui  furent  tués  près  de  Néapolis  (4)  au  temps  de  l'apos- 
tasie, et  enfin  l'Eucharistie  changée  sensiblement  en  corps  et  en 
sang  dans  l'église  des  Apôtres  à  Césarée.  Car  les  saints  pères 
orthodoxes  allèrent  au-devant  du  renégat  Juvénal  (5)  au  mo- 
ment où  il  revenait  du  concile  :  ils  voulaient  le  réprimander  ou 
lui  persuader  de  se  repentir  et  de  revenir  à  l'orthodoxie.  Mais  le 
gouverneur  (Wa;/)  leur  défendit  d'entrer  dans  Césarée  parce  qu'ils 
étaient  nombreux  et  que  beaucoup  venaient  les  rejoindre.  Il  leur 
persuada  de  célébrer  l'Eucharistie  (W>;o-o  vo^-»)  dans  l'église  des 
Apôtres  qui  est  hors  de  la  ville  :  beaucoup  de  fidèles  la  reçurent 

(1)  Deux  fois  sur  trois  le  ms.  porte  l^»*>  et  \^>- 

(2)  Épouse  de  Théodose  le  Jeune.  Cf.  Petrus  derlljerer,  trad.,  p.  48;  du  Cange, 
Hist.  Byz.  I.  p.  70;  Land,  III,  p.  116. 

(3)  C'est  peut-être l^'^le  village  d'Eudoxie.  V.  ch.  xx. 

(1)  Ce  massacre  est  raconté  chez  Land,  III,  p.  127,1.  16,  etc.,  et  la  guérison  du 
Samaritain  l'est  p.  128  chap.  vi. 
(5)  Cette  démarche  est  racontée,  Land,  III,  p.  125, 1.  21. 


244  REVUE    DE    L'ORlEXT    CHRÉTIEN. 

et  la  conservèrent  et  trouvèrent  ensuite  le  corps  et  le  sang  vé- 
ritable. Le  père  Nicéphore  (1),  prêtre  et  homme  véri clique,  té- 
moignait de  ce  prodige  en  disant  qu'il  l'avait  vu. 

Et  si  quelqu'un  ne  croyait  pas  ce  miracle  aussi  grand  que  celui 
des  pierres,  qu'il  apprenne  un  fait  analogue  connu  de  tous  ceux 
qui  ont  lu  le  livre  public  (W°a*»)  :  quand  l'impie  Marcien  fut  pro- 
clamé et  couronné,  les  ténèbres  couvrirent  subitement  toute  la 
terre  et  il  tomba  du  sable;  l'obscurité  était  aussi  forte  que  celle 
qui  couvrit  l'Egypte,  de  sorte  que  les  habitants  de  la  ville  impé- 
riale étaient  partout  dans  la  crainte  et  le  tremblement,  ils  pleu- 
raient et  se  lamentaient  comme  si  la  fin  du  monde  était  proche. 
C'était  là  une  prophétie  de  l'obscurité  qui  allait  couvrir  toute  la 
terre  parle  fait  de  ce  tyran,  et  de  la  diminution  et  de  l'obscur- 
cissement de  la  crainte  de  Dieu,  de  sorte  que  toute  la  création 
non  douée  de  parole  prenait  le  deuil  et  annonçait  d'avance  l'a- 
postasie future  et  la  destruction  de  la  foi  orthodoxe  que  devait 
accomplir  l'empereur  impie  avec  la  foule  des  évêques  de  la  terre. 
Ces  ténèbres  durèrent  jusqu'au  soir  et  nous  n'avons  pas  besoin 
d'en  chercher  un  témoignage  ou  une  démonstration  externe,  il 
suffit  de  lire  l'écrit  public  où  le  tyran  s'efforçait  de  résister  à 
Dieu.  Quand  il  vit  en  effet  le  trouble  et  le  deuil  des  soldats  et  de 
toute  la  ville  qui  tous  auguraient  mal  de  son  empire,  et  crai- 
gnaient qu'il  n'apportât  de  grands  maux  à  l'univers,  il  fut  ef- 
frayé et  commença  par  écrire  publiquement  (M^»a*>j»)  pour  élu- 
der la  colère  de  Dieu,  dans  l'espoir  de  tromper  le  peuple.  Il  disait 
au  contraire,  comme  l'enseigne  cet  écrit  à  ceux  qui  le  trouveront, 
qu'une  grande  abondance  de  biens  découlerait  nécessairement 
de  son  empire,  puisqu'il  chassait  les  ténèbres  de  l'empereur  son 
prédécesseur,  et  que  le  commencement  de  son  règne  était  marqué 
par  une  brillante  lumière,  qu'il  le  voulait  ainsi  et  que  c'était  là 
le  premier  de  ses  ordres. 

Cet  écrit  futrépandu  dans  tout  l'univers  ;  mais  ceux  quiontdes 
oreilles  pour  entendre,  des  yeux  pourvoir  et  un  cœur  pour  com- 
prendre, y  trouveront  une  démonstration  certaine  et  une  preuve 
écrite  qui,  grâce  à  cette  précaution  du  tyran,  désigne  clairement 
l'apostasie  et  l'éloignement  de  Dieu  où  tombèrent  les  évêques 
de  Chalcédoine. 

(1)  Ce  nom  est  douteux,  car  il  est  presque  illisible  dans  le  ms. 


PLÉROPHORIES.  245 


XI 


Il  y  eut  encore  à  la  même  époque  une  démonstration  du 
même  genre  à  Jérusalem,  qui  annonçait  d'avance  l'offense  que 
l'on  ferait  à  Dieu.  L'immense  croix  qui  depuis  tant  d'années  bril- 
lait dans  l'église  de  l'Ascension  (p**»  t^)  prit  subitement  feu  (1) 
et  fut  réduite  en  cendres.  Tous  les  serviteurs  de  Dieu  furent 
saisis  de  crainte,  de  sorte  que  l'impératrice  fidèle  Eudoxie  (u*»»<»i)> 
pour  rassurer  et  consoler  le  peuple,  fit  mettre  en  place  celle  qui 
brille  maintenant  et  qui  a  six  mille  livres  d'airain. 


XII 


Notre  père,  ïévèque.  Pierre,  eut  un  jour  une  conversation  avec 
le  père  Isaïe  (2),  qui  demeurait  en  paix  à  la  douzième  indiction 
(ua»o;f  po^vi^).  Nos  frères  Zacharie  et  André,  je  parle  des 
compagnons  de  cellule  (a^a»,  wptsXXoi)  (3)  de  Pierre ,  étaient 
présents  et  nous  racontèrent  les  paroles  suivantes  du  père  Isaïe  : 
«  Je  me  rappelle  avoir  demeuré  jadis  près  d'un  grand  saint 
nommélepèreP«w/delaThébaïde,quiétaitàgédecentvingtans., 
un  peu  plus  ou  un  peu  moins,  et  avoir  entendu  de  lui  la  pro- 
phétie suivante  :  Dans  vingt  ans  les  évoques  prévariqueront  et 
tomberont  dans  l'éloignement  de  Dieu  prédit  par  l'Apôtre,  par 
le  fait  d'un  homme  méchant  nommé  Marcien  qui  sera  empe- 
reur. Cet  empereur  mourra  après  un  peu  plus  de  six  ans.  Il 
viendra  alors  pour  un  peu  de  temps  un  homme  menteur,  puis  la 
paix  sera  rendue  en  partie  à  l'Église,  et  les  événements  se  dérou- 
leront ainsi  jusqu'à  l'arrivée  de  l'Antéchrist.  » 


XIII 


Le  père  Zenon,  appelé    des   trois  cellules   (ie^&a  -c-m),  qui 
demeurait  en  Tpa.\xk  Enaton  (v«^u/)  (à  neuf  milles)  d'Alexandrie, 

(1)  Est  rapporté  chez  le  pseudo-Denys. 

(2)  Sa  vie  est  racontée  chez  Land,  t.  III,  p.  34U. 

(3)  Cf.  Petrus  der  Iberer,  p.  134. 


246  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

prophétisa  d'une  manière  analogue.  En  effet,  le  grand  scolasti- 
que  .ai^uL^s/  racontedelui  :  «Quand  j'étais  à  A  lexandrie,  jeune 
encore,  et  y  étudiais,  j'avais  la  pieuse  habitude  d'aller  fréquem- 
ment visiter  ce  vieillard. 

Un  jour  que  j'allais  le  voir  comme  de  coutume  et  que  j'arri- 
vais brusquement  près  de  sa  cellule,  je  le  trouvai  debout  portant 
une  corde  en  main  et  les  yeux  levés  au  ciel.  Comme  je  crus 
qu'il  priait,  je  m'éloignais  un  peu  pour  qu'il  pût  terminer  sa 
prière.  Mais  il  demeura  longtemps  sans  bouger  et  sans  me 
répondre;  je  pensai  alors  que  Dieu  lui  révélait  mes  péchés  et 
qu'à  cause  de  cela  il  ne  me  parlait  pas  et  ne  me  répondait 
pas.  Quand  j'eus  attendu  un  peu  et  que  le  vieillard  demeurait 
toujours  dans  sa  vision  je  me  retournais  pour  partir.  Mais 
celui-ci  me  cria  à  haute  voix  :  Pourquoi  pars-tu?  —  Je  m'ap- 
prochai et  l'adorai,  et  lui,  sans  rien  ajouter,  me  dit  :  Va  et  écris 
(or  à  ce  moment  le  chef  des  évoques,  le  bienheureux  Timot/iée, 
était  en  exil).  Et  le  vieillard  me  dit  :  Après  un  certain  nombre 
d'années  l'évêque  Timothée  reviendra  d'exil  et  rétablira  l'or- 
thodoxie. Au  bout  de  deux  ans  il  mourra  et  son  archidiacre  lui 
succédera,  puis  il  y  aura  dans  l'Église  un  schisme  qui  ne  se 
terminera  qu'à  l'arrivée  de  l'Antéchrist. 


XIV 


Le  père  Paul,  qui  était  sophiste,  nous  raconta  aussi  qu'il 
avait  demeuré  avec  le  père  André,  vieillard  et  prophète,  homme 
guerrier  et  écrivain  (i^v*o  (-a^)  qui,  avant  le  concile  était  l'un 
des  saints  et  illustres  frères  d'Egypte.  Celui-ci,  dans  une  vi- 
sion, vit  une  foule  d'évêques  qui  attisaient  une  fournaise  allu- 
mée où  ils  jetèrent  un  bel  enfant  resplendissant  comme  l'or,  et 
ils  fermèrent  toutes  les  ouvertures  de  la  fournaise,  de  sorte 
qu'on  n'en  voyait  pas  sortir  de  fumée  et  que  l'air  ne  pouvait  pas 
y  entrer.  Au  bout  de  trois  jours,  ii  vit  l'enfant  sortir  sain  et 
sauf  de  la  fournaise,  et  reconnut  le  Seigneur.  Comme  il  avait 
coutume  de  lui  parler,  il  lui  dit  :  Seigneur,  qui  sont  ceux  qui 
t'ont  jeté  dans  la  fournaise?  Celui-ci  lui  répondit  :  Les  évèques 
m'ont  crucifié  de  nouveau,  et  ont  voulu  rn'enlever  ma  gloire. 
Et  il  avait  raison,  car  les  Nestoriens  héritèrent  delamaladie  des 


PLÉROPHORIES.  247 

Juifs,  qui  estimaient  que  celui  qu'ils  crucifièrent  n'était  qu'un 
homme,  et  non  un  Dieu  incarné.  Et  quand  le  vieillard  regarda 
encore,  il  vit  un  vieillard  debout  dans  le  lointain,  à  l'écart  des 
autres  évêques,  et  qui  ne  les  aida,  ni  quand  ils  allumèrent  la 
fournaise,  ni  quand  ils  y  jetèrent  l'enfant.  Et  il  demanda  à  l'en- 
fant :  Quel  est  donc  ce  vieillard?  Celui-ci  répondit  :  C'est  Dios- 
rore,  chef  des  évêques  d1 Alexandrie,  qui  seul  refusa  d'entrer 
dans  leurs  desseins  (1).  Et  le  vieillard  prenant  confiance  s'en- 
hardit jusqu'à  demander  à  l'enfant  :  Seigneur,  d'où  vient  donc 
que  presque  tous  les  évêques  d'Alexandrie  combattent  pour  la  foi 
jusqu'à  la  mort?  Et  l'enfant  répondit  :  Depuis  que  Simon  le 
Cyrénéen  a  porté  ma  croix,  —  etCyrène  est  dans  une  partie  de 
Y  Egypte,  —depuis  lors  j'ai  prévu  que  l'Egypte,  dans  une  partie 
de  laquelle  est  situé  Cyrène  de  Libye,  porterait  ma  croix  jusqu'à 
la  fin,  s'attacherait  à  moi  et  me  servirait  avec  zèle  jusqu'à  la 
mort. 


XV 


Pour  confirmer  ce  récit,  il  me  faut  ajouter  ici  une  histoire 
qui  me  fût 'contée  par  celui  qui  accompagna  le  bienheureux 
Timothée  en  exil,  assista  à  sa  sainte  mort  et  l'entendit  parler. 
Quand  il  fut  près  de  mourir,  il  rassembla  les  chefs  du  clergé  et 
leur  dit  :  «  Je  serai  un  insensé,  comme  parle  l'Apôtre  (2)  ;  cepen- 
dant je  crois  nécessaire,  pour  vous  donner  confiance  et  pour 
vous  faire  comprendre  notre  époque,  de  vous  raconter  ce  qu'il 
m'advint  quand  j'étais  enfant  et  me  rendais  un  malin  à  l'école. 
Je  rencontrai  un  vieillard  d'une  prestance  et  d'une  beauté  di- 
vine qui  me  prit  la  tête  dans  les  mains,  me  baisa  d'un  visage 
joyeux  et  resplendissant,  et  me  dit  :  «  Bonjour,  Timothée,  évêque 
de  salut  »,  et  quand  il  eut  répété  trois  fois  ces  paroles,  il  dispa- 
rut et  je  ne  le  revis  plus. 


(1)  On  voit  ici,  et  l'on  trouvera  souvent  encore,  comme  je  l'ai  annoncé,  que  les 
évêques  de  Chalcédoine  qui  condamnèrent  Dioscore,  c'est-à-dire  les  évêques  catho- 
liques, sont  confondus  à  tort  avec  les  Nestoriens.  Les  arguments  de  Jean  tombenl 
donc  à  taux.  Sur  Paul,  cf.  Land,  III,  166,1.  3  et  190,  1.  22. 

(2)  II  Cor.,  m,  16,  17. 


248  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 


XVI 


Quand  je  demeurais  à  Jérusalem,  je  suivais  un  jour  la  route 
qui  conduit  de  Siloé,  dans  la  vallée,  jusqu'aux  coteaux  environ- 
nants (<*jl*>  "w>>;  ]6^3o^  i^ooi.  ^o.  i^oi^»  ^o).  Il  y  avait  avec  moi  l'un 
des  notables  de  la  ville  qui  connaissait  tous  les  environs.  Regar- 
dant du  côté  gauche  du  chemin,  je  vis  au  pied  de  la  monta- 
gne, de  ce  côté,  un  grand  monastère  détruit  et  renversé,  tout 
autour  se  trouvaient  un  grand  nombre  d'arbres  différents,  les 
uns  desséchés,  les  autres  arrachés;  et  il  poussait  là  des  épines  et 
de  la  vigne  comme  dans  les  endroits  de  nul  usage.  Je  dis  alors, 
rempli  d'étonnement,  à  celui  qui  marchait  avec  moi  :  Comment 
se  fait-il  que  tous  ces  moines  soient  partis  pour  Jérusalem  et  se 
soient  condamnés  à  se  trouver  de  nouvelles  retraites,  à  acheter 
ou  à  bâtir  des  monastères  et  des  lieux  de  repos  pendant  qu'ils 
abandonnaient  toutes  ces  constructions  à  la  ruine?  Comment 
cela  a-t-il  pu  se  faire?  Il  me  répondit  :  Ce  monastère  est  celui 
de  Juvénal,  c'est  là  qu'on  alla  le  chercher  pour  le  faire  évoque  ; 
puis,  après  le  concile  de  Chalcédoine,  ce  monastère,  contre 
toute  attente,  et  comme  par  un  effet  de  la  colère  de  Dieu,  devint 
désert  et  ruiné  comme  tu  le  vois  maintenant,  et  personne  ne 
put  y  habiter.  Je  dis  alors  tout  rempli  d'étonnement  :  En  vérité, 
Juvénal  est  le  compagnon  de  Judas,  comme  le  dit  le  bienheu- 
reux Dioscore;  c'est  pourquoi  ce  lieu  a  hérité  de  la  malédiction 
de  Judas,  dont  l'écrivain  inspiré  ^o^  ,...*>  a  dit  :  Que  son  habi- 
tation soit  déserte  et  que  personne  n'habite  sous  sa  tente  (1). 


XVII 


Je  témoigne  avoir  entendu,  ainsi  que  bien  d'autres,  notre 
père  Pierre  raconter  le  fait  suivant  :  Juvénal  avait  coutume  de 
visiter  (2)  durant  le  carême  les  monastères  qui  entouraient  Jéru- 
salem et  d'aller  voir  les  anachorètes  qui  y  vivaient.  Il  arriva 

(1)  Ps.  lxviii,  26;  Actes,  i,  20. 

(2)  ^fra*  ou  plutôt  ^^  dans  le  texte  et  ^P^  en  marge  du  nis. 


PLÉROPHORIES.  249 

près  d'un  vieillard  âgé  et  proche  de  Dieu,  et  quand  celui-ci  s'a- 
perçut de  son  approche,  il  ferma  la  porte  de  sa  cellule  et  de- 
meura en  silence  à  l'intérieur. 

Il  n'ouvrit  pas  lorsque  Juvénal,  avec  ses  clercs  et  des  habitants 
de  la  ville,  vint  frapper  à  la  porte.  Ceux-ci  irrités  menaçaient 
ou  d'escalader  le  mur  ou  de  briser  la  porte,  alors  le  vieillard 
cria  :  «  Va-t'en,  Antéchrist;  je  ne  veux  pas  que  l'Antéchrist 
entre  ici  ni  que  le  traître  Judas  vienne  dans  ma  cellule.  »  Et 
il  ajouta  d'autres  paroles  analogues. 

Les  suivants  de  Juvénal  se  fâchaient  et  rougissaient  de  ces 
paroles,  mais  Juvénal  leur  dit  :  «  Laissez-le,  il  a  perdu  l'esprit, 
la  vie  cénobitique  lui  a  desséché  le  cerveau,  il  ne  sait  pas  ce 
qu'il  dit.  »  Ceci  fut  raconte  dans  toute  la  ville  et  dans  les  envi- 
rons et  ceux  qui  l'entendirent  ne  l'oublièrent  pas,  afin  de  voir 
ce  qui  s'ensuivrait;  car  ils  savaient  que  ce  vieillard  était  un 
homme  saint,  ami  de  Dieu,  rempli  de  grâces  spirituelles  et  qui 
ne  disait  rien  en  vain. 


XVIII 

Il  y  eut  encore  vers  cette  époque  un  autre  fait  du  même  genre 
que  nous  racontait  notre  père  Pierre.  Il  demeurait  alors  à, Jéru- 
salem et  put  le  voir  lui-même.  Il  racontait  que  dans  l'église  ap- 
pelée de  la  Piscine  probatique,  où  le  Seigneur  guérit  le  paraly- 
tique, il  y  avait  un  jeune  lecteur  de  ceux  qui  y  demeuraient. 
Son  jour  arrivé,  il  s'était  rendu  de  grand  matin  dans  le  saint 
lieu  quand  il  vit  clairement  notre  Seigneur  et  notre  Dieu  Jésus 
qui  entrait  dans  toute  sa  gloire  au  milieu  de  la  foule  des 
saints  et  quand  il  vit  les  lumières  de  l'Église  dont  les  unes 
étaient  éteintes  et  les  autres  dédaignées,  il  cria  et  dit  :  «  Que 
ferai-je  à  ceux-ci  que  j'ai  comblés  de  biens,  d'huile,  de  vin  et  de 
toutes  les  choses  utiles?  Pour  quelle  cause  négligent-ils  et  mé- 
prisent-ils mon  service?  Malheur  à  Juvénal  qui  a  fait  de  ma 
maison  une  caverne  de  voleurs  et  l'a  remplie  de  fornicateurs, 
d'adultères  et  de  profanes.  »  Après  avoir  dit  cela,  il  entra  à  la 
sacristie  et  ordonna  d'ouvrir  les  armoires  où  étaient  les  vête- 
ments sacrés.  Quand  il  vit  là  aussi  de  la  négligence  et  d'autres 
choses  semblables,  il  cria  et  dit  à  ceux  qui  l'accompagnaient  : 


250  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

«  Prenez  tout  cela  et  lavez-le  bien,  répandez  dessus  du  caroube 
(4^>)  et  placez-les  bien  .  »  Cela  fait,  il  sortit  de  la  sacristie  et  vit  ce 
lecteur  qui,  par  crainte,  s'était  retiré  et  s'étaitcaché.  Il  dit  :Que 
fait  celui-là  ici?  chassez-le  d'ici.  —  Mais  celui-ci  tombant  par 
terre,  dit  :  Aie  pitié  de  moi  !  —  Et  le  Seigneur  lui  dit  :  Sors  d'ici, 
car  je  ne  connais  par  tes  œuvres,  et  comme  il  demeurait  pros- 
terné, le  Seigneur  ajouta  :  Repens-toi  donc  et  sors  de  ton  aveu- 
glement. —  Et  celui-ci  dit  :  Si  tes  miséricordes  m'aident,  je  fe- 
rai ce  que  je  pourrai.  Et  quand  le  Seigneur  eut  disparu,  il  de- 
meura depuis  ce  jour  dans  une  stupeur  et  dans  une  tristesse 
sans  fin,  et  il  poussait  des  gémissements  inénarrables.  Quand 
le  jour  vint,  les  diacres  de  l'église  et  le  peuple  des  environs  ac- 
coururent et  quand  ils  le  virent  si  cassé  et  si  triste,  ils  lui  en  de- 
mandèrent la  cause.  Celui-ci  en  toute  confiance  leur  raconta  sa 
vision,  et  confirma  son  récit  en  leur  montrant  les  vêtements 
sacrés.  Quand  ils  ouvrirent  l'armoire,  ils  les  trouvèrent  en  effet 
brillants  d'une  lumière  divine  et  ils  étaient  couverts  en  place 
de  caroube  d'une  poussière  qui,  chose  étrange  et  digne  d'admi- 
ration, dégageait  comme  un  parium  subtil  et  doux. 

Quand  la  ville  apprit  cela,  tout  le  peuple  accourut  à  cette  église 
etmoi  même  (Pierre)  avec  mon  frère  Jean,  homme  d'esprit  tran- 
quille (\*&i  — 1)  (1);  nous  vîmes  ce  prodige  comme  nous  passions 
par  là. 

Quand  Juvénal  apprit  cela,  comme  il  ne  put  supporter  cette 
honte  et  les  réprimandes  qu'on  lui  adressait,  il  fit  enlever  celui 
qui  avait  tout  vu  et  le  fit  disparaître,  où  et  comment,  Dieu  seul 
le  sait. 

Et  le  bienheureux  Pierre  ajoutait:  Je  connais  un  homme,  l'un 
des  notables  qui  habitaient  dans  la  ville  sainte;  parlait-il  de  lui 
ou  d'un  autre,  il  ne  le  montra  pas  clairement,  il  dit  seulement  :  Je 
connais  un  homme  qui  après  avoir  eu  une  vision  au  temps  de 
Juvénal  et  avoir  vu  les  impuretés  qui  se  commettaient  dans  le 
sanctuaire,  ne  voulut  plus  depuis  ce  jour  entrer  avec  Juvénal 
dans  l'église  ni  recevoir  la  communion  de  sa  main  (2),  mais  il  la 


(1)  Doit  être  Jean  l'Eunuque,  V,  eh.  v. 

["■i)  Il  est  certain  d'ailleurs  que  Pierre  l'Ibérien  fut  avant  le  concile  en  rapport 
avec  Juvénal,  on  le  verra  plus  loin.  Et  dans  le  ms.  de  Paris,  Fonds  syriaque,  n°234, 
fol.  43'',  Dioscore  écrit  à  Juvénal  pour  l'engager  à  préférer  l'exil  à  l'adhésion  au 

concile  et  lui  rappelle  les  paroles  que  lui  adressait  Nabarnougios  (Pierre  l'Ibé- 


PLÉROPHORIES.  251 

recevait  seul  dans  lasacristie,  etla  prévarication  de  Chalcédoine 
n'avait  pas  encore  eu  lieu.  Mais  quel  était  le  saint  qui  vit  cette 
vision,  Pierre  ne  nous  l'indiqua  pas. 


XIX 


Notre  bienheureux  père,  homme  de  Dieu  et  véridique,  ra- 
contait encore  cette  histoire  : 

Comme  il  ne  pouvait  supporter  la  folie  du  parti  de  Juvénal, 
de  sa  famille  et  de  ses  compagnons,  et  qu'il  voyait  le  scandale 
de  beaucoup  et  surtout  des  étrangers  qui  venaient  de  partout 
comme  amenés  par  l'Esprit  divin,  il  s'enferma  seul  dès  la  neu- 
vième heure  dans  sa  cellule,  se  prosterna  devant  Dieu  en  versant 
des  larmes  amères  et  fit  de  nombreuses  génuflexions.  Use  sen- 
tit possédé  par  la  volonté  de  Dieu  et  parla  ainsi  (en  son  nom)  : 
«  Que  pouvais-je  faire  pour  le  salut  des  hommes  en  sus  de  ce 
que  j'ai  fait?  j'ai  créé  le  ciel,  j'ai  fondé  la  terre,  j'ai  planté  le  Pa- 
radis, j'ai  soumis  toute  la  création  à  Adam  et  après  sa  chute  j'ai 
donné  ma  loi,  j'ai  envoyé  des  chefs  et  des  prophètes,  j'ai  fait 
un  grand  nombre  de  signes  et  de  prodiges  pour  les  persuader, 
enfinje  leur  ai  envoyé  mon  fils  unique  qui  leurprêcha  le  royaume 
du  ciel,  leur  remit  les  péchés,  guérit  les  malades,  rendit  la  vue 
aux  aveugles,  fit  marcher  les, boiteux,  chassa  les  démons,  fut 
crucifié  pour  eux,  mourut  pour  eux,  et  sortit  du  tombeau  vain- 
queur de  la  mort  pour  confirmer  l'espoir  en  la  résurrection  ; 
monté  au  ciel,  il  leur  envoya  son  Esprit,  des  apôtres  et  des 
évangélistes,  il  renversa  les  idoles.  Et  en  retour  de  tous  ces 
bienfaits  ils  m'offensent,  violent  ma  loi,  foulent  aux  pieds  mes 
commandements  et  transgressent  ma  foi,  aussi  voici  que  leur 
habitation  sera  déserte.  »  Et  depuis  cette  vision,  Pierre  ne 
cessa  plus.de  faire  tous  les  jours  la  même  prière  avec  des  pleurs 
et  des  colloques,  et  cela  pendant  longtemps  jusqu'à  l'approche 
du  concile  de  Chalcédoine. 

rien)  :  ^  ^©£>.  low  u*li  ^ooa^cu^l)»  ^oi^»  ^l  \z*{  «où  sont  les  paroles  que 
l'adressait  Nabarnougios?  •• 


252  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 


XX 


I]  existe  un  village  nommé  i^  (Ganta)  (1),  à  quinze  milles  au 
nord  de  la  ville  sainte,  qui  appartenait  d'abord  à Eudoxie,  puis  fut 
donné  par  le  testament  de  cette  princesse  à  l'église  de  Jérusa- 
lem. Il  y  avait  là  un  prêtre  nommé  Paul  qui  vivait  en  cénobite 
depuis  son  enfance  et  pratiquait  la  perfection  évangélique,  la 
sainteté,  la  virginité,  la  pureté,  l'amour  des  pauvres  et  des  étran- 
gers. Il  était  révéré  de  tous  et  de  la  reine  elle-même,  et  était  un 
élu  de  Dieu. 

Il  fonda  un  cœnobium,  c'est-à-dire  un  monastère  grand  et  il- 
lustre, et  devint  le  père  d'une  grande  foule  de  moines. 

Enfin  il  fut  saisi  par  les  habitants  de  ce  bourg  et  fut  fait  prê- 
tre de  leur  église.  Et  à  ce  sujet,  des  hommes  affirmèrent  avoir 
fait  l'expérience  que  cet  ascète,  qui  dirigea  pendant  tant  d'an- 
nées les  hommes  et  les  femmes  de  ce  village,  s'astreignit,  entre 
autres  mortifications,  à  ne  jamais  regarder  le  visage  d'une 
femme.  Et  quand  l'impératrice  Eudoxie  eut  appris  cela  et  en  eut 
fait  l'expérience,  elle  ne  voulut  plus,  jusqu'à  sa  mort,  recevoir 
la  communion  que  de  lui  et  non  des  mains  d'un  évêque  ni  d'un 
autre  clerc  quand  même  il  aurait  été  moine.  Notre  père  Pierre, 
qui  l'aimait  beaucoup  et  lui  était  très  attaché,  témoignait  aussi 
de  ses  mérites  devant  Dieu. 

Au  moment  où  l'on  convoquait  le  concile  de  Chalcédoine,  ce 
bienheureux  Paul  eut  une  vision  et  vit  une  grande  plaine  qui 
renfermait,  pour  ainsi  dire,  toute  l'humanité;  au  milieu  de 
cette  plaine  il  vit  une  haute  colline  et  sur  cette  colline  était  un 
baldaquin  porté  par  des  colonnes  d'or  et  d'argent,  entre  lesquel- 
les se  trouvait  un  autel  orné  de  pierres  précieuses  et  de  perles 
de  grand  prix  qui  brillaient  d'un  vif  éclat.  Autour  de  cet  autel 
se  trouvait  une  grande  foule  de  saints  qui  le  desservaient.  Parmi 
ceux-ci  il  reconnut,  dit-il,  de  ses  familiers  qui  vivent  encore 
maintenant.  —  Et  une  voix  du  ciel  cria  :  «  Anathème  à  celui 
qui  proclamera  deux  natures;  »  ceux  qui  entouraient  l'autel  ré- 
pondirent d'une  voix  forte  :  Ainsi  soit-il ,  et  le  peuple  qui  rem- 

(1)  Doit  être  Gath,  au  nord-ouest  de  Jérusalem,  dans  la  tribu  de  Dan. 


PLKROPIIORIES.  253 

plissait  la  plaine  était  tremblant  et  terrifié.  Et  la  même  voix 
divine  reprit  :  «  Maudit  celui  qui  divise  l'unité  et  l'indivisible, 
maudits  soient  les  renégats.  »  Et  ceux  qui  entouraient  l'autel  ré- 
pondirent :  Ainsi  soit-il.  Le  songe  terminé,  ce  vieillard  revint  à 
lui  et  se  répandit  en  gémissements  et  en  soupirs,  car  il  pensait 
qu'il  arriverait  quelque  scandale  à  l'occasion  du  concile  de  Chal- 
cédoine  et  de  Juvénal.  Car  l'impie  Juvénal  passa  par  le  monastère 
de  Paul  en  se  rendant  près  de  l'empereur,  et  il  honorait  beau- 
coup ce  vieillard  parce  qu'il  voyait  que  l'impératrice  Eudoxie 
avait  grande  confiance  en  lui,  et  il  lui  dit  :  «  J'ai  passé  par  ici 
parce  que  je  n'espère  plus  te  voir,  nous  allons  au  combat,  et  l'exil 
nous  attend;  ou  bien  ils  nous  feront  perdre  la  notion  que  nous 
avons  de  Dieu,  car  ils  nous  demandent  de  mépriser  etde  renier  la 
foi  de  nos  pères  et  de  penser,  comme  Simon  le  Magicien  et  les  Juifs, 
que  le  Messie  qui  a  souffert  pour  nous  n'est  pas  Dieu .  Prie  donc  pour 
nous,  ô  mon  père,  afin  que  ma  vieillesse  ne  soit  pas  humiliée.  » 
Et  tandis  que  le  vieillard  songeait  à  tout  cela  et  méditait  sa  vision 
sans  y  trouver  mal,  il  vit  de  nouveau,  durant  la  nuit,  l'évêque  Ju- 
vénal chassédans  un  coin  et  se  cachant  tout  honteux,  il  était  noir 
commeun allumeur  de  fournaise (k-*>M»  h^^/-/  oiv>>°i  ^^  p)  (i)et 
revêtu  d'une  tunique  sale  et  pleine  de  pièces.  Le  vieillard  lui  cria 
à  haute  voix  :  «  Seigneur ,  chef  des  évoques,  que  t'arrive-t-il?  Que 
signifie  cet  habit  dont  tu  es  revêtu?  »  Celui-ci  répondit  :  «  Que 
puis-je  faire?  Pour  mes  péchés  tu  vois  ma  honte,  je  rassemble 
beaucoup  d'or  pour  l'Antéchrist  qui  va  combattre  la  poussière.  » 
Quand  le  vieillard  s'éveilla,  il  fut  frappé  de  son  rêve  et  n'augura 
rien  de  bon  du  concile;  mais  plutôt  des  scandales,  il  attendit 
que  l'événement  confirmât  la  vérité  de  ce  témoignage  et  quand  la 
trahison  fut  connue  partout,  il  se  rappela  son  rêve  et  se  demanda 
ce  que  Juvénal  voulait  dire  quand  il  annonçait  la  lutte  de  l'An- 
téchrist avec  la  poussière,  il  comprit  enfin,  avec  l'aide  de  l'Es- 
prit-Saint,  que  la  poussière  désigne  l'homme  qui  est  fait  de 
poussière  et  formé  de  terre. 

Ainsi  l'Antéchrist  devait  prendre,  vaincre  et  tromper  tous  les 
mortels  formés  de  terre. 


(1)  On  pourrait  encore  lire  ivre,  niais  le  contexte  semble  demander  que  Juvé- 
nal ait  travaillé  les  métaux,  d'où  sa  réponse  :  j'extrais  l'or,  ou  je  purifie  l*or,  etc. 

ORIENT   CHRÉTIEN.  17 


254  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 


XXI 


Il  me  faut  raconter  ici,  pour  établir  la  vérité,  une  histoire 
terrifiante  où  Dieu,  source  de  vérité,  a  témoigné  lui-même  tandis 
que  j'étais  en  tentation.  J'ai  entendu  moi-même  la  vérité,  sans 
aucun  doute  possible  et  sans  intermédiaire,  de  la  bouche  de  ceux 
qui  avaient  vu. 

Il  y  a  dans  VIsaurie  une  ville  nommée  Titopolis{\),  parce  qu'elle 
fut  bâtie  jadis  par  l'empereur  Titus.  Elle  avait  un  évêque 
nommé  Panoupropios  (.«x^ovsa^)  (2),  homme  pur  qui  était  dans 
ce  pays  chef  d'un  monastère  d'où  on  l'enleva  de  force  pour  lui 
donner  la  prêtrise  delà  ville  (it^^.  iiojop).  Quand  vint  le  concile  de 
Chalcécloine,  Basile,  métropolitain  de  Séleucie  cVIsaurie,  l'em- 
mena avec  lui  ainsi  que  d'autres  évêques.  Il  vit  au  commence- 
ment la  lutte  de  la  grande  majorité  des  évêques  en  faveur  de 
la  vérité;  tous,  pour  ainsi  dire,  anathématisaient  les  partisans 
des  deux  natures,  adhéraient  au  bienheureux  Dioscore  et  ne 
recevaient  ni  la  lettre  de  Léon  ni  ceux  qui  avaient  été  chassés  en 
justice,  à  savoir  :  Flavien,  Ibas  (^**o)  et  Théodoret.  Mais  quand 
il  vit  ensuite  la  chute  et  le  parjure  de  ces  évêques,  qui  expulsèrent 
le  champion  de  la  vérité,  Dioscore,  et  qui  rendirent  leurs  sièges 
contre  toute  justice  et  contre  les  canons  aux  ennemis  de  Dieu 
que  nous  venons  de  nommer,  il  se  retira  dans  sa  demeure,  s'y 
enferma  pour  y  veiller  dans  les  larmes  et  les  gémissements  et 
cria  vers  Notre-Seigneur  et  dit  :  «  Dieu  de  vérité  et  sauveur  du 
monde,  vraie  lumière  qui  est  mon  espoir  depuis  mon  enfance, 
ne  laisse  pas  ton  serviteur  s'écarter  de  ta  foi  et  devenir  dans  sa 
vieillesse  transfuge  et  traître,  mais  indique-moi  ta  volonté,  et 
commeje  suis  ignorant  et  que  beaucoup  altèrent  la  vérité,  éclaire- 
moi  au  sujet  du  jugement  insupportable  que  portèrent  les  évê- 
ques de  ce  concile.  Ont-ils  jugé  selon  ta  volonté?  Et  quels  sont 
ceux  que  tu  approuves,  de  Dioscore,  patriarche  d'Alexandrie  qu'ils 
chassèrent,  ou  des  autres  qui  reçurent  contre  toute  justice  les 

(1)  Appelée  TmoTjTïoXiç  chez  Georges  de  Chypres,  n°  832,  éd.  Teubner,  p.  42. 

(2)  Cet  évèque  est  mentionné  plusieurs  fois  dans  la  vie  inédite  de  Dioscore.  (Bibl. 
nat.  Fonds  syriaque  ms.  n°  234,  fol.  46r.  48  r.  et  fol.  49  r.)  Il  lit  unelettre  de  Dioscoreet 
se repent  d'avoir  pris  parti  pour  son  métropolitain  Basile  de  Séleucie.  Il  va  ren- 
dre visite  à  Dioscore  et  a  une  longue  conversation  avec  lui. 


PLÉHOPHORIES.  255 

impies  dont  nous  avons  parlé  et  la  lettre  de  Léon?  Quand  ta 
bonté  m'aura  donné  témoignage,  je  demeurerai  sans  incertitude 
et  sans  crainte  jusqu'à  la  mort  dans  la  vérité,  et  je  n'abandonne- 
rai pas  la  foi  de  mes  pères  ni  l'espoir  en  toi.  » 

Après  trois  jours  et  trois  nuits  de  prières  devant  le  Seigneur, 
il  eut  le  songe  suivant  :  Une  grande  bande  de  papier  descendait 
du  ciel  jusqu'à  terre  et  des  deux  côtés  de  cette  bande  il  était  écrit 
en  grandes  lettres  :  Anathème  à  ce  concile.  Ils  m'ont  renié,  ils 
m'ont  renié.  Maudits  soient-ils,  maudits  soient-ils. 

Après  cette  vision  et  ce  témoignage  évident,  il  partit  de  nuit 
abandonnant  tout  le  monde  et  regagna  son  pays  par  mer.  Quand 
il  y  arriva,  il  réunit  tout  le  peuple  de  la  ville  et  raconta  ce  qui 
s'était  passé  à  Chalcédoine,  comment  les  évêques  abandonnèrent 
l'orthodoxie  et  comment  il  en  fut  averti  par  le  ciel  lui-même. 

Il  leur  raconta  tout  cela  et  ajouta  :  «  C'est  pourquoi  j'ai  eu  soin 
de  venir  vous  exposer  la  vérité  afin  que  vous  ne  tombiez  pas 
dans  l'erreur.  Si  vous  êtes  prêts  à  demeurer  fermes  avec  moi  sans 
vous  écarter  de  la  foi  orthodoxe,  si  vous  me  suivez  et  si  vous 
fuyez  les  renégats  et  leur  communion,  je  suis  prêt  à  demeurer 
avec  vous,  à  combattre  jusqu'au  sang  pour  votre  salut  et,  si  c'est 
nécessaire,  à  donner  mon  âme  pour  vous.  Mais  si  vous  avez  le 
dessein  de  vous  attacher  au  métropolitain  Basile  et  à  ses  parti- 
sans, je  serai  innocent  de  votre  sang,  je  fuirai  alors  et  sauverai 
mon  âme.  » 

Et  quand  il  eut  ainsi  allumé  dans  tous  les  cœurs  l'amour  di- 
vin et  le  zèle  pour  la  vérité,  il  demeura  encore  dix-sept  ans  dans 
son  épiscopat  (1)  et  conserva  son  troupeau  sans  tache  dans  la 
perfection  et  la  foi  orthodoxe  en  dépit  des  dangers  qui  le  mena- 
cèrent et  des  embûches  qui  lui  furent  tendues  par  Basile,  métro- 
politain d'Isaurie  et  par  celui  qui  se  faisait  appeler  patriarche 
d'Antioche  aidés  tous  deux  par  les  hérétiques  de  Chalcédoine. 
Grâce  à  la  protection  et  à  la  bonté  de  Dieu  il  demeura  sans  défail- 
lance et  sans  crainte  et  conserva  son  troupeau.  Ainsi  il  retourna 
avec  gloire  près  du  Dieu  Messie,  son  sauveur,  couronné  de  la 
couronne  des  confesseurs. 

Mais  il  me  faut,  pour  confirmer  ce  qu'on  vient  de  lire,  racon- 
ter dans  quelles  circonstances  je  reçus  cette  révélation. 

(1)  Il  mourut  donc  en  468. 


256  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 


XXII 


Pierre,  patriarche  d',4 ntioche  au  temps  de  l'encyclique  (1),  qui 
m'ordonna  prêtre  malgré  mon  indignité,  fut  rappelé  d'exil  et 
nommé  patriarche  cVAntioche  (2).  Il  envoya  sa  lettre  syno- 
dale (©&-»  i^;jaa>)  au  chef  de  la  sainte  Église  de  Jérusalem  qui 
était  Martyrius  (^i^po)  par  un  homme  nommé  l'évêque  Pierre, 
qui  était  Isaurien  delà  ville  de  Titopolis  dont  nous  venonsdepar- 
ler.  Celui-ci  avait  été  élevé  à  1  episcopat  parce  qu'il  était  le  dis- 
ciple, le  syncelle  (^a^ai=)  du  vénérable  évêque  et  confesseur 
Panoupropios  dont  il  devint  ainsi  l'héritier.  Le  patriarche  le 
jugea  digne  de  l'épiscopat,  croyant  qu'il  montrerait  un  zèle 
égal  pour  l'orthodoxie.  Le  patriarche  envoya  avec  lui  un  prêtre 
de  l'Église  d'Antioche  nommé  Salomon ,  qui  était  Arménien,  avait 
été  syncelle  (jî&ja»)  avec  le  patriarche  et  moi,  et  que  j'aimais 
beaucoup;  et  il  leur  recommanda  d'employer  tous  les  moyens 
pour  me  ramener  près  de  lui. 

J'avais  quitté  Antioche  après  l'exil  du  patriarche  Pierre  et  la 
victoire  des  hérétiques  et  avais  eu  le  bonheur  d'être  admis  dans 
la  familiarité  des  saints  pères  de  Palestine  et  surtout  de  mon 
père  et  de  mon  maître  l'évêque  Pierre  libérien,  qui  accueille  les 
étrangers,  et  aussi  du  grand  solitaire  Isaïe  (3).  Je  fus  tout  pénétré 
de  l'amour  de  ces  saints  et  leur  dis  que  je  demeurerais  en  Palestine 
et  ne  me  séparerais  jamais  de  leur  foi,  de  leur  espérance  et  de 
leur  héritage.  Je  demeurai  donc  en  paix  à  Jérusalem  où  il  y 
avait  alors  une  foule  de  pères  orthodoxes  qui  y  avaient  une 
demeure  et  des  cellules  de  tranquillité  (^x*;  jb^s©).  Quand  vinrent 
dans  la  ville  sainte  ceux  qui  portaient  les  lettres  synodales,  c'est- 
à-dire  Pierre,  évêque  de  Titopolis,  et  le  prêtre  Salomon,  ils  me 
cherchèrent  longtemps,  me  trouvèrent  enfin  ;  et  depuis  lors  ils  me 
pressaient  sans  trêve,  s'efforçant  de  toute  manière  pour  m'em- 
mener  avec  eux;  ils  me  montraient  beaucoup  de  ^oo^ii,  c'est-à- 
dire  de  viatique  pour  la  route  et  des  lettres  du  patriarche  Pierre 

(1)  sa»M>aûW  —  èyxuxXtov  donnée  par  Basilisque  en  176  en  faveur  des  mono- 
physites.  Puis  Zenon,  en  -477,  promulgua  l'àvTeYKiixXiov  contre  les  monophysites.  Cf. 
Petrus  der  Iberer,  trad.,  p.  80 

Ci)  En  484. 

(3)  Cf.  Petrus  der  Iberer,  pp.  102  et  124-127 ;  Land,  III,  346-356. 


PLÉROPIIORIES.  257 

qui  étaient  remplies  de  joie  et  de  persuasion.  Ils  ajoutaient  en- 
core pour  me  persuader  :  «  Il  nous  a  ordonné  dans  ton  intérêt 
de  Rengager  de  toute  manière  à  venir  près  de  lui,  il  disait  : 
Qu'il  vienne  seulement  près  de  moi  pour  que  nous  nous  voyions 
et  donnez-lui  ma  parole  que  personnene  l'obligera  à  recevoir  la 
communion  et  ne  le  contraindra,  je  le  ferai  habiter  en  paix.  » 

Je  fis  connaître  cela  à  mon  saint  père  et  mon  sauveur  après 
Dieu,  à  Pierre  libérien,  qui  demeurait  alors  près  d'Ascalon,  et  le 
priai  humblement  de  me  donner  une  petite  réponse.  Au  bout  de 
quelques  jours,  j'en  reçus  la  réponse  suivante  : 

Lettre  de  saint  Pierre  libérien. 

Après  avoir  lu  la  lettre  de  ta  pureté  avec  ceux  qui  te  sont  chers,  nous 
avons  été  plongés  dans  la  tristesse,  l'angoisse  et  les  gémissements  à  la  vue 
des  pièges  du  démon,  qu'il  tend  partout  pour  en  arriver  à  te  ravir  l'espoir 
et  la  récompense  en  Dieu,  et  à  rendre  vains  les  travaux  que  tu  as  fait  pour 
ton  avantage  et  celui  de  l'orthodoxie.  Car  il  est  évident  d'avance  que  si  tu 
vas  à  Antioche,  tu  seras  flatté  et  sollicité  par  tes  amis  et  par  celui  qui  gou- 
verne là,  et  alors  ou  bien  tu  te  joindras  à  lui,  ou  bien  tu  resteras  son  en- 
nemi, si  toutefois  il  te  le  permet.  Agis  selon  tes  forces,  et  nous  ici,  autant 
que  nous  le  pourrons,  nous  tâcherons  que  tu  n'offenses  pas  Dieu,  que  tu 
ne  te  prives  pas  des  plus  grands  biens  et  que  tu  ne  fasses  pas  souffrir  tes 
amis. 

Quand  je  reçus  cette  réponse,  je  résolus  en  mon  cœur  d'obéir 
au  saint  plutôt  qu'aux  trompeurs  et  je  suppliai  notre  maître  et 
notre  Sauveur  de  ne  pas  s'éloigner  de  moi,  lui  qui,  dans  sa  mi- 
séricorde, m'avait  appelé  des  ténèbres  et  de  l'ombre  de  la  mort. 
Mais  tandis  que  ceux  d'Antioche  me  pressaient  vivement  et  s'ef- 
forçaient de  m'emmener  par  tous  les  moyens,  ma  famille  d'A- 
rabie en  apprenant  cette  offre  fut  remplie  d'une  grande  joie,  car 
elle  était  du  monde  et  ne  prisait  que  les  choses  du  monde.  Tous 
accoururent  et  me  pressèrent  de  retourner  à  Antioche  et,  pen- 
dant que  je  recourais  au  Seigneur  et  me  prosternais  devant  lui 
et  que  les  saints  pères  combattaient  pour  moi  par  leurs  prières, 
il  arriva  le  fait  providentiel  suivant  : 

L'évêque  Pierre  et  le  prêtre  Salomon  tombèrent  subitement 
tous  deux  dans  une  grave  maladie  appelée  lièvre  tierce,  qui 
mit  leurs  jours  en  péril.  Quand  je  l'appris,  je  crus  devoir  aller 


258  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

les  visiter,  ce  que  jusque-là  je  faisais  rarement,  comme  on  le 
savait.  Quand  j'arrivai  à  leur  habitation,  dans  une  maison  re- 
marquablement belle,  je  vis  l'évêque,  en  face  de  la  porte,  tout 
agité,  car  dès  qu'il  apprit  mon  approche,  il  se  leva,  descendit  de 
son  lit  tout  brûlant  de  fièvre  et  d'agitation  et  me  cria  :  «  Viens  en 
paix,  serviteur  du  Messie.  »  Et  il  ajouta  aussitôt  :  «  Aie  pitié 
de  moi,  aie  pitié  de  moi,  j'ai  péché  contre  toi,  j'ai  péché  contre 
toi.  De  toi  dépend  ma  vie  ou  ma  mort,  je  vois  clairement  que 
c'est  à  cause  de  toi  que  je  souffre  tout  cela  et  que  la  colère  de 
Dieu  est  tombée  sur  moi.  Le  jugement  de  Dieu  est  juste.  Il  ne  me 
suffisait  pas  de  ma  perdition  et  de  ma  trahison,  mais  je  vou- 
lais aussi  t'entraîner,  toi  qui  marches  dans  la  bonne  voie,  vers 
les  mêmes  souffrances,  et  te  rendre  renégat.  Je  t'en  conjure, 
dès  ce  jour  nous  ne  te  presserons  plus,  fais  ce  que  tu  voudras; 
mais,  je  t'en  conjure,  prie  pour  moi,  car  tu  vois  notre  affliction 
et  dans  quel  danger  nous  voilà,  car  nous  en  sommes  à  notre 
dernier  soupir.  » 

Pour  moi,  étonné  et  stupéfait  à  ces  paroles,  je  lui  demandai 
la  cause  de  son  changement  et  il  commença,  dans  l'angoisse  et 
dans  les  larmes,  à  me  raconter  depuis  le  commencement  tout 
ce  que  j'ai  rapporté  ci-dessus  du  bienheureux  Panoupropios, 
évoque  et  confesseur,  qui  avait  été  son  père  et  son  archiman- 
drite, comment  il  assista  au  concile,  y  vit  d'abord  le  zèle  des 
évêques  pour  la  vérité,  puis  leur  trahison  et  leur  défection, 
comment  il  s'enferma  chez  lui,  pria  le  Seigneur,  et  en  reçut  un 
témoignage  et  une  révélation,  comment  il  retourna  dans  sa 
ville,  y  prêcha  la  vérité  et  y  découvrit  l'erreur,  et  comment  enfin 
il  demeura  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  sans  faiblesse  ni  abjuration, 
et  mourut  plein  de  gloire  dans  une  belle  vieillesse. 

Pierre  en  arriva  ensuite  à  lui-même  et  me  raconta  avec  lar- 
mes et  confusion  qu'il  avait  désiré  l'épiscopat,  et  pour  l'obtenir 
avait  adhéré  à  Basile,  son  métropolitain,  avait  transgressé  la 
foi  et  était  devenu  partisan  du  concile  des  renégats.    . 

Quand  j'entendis  ces  paroles,  je  fus  rempli  de  tristesse  et  ad- 
mirai la  grandeur  des  miséricordes  de  Dieu  à  mon  égard.  Aus- 
sitôt qu'il  m'eut  répondu,  je  courus  au  saint  sépulcre  pour  y 
trouver  un  peu  de  tranquillité,  je  me  jetai  devant  l'autel  et  le 
Golgotha  béni  et  au  milieu  de  larmes  amères  causées  par  l'an- 
goisse de  mon  cœur,  je  criai  :  «  Seigneur,  qui  suis-je  sinon 


PLÉROPHORIES. 


259 


péché  et  chien  corrompu,  un  ver  de  terre  et  une  maison  de 
perdition,  une  caverne  de  voleurs  et  un  sépulcre  blanchi,  et 
tu  as  versé  sur  moi  la  plénitude  de  tes  miséricordes  et  de  tes 
merveilles,  tu  as  agi  envers  moi  avec  amour  et  pitié  quand 
ceux-là  étaient  venus  pour  me  tromper  de  toute  manière,  m'obli- 
ger  à  devenir  un  renégat,  me  faire  perdre  la  foi  en  toi  et  l'héri- 
tage du  ciel.  Tout  cela  me  sera  une  leçon  et  un  avertissement. 
Mais  que  rendrai-je  à  mon  seigneur  Dieu  pour  tout  ce  qu'il  a 
fait  envers  son  serviteur?  J'emprunterai  les  paroles  de  David  et 
dirai  :  Je  confesserai  le  Seigneur  par  ma  bouche  et  le  recher- 
cherai au  milieu  de  tout,  car  il  s'est  placé  en  face  du  mal  pour 
me  sauver  de  mes  ennemis.  » 

J'ai  cru  juste  et  nécessaire  de  raconter  à  tous  ces  deux  histoi- 
res terribles  et  véridiques  pour  l'instruction  de  tous  ceux  qui 
craignent  Dieu  et  sont  zélés  pour  la  foi  orthodoxe,  afin  qu'ils 
croient  de  toute  leur  âme  et  sans  hésitation  que  c'est  du  ciel 
qu'est  sorti  ce  jugement  :  Anathème  au  concile  de  Chalcé- 
doine  et  à  Unis  ses  adhérents.  Quant  à  ceux-ci,  qu'ils  méditent 
ce  que  je  viens  de  dire  et  qu'ils  s'instruisent. 

Puisque  je  viens  de  parler  de  Ylsaurie,  j'ajoute  encore  l'his- 
toire suivante  en  confirmation  de  ce  qui  précède.  Je  la  tiens  du 
bienheureux  Etienne,  archimandrite  du  monastère  de  Séleucie 
d'Isaurie  appelé  v«^  (tagoun).  Il  fut  le  premier  qui  se  montra 
plein  de  zèle  pour  la  foi  orthodoxe  et  fut  ainsi  le  foyer  de  ces 
rayons  qui  illuminèrent  d'abord  l'Isaurie  puis  tout  l'Orient.  Il 
fut  glorieux  et  sans  reproche  dans  la  lutte,  combattit  toujours 
le  bon  combat,  et  termina  sa  course  après  avoir  justement  gagné 
la  couronne  (du  ciel). 

F.  Nau. 
(A  suivre.) 


LES  OFFICES 


ET 


LES  DIGNITÉS  ECCLÉSIASTIQUES 

DANS  L'ÉGLISE  GRECQUE 


Les  six  personnages  dont  il  vient  d'être  question  et  qui  cons- 
tituaient le  premier  groupe  des  dignitaires  de  l'église  patriar- 
cale de  Constantinople,  étaient  souvent  désignés  par  l'épithète 
à^wy.a-ây.ciAot  ou  èÇwxaTittajXot.  Malheureusement,  la  signification 
de  ce  terme  s'est  perdue,  il  y  a  déjà  fort  longtemps,  et  les  au- 
teurs tels  que  Goar,  Chrysanthe,  du  Cange,  etc.,  qui  passent  en 
revue  les  différentes  interprétations  qu'on  en  a  données  depuis,  ne 
peuvent  affirmer  que  l'une  d'elles  doive  être  préférée  aux  autres. 

Pour  certains  commentateurs,  le  commencement  du  mot  doit 
se  lire  é;  et  non  è;w,  ce  qui  autoriserait  à  traduire  les  six 
KaxàxoiXoi,  par  allusion  au  nombre  des  dignitaires  du  premier 
groupe,  qui,  ainsi  qu'il  a  été  remarqué,  fut  porté  de  cinq  à  six, 
par  l'adjonction  du  premier  défenseur.  Mais,  outre  que  ceux-ci 
paraissaient  avoir  été  déjà  désignés  ainsi,  lorsque  leur  nombre 
ne  dépassait  pas  cinq,  on  trouve  toujours  dans  les  anciens 
auteurs  la  forme  ècwy.a-ày.oiXci,  avec  un  esprit  doux,  et  non 
èÇxaTaxoiXoi,  avec  un  esprit  rude. 

D'autres,  s'attachant  particulièrement  à  expliquer  la  deuxième 
partie  du  mot,  qu'ils  lisent  xoraxiqXoi,  et  la  faisant  venir  de 
y.axay.Y)Aw,  charmer,  adoucir,  prétendent  que  les  grands  digni- 
taires du  premier  groupe  méritaient  cette  qualification,  parce 
que,  plus  que  qui  que  ce  fût,  ils  adoucissaient  l'existence  de 
leur  maitre,  en  le  déchargeant  d'une  foule  de  soins  et  de  soucis, 
en  pensant  et  en  agissant  pour  lui,  ce  qui  les  faisait  appeler 
par  Balsamon,  les  cinq  sens  (tcévts  à.târpiiq)  du  patriarche. 


LES    OFFICES    ET    LES    DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  261 

Cette  étymologie  est  trop  forcée  pour  être  vraie,  et  d'ailleurs 
la  forme  è^xaràxoiXot,  qui  l'exclut,  est  beaucoup  plus  employée 
que  la  forme  è£a)xaircb«jXGt. 

Non  moins  fausse  est  l'interprétation  présentée  par  ceux  qui, 
donnant  à  è^wxaTaxoiXot,  sans  nous  dire  ce  qui  les  autorise  à  le 
faire,  le  sens  de  è|wxaTaxoiToi  ou  de  èlwxaxaxsXXoi,  veulent  que 
les  grands  dignitaires  aient  été  ainsi  nommés,  parce  que,  con- 
trairement à  ce  qui  avait  lieu  pour  les  uiiyxeXXoi,  par  exemple, 
leur  résidence  habituelle  était  en  dehors  du  palais  patriarcal. 

Chrysanthe  montre  que  cette  supposition  est  absurde,  en 
disant  avec  raison,  que  si  telle  avait  été  la  signification  de 
£^(j)y.aTay.;iX;t,  on  aurait  dû  appliquer  cette  épithète,  non  pas 
seulement  aux  dignitaires  du  premier  groupe,  mais  encore  à 
une  foule  d'autres  fonctionnaires  et  employés,  qui  avaient  leur 
domicile  à  l'extérieur  des  bâtiments  patriarcaux. 

Il  est  des  auteurs  qui,  s'appuyant  sur  ce  fait  que  Constanti- 
nople,  comme  Rome,  était  bâtie- sur  sept  collines  et  que,  consé- 
quemment,  certaines  de  ses  églises  étaient  construites  dans  les 
parties  basses  et  les  autres  dans  les  parties  élevées  de  la  ville, 
croient  que  sous  un  patriarche,  dont  ils  ne  donnent  pas  le  nom, 
il  se  trouva  que  tous  les  ecclésiastiques  choisis  pour  former  le 
premier  groupe  des  dignitaires,  appartenaient  au  clergé  desser- 
vant les  églises  placées  sur  les  collines,  et  que,  pour  cette  raison, 
ils  furent  appelés  d'è;u>y.aTày»oiXci ,  ceux  qui  habitent  en  dehors 
des  lieux  bas,  nom  transmis  ensuite  indistinctement  à  leurs 
successeurs.  Il  est  inutile  de  dire  que  cette  interprétation,  qui  n'a 
pour  elle  aucune  preuve  historique,  est  absolument  fantaisiste. 

Il  en  est  de  même  de  celle  d'après  laquelle  les  i%b>7.a-&y.oikci 
étaient  les  dignitaires  qui  n'habitaient  pas  le  palais  patriarcal, 
à  l'époque  où  ce  dernier  aurait  été  situé  dans  une  des  parties 
les  plus  basses  de  Constantinople. 

Une  dernière  explication,  considérée  par  du  Cange  comme  la 
plus  vraisemblable,  est  donnée  par  quelques  commentateurs 
grecs,  pour  qui  i;or/.a-:ây.oiXci  doit  se  traduire  par  placés  en 
dehors  de  ceux  qui  ont  une  position  inférieure,  parce  que  les 
dignitaires  du  premier  groupe  occupaient  auprès  du  patriar- 
che, soit  dans  les  cérémonies  religieuses,  soit  dans  les  assem- 
blées synodales,  des  sièges  plus  élevés  que  les  dignitaires  de 
tous  les  autres  groupes. 


262  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN, 


LES    CINQ    OFFICES    DU    DEUXIEME    GROUPE. 
'H  osutepa  TTSv-aç. 

Le  Protonotaire,  b  Ilpu-zvc-ipicq.  —  Le  terme  TcpwTcvc'rapioç 
est  formé  irrégulièrement  du  grec  TcpwToç,  premier,  et  du  latin 
notarius,  devenu  vc-âpic;  dans  le  grec  byzantin,  mot  qui  a 
exactement  le  même  sens  que  ypa^x-zeûç,  scribe,  écrivain.  Il 
désigna  d'abord  le  chef  de  cette  foule  de  scribes  qu'occupait  la 
chancellerie  impériale;  mais  il  ne  tarda  pas  à  devenir  le  nom 
d'un  grand  officier  ecclésiastique,  ordinairement  de  l'ordre 
des  diacres. 

Les  auteurs  anciens  qui  parlent  de  ce  personnage  ne  décri- 
vent pas  ses  fonctions  dans  les  mêmes  termes.  Cela  se  com- 
prend, car  elles  étaient  fort  diverses;  mais  on  peut  les  résumer 
toutes  en  disant  que  le  protonotaire  remplissait  auprès  du 
patriarche  le  rôle  d'un  secrétaire  particulier.  Il  écrivait  ses 
lettres,  rédigeait  les  décisions  prises  par  lui,  le  tenaient  sans 
cesse  au  courant  des  affaires  civiles  et  religieuses  à  l'aide  de 
nombreux  rapports,  etc.,  etc.  De  plus,  il  était  spécialement 
chargé  de  tenir  les  registres  des  ordinations  et  des  nominations 
aux  fonctions  ecclésiastiques  et  d'en  délivrer  des  extraits  (tut- 
-xv.ia)  aux  intéressés.  Dans  le  sanctuaire,  pendant  les  cérémo- 
nies solennelles,  il  se  tenait  auprès  du  pontife  et  portait  le 
Sudjpiov  ou  chandelier  à  deux  branches. 

Comme  l'archiviste,  yy.pxzoù\y.z,  il  était  aidé  dans  sa  tâche 
par  un  certain  nombre  de  simples  scribes  ou  notaires,  vo-uàpwi, 
placés  sous  ses  ordres. 

Le  Chancelier,  5  ÀcycOéTYjç.  —  Les  logothètes  de  l'empire 
étaient  des  officiers  chargés  de  contrôler  les  différents  services 
publics.  C'est  ainsi  qu'il  y  avait  un  logothète  ou  contrôleur  des 
finances,  un  logothète  ou  contrôleur  des  postes,  etc.  Mais  le 
logothète  ecclésiastique  fut  un  véritable  chancelier,  dont  les 
fonctions  paraissent  s'être  confondues  jusqu'à  un  certain  point 
avec  celles  de  l'archiviste,  yy.z-ooïhxï.  Il  avait  pour  mission 
principale  de  garder  les  différents  sceaux  et  de  sceller  les  actes, 
bulles,  etc.,  qui  sortaient  de  la  chancellerie  patriarcale.  Chry- 
santhe  insiste  sur  ce  point  que  le  mot  grec  Xoyoôé-cr^  correspond 
exactement  au  terme  latin  cancellarius. 


LES    OFFICES    ET    LES    DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  263 

D'après  le  cérémonial,  c'est  aulogothète  qu'appartient  le  droit 
de  porterie  plateau  contenant  le  pain  bénit,  à-cvfôwpov,  lorsque 
celui-ci  est  distribué  au  peuple  par  le  pontife  lui-même. 

Le  Càmérier,  6  Kaorp^vutôç.  —  Les  diverses  formes dece  mot, 
données  par  les  auteurs  byzantins,  telles  que  -/.y^-p-r^sio;,  »ux<r:piv- 
fft'oç,  xàvdTpYjvfftoç,  y.7.vG7p!y!Jizç,  prouvent  qu'il  était  d'origine  étran- 
gère et  que,  comme  tant  d'autres  de  même  nature,  il  a  été  im- 
porté de  Rome  à  Byzance.  Sa  forme  véritable  est  xa<rcp^v<7ioç,  qui 
n'est  autre  que  la  transcription  grecque  du  latin  castrensis.  Dans 
la  basse  latinité  on  appelait  rastrenses  des  serviteurs  attachés 
directement  à  la  personne  du  souverain,  tels  que  des  échansons, 
des  valets  de  chambre,  etc.,  et  ce  nom  leur  venait  de  ce  qu'ils 
s'acquittaient  de  leur  ministère  principalement  dans  les  camps, 
castra,  alors  que  les  empereurs  passaient  une  partie  de  leur 
existence  à  guerroyer  contre  les  Barbares,  ou  plutôt  de  ce  que, 
contrairementà  la  foule  des  autres  officiers  et  serviteurs,  ils  ne 
sortaient  jamais  des  camps  . 

Le  mot  castrensis,  devenu  '/.zc-pr^ moç  en  grec,  passa  dans  la 
langue  ecclésiastique  et  fut  le  titre  officiel  d'une  sorte  de  camé- 
rier ou  serviteur  intime,  qui  ne  devait  pas  s'écarter  de  la  per- 
sonne du  patriarche,  particulièrement  à  l'église  dans  les  céré- 
monies solennelles.  Pendant  la  messe,  il  portait  le  grand  voile, 
àVjpj  et  aspergeait  le  peuple  d'eau  bénite;  mais  il  était  surtout 
chargé  de  présenter  au  patriarche  les  ornements  sacrés,  dont 
il  avait  la  garde,  et  de  l'aider  à  s'en  revêtir,  et,  en  outre,  c'était 
lui  qui  préparait  l'encensoir  et  le  présentait  au  pontife,  quand 
celui-ci  devait  faire  des  encensements. 

Ce  sont  ces  deux  dernières  fonctions  qui,  suivant  quelques  au- 
teurs, expliqueraient  l'origine  de  son  nom.  Ce  nom,  en  effet,  qui 
devrait  être,  dans  ce  cas,  xavcnrpivtjwç  et  non  xa<rcpiY<jioç,  viendrait 
du  mot  grec  xavorpiov,  signifiant  corbeille,  et  cela  parce  que  c'é- 
tait dans  des  corbeilles  que  le  personnage  en  question  apportait 
les  vêtements  du  patriarche  ainsi  que  les  parfums  qui  sont  brû- 
lés dans  l'encensoir.  Une  pareille  étymologie  est  bien  loin  d'a- 
voir la  valeur  de  celle  qui  a  été  mentionnée  plus  haut. 

Le  Référendaire,  5  ePs?spsvSàpioç. —  Ce  titre,  qui  n'est  que  la 
transcription  du  latin  referendarius  (de  refero,  signifiant  rap- 
porter),  était  donnéàdes  officiers  impériaux  qui  se  rendaient  au- 
près de  tel  ou  tel  fonctionnaire,  pour  lui  faire  connaître  les  ordres 


264 


REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 


de  leur  maître.  Comme  les  communications  qu'ils  avaient  à  faire 
étaient  souvent  des  réponses  à  des  lettres  adressées  au  chef  de 
l'Etat,  cette  circonstance  les  faisait  nommer  quelquefois  apo- 
crisiaires,  àrcoxpiatapioi  (de  àrcoxpivo^,  répondre).  Parfois  aussi 
ils  étaient  désignés  par  l'expression  rcaXotTvoi,  palatins. 

Il  va  sans  dire  que  les  patriarches,  qui  entretenaient  des 
rapports  constants  avec  l'empereur  et  avec  une  foule  de  grands 
personnages,  durent  avoir  également  sous  la  main  des  officiers 
toujours  prêts  à  porter  leurs  brefs,  bulles,  mandements,  etc., 
à  ceux  à  qui  ils  étaient  destinés.  Ces  nonces  ou  légats,  qui 
appartenaient  généralement  à  l'ordre  des  diacres,  étaient 
nommés  référendaires,  comme  les  messagers  de  la  cour  im- 
périale. Leur  nombre  varia  suivant  les  époques,  puisqu'il  existe 
un  décret  d'Héraclius  le  réduisant  à  douze.  C'était  le  princi- 
pal d'entre  eux,  celui  sous  les  ordres  duquel  ils  étaient  pla- 
cés, qui  était  le  référendaire  proprement  dit  et  figurait  dans  le 
deuxième  groupe  des  grands  dignitaires  ecclésiastiques. 

L Annaliste,  b  TxoixvTrjpLaTOYpàfoç.  —  Le  rôle  de  ce  person- 
nage n'est  pas  très  nettement  établi  par  les  lexicographes 
et  les  auteurs  qui  ont  commenté  les  listes  des  dignités  ecclésias- 
tiques. D'après  Chrysanthe,  qui  ne  donne  pas  la  preuve  de  son 
assertion  et  ne  s'appuie  que  sur  la  signification  un  peu  vague 
du  mot  i)-sij.vrl\j.a,  il  aurait  été  chargé  de  prendre,  pour  le  pa- 
triarche, au  fur  à  mesure  des  nécessités  courantes,  ces  notes 
diverses  qui,  ne  devant  être  que  d'un  usage  temporaire,  sont 
rédigées  sans  ordre  régulier  et  ne  sont  pas  destinées  à  être 
conservées. 

Ne  pourrait-on  pas  croire  avec  autant  de  raison  qu'il  devait 
avant  tout  tenir  à  jour  un  registre,  sur  lequel  étaient  consignés 
tous  les  événements,  survenus  dans  l'étendue  du  patriarcat, 
dont  il  était  utile  de  garder  le  souvenir? 

Il  semble  cependant  fort  probable  que  sa  mission  principale 
ait  été  de  servir  en  quelque  sorte  de  secrétaire  au  grand  archi- 
viste, xapToçùXaÇ,  et  de  l'aider  dans  l'accomplissement  de  ses 
multiples  fonctions.  Cela  résulte  d' un  passage  de  Jean  de  Citrium, 
où  il  est  dit  positivement  qu'il  devait  remplacer  cet  important 
fonctionnaire,  lorsque  celui-ci  était  absent  ou  malade. 

(A  suivre.)  Léon  Clugnet. 


LES   GRECS  MELKITES 

ÉTUDE  HISTORIQUE 


IX 


SUITE    DES    PATRIARCHES    —    GREGOIRE-JOSEPH  1er. 

L'abdication  de  Mgr  Clément  Bahuth  ayant  été  acceptée  au 
nom  du  Pape  par  MBr  Valerga,  patriarche  latin  de  Jérusalem,  en 
sa  qualité  de  pro-délégué  apostolique,  le  concile  des  évoques 
grecs  melkites  réunis  à  Chouaïr  élut  comme  patriarche  l'évèque 
de  Saint-Jean  d'Acre,  Grégoire  Jousef.  Le  nouvel  élu  se  rendit  à 
Beyrouth  où  il  fut  reçu  avec  les  plus  grands  honneurs  par  le 
pacha  turc,  et  à  Deïr-el-Kamar,  où  le  gouverneur  chrétien  du 
Liban  lui  fit  le  même  accueil.  Immédiatement  après  l'élection, 
le  patriarche  avait,  suivant  l'usage,  écrit  au  Pape  pour  de- 
mander à  Sa  Sainteté  de  le  confirmer  et  de  lui  accorder  le 
pallium.  Pie  IX  répondit  à  cette  postulation  dans  une  allocution 
consistoriale.  Nous  insérons  ici  la  traduction  de  cet  acte,  qui 
servira  à  préciser  les  rapports  du  patriarcat  grec  melkite  avec 
l'autorité  suprême  de  l'Église  universelle  : 

«  Vénérables  Frères, 

«  Le  soin  de  toutes  les  Églises  et  la  sollicitude  qui  nous  est 
imposée  par  Dieu  demandent  que  nous  vous  communiquions 
aujourd'hui  une  chose  ayant  trait  à  l'Église  orientale.  Notre 


2G6  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Vénérable  Frère,  Clément  Bahus,  patriarche  grec-melkite 
d'Antioche,  après  s'être  acquitté  de  son  important  ministère 
pendant  plusieurs  années  et  avec  distinction,  Nous  supplia  de 
lui  accorder  la  permission  de  se  démettre  du  patriarcat.  En 
considération  des  éminentes  qualités  dont  il  était  doué  et  dans 
Notre  désir  de  le  voir  conserver  la  dignité  et  la  charge  de  pa- 
triarche, Nous  Nous  opposâmes  longtemps  et  fortement  à  cette 
démission,  et  Nous  l'exhortâmes  à  ne  pas  abandonner  le  régime 
et  le  gouvernement  de  son  Église  patriarcale.  Mais,  ferme  dans 
sa  résolution,  se  jugeant  très  humblement  et  éprouvant  un 
désir  ardent  de  mener  de  nouveau  la  vie  monastique  et  cachée, 
et  de  se  consacrer  plus  librement  aux  choses  divines,  il  insista 
tant  auprès  de  Nous  et  Nous  pressa  si  fort,  que  Nous  crûmes 
enfin  devoir  Nous  rendre  à  ses  vœux.  En  conséquence,  Nous 
ordonnâmes  à  Notre  Vénérable  Frère  Joseph  Valerga,  patriarche 
latin  de  Jérusalem  et  pro-délégué  apostolique  de  Syrie,  d'ad- 
mettre, de  recevoir  et  de  ratifier  en  notre  nom,  au  nom  et  en 
vertu  de  l'autorité  du  Siège  Apostolique,  la  démission  de  Notre 
Vénérable  Frère  Clément,  et  de  le  dégager  entièrement  du  lien 
qui  l'attachait  à  l'Église  patriarcale  grecque-melkite  d'Antioche. 
Alors  les  évèques  de  cette  nation,  convoqués  par  Notre  Vénérable 
Frère  Clément  après  son  abdication  accomplie  au  monastère  et 
après  l'acceptation  de  cette  démission  en  Notre  nom  par  Notre 
Vénérable  Frère  le  patriarche  de  Jérusalem,  se  réunirent  pour 
l'élection  d'un  nouveau  patriarche  de  leur  Église.  Les  suffrages 
ayant  été  recueillis,  ils  jugèrent  que  Notre  Vénérable  Frère 
Grégoire  Jousef,  évêque  de  Ptolémaïde,  devait  être  orné  d'une 
dignité  aussi  éminente.  Cette  élection  fut  on  ne  peut  mieux 
accueillie  des  évêques,  des  moines,  des  principaux  personnages 
de  la  nation  et  du  peuple  tout  entier,  les  grecs  melkites  con- 
naissant déjà  les  vertus  éminentes  de  l'élu.  Notre  Vénérable 
Frère  Grégoire  Jousef  Nous  annonça  son  élection  dans  une 
Lettre  très  respectueuse  où  il  déclare  en  termes  explicites  qu'il 
n'a  rien  tant  à  cœur  que  d'être  fermement  attaché  à  Nous  et  à 
la  Chaire  de  Pierre  par  une  foi,  une  fidélité,  une  obéissance 
entières,  et  Nous  pria  instamment  de  vouloir  bien  le  confirmer 
par  notre  autorité  apostolique  dans  sa  charge  de  patriarche 
grec-melkite  d'Antioche  et  de  lui  accorder  l'honneur  du  sacré 
pallium.  En  conséquence,  tout  ayant  été  mûrement  pesé  et 


LES   GRECS    MELKITES.  267 

approuvé  par  Nous  et  par  la  Congrégation  de  Nos  Vénérables 
Frères  les  Cardinaux  de  la  sainte  Église  Romaine  préposés  aux 
affaires  religieuses  des  Églises  orientales,  sur  l'avis  de  cette 
Congrégation,  Nous  croyons  devoir  confirmer  cette  élection  ou 
postulation,  d'autant  plus  volontiers  que  Notre  Vénérable  Frère 
Grégoire  Jousef  est  doué  d'une  religion  éminente,  de  piété,  de 
prudence  et  d'autres  précieuses  qualités.  Aussi  avons-Nous 
l'espérance  qu'il  s'appliquera  avec  un  soin,  une  activité  et  un 
zèle  extrêmes  à  remplir  toutes  les  obligations  de  son  vaste  et 
important  ministère  et  à  procurer  sans  relâche  la  plus  grande 
gloire  de  Dieu  et  le  salut  des  âmes.  Nous  pensons  que  ce  Véné- 
rable Frère  doit  être  dégagé  du  lien  qui  l'attache  à  l'Église 
épiscopale  de  Ptolémaïde,  confirmé  dans  la  dignité  de  patriarche' 
grec-melkite  d'Antioche,  décoré  de  l'honneur  du  sacré  pallium, 
et  enrichi  de  tous  les  autres  privilèges  que  ses  prédécesseurs 
ont  tenus  du  Siège  Apostolique.  En  agissant  ainsi,  Nous  ferons 
une  chose  très  agréable  à  lui-même  et  à  l'illustre  nation  grecque- 
melkite,  pour  laquelle  le  Saint-Siège  a  toujours  eu  et  a  encore  à 
bon  droit  une  bienveillance  singulière. 

«  Que  Vous  en  semble? 

«  Par  l'autorité  du  Dieu  tout-puissant,  des  saints  Apôtres 
Pierre  et  Paul  et  par  la  Nôtre,  Nous  confirmons  et  approuvons 
l'élection  ou  postulation  de  l'évoque  Grégoire  Jousef  faite  par 
Nos  Vénérables  Frères  les  évêques  grecs-melkites.  Nous  le 
dégageons  du  lien  qui  l'attachait  à  l'Église  de  Ptolémaïde  et  le 
transférons  à  l'Église  patriarcale  d'Antioche  des  grecs  melkites, 
le  préposant  pour  patriarche  et  pasteur  de  cette  nation,  comme 
il  sera  mentionné  dans  le  décret  consistorial. 

«  Au  nom  du  Père  f  et  du  Fils  f  et  du  Saint  -J-  Esprit.  Ainsi 
soit-il.  » 

L'exaltation  de  Mer  Grégoire-Jousef  a  été  accueillie  avec  une 
vive  satisfaction  en  Syrie  et  en  Egypte.  «  Le  nouvel  élu,  écri- 
vait-on de  Beyrouth  le  G  novembre  1804,  fort  recommandable 
par  sa  capacité  et  sa  prudence,  après  un  séjour  de  dix  ans  au 
séminaire  de  la  Propagande  à  Rome,  est  demeuré  pendant  huit 
ans  au  siège  de  Saint- Jean  d'Acre.  Le  bel  exemple  de  vertu 
donné  par  son  prédécesseur  et  les  rares  qualités  de  celui-^i  ont 
imprimé  une  nouvelle  impulsion  à  la  nation  grecque-unie  melkite 
déjà  si  considérée.  » 


268  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

Le  successeur  de  Clément  Bahuth  était  né  en  Egypte,  à  Rosette, 
le  17  octobre  1823  (1).  Il  avait  fait  ses  études  à  Gazyr,  chez  les 
Jésuites,  puis  à  Rome  dans  le  collège  de  Saint-Athanase  où  il 
arriva  en  1817.  Il  y  resta  quatre  années.  En  1853,  il  était  docteur 
en  philosophie,  puis  il  fut  ordonné  prêtre.  Le  1er  novembre  1856, 
il  fut  promu  à  l'évêché  de  Saint- Jean  d'Acre.  Après  les  mas- 
sacres de  Syrie,  en  1860,  il  fut  envoyé  dans  le  Liban  pour  y 
restaurer  le  collège  d'Aïn-Traz,  tant  de  fois  pillé  et  brûlé  par  les 
Druses. 

Une  année  après  son  exaltation,  Grégoire  Jousef  se  rendit  à 
Constantinople.  Le  moment  était  critique  pour  les  communautés 
chrétiennes  de  l'Empire  ottoman.  Pour  mettre  fin  à  quelques 
abus  qui  avaient  été  signalés,  —  peut-être  exagérés  ou  trop  gé- 
néralisés, —  la  Porte  venait  de  retirer  aux  chefs  des  communions 
chrétiennes  l'administration  civile  de  leurs  ouailles.  Le  pa- 
triarche melkite  obtint  du  grand  Aali  pacha  le  retrait  de  cette 
mesure,  dont  le  maintien  eût  été  un  vrai  désastre  pour  nos 
coreligionnaires. 

Grégoire  Jousef  vint  en  1867  à  Paris,  où  l'empereur  Napoléon 
le  nomma  commandeur  de  la  Légion  d'honneur.  Il  prit  part 
au  concile  du  Vatican  et  se  soumit  au  vote  sur  l'infaillibilité, 
dont  il  n'avait  pas  cru  d'abord  la  proclamation  opportune.  S.  B. 
assista  à  la  réunion  présidée  à  Jérusalem  par  le  cardinal  de 
Reims.  Enfin,  en  1894,  il  prit  part  aux  conférences  des  patriar- 
ches présidées  par  le  Pape  en  vue  de  l'union  des  Églises.  Après 
un  court  séjour  à  Paris,  le  patriarche  se  rendit  à  Constantinople. 
Là,  il  obtint  la  confirmation  gouvernementale  de  l'autorité  que 
le  Pape  venait  de  lui  conférer,  non  seulement  comme  à  ses 
prédécesseurs,  dans  ses  trois  patriarcats,  mais  sur  tous  les 
grecs  melkites  de  l'Empire  ottoman. 

C'est  dans  le  domaine  de  l'enseignement  que  le  patriarche  a 
le  plus  travaillé  et  obtenu  de  grands  résultats  :  ce  fut  sa  constante 
préoccupation.  Le  9  octobre  1865,  il  fondait  à  Beyrouth  le 
collège  patriarcal.  Nous  avons  déjà  parlé  de  son  labeur  à  Aïn- 
Traz.  Il  entretint  douze  élèves  au  collège  grec  de  Saint-Athanase 
dont  il  avait  été  élève.  Dans  la  vaste  étendue  de  son  patriarcat, 

(1)  Oraison  funèbre  de  Me*  Grégoire  Jousef  Iev...  prononcée  par  M.  l'abbé  L.-M. 
Dubois,  dans  l'église  Saint-Julien  le  Pauvre,  in-8°,  30  pages,  1898,  Imprimerie 
Roncliaet. 


LES   GRECS    MELKITES.  -G!) 

il  fonda  à  ses  frais  un  nombre  considérable  d'écoles.  A  Paris, 
il  fonda  pour  douze  jeunes  élèves  le  collège  de  Saint-Jean  Chry- 
sostome,  autour  du  vénérable  sanctuaire  de  Saint-Julien  le 
Pauvre,  qui  fut  attribuée  à  cette  institution  essentiellement 
française  en  même  temps  que  catholique  et  orientale,  car  le 
rite  y  est  strictement  observé  et  célébré  non  sans  éclat. 

«  C'est  dans  le  même  esprit  large  et  éclairé,  a  dit  un  pané- 
gyriste français,  zélateur  de  l'Orient  chrétien,  que  Msr  Grégoire 
Jousef  a  accepté  en  Palestine  le  concours  de  religieux  français. 
Le  précieux  sanctuaire  de  Sainte-Anne,  artistement  restauré 
par  l'architecte  Mauss,  avait  été  concédé  par  le  gouvernement 
français  aux  Pères  Blancs  d'Afrique.  Une  entente  est  intervenue 
entre  le  Cardinal  Lavigerie  et  le  patriarche  grec-melkite  pour  y 
établir  un  séminaire  exclusivement  réservé  aux  grecs  melkites. 
Et  c'était  là  le  point  capital.  L'expérience  montre,  en  effet,  que, 
dans  un  établissement  où  tous  les  rites  orientaux  sont  réunis, 
les  élèves  aboutissent  à  n'en  suivre  et  à  n'en  aimer  aucun  ;  que 
c'est  alors,  non  pas  un  vrai  séminaire,  mais  une  académie 
liturgique.  La  fondation  du  séminaire  de  Sainte-Anne  remonte 
à  quelques  dizaines  d'années.  Il  en  est  déjà  sorti  plusieurs 
générations  de  clercs  instruits  et  formés  dans  leur  rite  grec. 
Après  avoir  été  agréés  par  leur  propre  autorité  patriarcale,  ces 
clercs  reçoivent  la  consécration  sacerdotale  qui  leur  est  donnée 
par  un  évêque  melkite;  ils  vont  alors  exercer  le  ministère,  ordi- 
nairement dans  le  diocèse  même  de  celui  des  évèques  melkites 
qui  les  a  envoyés  à  Sainte-Anne.  Dans  cet  établissement,  comme 
à  Saint-Julien  le  Pauvre,  les  étudiants  ont  acquis  une  connais- 
sance sérieuse  du  français  et  du  grec  tant  ancien  que  moderne, 
ce  qui  est  propre  à  entretenir  la  communion  intellectuelle  des 
grecs  melkites  avec  l'Europe  civilisée. 


ORIliNT   CHRÉTIEN.  IN 


A 


SUITE    DES    PATRIARCHES.    —    ELECTION    DE    S.    B.    GERA1GIRY 


Grégoire  Jousef  est  mort  le  13  juillet  1897.  L'élection  de  son 
successeur  n'a  pas  été  sans  présenter  une  difficulté  qui  ne  s'é- 
tait pas  encore  produite. 

Le  Synode  destiné  à  pourvoir  au  siège  vacant  devait  se  réunir 
du  13  au  22  novembre  1897,  dans  le  couvent  du  Saint-Sauveur,  au 
Mont-Liban.  Suivant  l'usage,  le  délégué  apostolique  devait  y 
assister,  sous  la  présidence  du  locum  tenens  patriarcal  qui  était 
Mgr  Géha,  archevêque  d'Alep.  —  C'est  alors  que  le  gouverneur 
général  du  Liban  fit  savoir  aux  évêques  que  la  Sublime-Porte 
considérait  comme  nulle  et  non  avenue  une  élection  qui  aurait 
lieu  en  présence  d'un  étrange)',  c'est-à-dire  du  délégué  du 
Saint-Siège.  On  fit  même  entendre  que,  s'il  était  passé  outre  à 
cette  défense,  le  gouvernement  turc  pourvoirait  lui-même  à 
l'administration  civile  du  patriarcat,  ce  qui  aurait  été  le  ren- 
versement de  toutes  les  traditions,  de  tous  les  droits  et  même 
des  actes  internationaux,  notamment  du  traité  de  Berlin  (art.  62 
in  fine). 

Les  Turcs  n'avaient  pas  eu  cette  étrange  lubie  tout  seuls. 
Ce  n'est  pas  un  jugement  téméraire  de  croire  que  l'idée  avait 
été  mise  en  avant  par  quelqu'un  de  ces  esprits  inquiets  et  ultras 
comme  il  en  existe  partout,  notamment  dans  les  groupes  reli- 
gieux, et  que  l'idée  avait  été  encouragée,  peut-être  même  suggé- 
rée par  quelque  agent  occulte  ou  officiel,  d'une  ou  de  plusieurs 
des  Puissances  qui  sont  jalouses  de  la  prépondérance  de  la 
France  en  Syrie.  Il  y  eut  même  alors  des  gens  qui  émirent  l'idée 
de  donner  aux  grecs  melkites  trois  patriarcats ,  pour  Antioche, 
pour  Jérusalem  et  pour  Alexandrie. 


LES    GRECS    MELK1TES.  271 

Sur  les  réclamations  de  l'ambassade  de  France,  il  fut  entendu 
à  Constantinople  que  rien  ne  serait  changé  au  mode  tradition- 
nel et  le  gouverneur  général  du  Liban  reçut  Tordre  de  s'y  con- 
former. Beaucoup  de  bruit  pour  rien. 

Le  25  février  1898,  le  Synode  des  évèques  grec-melkites , 
en  présence  du  délégué  apostolique  élut  M*1'  Géraïgiry,  évêque 
de  Panéas. 

Le  nouveau  patriarche  est  né  à  Zahlé,  en  Syrie  le  6  août  1841. 
Sa  première  œuvre  sacerdotale  fut  la  fondation  d'un  grand  nombre 
d'écoles  catholiques  dans  le  district  même  de  Zahlé,  alors  envahi 
par  la  propagande  protestante.  Pour  se  fortifier  lui-même  dans 
la  langue  française,  il  avait  passé  quatre  années  au  séminaire  de 
Blois  (1874-1878).  A  son  retour  il  fut  promu  au  siège  de  Paneas 
(Césarée  de  Philippe),  d'où  le  vote  des  évèques  vint  l'élever  au 
siège  patriarcal. 


XI 


ORGANISATION, 


L'Église  grecque-melkite  compte  5  archevêchés  :  Alep,  Bosra 
et  Hauran,  Damas,  Homs  et  Hama,  Tyr. 
Les  évêchés,  au  nombre  de  sept,  sont  à  Beyrouth  et  Djébail, 

—  Césarée  de  Philippe  ou  Panéas ,  —  Héliopolis  ou  Baalbek , 

—  Ptolémaïs  ou  Saint-Jean  d'Acre,  —  Saïda,  —  Tripoli,  — 
Zahlé  et  Forzoul.  (Voir  une  notice  historique  à  l'Appendice.) 

Le  patriarche  administre  le  siège  de  Damas  et  celui  d'Egypte 
où  les  fonctions  épiscopales  sont  exercées  par  des  vicaires, 
ainsi  que  dans  la  Palestine.  Il  y  a  deux  évoques  in  partibus. 

Les  religieux,  comme  tous  ceux  de  rite  grec,  suivent  la  règle 
de  saint  Basile  le  Grand;  ils  sont  divisés  en  trois  congrégations 
désignées  d'après  leur  résidence  :  celle  des  Alépins  compte 
40  moines  et  18  religieuses,  celle  des  Chevayri-canouni  (Bala- 
dites)  96  moines  et  42  religieuses,  celle  des  Mohalessi  (Salva- 
toriens)  plus  de  200  moines  et  25  religieuses. 

Cette  Église  est  en  progrès.  Dans  la  tournée  pastorale  que  fit 
le  patriarche  Grégoire  Jousef  en  1868,  plusieurs  familles  du  dis- 
trict d'Homs  sont  entrées  dans  l'union  catholique  ;  d'autres  ré- 
clamaient pour  le  faire  qu'on  leur  envoyât  des  prêtres  instruits. 
Ce  mouvement  continue. 

En  1868,  les  revenus  du  patriarcat  ont  été  de  50.000  piastres 
turques,  ou  environ  10.000  francs.  Cette  somme  provient  en 
partie  du  casuel,  en  partie  d'une  taxation  que  les  familles  s'im- 
posent volontairement. 

(1)  Voici  la  statistique  pour  l'Egypte  :  les  Grecs-Melkites  sont  au  nombre  de 
15  à  20.000  clans  la  vice-royauté.  Ils  ont  des  églises  à  Alexandrie,  au  Caire  et 
daus  d'autres  localités.  Le  clergé  est  administré  par  un  évoque  qui  a  le  titre 
de  vicaire  patriarcal. 


LES    GRECS    MELKITES.  273 

L'élection  du  patriarche  appartient  au  concile  des  évêques  de 
la  nation;  il  est  nommé  au  scrutin.  Aussitôt  après  l'élection,  il 
est  saisi  de  l'autorité  patriarcale;  les  actes  du  concile  sont  expé- 
diés au  Pape,  qui  les  examine  dans  un  consistoire,  et  s'il  les  ap- 
prouve, envoie  le  pallium  au  nouveau  patriarche.  Cet  usage  a 
été  suivi  presque  constamment  depuis  le  pontificat  de  Cyrille  IV. 
Le  patriarche  melkite  a  quatre  résidences  :  à  Damas,  comme 
patriarche  d'Antioche;  au  Caire,  comme  patriarche  d'Egypte; 
à  Jérusalem,  comme  patriarche  de  cette  ville;  enfin,  à  Aïn-Traz. 
Voici  les  attributions  religieuses  de  ce  patriarche  et,  en  gé- 
néral, des  patriarches  orientaux  unis.  Il  préside  les  conciles 
qui  doivent  avoir  lieu  tous  les  trois  ans,  si  les  circonstances  le 
permettent.  Les  évêques  doivent  lui  obéir  et  lui  déférer  les  cau- 
ses majeures.  Il  examine  la  conduite  des  évêques,  peut  les  pu- 
nir, les  suspendre  et  même  les  déposer,  mais  d'accord  avec  le 
concile  ou. avec  la  plupart  des  évêques.  Il  peut  transférer  un 
évêque  d'un  diocèse  à  un  autre,  si  le  diocèse  ne  peut  suffire  à 
son  entretien,  ou  s'il  nomme  le  titulaire  à  un  siège  plus  impor- 
tant, ou  s'il  y  a  désaccord  entre  le  prélat  et  ses  administrés  ; 
mais  dans  cette  dernière  circonstance,  l'intervention  du  concile 
ou  de  la  majorité  des  évêques  est  obligatoire,  comme  pour 
diviser  ou  réunir  des  diocèses.  Il  reçoit  les  plaintes  contre  les 
évêques  et  les  prêtres  et  juge  seul  ou  avec  le  concile,  suivant 
la  gravité  du  cas.  On  appelle  à  lui  des  jugements  des  évêques. 
Il  administre  les  diocèses  vacants.  A  la  mort  d'un  évêque, 
c'est  le  patriarche  qui  ordonne  aux  fidèles  et  au  clergé  d'en 
élire  un  autre.  Il  approuve  la  nomination  et  ordonne  le  nouvel 
évêque.  Si,  dans  les  six  mois  qui  ont  suivi  l'élection,  l'élu  ne 
se  présente  pas,  le  patriarche  a  le  droit  d'en  désigner  un  autre 
à  son  gré.  Il  donne  certaines  dispenses  pour  les  mariages.  Il 
a  seul  le  droit  de  consacrer  et  d'envoyer  aux  différents  diocèses 
le  saint  Chrême  et  les  antimensions ,  sorte  de  corporal  qui 
remplace,  chez  les  Grecs,  la  pierre  consacrée  des  Latins.  Les 
évêques  et  les  prêtres  font,  dans  les  offices,  la  commémoration 
du  patriarche,  ainsi  que  celle  du  Pape.  Ces  attributions  sont 
plus  importantes  que  celles  des  patriarches  latins.  Les  Orien- 
taux attachent  la  plus  haute  valeur  à  la  dignité  des  patriar- 
ches, qu'ils  considèrent  avec  raison  comme  les  successeurs  des 
Apôtres  et  comme  étant  tous  égaux  entre  eux,  sauf,  bien  entendu  , 


274  REVUE  de  l'orient  chrétiex. 

la  suprématie  de  juridiction  et  d'honneur  que  les  unis  recon- 
naissent au  successeur  de  saint  Pierre . 

A  la  mort  d'un  évoque,  son  vicaire  doit  en  informer  immédia- 
ment  le  patriarche,  qui  annonce  la  nouvelle  à  tous  les  évèques 
et  ordonne  des  prières  pour  le  défunt.  Le  patriarche  écrit  aussi 
une  lettre  de  condoléance  aux  fidèles  du  diocèse  vacant  et  leur 
présente  trois  candidats.  Chaque  chef  de  famille  désigne  celui 
qu'il  préfère.  Une  lettre,  écrite  au  nom  des  fidèles,  annonce  au 
patriarche  le  candidat  qui  a  obtenu  la  majorité.  L'autorité  des 
évèques  est  la  même  que  dans  l'Église  latine. 

Les  prêtres  réguliers  gardent  le  célibat  :  il  y  a  aussi  des 
prêtres  séculiers  qui  ne  sont  pas  mariés.  Quelques  paroisses 
sont  administrées  par  le  supérieur  d'un  couvent  avec  la  permis- 
sion de  l'évêque.  Dans  les  villes  importantes ,  il  y  a  un  proto- 
presbyteros,  ou  archiprètre,  qui  exerce  une  sorte  de  juridiction 
sur  les  autres  prêtres  (1). 

Comme  tous  les  Orientaux,  les  grecs-melkites  sont  extrê- 
mement attachés  à  leurs  usages  séculaires.  C'est  pourquoi  la 
question  du  calendrier  avait  suscité  les  plus  grands  troubles 
dans  leur  nation. 

Grégoire  XIII  (1572-1585)  avait  fondé  à  Rome  le  collège  de 
Saint-Athanase  destiné  à  l'éducation  d'un  clergé  uniate  grec. 
Les  élèves  suivirent  bientôt  les  cours  du  collège  de  la  Propa- 
gande et  l'on  admit  à  Saint-Athanase  des  uniates  originaires 
de  l'Autriche,  serbes,  ruthènes,  roumains.  Le  pape  Léon  XIII 
vient  d'ordonner  que  l'on  n'admettra  plus  dans  cet  établisse- 
ment que  les  élèves  originaires  de  l'Empire  ottoman. 

Par  la  relation  citée  plus  haut  de  l'évêque  de  Sidon,  on  voit 
que,  au  seizième  siècle,  il  y  avait  déjà  à  Rome  un  cardinal 
protecteur  des  Grecs-unis. 

(1)  J'ai  tiré  beaucoup  de  renseignements  sur  la  situation  actuelle  d'une  note 
qui  m'a  été  envoyée  par  le  R.  P.  Terlecki,  missionnaire  apostolique,  religieux  de 
l'ordre  de  Saint-Basile. 


XII 


STATISTIQUE. 


On  éprouve  toujours  quelque  difficulté  à  donner  avec  préci- 
sion le  nombre  des  religionnai  res  dans  le  Levant.  Il  y  a  des  si- 
tuations indécises  ou  flottantes  qui  permettent  les  grossisse- 
ments ou  les  atténuations  plus  ou  moins  volontaires.  Pour  les 
grecs  melkites,  le  dernier  chiffre  qui  m'ait  été  indiqué,  est  ce- 
lui de  150.000.  Ne  sont  compris  dans  ce  chiffre  que  les  grecs 
unis  de  langue  grecque  ou  arabe  et  habitant  l'Empire  ottoman. 

Il  existe  à  Constantinople  deux  communautés  distinctes  de 
grecs  unis. 

1°  Les  grecs  melkites,  proprement  dits,  que  la  constitution 
pontificale  du  21  décembre  1895  a  retirés  de  la  juridiction  reli- 
gieuse du  délégué  apostolique  pour  les  placer  sous  celle  du  pa- 
triarche Grégoire  Joseph  dont  il  relèvent  aussi  civilement. 

2°  Les  hellènes  unis,  qui  ne  sont  arabes  sous  aucun  rapport, 
mais  exclusivement  grecs  et  ne  célèbrent  l'office  qu'en  langue 
grecque.  Ces  uniates  sont  sous  la  juridiction  religieuse  du  dé- 
légué apostolique.  Civilement,  ils  ne  dépendent  pas  non  plus 
de  la  juridiction  du  patriarche  melkite.  On  m'écrit  qu'ils  de- 
mandent à  y  être  admis  et  que  Mgl"  Grégoire  Jousef  ne  voulait 
pas  exercer  l'une  des  juridictions  et  pas  l'autre.  Le  Pape  a 
fondé  à  Constantinople  une  école  de  hautes  études  pour  ces 
hellénisants. 

En  dehors  de  l'Empire  ottoman  et  du  chiffre  de  fidèles  donné 
plus  haut,  il  existe  des  groupes  assez  nombreux  de  grecs  unis 
ou  hellènes  de  rite  grec.  Ils  sont  répandus  en  Italie,  en  Sicile, 
à  Marseille,  à  Paris,  en  Corse,  en  Algérie,  en  Amérique.  Dans 
tous  ces  pays  ces  uniates  conservent  leur  liturgie  grecque 
en  langue  grecque.  Il  relèvent  des  ordinaires  latins;  mais  les 


276  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

ordinations  en  Italie  sont  faites  par  des  évèques  titulaires  de 
rite  grec. 

En  France,  les  prêtres  grecs-melkites  reçoivent  bien  leurs 
pouvoirs  de  l'ordinaire  français;  mais  les  sujets  sont  désignés 
et  rappelés  par  le  patriarche. 

IV.  Nous  n'avons  parlé  que  des  uniates.  Il  est  intéressant  de 
chercher  dans  quel  rapport  numérique  ils  se  trouvent  au  vis-à- 
vis  des  schismatiques,  spécialement  en  Syrie  et  en  Egypte,  qui 
sont  le  champ  d'action  propre  du  patriarche  catholique  d'An- 
tioche,  d'Alexandrie  et  de  Jérusalem. 

Pour  les  uniates,  les  trois  patriarcats  sont  réunis  sur  une 
seule  tête;  il  n'en  est  pas  de  même  pour  les  schismatiques. 

Voici  les  chiffres  qui  m'ont  été  donnés  pour  chacun  des  trois 
sièges  schismatiques  : 

Antioche  :  environ  200.000,  en  majorité  arabes  (1). 

Alexandrie  :  environ  15.000  indigènes  et  150.000  sujets  du 
roi  des  Hellènes,  sur  lesquels  le  patriarche  n'exerce  que  la 
juridiction  religieuse. 

Jérusalem  :  environ  50.000,  dont  le  bas  peuple  est  arabe, 
tandis  que  le  haut  clergé  et  les  notables  sont  grecs  hellénisants. 


(1)  Les  évaluations  varient  entre 500.000  et  200.000.  Nous  ne  sommes  pas  en  me- 
sure de  donner  un  chiffre  ferme.  J'imagine  qu'on  attribue  quelquefois  au  patriar- 
cat d'Antioche  les  orthodoxes  relevant  de  Jérusalem  et  d'Alexandrie. 


XIII 


RITE.    —   LANGUES. 


Les  conquêtes  d'Alexandre  le  Grand  et  les  règnes  de  ses  suc- 
cesseurs avaient,  sinon  importé  à  nouveau,  du  moins  déve- 
loppé en  Syrie  et  en  Egypte  la  civilisation  et  la  langue  grec- 
ques. Il  y  eut  et  il  y  a  encore  des  groupes  purement  grecs  sur 
la  côte  et  même  à  l'intérieur. 

En  Syrie  et  en  Egypte,  la  langue  officielle  et  cultivée  fut  le 
grec.  Il  ne  faudrait  pas  en  conclure  que  les  populations  aient 
oublié  les  idiomes  sémitiques,  lesquels  étaient  encore  courants 
au  temps  de  Notre-Seigneur,  c'est-à-dire  plus  de  trois  siècles 
après  la  conquête  macédonienne. 

A  l'époque  des  premiers  conciles,  on  peut  se  demander  si 
certains  évêques  avaient  jamais  su  à  fond  le  grec  :  plusieurs, 
en  effet,  ont  donné  leur  signature  en  langue  syriaque.  Saint 
Jean  Damascène  a  écrit  le  grec  avec  un  éclat  incomparable  ;  et 
il  était  versé  profondément  dans  la  philosophie  d'Aristote;  mais, 
sous  son  nom  de  famille  de  Mansour,  il  avait,  comme  ses  as- 
cendants, occupé  une  grande  situation  dans  le  gouvernement 
des  califes  de  Damas  (1). 

Au  concile  célébré  à  Constantinople  en  869,  le  métropolitain 
de  Tyr  avait  de  la  peine  à  s'exprimer  en  grec.  En  1054,  le 
patriarche  Pierre  ne  trouva  personne  à  Antioche  qui  fût  ca- 
pable de  traduire  en  grec  une  lettre  du  pape  Léon  IX  (Turco- 
Grœcia).  Zygomalas  raconte  que,  de  son  temps,  Michel,  pa- 
triarche du  même  trône,  était  habile  dans  le  syriaque  et  dans 
l'arabe,  mais  médiocrement  dans  le  grec  [Ibidem).  Voilà  pour 
la  Syrie.  En  descendant  le  cours  des  temps  et  en  nous  trans- 
portant en  Egypte,  relevons  ce  qu'écrivait  le  Père  du  Bernât  en 

(1)  .S'.  Jean  de  Damas  et  son  influence  en  Orient  sous  les  premiers  Khalifes,  par 
I.  Nève.  Bruxelles,  1861. 


278  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

1711  :  «  Le  patriarche  grec  d'Alexandrie  ayant  voulu  prêcher  en 
grec,  les  fidèles,  qui  entendaient  seulement  l'arabe,  s'ennuyè- 
rent à  ses  serinons.  (Lettres  édifiantes.)  » 

Le  rite.  —  Aujourd'hui,  les  Grecs-Syriens,  tant  unis  que 
séparés,  célèbrent  d'après  le  rite  vulgairement  appelé  grec.  En 
a-t-il  été  de  même  à  l'origine?  Des  savants  ont  recherché  si  ces 
chrétiens  de  Syrie  n'ont  pas  d'abord  suivi  l'un  des  rites  sy- 
riaques. 

Voici,  à  ce  sujet,  l'extrait  d'une  note  qui  m'a  été  adressée, 
il  y  a  plusieurs  années.  «  Les  chrétiens,  y  est-il  dit,  existant  en 
Syrie,  à  l'exception  d'un  petit  nombre  de  ceux  qui  sont  venus 
aux  premiers  siècles  de  toute  part  dans  ses  ports  maritimes  et 
dans  quelques-unes  des  villes  de  l'intérieur,  sont  d'origine  syria- 
que, font  partie  du  patriarcat  d'Antioche  et  suivirent  le  rite  sy- 
riaque. Au  temps  où  le  patriarche  de  Constantinople  commença 
à  nommer  leurs  patriarches  à  Constantinople  et  de  les  mander 
ensuite  en  Syrie,  ces  patriarches  les  ont  obligés  à  renoncer  au 
rite  syriaque  et  à  embrasser  celui  des  grecs  qu'ils  leur  traduisi- 
rent en  idiome  syriaque  :  ces  chrétiens  de  Syrie  continuèrent 
ensuite  à  suivre  ce  rite  grec  en  langue  syriaque  jusqu'à  ce  qu'ils 
eussent  perdu  l'habitude  et  l'usage  de  cette  langue.  C'est  alors 
qu'un  de  leurs  patriarches,  du  nom  d'Euthime,  mort  en  1637, 
leur  traduisit  le  rite  grec  du  syriaque  en  arabe,  confondu  avec 
un  peu  de  grec.  Cela  vient  d'être  constaté  par  l'autorité  des 
érudits  et  des  historiens.  Et  leurs  livres  sacrés,  leurs  rituels  et 
les  bréviaires  pontificaux,  etc.,  qui  se  conservent  jusqu'à  nos 
jours  en  langue  syriaque  dans  quelques-unes  de  leurs  églises  et 
vieux  monastères,  en  font  aussi  foi.  De  ces  livres  plusieurs  ont 
été  imprimés  et  mis  à  la  bibliothèque  du  Vatican  à  Rome, 
comme  il  est  facile  de  s'en  convaincre  à  l'aide  du  catalogue  de 
la  Bibliothèque  Orientale  de  M.  Joseph  Simon  Assemani. 
Néanmoins,  une  partie  de  ces  grecs  de  Syrie  ont  continué  pen- 
dant quelque  temps  à  se  servir  dans  leurs  prières  de  la  langue 
syriaque  tant  dans  leurs  maisons  qu'aux  églises,  comme  le  té- 
moigne un  de  leurs  patriarches,  Macaire,  qui  écrivait  vers  1671 
et  que  cite  Pierre  Lebrun  dans  son  ouvrage  sur  les  liturgies 
(tome  IV,  Dissertation  4e,  chapitre  2).  Voici  la  citation  :  «  Nous 
«  prions  à  la  maison  et  à  l'église  autant  en  grec  qu'en  syriaque 
«  et  il  y  a  quelques  localités  près  de  Damas  où  les  grecs  font 


LES   GRECS    MELKITES.  279 

«  l'office  dans  leurs  églises  en  langue  syriaque.  »  Et  M.  Joseph 
Simon  Assemani,  le  plus  versé  dans  les  choses  de  l'Orient, 
dit  dans  sa  Bibliothèque  Orientale  (tome  IV,  chapitre  3e,  pa- 
ragraphe 22,  page  371)  :  «  les  autres  nations  syriaques,  comme 
«  les  Maronites,  les  Jacobites  et  les  Melkites,  ont  fait  autre- 
«  fois  usage  et  n'ont  pas  cessé  de  se  servir  de  la  langue  sy- 
«  riaque  dans  leurs  églises.  Seulement  les  melkites  qui  sui- 
«  vent  le  rite  grec  ont  confondu  la  langue  syriaque  avec  l'i- 
«  diome  arabe  imbu  du  grec.  » 

Ce  qui  précède  est  extrait  d'une  «  Brève  exposition  des 
melkites  et  maronites  ». 

Problème  historique.  —  On  serait  insensiblement  amené 
à  conclure  qu'en  Syrie,  comme  en  Egypte,  la  culture  grecque 
a  été  seulement  superposée,  excepté  dans  les  groupes  de  race 
hellénique.  Le  fait  paraît  le  plus  probable  en  Egypte  :  là  le 
groupe  originairement  de  sang  hellène  ou  anciennement  hel- 
lénisé est  seul  resté  fidèle  à  l'hellénisme  tant  politique  que 
religieux.  En  tout  cas,  il  est  incontestable  que  la  conquête 
arabe  porta  un  coup  terrible  à  la  culture  grecque.  Le  nom  de 
melkites,  que  des  chrétiens  de  la  Syrie  se  sont  donné  ou  ont 
reçu  du  temps  de  Marcien,  indiquerait  bien  qu'il  s'agissait  d'une 
population  sémitique  :  on  n'eût  pas  donné  ce  nom  à  des  Hellènes. 

A.  d'Avril. 


APPENDICE 


Nous  recevons  d'un  ecclésiastique, ii'rec-melkite  lacommunication  suivante . 

Le  patriarcat  d'Antioche  possédait  anciennement  et  possède  toujours  en 
droit  12  archevêchés  et  153  évêchés,  précisément  le  nombre  attribué  aux 
grands:  poissons  pris  dans  le  filet  de  saint  Pierre  lors  de  la  pêche  infruc- 
tueuse que  Jésus  a  rendue  abondante  par  sa  parole. 

Archevêchés  ou  métropoles  :  1"  la  première  Phénicie.  dont  la  métropole 


"280  APPENDICE. 

était  Tyr  (aujourd'hui  Sour),  dont  dépendaient  14  évêchés.  L'archevêque 
actuel  estM?r  Euthyme  Zoulhouf  (1886). 

2°  La  seconde  Phénicie,  métropole  Damas,  dont  dépendaient  autrefois 
12  évèques.  Le  siège  est  occupé  actuellement  par  le  patriarche  et  a  quel- 
quefois un  simple  évêque  auxiliaire  ou  vicaire.  Le  dernier  de  ces  évèques 
a  été  Mer  Haddad,  décédé  du  vivant  de  S.  B.  Grégoire  Jousef. 

3"  La  première  Syrie,  métropole  anciennement  Séleucie,  qui  avait  8  suf- 
fragants,  actuellement  Alep  et  Séleucie.  Le  siège  est  occupé  par  Mgr  Cyrille 
Géha  (1885). 

4°  La  seconde  Syrie,  ancienne  Émèse,  dont  relevaient  7  évèques. 
Actuellement  c'est  le  siège  de  Homs  et  Hama,  occupé  par  MPr  Grégoire 
Atta(1849). 

5°  L'Arabie  avait  d'abord  24,  puis  seulement  20  évêchés  suffragants  : 
Bossa  et  Hauran,  aujourd'hui  dont  le  titulaire  est  Mgr  Nicolas  Cadi  (1889). 

6°  L'Iravanie,  métropole  Amed  deDiarbékir,  comptait  13  évèques  suffra- 
gants. 

En  1775,  le  Père  Agabios  Cornaissez  était  consacré  archevêque  de  Diar- 
békir  par  le  patriarche  Théodose  Dahan  :  il  a  assisté  au  synode  de  Karkafé 
en  1806.  En  1816,  le  patriarche  Ignace  Kattan  lui  donna  pour  successeur 
le  prêtre  Ignace  Aggiouri.  —  Le  25  décembre  1837,  le  patriarche  Mazloum 
consacrait,  comme  archevêque  de  Diarbékir,  le  prêtre  Pierre  Samman, 
d'Alep,  lequel  prit  le  nom  de  Macarios  ;  mais  il  a  trahi  la  foi  catholique  :  en 
1846,  il  passait  au  schisme.  Depuis  lors,  le  siège  est  resté  vacant,  atta- 
ché au  patriarcat  d'Antioche. 

Evêchés.  Les  évèques  ne  relèvent  pas  des  archevêques,  mais  directement 
du  patriarche. 

1°  Evêché  de  Saïda,  l'ancienne  Sidon  :  MP  Basile  Aggiar,  transféré  de 
Bosra  en  1887. 

2°  Evêché  de  Beyrouth  et  Djébaïl,  anciennement  Biblos  du  Mont  Liban  : 
Mgr  Malatios  Fackak,  transféré  de  Zahlé  en  1881. 

3°  Evêché  de  Forzoul,  anciennement  Eleuthéropolis,  aujourd'hui  de  Forzoul 
et  Zahlé,  MBr  Euthyme  Malouli  ayant  transféré  en  1724  sa  résidence  de 
Jorzoul  à  Zahlé.  —  Le  titulaire  Mgl'  Ignace  Mallouk,  consacré  en  1881,  étant 
mort,  le  siège  (1898)  est  occupé  par  un  vicaire  patriarcal,  le  R.  P.  Chemaïl. 

4°  L'évèché  de  Baalbek  (l'ancienne  Héliopolis)  est  occupé  par  Mgr  Agabios 
Malouf. 

5°  L'évèché  de  Ptolémaïs,  aujourd'hui  Saint-Jean  d'Acre  ou  Acra,  occupé 
parMgr  Athanase  Sabbagh. 

6°  En  1768,  le  diocèse  de  Djebaïl  n'était  pas  encore  annexé  à  celui  de 
Beyrouth  :  il  était  alors  occupé  par  M&1'  Démètre  Kouïoumgï,  lequel  décéda 
en  1775.  En  1778,  il  avait  pour  successeur  Mgr  Clément  Tabile,  décédé  en 
1S02.  C'est  depuis  lors  que  ce  siège  a  été  attaché  à  celui  de  Beyrouth. 
(  Vide  supvà). 

7°  L'évèché  de  Tripoli  de  Syrie  :  en  1768,  M?1'  Macarios;  en  1836,  Msr  Atha- 
nase Toutoungi;  en  1880,  W*  Paul  Messaddié;  depuis  1898  M*r  Joseph  Dou- 
mani. 


APPENDICE.  281 

8°  En  1720,  M*r  Basile  Finan  était  évêque  de  Panéas  ;  M^r  Maxime  en  17T>r>. 
Après  une  longue  interruption,  le  siège  a  été  rétabli  par  S.  B.  patriarcale 
Grégoire  Jousef  et  occupé  par  M"1-  Géraïgiry  jusqu'à  son  exaltation  au  pa- 
triarcat en  1808. 

N'existent  plus  les  diocèses  de  Sydenaïa  (M^1,  Clément  Alapin  en  .1732, 
successeur  de  Msr  Néophite;  de  Cana  en  Galilée  (Mgr  Germanos  en  1762)  ;  de 
Kara  (Mer  Grégoire  Haddad  en  170Ô). 

0°  L'évêché  de  Damas  est  administré  par  le  patriarche,  qui  lui  donne  un 
évêque  auxiliaire 

10"  L'évêque  vicaire  de  Jérusalem  est  Mgl'  Athanase  Masser. 

11"  Le  vicariat  patriarcal  d'Alexandrie  est  vacant. 

12°  Mgr  Germanos  Moakad  est  évêque  titulaire  de  Laodicée  (Lattakie). 


Le  même  correspondant  conteste  que  le  patriarche  Cyrille  V  (f  1720)  ait 
été  incliné  vers  l'Union  à  la  suite  d'une  conférence  avec  Etienne  Pierre 
Aldo,  patriarche  des  Maronites  (Vide  suprà ,  ch.  ni). 


A.  A. 


L'ORDINAL  COPTE 

{Suite.) 


CONSECRATION  DUN  DIACRE 
/ 


fiGBe  nTA?06pAT(|  iiovaiakuiii 

eveciDTn  u<|>n  eTOTMAAq  maiakcou  oboa^itgn  iiikah- 
poc.  xg  qeueoT  htaiaiakoiiia  eTeeuq  ^ja  nieniCKonoc 
erepueepc  i>Apoq  otoî  WTOVTAeoq  epaTq  atcfmg  ?Btoc 
iimiieo  unieniCKonoc  (;(|K(o.\.\  mtcmjkom  iioviiiaii 
eiacew  iiiTtorep  MT6 niuàKiep^cuor^i.  mtg  nieniCKonoc 
TA.ve  ceoi  uov(|i  MTeqscco  uni^enzuoT  ueu  tc3v\h 
uniceoi  iiovqi  ita  UApeqxuj  utaiovxh. 

norc  <j>+  lire  kiixou.  <\>n  eTAqeuTeu  e£>orKi  eniKAHpoc 

IITG  TAIAIAKOIIIAOAI.  (|)H  (;TTA?0  <jpAT(|  IIIIIKAf  1 1 1 1 1 1)(()  1 1 1 . 

oroe    eqi)OTJ36T    i ■  1 1 iei i'i'    non     kiictaujt.    ccotgu    epow 

HiiOAeireii  nA^.vi  me  MOKiioT^jeneirr:  oro?  uatotbom 

GBOA2A  OHOJjCiU  HIBOU  UT6  f"CApg  IIGII  MlllIlÀ.  C(U.\Ï 
M-f-CrHIll  MTG  II6KIIIOBI  IKill  AAIKIA  U(|>pil  +  I  IOVTI  IO(|)OC. 
UA2Teil     6BOACT6K1      T6K2COU      MMOïfl,       KI6U      I1S2LIOT     MT6 

neKuonoreMHC    n^jHpi.     lieu     "feuepriA     mtg     imiiiiÀ 


CONSÉCRATION    D'UN    DIACRE.  283 

GBOVAB.  LIApGII^JCOIll  GIIOI  II2VKAIIOG  GTAI  Al  AKOII I  A.  IMG 
TAIAIAOIIKH    LlBGpi. 

2IIIA  MTeKI^I2CGU2COU  J)GII  OVIIH^JA  G(|Al])A  IIGKpAII 
GBOVAB.     IITGIIO?!     GpATGII     OVO?     MT6Ui3eU3l      MKI6KUT- 

CTHpiow    MMorf.    otoz    u  riGiiopcii^  ton  i    giioi    n^j<]>np 

G?AIIIIOBI    II^JGIIIIO.  AA.VA  C(()A.\    1 1 1 1 1  IGTGI  IOVI I .    OT02UHIC 

iiaii  mgiiiihb  e^iTeuipi  iiiiii  eepAKi. 

AAAA    ApieUOT    IIAII     MOTPMOCIC     UUIII.    (;H|)(;IL\l()    IIIIII 

e+ceuniîfA.  ovo?  uTGii])<oii"h  gjjovh  giigkovgiagthpioii 
ovoe  ^iion   epoK   iif-uGTAiAKtoii:   lire  iigkbiok  (1)    mu 

6T02I  6pATC|  (2)  UIIAIUA.  etJAOV^T  (3)  GBOAJ3AT2H 
1 1 1 1 G  KACOpGA    1 1 G  II  OT  p  Al  1 1 0 1 1 . 

AG  IIOOK  OV\pG  OVO?  IIA^MG  MGKIIAI  IIOVOII  IIIBGII 
6TTIOB2  UUOK.  OTO?  (|AOp  IIA6  MGKALIA?!  IIGII  I1GKUOIIO- 
rGIIIIG    ll.'llipi.    IIGII    IMIlIlÀ    GBOVAB.   flIOV. 

()    Ap\'HAIAKU)ll. 

iieuoT  uneiurc  me  n\c.  <]>h  oeuo;  uiiGiicrpo  gbbaJjgii 

n  +  IIA+  U<\)f  t|)KOT  IIGII  IIMlIlÀ  GOOVAB.  GC|G,"JCOIIl  2IAGH 
NUI  (hGKGBIAIK)  c|>AI  GTA(|I  (i)  GJJOVII  GIIIOVGIAGTIipiOll 
GBOVAB  J)GII    OT20+  IIGII   BVCBGpTGp. 

6C|(|>aJ)T  (5)  OTOe  G(|(|AI  (6)  MMIBa\(7)  UTG  HGt|2IIT  (8) 
Gn^JtOI  2ApOK.  (|)ll  GT^JOn  ])GII  T(|)G  6qïOTJ3T  (9) 
GBOAJ3AT2H      IITGKAUipGA       I  IGllOVpAI  I IOI I .       ?IIIA        HTG<|- 

(1)  HGKGBIAIK. 

(2)  GpATOV. 

(3)  GT2COT^JT. 

(4)  GTAVI. 

(5)  gv(|)aJ)t. 

{$)   GV(|AI. 

(7)  UNO  VBA. \. 

(8)  MOV?  HT. 

(9)  GVAOV."JT. 


284  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

OTtt)T6B  (1)  6BOAJ3GIJ  IITATUA  MT6  +  l!("l'2VIIOAI  AK(OII . 
ejjOTII  GTAglC  IITO  -f  UGTAIAKIOII  !  J)eil  "feKKÂHCIA 
600VAB  TAIIIU.   TCOB?   TlipOV   2IIIA  UT6CI   eepAI    62CtDq  (2). 

uxe  "fwiopea   lire   iiiiiuÀ  boovab.  a*  [I3]  en   rteiiaciuxoc 

JYe    Kti  GAGHCOIJ. 

^■jApe     nieniCKonoc    xio    iriAievxu     ope    ?pAq     toi 
emuAiiep  [«ycoor^i]. 

A?A  IKFG  ApITq   (3)    IKiU    llilJA    111110102611    KITG   +UGTAIA- 
KtOII.     2IIIA     j)GII      OVIIII^JA     6BOA2IT6KI     THKLK3TU  Al  ptOU  « . 

iiTeqepne  (4)  uii^a  uiieupAii  eoovAB.  eqoi  ubiok  iiak. 

OTO?  ti(|^J(ÎU^JI  (5)  IIIK-KOVGIAOTIipiOII  (300VAB.  OVO? 
IITGMUI      (6)       IIOVHAI       III16KUOO.      2CG       epe      HIIIAI       II6U 

uiueT^yeiieHT  iitok.  ôtoz  epe  nuoov  epiipem  iiak. 
(J)kot  nou  n^JHpi  ueu  niniiÀ  eeovAB.  c|>H  eTyon  ic^eu 
2H.  neu  -fuov  ueu  J3A  euee  aiiiiii. 

(|)oii2K  eiieueiiT  \co  iitkkxix  iioviiiaii  exeu  TeqA<J>e 
TtoB2  in\vi(;V\n  eniKAnpoo. 

<|)IIHB  IHrC  (|)^~  IIIIIAUTOKpATiOp.  IIIAAHOIIIOe 

iiATueouovA:  J3eu  ueqeiiArreAiA.  <|>u  htoi  upAiiAo  |)eu 
2toB  iiiBeu.  iiovoii  uiBeii  6Ttojb2  iiiiok.  ecoTeu  epou 
eu+?o  epoK. 

ovtoue    uueK?o    eepHi     e^eu     neKBCOK    (7)     mu.    c|>n 

(1)  HTOV(OT(;l>. 

(2)  exioov. 

(3)  apiTOT. 
(•4)  MTorepne. 

(5)  ev^eu^Ji. 

(6)  MTOT2CIUI. 

(7)  uekeBiAiK. 


CONSÉCRATION    D'UN    DIACRE.  285 

GTAVTHiq      (1)      eoVUUTAlAKCUII.      2ITOII      OV*l*llc|>0(;      IHill 

OV2AH  lire  iih  eTAvniiq  (2)  oeunt  uaeq  (3)  gboa£>6n 
ovnnÀ    eqoTAB     ueu    ov<;o<|>ia     ueu    oracou.    u<]>pni~ 

GTAKU02  UCT6C|)AHOC.    1 1 1 1 1  pOTCOAl  AKCOI I .     OVO?    U  1 1  (){)!«) 

[uApTvpoc].  KipeqTGKieujuq  giiiukavi  ht  g  HGK\pC. 
ceActoAq  (4)  Jjeii  iigk2uot.  uATAeoq  (5)  epATq  (6) 
iiovevneptrriic.  GriGKevoiACTnpioii  eeorAB.  eoncoc 
eAq^yeu^yi     (7)     kata     nG-fpA[ii]  hak.      jjgii    ^aiakiouia 

eTAVT6ll20VTq       (8)       6pOC.        JiGH       OVUGTATApiKI.        HGII 

ovuef ahiiobi.  ureqtipne  (9)  liiï^ja  iiovbaolioc  Gqcroci 

lienVO.       OVAG       TAp      G^AV^h       LII1I2UOT      AH        ll?pill      1)011 

iighxaaia;  aiioii  j)A  MipeqepuoBi  aaaa  iiepui  j)(jn 
ihaguh^jhh  htg  iigkugt^jgh2ht  upAUAO. 

G^JAVTHiq   1 1 1 1 1 1  GTGIin*lJA  ULlOq.  AIIOK  A6  21U   UATOVBOI 
6BOA2A   HOBI    KI^6UUO.    ApiT+lipGU2G  GBOA?A  UHGTGUOTI 

liuiii  ulioi.  eiTeU  -fucf  ugcitia  htg  neKuoiioreiiiic 
Ki^fHpi.  lieu  [neii]  crc  ovoe  neiiocoTHp  me  n\c  <|kvi  gtg. 

<|)oii2K  eneieBT  gagii  niuAiiGp^yioov^ji  axcu  MTdievxH 
eniKAHCic. 

coug    no*c  ej)pni    ga«)h   hgii  gagh   hgii^jgu."ji.  ovo? 
IIATOVBOH       6BOA2A       OMjOJJGLI        hibou,       ovtopn       Gjjpni 

(1)  H  H     GTAVTOV. 

(2)  6TAT6KIOT. 

(3)  UA20V. 

(4)  GGACCOAOV. 

(5)  UATA2CDOT. 

(6)  epAiov. 

(7)  gav^jgu^i. 

(8)  gtavtgh20vtov. 

(9)  MTorepne. 

ORIENT   CHRÉTIEN.  19 


28C  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRETIEN. 

f3BOA|)fiii  T(|>e.  un(3K2uoT  e^fiii  neKBtuK  (1)  mu.  ?ontoc 
MTeqepne  (2)  un;y<\  gboazitotk.  o^cok  gboa   irreqAïA- 

KOIIIA.  J36II  OVUeTATApiKI.  eillA  HT6t|,"J  A^lJ  II  I 

eiieKLie+^eiienT.  ueu  iih  6tavpa[ii]iiak  igagu  riene?. 
xetpyon  uxe  iïiiiai  J>eu  neKovto^j.  ovoz  qepnpem  iiak 
axe  niTAio  ?iTen  ovou  iiiBen.  lieu  "f"npocK*ï*UHCic. 
(|)I(ot  ueu  n^Jupi  ueu  mniiÀ  gsovab.  + uov. 

(J)oii2K  eneueuT  Apic<|>p<\riï.i  wreqTGeiJi  Jxîii  ii6kiiixij+ 

HTIIB  eKX(()  uuoc. 

TGuetoeeu  uuok  J>en  'feKKAHciA  hth  <\>i~  aligii. 
^uvpe  niApxHAiAKtoii  to***  gboa. 

IIAIIIU  IIAIAKOIIOC.  eniOVCIACTIipiOll  600VAB.  UTt3 
fwi'IA  IIKAOOAIKII.  Il  AUOCTOAI  KM  .  IM3KKAUGIA  IIT6+UOAIC 
LILIAI    \pc    IIIU. 

^jApe  nieniCKonoc  xoc. 

eiK|)0^6ll     UUOK     IIAIIIU    IIAIAKCOII.    (3  I  II  U  Al  l(3p^J  (OOV^  I 

eTAvt3p^yopn  iitaov.  eneqpAU   irro   uiopeoAogoc.  gtg 

-f-GKKAHCIA  IITC3  TAIIIU  UnOAIC.  1)611  (|>pAII  llc|)KOT  IIGLI 
n^JUpi.  IIGLI  IIIIIIIA  C3BOVAB.  Allllll.  T6IIOa)2eil  ULIOK  IIIU 
J36II   +eKKAUCIA  IITG    (Jvf  AUGII. 

+  T        KICTATpOC        eT6qT62UI        |)GII        IIIA'lliepOIIOUAÏJII 

u-f-rpiAc.   ita  c|)oii2K   giigigbt  Ttose  uriAipuf\ 

Teii^eneuoT    iitotk    <|>iiiii.    nrro     niiiAiiTOKpATtop. 

(4)    IIGKGBIAIK. 

(2)  iiTOvepne. 


CONSÉCRATION    D'UN    DIACRE.  287 

gobg  ?cob  iiibgii    neu   beii   2«jb  iiibgii.    ovoe  tgmcuot 

OV02  TGII+tOOV  linC-KpcVII  GOOVAB.  XG  AKipi  IIGUAII 
ll2AIIUGTIUjy*f".  OV02  AKXIO^J  UTGK  AlOpGA       21X611 

neKBCOK  (I)  IIAIIIU.  T6MT20  OVO?  T6UTUJB2  UUOK 
niUAipiOUI  IIAI'AOOG.  OlOTeU  GpOII  6BOA2ITGII  TIA^JAI  UTG 
MfiKUeT^yeil2HT.     OV02    UAUdf     2IXGU     +\HpoA()IIIA     UTG 

-f-AiAKoiiiA.  eTAC^JOini  eixeii  ugkbcok  (2)  haiiiu.  2itgu 
113:1  il i  ebpHi  exmq  (3)  iitg  1 1  (j k  1 1 1 1 À  goovab.  ovo? 
govtcou  nieto^tïu  utg  UGqAïuctoTii   (-4)  Jmiii  ovtovbo. 

IIGLI  I1I2UOT  UTG  TGKUGTAIWOOC.  6AKOA2UGII  UGLIAq  (5) 
GIIIArAOOII.  GOpCUGpetOB  OV02  IIT6IIOM  Uni3CCJ)0  UTG 
IIIAlUOHOp.  2IIIA  UTGIim  IIGU  OVOII  IIIBGII  GTipi 
LIIÏGKOVCO^J    IGXGII    IIGII62. 

LiniBGXG    UTG  UiniGTOG  OVO?  IIGABG.   IIOIKOIIOUOG.  J3GII 
■fuApOVCIA  UTG  neilO'C  OV02  nGIIIIOV'f.   OVOe  UGlICtOTUp 

ihc  nxc.  <J)Ai  [gtg]. 

UGiiGiicajG      ^JApG      nmniGKonoG      <J>ou?q      iiTGqxto 

IIOVOVpAIIIOII   GXGII   UGtjXtJnU    II^ACTH   GqXCO. 

OVtOOV     IIGU     OVTAIO     U+TpiAC     GOOVAB     IIOUOOVGIOG. 
<J)ltOT  IIGU    n^JHpi    IIGU    IllUIlÀ  GOOVAB. 

OV2ipHIIH       IIGU       OVKCOT        ll'f'OVI       UUAVATG       GOOVAB 
IIKAOOAIKU.    IIAIIOCTOAIKU    IIGKKAUCIA    UTG   <J>+   AUGII. 

(1)  IIGKGBIAIK. 

(2)  II6KGBIAIK. 

(3)  6ÏUJOV. 

(4)  UOVXUlGtOTn. 

(5)  IIGUCOOV. 


TRADUCTION 


Pour  la  consécration  d'un  Diacre. 

On  choisira  dans  le  clergé  celui  qu'on  veut  consacrer  diacre.  Celui  qui 
mérite  ce  ministère ,  on  le  conduira  devant  l'évêque  pour  témoigner  à  son 
sujet;  on  le  placera  sans  ornements  devant  l'évêque;  il  fera  la  génuflexion 
à  droite  sur  les  degrés  de  l'autel.  Que  l'évêque  offre  une  agréable  odeur 
[un  sacrifice  d'agréable  odeur],  qu'il  dise  les  actions  de  grâces  et  la  prière, 
ensuite  qu'il  dise  cette  prière  : 

Seigneur,  Dieu  de  puissance,  qui  nous  introduis  dans  le 
clergé  de  ce  ministère,  qui  pénètres  l'intelligence  des  hommes 
et  qui  scrutes  les  cœurs  et  les  reins ,  exauce-nous  à  cause  de  la 
multitude  de  tes  miséricordes,  et  purifie-nous  de  toute  souillure 
de  la  chair  et  de  l'esprit.  Dissipe  le  nuage  de  nos  péchés  et  de 
nos  iniquités  comme  des  ténèbres;  remplis-nous  de  ta  force 
divine  et  de  la  grâce  de  ton  Fils  Unique,  et  de  la  vertu  du  Saint- 
Esprit.  Puissions-nous  être  dignes  de  ce  ministère  du  nouveau 
Testament. 

Afin  que  nous  puissions  porter  dignement  ton  saint  nom;  que 
nous  nous  levions  et  servions  à  tes  sacrés  mystères  ;  que  nous 
ne  participions  pas  aux  péchés  d'autrui.  Mais  efface  les  nôtres 
et  accorde-nous,  ô  notre  Dieu ,  de  ne  pas  faire  les  choses  qui  ra- 
baissent. 

Mais  accorde-nous  la  science  de  la  vérité,  pour  dire  ce  qui  est 
digne;  et  que  nous  entrions  dans  ton  autel  et  soit  auprès  de 
toi  le  diaconat  de  ton  serviteur  qui  est  présent  dans  ce  lieu,  re- 
cevant tes  dons  célestes. 

Parce  que  Tu  es  bon  et  que  tous  ceux  qui  te  prient  obtiennent 


CONSÉCRATION    D'UN    DIACRE.  289 

ta  miséricorde,  et  que  forte  est  ta  puissance  ainsi  que  celle  de 
ton  Fils  Unique  et  du  saint-Esprit.  A  présent. 

L'archidiacre  : 

La  grâce  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ,  qui  a  rempli  notre 
victoire  de  la  bienveillance  de  Dieu  le  Père  et  du  Saint-Esprit , 
sera  dans  ton  serviteur  qu'elle  a  introduit  au  saint  autel  dans  la 
crainte  et  le  tremblement. 

Dirigeant  et  élevant  les  yeux  de  son  cœur  vers  Toi,  qui  es  dans 
le  ciel,  attendant  tes  dons  célestes,  pour  passer  de  Tordre  du 
sous-diaconat  à  celui  du  diaconat  dans  toute  la  sainte  Église. 
Priez  tous  afin  que  vienne  sur  lui  le  don  du  Saint-Esprit,  dans 
notre  invocation,  .Seigneur  ayez  pitié. 

Que  l'évêque  dise  cette  prière,  tourné  vers  l'autel  : 

Seigneur,  mets-le  au  nombre  de  ceux  qui  sont  appelés  au  dia- 
conat; afin  que,  dans  la  dignité  provenant  de  ton  amour,  il  soit 
digne  de  ton  saint  nom  et  devienne  ton  serviteur,  qu'il  serve  à 
ton  saint  autel  et  trouve  miséricorde  devant  Toi  ;  parce  qu'en  Toi 
est  la  miséricorde  et  la  compassion,  et  à  Toi  sera  la  gloire,  Père, 
et  au  Fils  et  au  Saint-Esprit,  qui  est  dans  le  commencement,  à 
présent  et  dans  l'éternité.  Ainsi  soit-il. 

Tourne  toi  vers  l'Occident,  place  ta  main  sur  sa  tête,  et  fais  cette  prière 
pour  l'élu  : 

Seigneur,  Dieu  Tout-Puissant,  véridique  et  sincère  dans  ses 
promesses,  riche  en  toutes  choses,  que  toute  chose  invoque, 
exauce-nous,  nous  t'en  supplions. 

Montre  ta  face  à  ton  serviteur,  qu'on  a  conduit  au  diaconat 
dans  l'appréciation  et  le  jugement  de  ceux  qui  l'ont  conduit  au 
milieu;  remplîs-le  du  Saint-Esprit,  de  sagesse  et  de  force, 
comme  tu  remplis  Etienne  le  premier  diacre  et  le  premier  mar- 
tyr; qu'il  imite  les  travaux  de  ton  Christ.  Orne-le  de  ta  grâce, 
constitue-le  dans  le  ministère  de  ton  saint  autel  ;  afin  qu'il  serve, 
selon  ton  bon  plaisir,  dans  le  ministère  dans  lequel  il  a  été  cons- 
titué, d'une  manière  irréprochable  et  pure.  Qu'il  soit  digne  de 
ce  degré  si  éminent.  La  grâce  n'est  pas  donnée  par  notre  impo- 


290  REVUE    DE    LORIENT   CHRÉTIEN. 

sition  des  mains,  car  nous  autres  nous  sommes  pêcheurs,  mais 
par  la  visite  de  ta  riche  miséricorde. 

Qu'il  lui  soit  donné  ce  qui  est  digne  de  lui.  Quant  à  moi,  pu- 
rifie-moi des  péchés  d'autrui;  délivre-moi  des  miens  propres 
par  la  médiation  de  ton  Fils  Unique,  notre  Seigneur  et  notre 
Dieu,  et  notre  Sauveur,  Jésus-Christ.  Celui  qui... 

Tourne-toi  vers  l'Orient  sur  l'autel  et  dis  cette  prière  èpiclèse  : 

Jetez ,  Seigneur,  un  regard  sur  nous  et  sur  notre  ministère  et 
purifiez-nous  de  toute  souillure.  Envoyez  du  ciel  votre  grâce  sur 
votre  serviteur,  afin  qu'il  devienne  digne  de  vous  et  qu'il  rem- 
plisse son  ministère  d'une  manière  irrépréhensible,  de  telle 
façon  qu'il  obtienne  tes  miséricordes  et  ce  qui  plait  à  votre  vo- 
lonté pour  l'éternité,  parce  que  la  miséricorde  est  dans  vos  des- 
seins. Que  tous  vous  offrent  l'oblation  et  l'adoration ,  à  vous  le 
Père,  au  Fils  et  au  Saint-Esprit,  à  présent. 

Tourne-toi  vers  l'Occident,  signe  son  front  avec  ton  grand  doigt  et  dis  : 

Nous  t'appelons  dans  l'Église  de  Dieu.  Ainsi  soit-il. 

Que  l'archidiacre  crie  : 

Tout  diacre  au  saint  autel  de  la  sainte,  catholique,  aposto- 
lique Église  de  cette  ville,  tout  bien? 

Que  l'évêque  dise  : 

Nous  te  consacrons  diacre  à  l'autel  qu'on  a  établi  pour  in- 
voquer au  nom  de  l'Église  orthodoxe  de  toute  la  ville,  au  nom 
du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit.  Ainsi  soit-il.  Nous  t'appe- 
lons dans  l'Église  de  Dieu.  Ainsi  soit-il. 

Trois  croix  sur  son  front  au  nom  de  la  Trinité.  Tourne-toi  vers  l'Orient 
et  prie  ainsi  : 

Nous  te  rendons  grâces,  Seigneur  Dieu  Tout-Puissant,  à  cause 
de  toutes  choses  et  dans  toutes  choses.  Nous  louons  et  glorifions 
ton  saint  nom,  parce  que  tu  nous  as  fait  miséricorde  et  que  tu  as 
répandu  tes  dons  sur  ton  serviteur.  A  Toi  notre  regard  et  notre 
prière,  ô  plein  d'amour  pour  les  hommes  et  bon.  Exauce-nous 


CONSÉCRATION    D'UN    DIACRE.  291 

à  cause  de  la  multitude  de  tes  miséricordes  et  viens  dans  l'or- 
dination du  diaconat,  qui  est  dans  ton  serviteur,  par  la  descente 
de  ton  Saint-Esprit  sur  lui.  Dirige  l'appel  de  son  choix  dans  la 
pureté  et  dans  la  grâce  de  ta  bonté;  Tu  nous  a  appelés  avec  lui 
par  bonté  pour  travailler  et  pour  acquérir  le  talent,  alin  que 
nous  obtenions,  avec  toutes  choses,  de  faire  ta  volonté  pour 
l'éternité. 

Ce  sera  la  récompense  du  fidèle  et  prudent  économe  à  l'avè- 
nement de  notre  Seigneur,  de  notre  Dieu  et  notre  Sauveur, 
Jésus-Christ.  Celui  qui... 

Puis,  que  l'évêque  se  tourne  pour  lui  imposer  Youranion  sur  le  bras 
gauche  et  dise  : 

A  la  gloire  et  à  l'honneur  de  la  sainte  Trinité  consubstan- 
tielle,  Père,  Fils  et  Saint-Esprit. 

Pour  la  paix  et  l'édification  de  l'unique,  sainte,  catholique, 
apostolique  Église  de  Dieu.  Ainsi  soit-il. 

Dr  V.  Ermoni. 

(.4  suivre.) 


VIE  DU  MOINE 

RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA 


CHAPITRE  VII 


Des  actions  glorieuses  des  Pères  qui  vécurent  en  même 
temps  que  ptabban  youssef  et  dont  il  parlait. 

{Suite.) 

VII.  —  De  Rabban  Mousha,  du  couvent  de  Beit  Çayarê. 

—  En  toi,  Seigneur,  je  me  réfugie,  et  f  invoque  ton  aide  : 
Viens  à  mon  secours! 

Maintenant  que  nous  sommes  parvenu  dans  notre  faible  dis- 
cours à  l'histoire  de  ce  temple  de  la  grâce,  de  l'économe  du 
Christ,  l'ange  humain,  le  séraphin  corporel,  Rabban  Mousha, 
admirable  pour  les  anges  et  pour  les  hommes,  il  convient  de  faire 
savoir  d'abord  qu'il  existe  à  son  sujet  une  grande  histoire  d'en- 
viron quatre-vingts  chapitres,  de  laquelle  on  peut  apprendre  ses 
œuvres  admirables  et  supérieures  au  monde,  les  prodiges  et  les 
miracles  qu'a  faits  le  Christ  par  ses  mains.  Or,  de  même  que  les 
grapilleurs  grapillent  après  les  vendangeurs,  de  même  nous 
aussi,  misérable  nous  glanerons  quelques-uns  des  nombreux 
prodiges  accomplis  par  lui  :  ceux  que  le  rédacteur  de  son  histoire 
n'a  pas  écrits  et  que  nous  avons  appris  de  Rabban  Youssef  lui- 
même;  nous  les  placerons  dans  cette  histoire  pour  l'utilité  de 
ceux  qui  la  rencontreront.  Ce  n'est  pas  une  chose  nouvelle  que 
quelqu'un  écrive  au  sujet  des  saints  les  choses  qui  ont  été  lais- 
sées de  côté  par  les  premiers  rédacteurs  de  leurs  histoires.  Si 
quelqu'un  veut  connaître  cela  parfaitement,  il  pourra  l'ap- 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.        293 

prendre  par  beaucoup  d'exemples;  et  premièrement,  de  l'ado- 
rable Évangile,  car,  après  que  les  trois  premiers  évangélistes 
eurent  écrit  sur  les  actes  de  Notre-Seigneur  sur  la  terre,  l'é- 
vangéliste  Jean  écrivit  en  dernier  lieu  des  choses  que  ceux-ci 
avaient  omises  et  n'avaient  pas  écrites  pour  quelque  motif,  selon 
le  bon  plaisir  du  Christ  leur  maître  et  le  maître  de  tout.  — 
Examine  l'une  après  l'autre  les  histoires  ecclésiastiques,  com- 
posées par  des  docteurs  et  des  savants,  et  tu  constateras  que 
chacun  d'eux  a  pris  soin  d'écrire  et  de  faire  connaître  ce  qui 
avait  été  omis  par  l'autre.  —  En  un  mot,  pour  ne  pas  allonger 
notre  discours,  on  pourra  apprendre  cela  de  beaucoup  d'exem- 
ples et  principalement  du  livre  du  Paradis  des  Orientaux  com- 
posé par  Rabban  Youssef  «  le  Voyant  des  choses  secrètes  »  (1). 

Comme  on  ne  peut  pas  écrire  dans  un  seul  livre  tout  ce  qu'a 
fait  le  Christ  par  chacun  de  ses  saints,  je  mettrai  dans  cette 
histoire,  comme  une  bénédiction,  quelques-unes  des  actions 
glorieuses  de  ce  Père  spirituel  :  celles  que  l'auteur  de  son  his- 
toire n'a  pas  écrites.  Ce  n'est  pas  que  je  méprise  son  travail,  à 
Dieu  ne  plaise!  mais  comme  un  grapilleur  après  les  vendan- 
geurs, je  glanerai  après  lui,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut. 

Rabban  Mousha  était  originaire  du  village  de  Gôlmard  dans 
le  pays  de  Zôzan  (2),  ainsi  que  le  fait  connaître  son  histoire.  Il 
prit  l'habit  du  monachisme  dans  le  couvent  de  saint  Rabban  Mar 
Bôktyazd ,  situé  dans  ce  pays.  Quand  Rabban  Bar-Yaldâ  alla  à 
ce  couvent,  pour  la  raison  que  fait  connaître  l'histoire,  Rabban 
Mousha  se  fit  son  disciple  et  lui  devint  très  familier;  et  quand 
il  revint  à  son  couvent,  Rabban  Mousha  vint  aussi  avec  lui  à  ce 
couvent  de  Mar  Abraham  le  Pénitent  qui  est  connu ,  comme  par 
hasard,  sous  le  nom  de  Beit  Çayarê  (3). 

Peu  à  peu  il  s'éleva  de  degré  en  degré,  d'un  échelon  à  l'autre, 


(1)  Joseph  Hazzava.  —  Cf.  Wright,  Syr.  lit.,  p.  128  et  suiv.  —  Assémani  (Bibl. 
or.,  t.  III,  part.  1,  p.  100),  qui  le  confond  avec  Joseph  Houzaya  (le  Houzite).  lit 
son  surnom  Hazaya,  et  l'interprète  par  Videns,  comme  notre  auteur;  le  titre  des 
ouvrages  mystiques  de  cet  écrivain,  qui  vivait  au  sixième  siècle,  semblerait  jus- 
tifier cette  interprétation;  mais  l'on  s'accorde  généralement  à  voir  dans  le  mot 
Hazzaya,  un  ethnique  :  et  l'on  traduit  Joseph  de  Hazza  (village  près  d'Arbèle).  Cf. 
Le  Livre  de  la  chasteté,  n°  125. 

(2)  La  vocalisation  est  donnée  par  le  ms.  —  Sur  la  situation  de  ce  lieu,  cf. 
IIoffmanx,  Auszûge,  etc.,  p.  193. 

(3)  Cf.  ci-dessous,  p.  ch.  vu,  §  xn.  au  commencement. 


294  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

et  de  contemplation  en  contemplation,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  atteint 
toute  la  perfection  et  la  mesure  de  la  spiritualité.  Il  était  très 
humble,  et  surnaturellement.  En  lui  s'accomplit  aussi  réelle- 
ment ce  qui  a  été  dit  de  son  homonyme  (1)  :  «  Moïse  était  le  plus 
humble  de  tous  les  hommes  de  la  terre.  »  —  Avec  liberté  et  sans 
crainte  aucune,  je  dis  aussi,  moi,  misérable,  que  notre  Mousha 
fut  le  plus  humble  de  tous  les  hommes  qui  étaient  sur  la  terre, 
comme  l'ancien  Moïse  des  Israélites;  de  sorte  que  souvent  il 
fut  blâmé  par  des  hommes  vertueux,  par  des  vieillards  saints 
et  zélés  qui,  enflammés  du  zèle  divin,  lui  disaient  :  «  Pourquoi 
ne  reprends-tu  pas  ceux  qui  sont  dignes  de  blâme?  »  —  Il  leur 
répondait  humblementet  doucement  ceci  :  «  Parce  que  mes  fautes 
ne  me  permettent  pas  devoir  celles  des  autres.  A  Dieu  ne  plaise 
que  je  voie  un  défaut  en  quelqu'un  si  ce  n'est  en  moi  !  Pendant 
l'espace  de  quinze  ans  je  me  suis  adonné  aux  labeurs  et  aux 
sueurs  et  j'ai  demandé  au  Christ  qu'il  m'accordât  de  voir  mes 
propres  péchés  et  non  ceux  des  autres,  et  qu'il  me  revêtit  de  son 
vêtement  d'humilité  et  de  mansuétude  pour  en  useràl'égard  de 
tous  et  supporter  tout.  » 

En  vérité,  il  surpassait  tout  le  monde  en  cette  vertu,  et  aussi 
par  sa  miséricorde  et  par  l'ardente  charité  dont  il  était  rempli. 

J'interrogeai  un  jour  Rabban  Youssef  et  je  lui  demandai  de 
me  dire  à  quel  degré  était  parvenu  saint  Rabban  Mousha.  Il  me 
répondit  :  «  Sache,  mon  fils,  que  Rabban  Mousha  parvint  au 
degré  de  Rabban  Mar  Yohannan,  le  Dailamite  (2)  ». 

Du  temps  de  Rabban  Mousha,  le  couvent  de  Beit  Çayarê  fut 
très  florissant  et  peuplé  de  nombreux  frères.  Du  temps  de  Rab- 
ban Bar-Yaldà,  il  y  avait  seulement  soixante  frères  dans  ce  cou- 
vent; du  temps  de  Rabban  Mousha  le  nombre  des  moines  s'éleva 
à  trois  cents  :  il  comptait  plus  de  reclus  qu'il  n'avait  eu  de  moi- 
nes autrefois. 

Ce  couvent  était  vraiment  la  Jérusalem  d'en  haut.  Tous  ceux 
qui  avaient  le  désir  de  la  perfection  y  accouraient  de  tous  lieux. 
Toutes  les  cellules  du  couvent,  excepté  les  premières  qui  exis- 
taient du  temps  de  Rabban  Bar-Yaldà,  furent  bâties  par  les 
soins  et  aux  frais  de  Rabban  Mousha.  Il  bâtissait  même  des  cel- 

(1)  Num.,  xii,  3.  —  En  réalité  le  texte  biblique  porte  «  mitissimus  ».  Ce  verset 
est  une  glose  ajoutée  tardivement  au  texte. 

(2)  Cf.  ci-dessus,  p.  405,  n.  2  (t.  Il,  1897). 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  295 

Iules  aux  cénobites  avant  qu'ils  sortissent  de  la  communauté. 

Rabban  Youssef  nous  racontait  ceci  : 

Un  jour  qu'il  était  près  de  R.  Mousha,  celui-ci  lui  dit  : 
«  Monte  au  grenier  qui  est  au-dessus  de  la  porte  de  la  cour  (1), 
et  reviens.  »  —  Le  grenier  qui  était  au-dessus  de  cette  porte 
était  très  petit,  celui  qui  y  montait  ne  pouvait  s'y  tourner. 
Rabban  Youssef  étant  donc  monté  dans  ce  grenier  y  vit  sur  le 
sol  environ  deux  qabê  de  froment  et  autant  de  pois  chiches  et 
de  lentilles.  En  revenant  auprès  de  R.  Mousha,  après  être  des- 
cendu du  grenier,  celui-ci  ne  lui  dit  rien,  et  lui-même  ne  lui 
demanda  point  pourquoi  il  lui  avait  commandé  cela,  mais  il 
comprit,  dans  la  sagacité  de  sa  science,  qu'il  y  avait  là  un 
mystère;  car  R.  Mousha  n'avait  point  coutume  de  lui  cacher 
quelque  chose  des  mystères  que  le  Christ  Notre-Seigneur  opé- 
rait en  lui.  —  R.  Youssef  disait  qu'à  l'aide  du  peu  [de  provi- 
sions] qui  se  trouvait  dans  ce  grenier  on  bâtit  cette  année-là 
environ  vingt  cellules.  Il  donnait  abondamment,  à  quiconque 
lui  en  demandait,  soit  du  froment  soit  des  autres  aliments 
qui  étaient  dans  ce  grenier,  et  à  mesure  qu'il  en  prenait  la 
provision  se  trouvait  multipliée  sans  jamais  manquer  ni  même 
diminuer.  Quiconque  a  vu  les  cellules  de  ce  couvent,  leur  gran- 
deur et  leur  amplitude,  comprendra  à  peu  près  combien  de 
garibê  de  froment  ont  dû  être  mangés  pendant  la  construction 
de  chacune  d'elles. 

Or,  la  vertu  et  le  précepte  de  Celui  qui  multiplia  entre  les 
mains  de  ses  disciples  cinq  petits  morceaux  de  pain  pour  en 
rassasier  quatre  mille  (2)  personnes,  hommes,  femmes  et  en- 
fants, fit  aussi  cela  par  l'effet  de  sa  puissance,  par  les  mains 
de  son  économe,  Rabban  Mousha. 

Rabban  Youssef  l'appelait,  en  effet,  ainsi  :  c'est-à-dire  «  éco- 
nome du  Christ  »  ;  et  il  disait  continuellement  qu'en  vérité  le 
Christ  Notre-Seigneur  avait  placé  Rabban  Mousha  à  la  tête  de 
ceux  de  sa  maison  et  l'avait  pour  ce  motif  enrichi  de  tous  les 
dons  de  son  trésor  pour  en  distribuer  en  maître ,  comme  il 
voulait,  aux  hommes  qui  en  ont  souverainement  besoin. 

Rabban  Youssef  racontait  encore  ceci  : 

(1)  Le  mot  balta  employé  ici  signifie,  dans  la  langue  vulgaire,  «  porte  d'entrée, 
porte  de  la  cour  »,  d'après  ce  que  m'écrit  un  prêtre  chaldéen. 

(2)  Johan.,  xv,  38.  —  Le  texte  du  ms.  porte,  par  erreur,  quarante  mille. 


296  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Souvent,  quand  le  frère  chargé  du  soin  du  réfectoire  des 
frères  apportait  les  vases  dans  lesquels  il  prenait  l'huile  pour 
la  provision  de  la  table,  il  voyait  le  saint  prendre  ces  vases, 
entrer  dans  la  chambre  intérieure  et  les  rapporter  pleins 
d'huile,  sans  pourtant  rien  mettre  dedans.  Il  ajoutait  cette  chose 
fort  admirable  :  que  le  frère  servant  savait  très  bien  tout  ce 
qu'il  y  avait  dans  cette  chambre,  mais  que  le  saint  l'empêchait, 
par  la  vertu  de  sa  prière,  de  comprendre  ce  qu'il  faisait,  ou 
même  de  penser  et  de  dire  :  «  Puisqu'il  n'y  a  pas  beaucoup 
d'huile  dans  cette  chambre,  d'où  vient  donc  toute  celle  qu'il  en 
tire?  » 

Quand  R.  Youssef  vint  au  couvent  de  Beit  Çayarê,  il  ne  pou- 
vait aucunement  lire  dans  un  livre  :  car  il  en  était  au  degré 
de  l'opération  de  l'âme,  et  tout  son  travail  et  son  application 
étaient  un  labeur  spirituel.  Or,  R.  Mousha  lui  demanda  de  lire 
en  présence  des  frères,  quand  ils  s'assemblaient  dans  sa  cel- 
lule, afin  qu'ils  jouissent  de  sa  lecture.  —  R.  Youssef  lui  ayant 
dit  qu'il  ne  le  pouvait  faire,  pour  le  motif  qui  lui  était  connu, 
R.  Mousha  reprit  :  «  J'ai  demandé  pour  toi  au  Christ,  et  il  t'a 
concédé  de  pouvoir  lire  en  présence  des  frères  quand  ils  seront 
assemblés,  pour  qu'ils  en  jouissent.  »  —  Il  le  signa  et  lui  or- 
donna de  lire.  Et  depuis  ce  jour,  quand  les  frères  étaient  assem- 
blés dans  la  cellule  de  R.  Mousha,  la  grâce  de  pouvoir  lire 
dans  leur  réunion  était  concédée  à  R.  Youssef. 

Un  jour  que  tous  les  moines  étaient  assemblés  dans  l'église, 
et  R.  Mousha  avec  eux,  pour  la  rogation,  R.  Youssef  s'assit 
pour  lire  la  leçon  de  la  rogation.  R.  Mousha  avait  coutume  de 
ne  pas  s'asseoir  pendant  que  R.  Youssef  lisait.  R.  Youssef 
courait  dans  sa  lecture,  comme  un  cheval  rapide.  Tout  à  coup 
il  se  tut,  et  s'arrêta  sans  pouvoir  proférer  une  seule  parole.  Il 
tourna  son  regard  vers  le  saint  comme  pour  lui  signaler  la  chose. 
Rabban  Mousha  ne  le  regarda  point.  Au  bout  d'un  instant,  il 
se  tourna  vers  lui  et  lui  dit,  comme  quelqu'un  qui  ne  se  serait 
pas  aperçu  du  fait  :  «  Pourquoi  gardes-tu  le  silence  et  ne  lis- 
tu  pas  comme  de  coutume?  »  —  Et  à  l'instant  même,  le  lien 
de  sa  bouche  fut  rompu,  et  il  lut  comme  auparavant.  Quand  il 
se  leva  de  son  siège,  il  s'approcha  de  R.  Mousha  et  lui  dit  : 
«  Rabban,  pourquoi  cela  m'est-il  arrivé?  »  —  Rabban  Mousha 
lui  répondit  en  souriant  :  «  Pour  que  tu  connaisses  ta  force,  et 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.        297 

que  tu  saches  que  ce  don  ne  vient  pas  de  toi,  mais  purement 
de  la  grâce  qui  t'a  été  gratuitement  conférée.  »  —  Et  il  ajouta  : 
«  J'ai  vu  les  paroles  qui  sortaient  de  ta  bouche,  qui  volaient, 
comme  des  étincelles  de  feu,  et  qui  s'élevaient  en  haut.  »  —  Il 
le  bénit  et  le  congédia  en  paix,  et  R.  Youssef  loua  la  bonté  du 
Christ,  qui  l'avait  enrichi  [de  ce  don]. 

J'ai  raconté  plus  haut  (1),  dans  l'histoire  de  Rabban  Ishô\ 
comment  celui-ci  avait  empêché  R.  Youssef  de  se  servir  de 
l'écriture,  au  point  qu'il  ne  put  même  ramasser  les  feuillets 
qu'il  avait  commencés.  —  Un  jour  saint  R.  Mousha  lui  dit  : 
«  Mon  frère,  je  veux  que  tu  nous  écrives  quelques  volumes 
pour  les  mettre  dans  notre  cellule.  »  —  Rabban  Youssef  lui 
répondit  :  «  Je  suis  lié  en  cela  parle  précepte  de  R.  Ishô',  et 
je  ne  puis  écrire  quoi  que  ce  soit.  »  —  R.  Mousha  reprit  :  «  Le 
précepte  de  R.  Ishôc  est  aussi  le  nôtre  :  nous  sommes  tous  les 
deux  du  Christ;  mais  je  demanderai  au  Christ  qu'il  te  délivre 
du  lien  qui  t'empêche  d'écrire.  »  —  Puis  il  signa  sa  main 
droite,  pria  pour  lui,  et  lui  ordonna  d'écrire.  R.  Youssef  se 
soumit  à  son  ordre.  Il  commença  à  écrire  le  jour  même.  Quand 
il  eut  écrit  à  peu  près  la  moitié  d'une  page,  son  calame  lui  fut 
subitement  enlevé  de  la  main  et  projeté  au  loin.  Il  se  leva, 
pria,  fit  le  signe  de  la  croix  et  reprit  le  calame  de  l'endroit  où 
il  était  tombé.  Mais  quand  il  voulut  se  remettre  à  écrire,  le 
calame  lui  fut  de  nouveau  arraché  de  la  main.  II  se  leva  comme 
la  première  fois  et  reprit  le  calame.  La  même  chose  arriva 
une  troisième  fois.  Alors  il  se  leva,  alla  trouver  le  saint  et  lui 
fit  savoir  ce  qui  s'était  passé.  R.  Mousha,  souriant,  selon  sa 
coutume,  lui  dit  :  «  Cela  t'est  arrivé  parce  que  tu  as  transgressé 
le  précepte  de  saint  R.  Ishôc,  et  afin  que  tu  connaisses  ta  force; 
mais  maintenant  va  écrire,  et  rien  de  semblable  ne  t'arrivera.  » 
—  Rabban  Youssef  comprit  alors  le  dessein  du  saint  qui  avait 
voulu  lui  faire  comprendre  par  là  combien  grande  était  l'auto- 
rité de  R.  Ish<y,  et  combien  plus  grande  était  la  sienne  propre, 
qui  annulait  le  premier  précepte.  Depuis  ce  jour-là,  R.  Youssef 
se  mit  à  écrire  et  copia  de  nombreux  livres. 

Rabban  Youssef  racontait  qu'un  jour  un  Arabe,  enflé  de  vaine 
gloire,  docteur  des  Herzdanéens  (2),  très  connu  dans  ce  pays, 

(1)  Ci-dessus,  p.  184. 

(2)  Je  pense  que  ce  nom  désigne  les  habitants  d'un  village  de  la  région. 


208  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

vint  trouver  saint  Rabban  Mousha  et  lui  dit  :  «  Vieillard,  je 
voudrais  engager  une  discussion  avec  toi.  »  —  R.  Mousha  lui 
répondit  :  «  Je  suis  un  homme  grossier,  semblable  à  un  ani- 
mal, et  je  n'entends  rien  à  la  discussion.  »  —  Et  à  ce  moment, 
un  ange  frappa  cet  homme  :  son  visage  se  retourna  en  arrière, 
toutes  ses  facultés  et  ses  sens  s'arrêtèrent;  il  devint  comme 
un  bois  sec.  sans  aucune  sensibilité.  Rabban  Youssef  eut  pitié 
de  ce  misérable,  et  pria  le  saint  en  sa  faveur.  Rabban  Mousha 
regarda  le  malheureux  et  fit  sur  lui  le  signe  de  la  croix  vivi- 
fiante ;  alors  son  visage  se  retourna  et  se  redressa  comme  au- 
paravant; ses  sens  et  ses  facultés  furent  déliés  du  lien  dont  ils 
avaient  été  justement  enchaînés;  il  se  mit  à  parler  et  à  remer- 
cier le  saint,  à  louer  et  à  glorifier  le  Dieu  qui  grandit  et  fait 
triompher  ses  saints. 

Un  jour,  R.  Youssef  alla  trouver  le  saint  et  lui  raconta  une 
chose  [en  lui  demandant]  que  personne  ne  sût  ce  qu'il  lui  avait 
raconté.  —  Trois  jours  après,  R.  Youssef  et  l'homme  dont  il 
avait  parlé  se  trouvaient  réunis  près  de  R.  Mousha.  Celui-ci 
voulut  faire  comprendre  à  Rabban  Youssef  qu'il  avait  eu  tort 
de  lui  demander,  en  doutant  de  lui,  de  garder  un  secret  et  de 
ne  pas  le  dévoiler;  et  aussi  qu'il  pouvait  le  révéler  et  faire  en 
sorte  que  celui  qui  l'entendait  parler  ne  comprît  pas  plus  ce 
qu'il  disait  que  s'il  eût  gardé  le  silence.  —  Comme  ils  étaient 
assis  et  conversaient  tous  les  trois  :  R.  Mousha,  R.  Youssef  et 
le  moine  dont  R.  Youssef  avait  raconté  l'histoire,  ce  moine 
venait  de  commencer  à  dire  quelque  chose  ,  quand  Rabban 
Mousha  se  tourna  subitement  vers  R.  Youssef  et  lui  dit  d'une 
voix  plus  élevée  que  de  coutume  :  «  Quelle  est  cette  histoire  que 
tu  m'as  racontée,  Rabban  Youssef?  Ne  m'as-tu  pas  raconté  telle 
et  telle  chose?  »  —  Et  il  se  mit  à  répéter  tout  ce  que  R.  Youssef 
lui  avait  dit.  Celui-ci  demeura  stupéfait;  il  regarda  le  moine, 
et  il  le  vit  comme  un  morceau  de  bois  sec,  sans  aucune  sensi- 
bilité, de  sorte  qu'il  ne  comprenait  pas  ce  que  disait  le  saint; 
il  n'avait  plus  connaissance  de  lui-même  et  ne  percevait  abso- 
lument rien.  —  Alors  R.  Youssef  comprit  la  pensée  du  saint 
et  lui  dit  :  «  Assez,  maître,  assez!  Je  n'ai  point  de  doute;  je 
crois.  ».  —  Alors  R.  Mousha  se  tourna  vers  le  moine  et  fit  de 
son  côté  le  signe  de  la  croix.  Ses  sens  se  ranimèrent  et  sa 
connaissance  lui  revint;  il  ne  s'aperçut  point  de  ce  qui  s'était 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  299 

passé,  ni  même  que  son  propre  récit  avait  été  interrompu; 
mais  il  continua  sa  narration  en  achevant  la  phrase  qui  était 
dans  sa  bouche. 

Qui  n'admirerait  ce  saint  qui  rendait  les  hommes  raisonnables 
semblables  à  la  créature  insensible,  ceux  qui  entendent  et  qui 
comprennent  semblables  à  des  sourds  et  à  des  êtres  dépourvus 
d'intelligence!  Mes  frères  bien-aimés,  je  vous  supplie,  dans 
la  charité,  de  ne  pas  vous  contenter  du  récit  matériel  de  ce 
prodige;  mais  considérez  bien  que  c'est  un  prodige  surnaturel, 
tout  à  fait  au-dessus  de  toute  admiration. 

Pendant  l'Avent,  Rabban  Youssef  demeurait  dans  sa  cellule, 
selon  sa  coutume.  Il  tomba  dans  une  très  grave  maladie  et 
demeura  environ  quinze  jours  comme  paralysé  et  sans  pouvoir 
se  tenir  sur  ses  pieds.  Un  jour,  il  se  dit  à  lui-même,  à  haute 
voix,  selon  sa  coutume  :  «  0  Rabban  Mousha!  Il  ne  convenait 
donc  pas  que  tu  me  visitasses,  dans  cette  maladie  et  cette  afflic- 
tion où  je  suis.  »  —  Et  voici  qu'au  moment  où  il  achevait  cette 
parole  R.  Mousha  se  trouva  à  l'entrée  de  l'alcôve  (1)  où  gisait 
R.  Youssef,  malgré  la  porte  fermée  et  verrouillée.  Rabban 
Mousha  lui  dit  :  «  Prions,  que  la  paix  soit  avec  nous  !  »  — 
Rabban  Youssef  reprit  :  «  Comment!  depuis  que  je  suis  dans 
la  maladie  et  l'infirmité  de  la  paralysie  tu  ne  m'as  pas  visité; 
et  maintenant  tu  me  demandes  de  me  lever  pour  prier  !  »  — 
Rabban  Mousha  lui  dit  :  «  Lève-toi  maintenant  et  prie  d'abord; 
ensuite  tu  feras  tes  reproches  et  tes  récriminations.  ».  —  A  la 
parole  du  saint,  R.  Youssef  se  leva  et  se  mit  sur  ses  pieds  tout 
à  fait  guéri.  Ils  prièrent  et  se  saluèrent  mutuellement.  Quand 
ils  furent  assis,  R.  Mousha  dit  à  R.  Youssef  :  «  Tu  as  quelque 
chose?  apporte-la,  que  nous  nous  réjouissions.  »  —  R.  Youssef 
apporta  un  certain  fruit,  et  lui  dit  que  c'était  la  mère  de 
Shahleph  qui  le  lui  avait  envoyé.  R.  Mousha  dit  :  «  Alors,  nous 
appellerons  aussi  Shahleph,  pour  qu'il  se  réjouisse  avec  nous.  » 

Ce  Shahleph  était  un  cénobite.  Il  était  souvent  saisi  par  l'es- 
prit malin  et  en  était  fort  tourmenté.  Bien  des  fois,  il  avait 
prié  le  saint  à  ce  sujet,  sans  en  obtenir  de  soulagement ,  parce 
que  l'heure  n'était  pas  encore  venue.  —  Comme  le  saint  pro- 
nonçait ces  mots ,  voici  que  Shahleph  frappait  à  la  porte.  — 

(1)  Litt.  :  «  le  portique  »,  <7Toâ. 


300  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

Et  à  ce  propos,  R.  Youssef  racontait  que  quand  le  saint  deman- 
dait quelqu'un,  alors  même  que  cette  personne  était  au  loin, 
elle  se  trouvait  sans  retard  près  de  lui.  —  Il  ouvrit  la  porte  à 
Shahleph  et  le  fit  entrer.  Quand  ils  eurent  mangé,  R.  Mousha 
prit  une  coupe  de  vin,  et  fit  sur  elle  le  signe  vivifiant  de  la 
croix,  ainsi  que  R.  Youssef;  puis  il  la  donna  au  cénobite  Shah- 
leph. Lorsque  celui-ci  eut  bu  le  vin  qui  était  dedans,  R.  Mousha 
lui  dit  en  souriant  :  «  Shahleph,  si  l'esprit  qui  est  en  toi  ne 
sort  pas  avec  cette  coupe,  rien  autre  chose  ne  pourra  le  faire 
sortir.  »  —  Depuis  cet  instant,  le  cénobite  fut  totalement  dé- 
livré. 

Il  y  avait  dans  le  village  de  Kaphar-Qourê,  dans  le  district  de 
'Aïn-Babel,  un  Kartavéen  de  ceux  qu'on  appelle  Daséniens  (1). 
Il  se  nommait  Kêmel.  Ayant  entendu  raconter  une  histoire  à 
son  sujet,  je  voulus,  moi  misérable,  l'apprendre  de  la  propre 
bouche  de  cet  homme,  car  il  est  demeuré  en  cette  vie  tempo- 
relle jusqu'à  présent.  —  Un  jour,  il  vint  chez  nous,  pour  saluer 
R.  Youssef,  selon  sa  coutume;  je  lui  demandai  de  me. raconter 
son  histoire  avec  R.  Mousha,  et  il  se  mit  à  me  dire  ceci  : 

«  Sache  que  j'étais  un  assassin  sanguinaire  et  sans  pitié.  » 
[Il  raconta]  qu'il  se  livrait  au  brigandage,  et  avait  tué  beaucoup 
de  gens.  Il  avait  un  frère  qui  fut  tué  dans  le  village  de  Ma- 
riôs,  dans  le  pays  de  Zôzan.  Il  vint  un  jour  au  moulin  du  cou- 
vent, qui  est  sur  la  rivière  du  Çaphna  (2).  Il  y  trouva  le  moine 
Kôma,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut  (3).  Comme  Kôma  était 
du  village  de  Mariôs,  dans  lequel  avait  été  tué  le  frère  de  ce 
Kêmel,  il  tira  contre  le  moine  un  grand  couteau  qu'il  avait  avec 
lui,  renversa  Kôma  sous  ses  pieds  et  l'égorgea.  Ce  brigand 
affirmait  avec  serments  et  disait  que,  jusqu'au  moment  où  le 
couteau  avait  atteint  l'os  du  cou  [de  Kôma] ,  il  vit  et  comprit 
clairement  la  chose,  mais  qu'ensuite  il  n'eut  plus  connaissance 
de  ce  qui  se  passa.  L'ange  de  Dieu  renversa  cet  assassin  et 
repoussa  cet  impie  loin  du  moine;  il  fit  échapper  celui-ci  au 
massacre,  sain  et  sauf,  sans  aucun  dommage.  Le  misérable 
demeura  étendu  à  cette  place  comme  un  homme  tué,  depuis 
ce  moment  jusqu'à  la  même  heure  [le  lendemain],  sans  aucune 

(1)  Sur  la  région  de  Dasen,  cf.  Hoffmann,  Ausziige,  etc.,  pp.  202-207. 

(2)  Affluent  de  la  rive  gauche  du  Habour.  —  Cf.  Hoffmann,  Auszûge,  p.  193. 

(3)  Ci-dessus,  p.  107. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  301 

connaissance.  Alors,  il  s'éveilla  de  son  immobilité  et  de  sa 
prostration,  et  il  se  leva  sans  savoir  ce  qui  lui  était  arrivé. 
Cependant,  il  sut  et  connut  parfaitement  qu'il  avait  réellement 
tué  Kôma;  mais  qu'était-il  devenu?  il  n'en  savait  rien.  Il  alla 
à  son  village,  et  quelques  jours  après,  il  tomba  dans  une  grave 
maladie  :  une  paralysie  qui  le  fit  beaucoup  souffrir  pendant 
environ  une  année.  Sa  mère  le  pressait  vivement  de  se  laisser 
transporter  par  elle  près  de  saint  R.  Mousha;  comme  il  était 
très  mauvais,  il  n'y  consentait  point.  Enfin,  sa  mère  le  chargea 
de  force  sur  un  àne,  et  l'amena  au  couvent  près  du  saint.  Lors- 
que celui-ci  le  vit,  il  lui  dit  :  «  Kernel,  pourquoi  as-tu  agi  ainsi 
avec  Kôma?  »  —  Et  il  envoya  chercher  celui-ci.  Quand  Kôma 
vint,  Kêmel  en  le  voyant  fut  très  surpris  qu'un  homme  assas- 
siné se  trouvât  encore  en  vie.  Rabban  Mousha  lui  dit  :  «  Kêmel, 
embrasse  les  pieds  de  Kôma  et  tu  seras  guéri.  »  —  Kêmel 
accomplit  son  ordre,  et  Kôma  s'en  retourna  à  sa  cellule.  Rab- 
ban Mousha  fit  dresser  la  table,  s'y  assit,  appela  cet  homme  et 
lui  dit  :  «  Kêmel,  viens  manger.  »  —  A  cette  parole,  Kêmel 
se  redressa  et  se  leva  guéri,  comme  quelqu'un  qui  n'aurait 
jamais  souffert.  Il  s'approcha  de  la  table  et  mangea.  Le  saint 
le  renvoya  à  sa  maison  après  l'avoir  averti  et  admonesté  longue- 
ment. Il  sortit  d'auprès  du  saint  doublement  guéri  :  je  veux 
dire  dans  son  corps  et  dans  son  âme.  Il  fit  monter  sa  mère  sur 
l'âne  qui  l'avait  apporté  et  s'en  alla  à  pied  à  son  village,  louant 
et  glorifiant  Dieu  pour  sa  guérison.  De  ce  jour,  il  fut  tout  à 
fait  autre,  et  jusqu'à  sa  mort  il  revint  fréquemment  au  cou- 
vent recevoir  la  bénédiction  des  moines.  —  J'ai  appris  toutes 
ces  choses  de  la  propre  bouche  de  ce  Kartavéen. 

Il  y  avait  dans  le  couvent  un  moine  enfoncé  dans  le  péché 
et  dans  la  révolte.  Il  entrait  dans  les  cellules  des  frères  et 
volait  tout  ce  qu'il  y  trouvait.  Rabban  Mousha  savait  cela;  il  le 
réprimandait  et  usait  de  longanimité  envers  lui ,  dans  l'espoir 
qu'il  se  réveillerait  de  son  impiété  et  ferait  pénitence  de  sa 
malice.  Lui  au  contraire,  dans  son  mépris  de  la  patience 
divine,  ne  faisait  qu'accroître  sa  malice.  Un  jour,  R.  Youssef 
vint  trouver  R.  Mousha  et  rencontra  cet  homme  criminel  qui 
sortait  de  la  porte  de  la  cour  du  saint.  Il  le  vit  le  visage  tout  chan- 
gé et  privé  de  toute  intelligence.  Rabban  Youssef  entra  près 
du  saintetle  trouva  enflammé  du  zèle  divin.  Il  criait  en  disant  : 

ORIENT   CHRÉTIEN.  20 


302  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

<(  Combien  de  temps,  et  jusqu'à  quand  le  supporterai-je  et  le  to- 
lérerai-je?  » 

R.  Youssef  tomba  aux  pieds  du  saint,  et  le  pria  d'avoir 
pitié  de  ce  misérable,  de  se  calmer  de  sa  fureur  et  de  ne  pas 
le  faire  périr.  Rabban  Mousha  lui  dit  :  «  Ne  fais  rien  ;  le  trait 
est  sorti  de  l'arc,  et  il  ne  peut  retourner.  »  —  Deux  jours  après, 
ce  malheureux  s'en  alla  au  village  de  Beit  Mourdani,  et  quitta 
son  saint  habit.  Puis,  après  deux  autres  jours,  il  s'en  alla  à  la 
chasse  avec  des  hommes  qui  lui  ressemblaient.  Il  prit  un  jave- 
lot à  deux  pointes  :  il  le  lança  au  loin,  et  celui-ci  se  fixa  en 
terre.  Ce  misérable  s'étant  mis  à  courir,  tomba,  dans  la  rapi- 
dité de  sa  course,  sur  le  javelot  qui  était  dressé,  et  qui  pénétra 
dans  son  cœur  et  sortit  par  son  dos.  Et  ce  misérable  mourut  de 
ce  cruel  châtiment  qu'il  avait  mérité. 

Rabban  nous  racontait  encore  ceci  : 

Un  jour  que  R.  Mousha  se  tenait  avec  lui  et  d'autres  moines 
sur  le  seuil  de  sa  porte,  il  lui  dit  :  «  Hàte-toi,  descends  les  de- 
grés qui  sont  sur  le  chemin  de  la  cellule;  tu  rencontreras  un 
diacre  qui  veut  venir  près  de  nous;  frappe-le  sur  la  bouche, 
et  reviens  près  de  moi.  »  —  Rabban  Youssef  partit,  selon  l'or- 
dre du  saint.  Un  diacre  courait  et  montait  alors  en  hâte  les 
degrés.  Quand  Rabban  arriva  près  de  lui,  il  le  frappa  sur  la 
bouche,  comme  le  saint  le  lui  avait  prescrit,  et  cet  homme  re- 
tourna aussitôt  en  arrière,  sans  rien  lui  dire.  Il  revint  ensuite 
vers  le  saint,  tourmenté  d'avoir  frappé  un  homme,  image  de 
Dieu.  Il  pria  le  saint  de  lui  faire  connaître  l'affaire  de  cet  homme. 
Rabban  Mousha  lui  répondit  :  «  Ne  t'afflige  pas;  tu  n'as  pas 
souffleté  l'image  honorable  de  l'homme,  mais  l'impudent  qui 
mettait  la  vaine  gloire  dans  la  bouche  de  ce  diacre,  et  qui  le 
pressait  de  venir  me  louer  devant  les  frères  réunis  ici.  Voilà 
pourquoi  je  t'ai  envoyé  souffleter  le  démon  qui  était  sur  sa  bou- 
che, et  non  pas  l'homme,  image  de  Dieu,  qu'il  tenait  captif.  Et 
voilà  aussi  pourquoi  cet  homme  ne  t'a  rien  dit  ;  mais,  délivré 
du  démon,  il  est  retourné  et  s'en  est  allé  par  la  route  par  la- 
quelle il  était  venu.  » 

Rabban  Youssef  nous  racontait  encore  ceci  : 

Un  jour,  il  alla  selon  sa  coutume,  trouver  R.  Mousha,  qui  le 
retint  pour  se  récréer  avec  lui.  Il  prit  une  jarre  qui  était  placée 
dans  la  cour  la  tête  en  bas.  Il  souffla  dedans  comme  pour  qu'il 


VIE    Dl"    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  303 

n'y  restât  point  de  poussière,  et  il  la  posa  toute  droite  sur  son 
fonds,  tandis  que  R.  Youssef  l'observait.  Il  entra  dans  la  cham- 
bre intérieure  et  se  mit  en  prière;  puis  il  sortit,  prit  cette  jarre 
pleine  de  vin,  et  la  posa  devant  R.  Youssef.  Celui-ci  examina  la 
jarre  et  la  vit  pleine  de  vin;  il  admira  ce  prodige  et  glorifia 
Dieu.  En  mangeant,  ils  burent  de  ce  vin  miraculeux  et  R.  Yous- 
sef disait  :  «  De  ma  vie,  je  n'ai  bu  du  vin  comme  celui-là,  et  je 
ne  puis  vous  parler  de  ses  délices  ni  de  sa  suavité;  car,  en 
vérité,  c'était  un  vin  céleste  et  spirituel,  de  celui  qu'on  renferme 
dans  des  vases  précieux  (?).  » 

Rabban  Youssef  nous  racontait  encore  ce  prodige  : 
Un  jour  qu'il  était  près  du  saint,  quelqu'un  frappa  à  la  porte. 
Rabban  Mousha  lui  dit  :  «  Vois  qui  frappe  à  la  porte.  »  — 
R.  Youssef  comprit  qu'il  y  avait  en  cela  un  mystère  caché  ;  car  le 
saint  n'avait  point  coutume  de  parler  de  la  sorte.  Il  sortit  à  la 
porte,  et  il  y  trouva  une  femme  du  village  de  Kaphar-Samka, 
dans  la  région  de  'Aïn-Babel.  Cette  femme  lui  parut  très  affligée 
dans  son  esprit;  elle  tira  un  vêtement  dans  lequel  il  y  avait  un 
linge  qui  enveloppait  une  masse  de  chair  ne  présentant  aucune 
apparence  de  membres  ou  de  vie,  et  elle  dit  à  R.  Youssef  : 
«  J'ai  enfanté  cette  chair  morte,  comme  tu  vois;  et  je  l'ai  ap- 
portée au  saint,  car  je  crois  qu'il  peut  secourir  l'affliction  de 
mon  âme  attristée.  »  —  Connaissant  la  vertu  divine  annexée  à 
la  prière  du  saint,  et  comprenant  qu'il  ne  lui  avait  pas  dit  en 
vain  :  «  Vois  qui  frappe  à  la  porte  »,  mais  que  le  Christ  allait 
accomplir  un  sublime  prodige  par  son  intermédiaire,  R.  Yous- 
sef eut  la  foi  et  ne  douta  point  que  la  demande  de  la  femme 
ne  fût  exaucée  par  Dieu.  Il  ne  fit  point  difficulté  de  prendre 
cette  chair  totalement  morte,  et  de  la  porter  près  du  saint.  Il 
lui  exposa  et  lui  fit  connaître  ce  qu'il  avait  appris  de  cette 
femme.  Le  saint  lui  ordonna  de  faire  dessus  le  signe  de  la  croix. 
Et  quand  R.  Youssef  eut  fait  le  signe  de  la  croix,  le  saint  éten- 
dit lui-même  la  main  et  le  fit  également.  Et  voici  qu'au  moment 
même,  clans  cette  chair  informe,  tous  les  membres  d'un  corps 
parfait  se  formèrent,  une  âme  s'y  mit  à  respirer,  et  elle  devint 
un  homme  complet.  Cet  enfant  commença  à  pleurer  comme 
fexige  la  nature.  Rabban  Youssef  sortit,  portant  dans  ses 
mains  l'enfant  qui  pleurait  et  criait,  et  il  le  donna  à  sa  mère. 
Celle-ci   fut  remplie  d'une  grande  joie  et  loua  Dieu  de  lui 


304  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

avoir  donné  un  fils  qu'il  avait  créé  dans  une  création  nouvelle. 

Ici  je  dirai  avec  liberté  et  sans  contrainte  qu'en  cet  homme 
de  prodige  s'est  réalisée  manifestement,  pleinement  et  véritable- 
men  la  parole  certaine  et  la  promesse  véridique  de  Notre-Seigneur 
à  ceux  qui  accomplissent  sa  volonté,  par  laquelle  il  leur  a  pro- 
mis et  dit  :  «  Ceux  qui  croiront  en  moi  feront  des  prodiges  plus 
grands  que  ceux  que  je  fais  moi-même  (1)  »,  par  la  vertu  divine 
cachée  en  eux,  qui  opère  selon  sa  volonté  glorieuse.  Et  comment? 
En  effet,  Notre-Seigneur,  pendant  sa  vie  sur  la  terre ,  en  chan- 
geant l'eau  en  vin  (2),  a  fait  d'une  nature  une  autre  nature;  en 
faisant  revenir  l'âme  dans  un  corps  d'où  elle  était  partie  par  la 
mort,  il  a  fait  d'un  mort  un  vivant  (3)  ;  mais  maintenant  dans 
l'action  qu'il  exerça  par  l'intermédiaire  de  ce  thaumaturge,  il  a 
fait  quelque  chose  de  rien  :  de  rien,  il  a  fait  un  vin  exquis;  d'une 
masse  informe,  par  un  prodige  qui  surpasse  la  parole,  il  a  fait  un 
homme  parfait,  une  créature  nouvelle,  comme  au  commence- 
ment dans  la  création  d'Adam.  —  En  effet,  c'est  la  même  puis- 
sance divine  qui  a  créé  le  premier  homme,  lui  a  inspiré  un 
souffle  de  vie,  l'a  fait  raisonnable,  qui  crée,  forme  et  dessine 
d'une  goutte  impure  dans  un  sein  souillé  un  corps  parfait,  et 
la  même  aussi  qui  maintenant  a  créé  et  constitué  de  cette  chair 
morte  un  homme  complet,  par  les  prières  de  cet  homme  de  Dieu 
qui  accomplit  la  volonté  de  son  Maître. 

Ta  volonté  est  adorable,  ô  Dieu!  et  ton  amour  pour  les  hom- 
mes doit  être  glorifié.  Combien  n'as-tu  pas  manifesté  et  prouvé 
par  ton  Bien-Aimé,  ton  affection  et  ta  charité  pour  la  créature 
que  tu  as  créée  dans  ta  bonté  ! 

Moi  misérable,  en  entendant  le  récit  de  ce  prodige  surnaturel, 
de  ce  miracle  surprenant,  que  racontait  R.  Youssef  et  dont  il 
avait  été  l'intermédiaire,  je  lui  dis  :  «  Pourquoi  ne  l'as-tu  pas 
fait  connaître,  afin  qu'il  soit  consigné  dans  l'histoire  du  saint?  » 
—  Il  me  répondit  ceci  :  «  A  cause  de  la  grandeur  de  ce  miracle, 
dans  la  crainte  que  les  hommes  sceptiques  n'y  ajoutassent  pas 
foi,  je  n'ai  pas  voulu  le  dévoiler  et  le  faire  connaître.  De  telles 
choses  ne  sont  acceptables  que  pour  les  vrais  fidèles.  »  —  Pour 
moi,  j'ajouterai  ceci  et  je  dirai  :  «  En  vérité,  il  n'est  point  dou- 

(1)  Johan.,  xiv,  12. 

(2)  Johan..  n.  1-11. 

(3)  Matth.,  ix ;  Luc.  vu,  vin;  Johan.    xi. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  305 

teux  que  ce  prodige  n'ait  été  dissimulé  par  la  volonté  de  Dieu, 
car  il  savait  dans  sa  prescience  essentielle  qu'il  serait  mainte- 
nant conservé  dans  cette  histoire;  de  même  qu'il  a  voulu  garder 
et  réserver  l'histoire  de  Lazare,  qui  n'a  point  été  écrite  par  les 
trois  premiers  évangélistes,  parce  que  sa  sagesse  providentielle 
savait  que  le  bienheureux  Jean  devait  écrire  un  autre  évangile 
et  qu'elle  voulait  que  l'histoire  de  la  résurrection  miraculeuse 
de  Lazare  y  fût  consignée  (1),  sans  doute,  ce  prodige  avait  aussi 
été  réservé  jusqu'à  présent,  pour  qu'il  fût  écrit  dans  cette  his- 
toire, selon  la  volonté  providentielle  qui  connaît  tout,  et  qui, 
dans  sa  prescience  infinie,  comprend  toute  chose  avant  qu'elle 
n'existe. 

Un  jour,  que  les  frères  étaient  réunis  auprès  du  saint,  un 
frère  vint  lui  annoncer  que  les  mulets  de  la  communauté  avaient 
été  enlevés  en  route  par  les  voleurs.  La  communauté  avait 
onze  mulets  qui  s'en  allaient,  chargés,  à  la  ville  de  Mossoul.  En 
apprenant  cela,  R.  Mousha  fut  affligé.  Il  inclina  son  regard 
vers  la  terre  et  refléchit  un  instant  en  lui-même;  puis,  il  leva 
les  yeux  et  dit  à  ceux  qui  étaient  assemblés  :  «  Ne  vous  affligez 
pas  de  cette  affaire,  qui  a  été  organisée  providentiellement  pour 
le  bien  ;  Dieu  est  prêt  à  nous  rendre  plus  qu'on  ne  nous  a  pris.  » 
—  Alors  arriva  le  moine  qui  accompagnait  les  bêtes  jusqu'à 
Mossoul.  Il  fit  connaître  que  quand  les  bêtes  de  la  communauté 
furent  prises,  les  fidèles  selon  la  parole  du  saint,  lui  avaient 
donné  plus  :  c'est-à-dire  douze  mulets  pour  la  commu- 
nauté. 

Un  jour  que  les  deux  saints  étaient  seuls,  R.  Youssef  dit  à 
R.  Mousha  :  «  Comment  n'as-tu  pas  vu  les  mulets,  maître  !  au 
moment  où  les  voleurs  les  ont  pris?  »  —  Rabban  Mousha  ré- 
pondit :  «  Au  moment  où  ils  ont  été  pris,  le  Christ  les  a  cachés 
aux  yeux  de  mon  esprit,  et  quand  le  frère  m'a  informé  [du  vol], 
j'ai  été  surpris  de  la  chose.  Le  Christ  me  fit  connaître  plus  tard 
en  secret  pourquoi  il  me  les  avait  cachés,  et  comment  cela  de- 
vait être  avantageux.  Les  frères  des  autres  couvents  sont  avilis 
par  la  jalousie  contre  le  nôtre;  et  le  Christ  a  pourvu  à  ce  qui 
est  arrivé,  afin  que  cela  servît  à  l'utilité  de  ceux  qui  sont  jaloux 
sans  motif,  pour  qu'ils  abandonnent  leur  zèle  vain  et  sans  profit, 

(1)  Johan.,  xi. 


306  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

puisque,  dans  sa  bonté,  il  nous  a  rendu  ce  qui  nous  avait  été 
pris.  » 

Tandis  que  les  frères  travaillaient  à  bâtir  le  moulin  qui  est 
sur  le  Çaphna,  Rabban  Mousha  se  trouvait  là  avec  eux.  Un 
jour,  ils  voulurent  manger  :  le  saint  les  en  empêcha,  contre  sa 
coutume.  Une  heure  après,  arrivèrent  des  frères  du  couvent  du 
Beit  Qôqâ,  qui  venaient  voir  le  saint,  et  le  trouvèrent  travaillant 
avec  les  frères.  Le  saint  ordonna  alors  aux  frères  de  dresser 
la  table  :  et  ils  s'assirent  pour  manger.  Les  frères  s'assirent 
à  table  avec  le  saint.  Deux  d'entre  eux  qui  ne  l'avaient  point  en- 
core vu  auparavant ,  furent  intérieurement  pris  de  doute  à  son 
égard  en  le  voyant.  Le  saint  s'en  aperçut  ;  il  eut  pitié  d'eux  [et  ne 
voulut  pas]  que  leur  âme  fût  par  là  amoindrie,  que  leur  labeur  fût 
inutile,  ni  que,  par  l'œuvre  de  Satan,  ils  subissent  du  dommage 
au  lieu  du  profit  qu'ils  attendaient;  il  voulut  guérir  la  blessure  du 
doute  que  Satan  avait  jeté  dans  leur  cœur.  —  Il  y  avait  là  un 
panier  dans  lequel  se  trouvaient  plusieurs  coupes  de  verre  dans 
lesquelles  les  frères  buvaientle  vin.  Il  était  suspendu  à  un  arbre. 
Le  saint  dit  à  un  de  ceux  qui  servaient  à  table  :  «  Mon  fils,  en- 
lève le  panier  de  cet  arbre,  et  suspends-le  à  cet  autre  plus  éloi- 
gné ».  —  Le  servant  fit  ce  qui  lui  était  prescrit.  Un  moment  après 
une  pierre,  grosse  comme  un  rocher,  se  détacha  de  la  montagne 
qui  était  au-dessus  de  l'arbre  ;  elle  roula  avec  beaucoup  d'autres 
et  déracina  ce  second  arbre  qui  fut  enseveli  sous  les  pierres, 
de  sorte  qu'on  ne  l'apercevait  plus.  Les  frères  furent  agités 
et  troublés;  mais  personne  d'entre  eux  n'eut  de  mal.  Quand 
ils  furent  calmés,  le  servant  dit  à  R.  Mousha  :  «  Hélas!  pourquoi 
avons-nous  changé  de  place  le  panier?  Maintenant  nous  n'avons 
plus  rien  pour  donner  le  vin  à  boire  aux  frères.  »  —  Le  saint 
lui  dit  :  «  Mon  fils,  va  voir  s'il  n'en  reste  pas  quelques  frag- 
ments. »  —  Le  servant  qui  ne  doutait  pas  de  la  parole  du  saint, 
alla  à  l'endroit  où  se  trouvait  l'arbre  déraciné;  il  trouva  le  pa- 
nier à  la  surface  de  l'avalanche,  et  les  verres  qui  étaient  dedans 
intacts,  sans  qu'un  seul  fût  brisé.  Il  le  prit  et  l'apporta  au 
saint.  Tous  les  frères  furent  dans  l'admiration  et  louèrent  Dieu. 
Les  deux  qui  avaient  conçu  des  doutes  à  son  sujet,  en  voyant  la 
grandeur  du  prodige  qui  n'avait  point  eu  d'autre  cause  que  le 
doute  de  leur  esprit,  comprirent  qu'il  avait  eu  lieu  à  cause 
d'eux,  pour  les  guérir,  et  aussi  que  rien  de  ce  que   Satan 


VIE    DU    MOINE  RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  307 

avait  fait  en  eux  n'était  caché  au  saint;  ils  se  levèrent  tous  deux 
de  la  table,  et  lui  firent  des  excuses  (1).  —  Le  saint  leur  dit  : 
«  Pourquoi  vos  excuses?  »  — Ils  lui  répondirent  :  »  Pour  un  mo- 
tif qui  ne  t'est  point  inconnu  :  parce  que  tu  n'as  pas  voulu  que 
nous  subissions  du  dommage  dans  nos  âmes,  et  que  pour  cela 
tu  as  jugé  bon  de  faire  ce  miracle.  »  —  Il  reçut  leurs  excu- 
ses et  leur  donna  la  paix  charitablement.  —  Les  autres  frères 
demeurèrent  dans  l'étonnement,  car  ils  ne  comprirent  point  le 
sens  de  leurs  paroles,  ni  pourquoi  cela  avait  eu  lieu. 

Il  y  avait  dans  une  des  cellules  des  frères  une  grande  pierre, 
et  le  frère  qui  habitait  la  cellule  était  ennuyé  de  cette  pierre.  — 
Rabban  Mousha  vint  à  la  cellule  de  ce  frère,  un  dimanche  où 
tous  les  frères  y  étaient  réunis.  Chacun  d'eux  disait  son  mot  à 
propos  de  la  pierre;  le  saint  y  planta  un  bâton,  l'arracha  de  sa 
place  et  la  posa  contre  le  mur  de  la  cellule.  Tandis  qu'il  faisait 
cela,  cette  pierre,  par  l'œuvre  de  Satan,  tomba  sur  sa  cuisse;  mais 
la  grâce  anéantit  l'œuvre  des  démons  qui  voulaient  causer  du 
mal  au  saint,  et  leur  dessein  ne  réussit  pas;  cependant  il  fut 
légèrement  blessé  à  une  cuisse. 

On  raconte  qu'au  moment  où  cela  arriva  au  saint,  Rabban 
Aphimaran,  qui  était  dans  la  montagne  de  Gedrôn  (2),  fut  ému 
et  un  peu  troublé.  Les  frères  du  couvent  de  Rabban  Hormizd 
étaient  réunis  près  de  lui  :  il  se  tint  coi  pendant  un  instant,  puis 
il  rendit  grâces  et  loua  le  Dieu  miséricordieux.  Les  frères  le  sup- 
plièrent de  leur  dire  pourquoi  il  faisait  cela.  Vaincu  par  leurs 
instances,  il  leur  dit:  «  Les  démons  ont  voulu,  en  ce  moment, 
commettre  un  grand  méfait.  Une  légion  d'entre  eux  était  réunie 
pour  faire  périr  saint  R.  Mousha.  Ils  ont  jeté  sur  lui  un  gros 
rocher.  En  voyant  cela  j'ai  été  troublé,  comme  de  juste;  mais  la 
grâce  l'ayant  fait  échapper,  j'ai  loué  Dieu  ,  notre  protecteur, 
qui  ne  permet  pas  que  les  ennemis  maltraitent  ses  adora- 
teurs. » 

Il  y  avait  alors  dans  le  couvent  de  saint  R.  Hormizd  un  vieil- 
lard laborieux  et  vertueux,  appelé  Rabban  Malkishô  (3).  Il  avait 
été  disciple  de  R.  Youssef,  et  était  lié  avec  lui  d'une  affection  di- 

(1)  Litt.  :  «  lui  présentèrent  leur  repentir  ». 

(2)  Le  contexte  semble  indiquer  que  cette  montagne  était  non  loin  du  couvent 
de  R.  Hormizd.  Cf.  ci-dessus,  p.  375,  n.  2  (t.  II,  1897). 

(3)  Ce  nom  signifie  :  Rt>r/navit  Jésus. 


308  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

vine.  Il  était  très  louable  dans  sa  conduite  et  très  élevé  dans  la 
pratique  des  vertus,  admirable  par  sa  sublime  humilité,  remar- 
quable par  un  éclatant  mépris  de  soi-même.  Il  avait  acquis  une 
humilité  volontaire  surnaturelle;  il  était  naturellement  très  ar- 
dent et  très  zélé,  mais  il  s'était  adonné  courageusement  à  la  pra- 
tique de  la  vertu,  au  point  qu'il  avait  transformé  et  dompté  sa 
nature.  Il  possédait  cette  humilité  volontaire,  dont  on  ne  peut 
définir  le  caractère  surnaturel;  par  elle,  il  se  méprisa  lui-même, 
s'éleva  au-dessus  de  la  nature,  hérita  de  la  terre  de  promission  et 
fut  maître,  roi  et  prince.  Il  entra  dans  Sion,  le  lieu  où  n'est  point 
Satan,  où  ne  se  rencontre  point  le  mal.  Il  fut  établi  gouverneur 
sur  les  dix  talents  (1).  Son  corps  fut  en  paix  avec  ses  sens  inté- 
rieurs et  les  cinq  [talents]  formaient  avec  les  cinq  [autres]  une 
dizaine  indissoluble. 

La  véritable  humilité,  ô  bienheureux  frères!  mérite  les  louan- 
ges que  nous  avons  données  à  cet  homme  et  de  plus  grandes 
encore  :  car  elle  rend  l'homme,  formé  de  la  poussière,  semblable 
à  Dieu  ;  et  de  même  que  Dieu  a  pitié  de  tout  et  aime  tout,  de 
même  aussi  l'homme  humble. 

Cela  apparut  véritablement  dans  ce  vieillard  qui  possédait  un 
amour  illimité,  une  charité  ineffable  et  surnaturelle.  Il  avait  pitié 
de  tous  les  hommes,  il  les  aimait  tous  d'un  amour  égal.  Bien 
qu'il  fût  pauvre  et  indigent,  il  distribuait  avec  bienveillance  aux 
pauvres  et  aux  indigents  ce  que  la  bonté  de  Dieu  lui  procurait.  Il 
faisait  reposer  et  servait  les  passants  et  ceux  qui  s'arrêtaient  là. 
Il  réunissait  près  de  lui  tous  ceux  qui  venaient  au  couvent  ou  pas- 
saient par  là,  et  autant  qu'il  pouvait,  et  plus  encore,  il  cherchait 
à  leur  être  agréable  en  leur  lavant  les  pieds  et  la  tête,  en  leur 
préparant  la  table,  et  en  d'autres  choses  semblables.  Cet  homme, 
l'image  et  la  ressemblance  de  'Abba  Mousha,  s'appliquait  donc 
aux  œuvres  de  miséricorde  et,  autant  qu'il  pouvait,  à  soulager 
les  affligés  :  au  point  que  si  la  chose  eût  été  possible,  il  se  serait 
sacrifié  pour  tous  les  indigents,  les  affligés,  les  opprimés.  Et 
même ,  continuellement  et  en  secret,  il  s'offrait  à  Dieu  pour  tous 
les  hommes  en  oblation  acceptable  et  immaculée,  et  en  sacri- 
fice expiatoire  pour  tous  les  pécheurs. 

Ce  vieillard  allait  constamment  trouver  R.  Mousha,  et  après  la 

(1)  Allusion  à  la  parabole  évangélique  :  Matth.,  xxv,  15-28. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  309 

mort  du  saint,  il  se  rendait  près  de  R.  Youssef.  —  Il  nous  racon- 
tait ceci  : 

Un  jour,  il  alla  trouver  le  saint,  avec  un  frère  appelé  Ayoub(l). 
Pendant  qu'ils  marchaient  sur  la  route,  étant  encore  très  loin 
du  couvent,  le  frère  lui  dit  :  «  Demandons  à  Dieu  que  R.  Mousha 
nous  fasse  préparer  quelques  poissons,  quand  nous  arriverons 
près  de  lui,  et  qu'il  nous  permette  de  les  manger.  »  —  Ils  étaient 
tous  deux  naziréens  (2),  parle  conseil  du  saint.  —  MalkislxVqui 
n'avait  point  le  désir  de  rompre  son  abstinence  (3)  dit  à  son  com- 
pagnon :  «  Je  ne  veux  point  cela.  » —  Quand  ils  arrivèrent  au  cou- 
ventet  qu'ils  entrèrent  près  du  saint,  ils  prièrent  selon  la  cou- 
tume, puis  ils  s'assirent.  Or,  voilà  qu'un  homme  frappa  à  la 
porte,  et  apporta  des  poissons  au  saint,  contrairement  à  la  cou- 
tume. Rabban  Mousha  les  prit,  les  montra  à  R.  Malkishôc,  et 
lui  dit  :  «  Voici  que  Dieu  t'a  préparé  des  poissons,  ainsi  que  vous  y 
avez  pensé  pendant  la  route;  mais  ils  sont  pour  toi  seul;  pré- 
pare-les comme  tu  voudras,  car  tu  les  mangeras;  moi  et  Ayoub 
nous  n'en  mangerons  point.  »  —  Au  moment  où  ils  s'assirent 
pour  manger,  le  saint  ordonna  à  Malkishô'  démanger  les  pois- 
sons. Lui  et  Ayoub  mangèrent  un  simple  potage.  —  Tous  les 
deux  furent  surpris  de  cela  :  premièrement  de  ce  qu'il  avait  su 
ce  qu'ils  avaient  dit  en  route;  et  secondement  de  cette  chose 
très  étonnante ,  qu'il  empêchait  d'accomplir  son  désir  celui  qui 
souhaitait  et  était  avide  de  manger  des  poissons,  et  qu'il  les  fai- 
sait mangera  celui  qui  n'en  voulait  pas.  — Ce  vieillard,  Rabban 
Malkishô',  étant  venu  trouver  R.  Youssef  lui  fit  connaître  ce  qu'ils 
avaient  dit  en  route,  lui  et  son  compagnon,  et  ce  qu'avait  fait 
R.  Mousha.  Il  le  pria  de  lui  exposer  quel  avait  été  en  cela  le  but 
du  saint.  Rabban  Youssef  lui  dit  :  «  Vous  aviez  à  livrer  tous  les 
deux  deux  combats  de  nature  différente.  Le  saint  vit,  par  l'œil 
lumineux  de  son  intelligence,  ce  que  vous  disiez  en  route,  et 
aussi  les  tentations  de  chacun  de  vous;  [il  vitj  que  le  démon 
de  la  vaine  gloire  s'attaquait  à  toi,  pour  te  rendre  fervent  et 
t'empêcher  de  rompre  ton  abstinence,  afin  que  tu  te  louasses  en 
toi-même  et  que  tu  fusses  loué  par  les  autres  ;  et  que  le  démon  de 

(1)  Job. 

(2)  C'est-à-dire  astreints  à  une'abstinence  rigoureuse  qui  excluait  même  l'usage 
du  poisson  et  du  laitage.  V.  plus  bas,  cbap.  VIII. 

(3)  Litt.  :  son  naziréat. 


310  REVUE   DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

la  gourmandise  combattait  avec  ton  compagnon  et  l'enflam  - 
mait  de  désir  pour  des  mets  variés.  Il  voulut  guérir  vos  deux 
passions  ;  comme  un  sage  médecin  qui  donne  à  chaque  malade 
ce  qui  convient  à  sa  maladie,  ce  médecin  spirituel  donna  à  cha- 
cun le  remède  utile  à  son  mal.  Il  réprima  ta  tentation  par  l'hu- 
milité, et  il  te  fit  rompre  ton  abstinence,  pour  laquelle  la  ten- 
tation de  vaine  gloire  avait  trouvé  place  en  toi;  il  empêcha 
ton  compagnon  de  réaliser  son  désir  pour  faire  cesser  en  lui 
la  tentation  de  gourmandise  qui  livre  l'homme  au  démon  de 
la  gloutonnerie.  » 

Un  vieillard  vertueux,  appelé  Haya  (1),  qui  était  dans  le  cou- 
vent, racontait  ceci  : 

Quand  il  menait  la  vie  commune  dans  le  couvent,  l'économe 
des  cénobites  lui  commanda  d'aller  à  la  ville  pour  une  affaire 
de  la  communauté.  Ne  voulant  pas  y  aller,  il  dit  à  l'économe  : 
«  J'ai  une  pustule  clans  le  dos,  et,  pour  ce  motif,  je  ne  puis  me 
mettre  en  route.  »  —  11  plaça  la  main  sur  son  dos,  comme  pour 
lui  montrer  la  place  de  la  pustule.  Il  était  faux  qu'  il  en  eût  une  ; 
mais,  voici  que  pendant  la  nuit,  une  pustule  sortit  à  l'endroit 
même  où  il  avait  mis  la  main.  Il  vint  trouver  le  saint  et  lui 
montra  la  pustule  qu'il  avait  dans  le  dos,  sans  toutefois  lui  en 
faire  connaître  la  raison;  car  il  n'avait  point  songé  en  lui- 
même  que  cela  lui  arrivait  à  cause  de  sa  désobéissance.  La 
pustule  s'accroissait  continuellement  dans  son  dos,  de  sorte 
que  tout  son  dos  n'était  plus  qu'une  plaie.  Il  allait  chaque  jour 
trouver  le  saint;  il  pleurait  et  lui  demandait  sa  prière  :  son  mal 
s'étendait  et  s'aggravait  de  plus  en  plus!  Cela  dura  pendant 
sept  mois;  au  point  qu'il  ne  pouvait  plus  supporter  sa  chemise 
sur  son  dos.  —  Pendant  la  nuit  de  Pâques,  il  entra  au  bain  avec 
les  frères.  Un  peu  pressé  par  la  foule,  il  tomba  le  visage  contre 
terre.  On  l'emporta  à  la  porte  du  saint.  Celui-ci  lui  demanda 
ce  qui  le  faisait  souffrir,  comme  s'il  ne  lui  avait  jamais  parlé 
de  sa  maladie.  Le  cénobite  pleurant  amèrement  lui  montra 
les  pustules  de  son  dos,  à  cause  desquelles,  depuis  sept  mois,  il 
venait  vainement  chaque  jour  lui  demander  de  prier  pour  la 
guérison  de  son  infirmité.  —  Le  saint  lui  dit  :  «  Haya,  quelle 
est  donc  la  cause  de  ces  pustules?  »  —  Haya  lui  jura  qu'il  ne 

(1)  Ce  nom  signifie  «  le  vivant  ». 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSXAYA.        311 

leur  connaissait  aucune  cause.  —  Alors  le  saint  reprit  : 
«  N'aurais-tu  point  montré  quelque  désobéissance  dans  ce  que  te 
prescrivait  l'économe?  et  à  ce  moment  une  pustule  n'aurait-elle 
pas  apparu  presque  subitement?  »  —  Il  se  souvint  alors  de  ce  que 
l'économe  lui  avait  prescrit  et  de  ce  qu'il  avait  répondu  astucieu- 
sement. Il  comprit  que  c'était  la  cause  de  son  infirmité  ;  il  con- 
fessa sa  faute  et  en  demanda  pardon.  Le  saint  étendit  sa  main  et 
fit  sur  lui  le  signe  de  la  croix  avec  de  l'eau  bénite.  Et  ce  vieil- 
lard, Rabban  Haya,  affirmait  avec  serments  qu'à  l'instant  même 
il  fut  guéri  de  cette  cruelle  douleur.  Il  se  leva  de  la  porte  [du 
saint]  sans  qu'il  restât  dans  sa  chair  aucune  marque  de  pus- 
tules. Il  s'en  alla  en  glorifiant  Dieu  et  en  louant  son  saint. 

Ce  même  vieillard  me  racontait  ceci  : 

Quand  il  était  encore  dans  le  couvent,  saint  R.  Mousha 
l'envoya  à  la  ville  de  Balad,  chez  un  scribe  chrétien  qui  y  ha- 
bitait. Il  lui  dit  :  «  Vois,  mon  fils,  quand  il  t'aura  donné  son 
présent,  prends-le  et  reviens  sans  tarder  ;  n'aie  pas  peur,  ne 
crains  point  sur  la  route,  et  reviens  seul,  car  un  ange  t'ac- 
compagne et  te  gardera  de  tout  mal  ».  — Le  cénobite  arriva  près 
de  ce  fidèle  qui  se  réjouit  de  le  voir.  Au  moment  de  se  mettre  à 
table,  il  le  fit  asseoir  avec  lui  pour  manger  ;  il  lui  prépara  du 
poisson  et  d'autres  choses  pour  le  régaler.  Ce  fidèle  avait  ob- 
tenu du  saint  la  permission  de  délier  de  l'abstinence  les  frères 
qui  étaient  reçus  chez  lui,  pour  qu'ils  mangeassent  ce  qu'il  leur 
préparait  ;  pour  ce  motif,  le  cénobite  rompit  son  abstinence  et 
mangea  de  ce  qui  était  posé  devant  lui.  Il  désirait  depuis  long- 
temps du  fromage,  mais  on  n'en  présenta  point  sur  la  table. 
Étant  sorti,  il  acheta  du  fromage  et  le  mangea,  car  il  se  crut 
permis  de  manger  ce  qu'il  voulait.  Il  prit  ce  que  lui  donna  ce 
fidèle  :  beaucoup  d'argent,  des  vêtements  et  d'autres  choses, 
puis  il  se  mit  en  route.  —  Arrivé  dans  le  voisinage  du  cou- 
vent, un  Kartavéen  tomba  sur  lui,  sans  lui  rien  dire,  ni  lui  rien 
demander  de  ce  qu'il  portait  ;  il  le  frappa  de  coups  nombreux, 
le  laissa  et  s'en  alla  sans  lui  rien  prendre.  Le  cénobite  fut  très 
surpris  de  cela  et  demeura  stupéfait.  Quand  il  arriva  près  du 
saint,  il  lui  donna  ce  qu'il  avait  sur  lui  et  lui  fit  connaître  ce 
qui  lui  était  arrivé  en  route,  de  la  part  de  ce  Kartavéen  qui 
l'avait  frappé.  Le  saint  lui  dit  :  «  As-tu  un  motif  pour  lequel 
ce  Kartavéen  te  frappa?  »  —  Le  cénobite  jura  [en  disant!  :  «  Je 


312  REVUE    DE   L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

n'en  connais  aucun.  »  —  Le  saint  voyant  que  le  cénobite  ne 
comprenait  pas  la  raison  de  cela,  lui  dit  :  «  Ce  Kartavéen  t'a 
peut-être  frappé  à  cause  du  fromage  que  tu  as  mangé  sans  per- 
mission. »  —  Alors,  le  cénobite  se  souvint  de  sa  faute;  il  la 
confessa  et  admira  comment  rien  n'était  caché  aux  yeux  de  l'in- 
telligence du  saint,  pas  même  les  choses  petites  et  sans  impor- 
tance comme  celle-là. 

Le  cénobite  avait  un  frère  charnel  plus  âgé  que  lui  :  c'était 
un  vieillard  laborieux  et  vertueux,  qui  se  conduisait  admirable- 
ment dans  un  profond  silence,  pendant  tous  les  jours  de  sa  vie. 
Il  s'appelait  Rabban  Ishaq.  (1)  Celui-ci  me  racontait  qu'au  mo- 
ment de  sortir  du  couvent  pour  habiter  en  silence  dans  sa  cellule, 
il  désirait  vivement  s'en  aller  dans  la  montagne  :  car  c'était  un 
homme  courageux,  très  fervent  dans  la  vie  religieuse.  Il  fit 
connaître  sa  pensée  et  son  désir  à  R.  Mousha.  Le  saint  ne  l'eut 
point  pour  agréable  ;  parce  que  la  vaine  gloire  a  coutume  de 
résulter  de  cela.  Il  l'en  détourna  donc  et  lui  ordonna  de  prati- 
quer dans  sa  cellule  la  vie  du  désert;  car  ce  couvent  convenait 
très  bien  à  tous  les  genres  de  vertu.  Mais  le  désir  de  s'en 
aller  dans  la  montagne  ne  fit  que  s'accroître  chez  ce  frère. 
Vaincu  par  son  ardeur,  il  prit  sa  besace,  alla  trouvait  le  saint, 
et  lui  fit  savoir  qu'il  partait  pour  la  montagne.  Le  saint  voyant 
qu'il  n'obéissait  pas  et  qu'il  était  troublé  par  son  ardeur,  lui  dit  : 
«  Va  selon  ton  désir,  si  tu  le  peux.  »  —  Il  se  mit  en  route  selon 
son  désir.  Étant  descendu  dans  la  vallée  (?)  il  fut  pris  à  cet  en- 
droit de  la  cruelle  maladie  de  l'hydropisie;  son  ventre  se  tu- 
méfia et  il  devint  comme  une  outre  gonflée.  Il  revint  à  sa  cel- 
lule avec  beaucoup  de  peine.  Il  demeura  dans  cette  infirmité 
pendant  de  longs  mois.  Appuyé  sur  son  bâton,  il  allait  cons- 
tamment trouver  le  saint  et  lui  demandait  ses  prières,  à  cause 
de  la  gravité  de  son  mal.  Mais  le  saint  le  laissait  éprouver 
en  lui-même  le  prix  de  sa  désobéissance.  Quand  vint  l'épo- 
que où  les  frères  vont  à  la  moisson,  il  voulut  humilier  son 
ardeur  et  le  confondre  plus  encore.  Il  lui  dit  :  «  Ishaq,  prépare- 
toi  pour  aller  avec  les  frères  qui  partent  à  la  moisson.  »  —  Ce- 
lui-ci répondit  :  «  Comment  puis-je  faire  cela?  je  ne  puis  même 
pas  me  tenir  sur  mes  pieds.  »  —  Le  saint  reprit,  comme  s'il 

(1)  Isaac. 


VIE  DE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.  313 

n'avait  pas  eu  connaissance  de  sa  maladie  :  «  Mon  fils,  de  quoi 
souffres-tu?  »  —  Le  cénobite  découvrit  son  ventre  et  le  lui 
^montra.  Le  saint  passa  la  main  dessus,  fit  le  signe  de  la  croix, 
et  à  l'instant  même  l'enflure  disparut  de  son  ventre  et  de  tout 
son  corps.  Il  partit  à  la  moisson  avec  les  frères,  comme  quel- 
qu'un qui  n'aurait  jamais  été  malade.  —  Il  revint  de  la  moisson 
rabaissé,  possédant  une  grande  humilité  et  le  mépris  de  soi- 
même.  Sa  cellule  lui  devint  agréable  et  il  y  habita  dans  le 
silence,  concentré  en  lui-même. 

Un  vieillard  nommé  Ishô'rahmeh  (1)  me  racontait  ceci  : 

Rabban  Mousha  l'envoya  une  fois  à  Balad,  pour  les  affaires 
de  la  communauté.  Il  lui  donna  un  pain  bénit  (2)  et  lui  dit  : 
«  Cette  relique  vient  de  R.  Bar-Yaldâ,  mon  maître  ;  s'il  se  pré- 
sente une  cause  urgente,  donne-la.  »  —  Ce  frère  étant  allé  à 
Balad,  logea  dans  le  couvent  des  religieuses  (3).  Il  y  avait  là 
un  enfant  sourd-muet  (4)  qui  n'avait  jamais  parlé.  On  le  con- 
sulta à  son  sujet.  Celui-ci  signa  l'enfant  avec  la  relique  que  lui 
avait  donnée  le  saint,  et  à  l'instant  même  il  se  mit  à  parler  et 
.ses  oreilles  furent  ouvertes.  Tous  ceux  qui  le  virent  ou  l'enten- 
dirent furent  dans  l'admiration  et  glorifièrent  Dieu. 

Rabban  Youssef  racontait  ceci  : 

Tandis  qu'il  servait  le  saint,  pendant  la  maladie  dont  il 
mourut,  un  frère  vint  pour  entrer  [près  de  lui],  et  comme  il 
demeurait  dans  l'obscurité,  ce  frère,  dans  son  imprudence,  le 
toucha  du  pied  et  passa  sur  le  saint  ;  mais  aussitôt  un  ange  le 
frappa  :  son  visage  se  retourna  en  arrière,  et  il  tomba  près  de 
Rabban  Youssef,  horrible  à  voir.  Rabban  Youssef  rejeta  le  ca- 
puchon de  cet  homme  sur  son  visage  et  l'envoya  à  sa  cellule, 
jusqu'à  ce  qu'il  puisse  entrer  et  consulter  le  saint  à  son  sujet. 
Rabban  Youssef  ayant  installé  le  saint  à  sa  place,  lui  prit  les 
pieds  et  les  baisa  en  le  priant  pour  le  frère.  Le  saint  étendit 
la  main  du  côté  de  la  cellule  de  ce  frère  et  fit  le  signe  de  la 
croix  :  et  voilà  que  le  frère  arriva,  le  visage  redressé,  joyeux 
et  louant  Dieu. 

(1).  Ce  nom  signifie  :  Jésus  amicus  ejus. 

(2)  Cf.  ci-dessus  p.  177,  n.  1. 

(3)  DesBenât  Qiama,  «  des  filles  de  l'alliance  »;surle  sens  de  ce  mot,  ef.  Thesaur. 
syr.,  col.  595. 

(4)  D'après  les  lexiques  le  mot  phéka  signifie  «  muet»;  mais  le  contexte  indique 
qu'il  désigne  ici  un  sourd-muet. 


314  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

On  racontait  un  prodige  très  étonnant  fait  par  le  saint;  c'est 
celui-ci  : 

Au  moment  où  l'on  apportait  la  civière  sur  laquelle  était 
placé  le  saint,  quand  on  le  portait  au  tombeau,  tandis 
qu'elle  était  entourée  de  moines  et  de  séculiers  qui  pleuraient, 
un  vieillard  vertueux,  appelé  Rabban  'Abdishô',  du  couvent  de 
Rabban  Qayoumâ  (1),  vit  un  prodige  inénarrable.  Il  vit  la  main 
du  saint  qui  sortait  du  cercueil  et  qui  faisait  le  signe  de  la 
croix  sur  l'assemblée  des  hommes  réunis  là. 

Mais  jusqu'à  quand  me  fatiguei  ai-je  à  parcourir  la  série  des 
actions  glorieuses  de  ce  thaumaturge?  Car  elle  n'a  point  de  fin 
ni  de  limite,  et  personne  ne  trouverait  un  moment  de  repos 
dans  cette  course  et  ce  labeur.  Ceux  qui  voudront  en  apprendre 
davantage  le  pourront  faire  à  l'aide  de  son  histoire.  Pour  moi, 
comme  j'ai  pu  et  selon  ma  faiblesse,  j'ai  placé  ces  choses  dans 
cet  écrit,  comme  une  bénédiction,  et  aussi  parce  qu'elles  ne  se 
trouvent  pas  et  ne  sont  pas  écrites  dans  l'histoire  du  saint.  Mais 
j'en  ai  entendu  d'autres  et  d'autres  qu'on  racontait  à  son  sujet. 
Je  ne  puis  toutes  les  réunir  pour  les  écrire,  de  peur  que  cette  his- 
toire ne  se  prolongeât  trop  et  ne  devînt  fatigante  pour  le  lecteur 
faible.  J'arrête  ici  mon  discours  à  son  sujet.  Celui  qui  possède 
un  peu  d'intelligence  pourrait  comprendre  et  saisir,  même  avec 
moins  de  choses,  avec  une  seule,  ou  deux  tout  au  plus,  de  celles 
que  nous  avons  écrites  ici,  la  grandeur  de  cet  ange  charnel,  de 
ce  chérubin  corporel,  de  cette  demeure  de  la  Trinité  sainte,  de 
cet  instrument  de  la  vertu  divine,  de  celui  par  les  mains  duquel 
ont  été  opérés  des  prodiges  surnaturels,  de  celui  qui,  en  ces  der- 
niers temps,  a  été  doté  de  la  prescience  divine,  est  apparu,  a  été 
montré  et  révélé  pour  affermir  dans  nos  cœurs  la  croyance  à  ce 
qui  a  été  fait  aux  époques  antérieures. 

A  Dieu  qui  l'a  fait  triompher  et  grandir,  gloire  infinie  et  inin- 
terrompue de  la  part  de  tout  ce  que  sa  volonté  et  son  amour  ont 
fait  exister  !  Que  les  fruits  engendrés  par  sa  charité,  que  sa  sol- 
licitude qui  surpasse  toutes  nos  demandes,  que  ses  miséricordes 
et  sa  grâce  soient  sur  nous  et  sur  l'écrivain  pécheur  et  misé- 
rable, pour  toujours  !  Amen. 


il)  Ce  noin  signifie  adsistens.  —  Je   n'ai  trouvé  aucun  renseignement  sur  ce 
couvent. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF   BOUSNAVA.  315 

Le  saint,  le  soleil  des  saints,  l'intendant  du  Christ,  le  maître 
des  maîtres,  Rabban  Mousha,  le  saint  des  saints,  mourut  le  ven- 
dredi, cinquième  jour  après  la  Résurrection,  en  l'année  1258  des 
Grecs  qui  est  l'an  335  des  Arabes  (1).  —  Que  sa  mémoire  soit  en 
bénédiction  et  que  ses  prières  nous  accompagnent!  Amen. 


VIII.  —  Rabban  'Abdishô'  de  Dasen.  —  Que  ses  prières 
nous  protègent!  Amen. 

Ce  bienheureux  Rabban  'Abdishô'  était  originaire  du  pays  de 
Dasen.  Il  fut  instruit  dans  ce  couvent  de  Beit  Çayarê  par  les 
soins  de  R.  Bar-Yaldâ.  Il  était  excellent  par  ses  œuvres  divines 
et  ses  labeurs  dignes  de  louange  ;  il  était  très  zélé  dans  la  crainte 
de  Dieu.  Après  la  mort  de  saint  R.  Mousha,  les  frères  novices, 
et  même  ceux  qui  vivaient  en  cellule,  s'appuyèrent  sur  lui  pour 
les  affaires  de  leur  âme.  A  cause  de  cela,  une  jalousie  crimi- 
nelle fut  excitée  contre  lui  par  ceux  qui  ne  marchaient  pas  droit. 
Elle  s'aggrava  au  point  qu'il  s'éloigna  du  couvent.  Par  un  effet 
providentiel  de  la  volonté  divine,  il  s'en  alla  au  couvent  de  saint 
Rabban  Youssef  de  'Inêshak.  Ce  couvent  était  alors  bouleversé 
et  les  frères  s'étaient  dispersés.  Quand  ce  bienheureux  s'y  ren- 
dit, les  frères  dispersés  se  réunirent  autour  de  lui.  Comme  la 
place  de  ce  couvent  n'était  pas  convenable  à  cause  de  la  diffi- 
culté des  temps,  il  le  transféra  dans  un  lieu  très  élevé,  visible 
de  toute  la  campagne,  de  sorte  que  quand  les  moines  étaient 
opprimés  par  les  méchants,  les  campagnards  des  environs  en- 
tendaient aussitôt  leurs  cris.  Il  travailla  à  sa  construction  jus- 
qu'à ce  qu'il  fût  achevé  et  pourvu  de  toutes  les  choses  nécessai- 
res, je  veux  dire  :  d'une  église,  d'un  martyrion  et  d'une  maison 
commune,  et  même  d'un  mur  qui  entourait  toutes  les  cellules 
des  frères. 

Ceux  qui  furent  présents  racontaient  que  quand  l'architecte 
bâtissait  l'église,  en  pierre  et  en  chaux,  —  car  tout  le  couvent 
était  bâti  de  la  sorte  —  il  commença  à  craindre  et  fut  troublé 
dans  sa  pensée  par  la  difficulté  de  faire  la  charpente  à  cause  de 


(1)  C'est-à-dire  le  16  avril  de  notre  ère,  Pâques  tombant  cette  année-là  le  11  avril. 
-  L'an  335  de  l'hégire  commençait  le  2  aoûl  946. 


316  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

sa  vaste  largeur.  Rabban  'Abdishô'  qui  était  un  voyant,  connut 
la  pensée  qui  s'était  élevée  dans  l'architecte.  Il  vint  passer  à  l'en- 
droit où  on  bâtissait.  Il  y  avait  à  côté  de  l'architecte  un  vase 
contenant  de  l'eau.  Il  frappa  ce  vase  du  pied  et  le  lança  en  bas  : 
le  vase  tomba  sur  les  pierres  et  les  rochers  qui  étaient  là.  L'ar- 
chitecte s'écria  :  «  Hélas!  où  est  tombé  le  vase  qui  contenait  de 
l'eau?  »  —  Rabban 'Abdishô' commanda  àundes  frèresde  descen- 
dre pour  voir  ce  qu'était  devenu  le  vase.  Le  frère  descendit  et 
le  trouva  parfaitement  entier,  au  point  que  l'eau  ne  s'en  était  pas 
même  répandue.  Il  le  prit  et  le  remonta  à  l'architecte.  Cet 
homme  et  tous  ceux  qui  étaient  avec  lui  furent  saisis  d'étonne- 
ment.  Alors  le  bienheureux  dit  à  l'architecte  :  «  Sicevasede  rien, 
qui  ne  vaut  pas  même  une  obole,  ne  s'est  point  brisé  en  tombant, 
de  cette  hauteur,  sur  les  pierres  qui  sont  en  bas,  mais  a  été  con- 
servé de  telle  sorte  que  l'eau  qui  était  dedans  ne  s'est  pas  même 
répandue,  comment,  ô  homme,  peux-tu  craindre  et  avoir  peur 
pour  cette  œuvre  divine?  La  Providence  t'environne  et  te  protège, 
la  grâce  te  garde  et  veille  sur  toi,  pour  que  tu  ne  heurtes  point 
ton  pied  contre  la  pierre  (1).  Que  ton  âme  se  dilate  donc; 
éloigne  cette  pensée  de  crainte  qui  s'est  élevée  en  toi.  Dieu  ne 
permettra  pas  qu'il  arrive  malheur  à  quelqu'un  dans  cette 
construction.  »  —  Cette  parole  s'accomplit.  La  construction 
du  couvent  fut  achevée  sans  que  le  plus  léger  accident 
arrivât  à  quelqu'un. 

Ce  couvent  fut  florissant  par  le  nombre  des  frères. 

Un  frère  vertueux  me  racontait  ceci  : 

Avant  que  Rabban  'Abdishô  ne  quittât  le  couvent,  les  en- 
vieux avaient  fermé  l'ouverture  par  laquelle  il  lui  jetait  son 
pain,  la  nuit.  Ce  frère  alla  le  trouver,  une  nuit,  et  lui 
demanda  de  lui  faire  connaître  qui  avait  fermé  l'ouverture.  Il 
répondit  :  «  Un  homme  est  venu  pendant  la  nuit  et  a  fait  cela  en 
cachette;  comment  pourrais-je  maintenant  savoir  qui  il  est?  » 
—  Mais  le  frère  le  tourmenta  de  toute  façon  pour  qu'il  le  lui 
dît,  car  il  savait  qu'il  était  un  voyant.  Alors,  pressé  par  ses 
instances,  il  dit  au  frère:  «  Lève-toi,  va  près  du  noyer  qui  est  au- 
dessus  de  la  fontaine  de  Mar  Abraham,  et  cache-toi  dessous;  ce- 
lui qui  descendra  de  l'arbre  avec  des  noix  est  celui  qui  a  fait 

(1)  Cf.  Ps.  xc,  12. 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAVA.        317 

cela.  »  —  Le  frère  s'en  alla  s'asseoir  sous  l'arbre;  et  voici  qu'un 
frère  en  descendit  emportant  des  noix  qu'il  avait  volées.  Il 
le  vit  et  le  reconnut.  Le  frère  revint  trouver  le  vieillard  et  lui 
dit  en  souriant  :  «  Je  ne  t'ai  pas  demandé  de  me  faire  connaître 
qui  vole  pendant  la  nuit,  mais  seulement  de  m'apprendre  qui 
avait  obstrué  ta  fenêtre.  »  —  Les  yeux  de  son  intelligence  étaient 
ainsi  illuminés,  de  sorte  qu'il  voyait  clairement  les  œuvres  ac- 
complies en  cachette. 

J'interrogeai  moi-même  Rabban  Youssef  sur  le  degré  [de 
perfection]  auquel  était  parvenu  ce  bienheureux,  et  il  me  dit  : 
«  Mon  fils,  cet  homme  est  un  voyant,  et  absolument  rien  n'est 
caché  à  la  vue  de  son  intelligence.  » 

Un  des  frères  vertueux,  nommé  Jshô'rahmeh,  me  racontait 
ceci  au  sujet  de  ce  bienheureux  : 

Un  jour  qu'il  était  auprès  de  lui  et  s'entretenait  avec  lui  dans 
une  divine  conversation,  il  lui  demanda  amicalement  :  «  Rab- 
ban, existe-t-il  de  notre  temps  un  voyant?  »  —  Le  vieillard  lui 
répondit  et  lui  dit  :  «  Mon  fils,  il  y  a  des  voyants  parmi  les  moi- 
nes, car  le  monde  n'est  point  privé  d'hommes  vertueux.  Je  con- 
nais, de  nos  jours,  un  moine  qui  voit  toute  la  création  comme 
un  homme  voit  un  plateau  placé  devant  lui.  »  —  Le  frère 
tomba  à  ses  pieds  et  le  pressa  par  les  instances  de  l'affection 
de  lui  dire  de  qui  il  parlait.  Vaincu  par  les  instances  de  la  cha- 
rité, le  vieillard  lui  dit  :  «  C'est  de  ce  misérable  qui  est  devant 
toi!  »  —  Le  frère  fut  saisi  d'étonnement  et  loua  le  Christ  Notre' 
Seigneur  qui  garde  à  jamais  la  promesse  faite  par  lui  à  Abba 
Pakômios,  de  ne  point  laisser  cette  institution  privée  d'hommes 
comme  ceux-là. 

Le  vénérable  R.  'Abdishô*  après  avoir  achevé  la  construction  de 
ce  couvent,  s'en  alla,  par  la  providence  des  desseins  impénétra- 
bles de  Dieu,  au  couvent  de  Mar  Abraham  de  Shamerak  (1).  Là  sa 
barque  trouva  le  repos.  Son  àme  s'en  alla  vers  son  Maître  qu'elle 
avait  aimé,  à  sa  première  place;  et  son  corps  fut  déposé  dans 
le  martyrion  avec  l'honneur  convenable  qui  lui  était  dû.  Il  en 
jaillit  du  secours  pour  tous  ceux  qui  ont  recours  à  ses  prières; 
puisse  par  elles  notre  faiblesse  obtenir  miséricorde  dans  les  deux 
mondes!  Amen. 


(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  387  (t.  II,  1897). 

ORIENT   CHRÉTIEN.  21 


318  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 


IX.  —  Rabban  Mar-Atqen,  surnommé  Çarôka.  —  Que  ses 
prières  nous  soient  en  aide!  Amen. 

Ce  bienheureux  Mar-Atqen  fut  instruit  par  Rabban  Bar- 
Yaldà,  dans  cette  sainte  institution.  Il  était  très  robuste  dans 
son  corps;  il  mena  la  vie  commune  de  façon  telle  qu'on  n'en 
peut  parler.  Après  la  mort  de  R.  Bar-Yaldà,  il  se  dirigea  dans 
sa  cellule  d'après  les  conseils  de  R.  Mousha,  et  il  s'enfonça  dans 
les  grands  labeurs  du  silence.  Il  était  très  courageux  dans  ses 
desseins,  et  comme  la  robuste  constitution  de  son  corps  venait 
en  aide  à  ses  pratiques,  personne  ne  pourrait  narrer  ses  labeurs 
corporels.  Il  pratiquait  le  jeûne  de  telle  sorte  qu'il  le  prolon- 
geait pendant  des  semaines  après  les  jours  où  il  prenait  quel- 
que peu  de  nourriture.  Dans  la  nuit  où  il  rompait  le  jeûne,  il  ne 
mangeait  qu'une  seule  galette  de  pâte. 

On  dit  que  pendant  tout  son  office  du  jour  et  de  la  nuit,  à 
chaque  sentence  qu'il  récitait,  il  faisait  des  actes  de  pénitence, 
par  des  inclinations  et  des  prostrations.  On  apprit  cela  de  lui 
dans  sa  vieillesse,  lorsqu'il  voulait  enflammer  les  novices  du 
zèle  de  la  crainte  de  Dieu  et  de  la  pratique  des  vertus.  Quand 
quelqu'un  lui  demandait  combien  il  fallait  faire  de  pénitences, 
il  répondait  en  souriant  :  «  Moi,  dans  tout  le  temps  où  je  récitais 
l'office,  je  faisais  plus  de  mille  pénitences.  »  —  On  disait  aussi 
de  lui  qu'il  n'étendit  jamais  son  dos  à  terre;  mais,  quand  il 
voulait  prendre  un  peu  de  sommeil,  il  prenait  le  peu  qu'il  s'ac- 
cordait sur  le  siège  qu'il  avait  et  les  reins  appuyés  contre  la 
croix.  Il  passait  toute  la  nuit  en  veille  et  y  joignait  son  labeur. 

On  dit  que  R.  Mousha,  voulant  faire  connaître  aux  frères  la 
grandeur  de  la  constance  de  ce  bienheureux  et  la  sublimité  de  son 
application  au  jeûne,  qui  surpassait  toute  parole,  s'y  prit  de  cette 
manière  : 

Un  jour  que  les  frères  étaient  réunis  à  la  table  de  la  com- 
munauté, et  que  le  bienheureux  était  avec  eux  à  la  table  de 
Rabban  Mousha,  comme  ils  mangeaient  ce  que  leur  avait  pré- 
paré la  bonté  [divine]  et  désiraient  se  rassasier,  Rabban  Mou- 
sha les  arrêta  un  instant  et  tint  ce  discours  général  à  tous  les 
frères  :  «  Par  charité,  mes  frères,  que  chacun  de  vous  mange 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.        319 

à  satiété.  »  Car  beaucoup  d'entre  eux  se  retenaient  de  manger 
à  satiété  quand  ils  étaient  assis  à  table.  Alors,  les  frères  se 
mirent  à  manger  de  nouveau,  et  chacun  d'eux  mangea  plus  ou 
moins.  Rabban  Mar-Atqen  mangea  une  quantité  de  galettes  de 
pâte.  Ils  comptèrent  qu'il  avait  mangé,  avec  ce  qu'il  avait  pris 
la  première  fois,  treize  galettes.  Les  frères  s'étonnèrent  qu'un 
homme  qui  avait  besoin  de  tant  de  nourriture  pût  rester  plu- 
sieurs jours  en  mangeant  à  peine  une  seule  galette. 

Rabban  Youssef  me  racontait  de  lui  ceci  : 

Pendant  l'hiver  de  la  disette  de  blé  dont  j'ai  parlé  plus 
haut  (1)  ce  vieillard  ne  mangea  point  de  pain.  Il  ramassait  sur 
le  fumier,  à  l'endroit  où  l'on  jette  les  détritus  des  grappes  quand 
elles  ont  été  pressurées,  du  marc  de  raisin.  Il  faisait  cuire  du 
foin  destiné  à  la  nourriture  des  animaux,  broyait  de  ce  marc  et 
le  mettait  dans  le  potage  qu'il  mangeait.  Telle  fut  sa  nourriture 
pendant  tout  cet  hiver.  —  Un  jour,  à  la  fin  de  l'hiver,  il  fut 
très  opprimé  et  abattu  par  la  faim.  Il  tomba  à  terre,  ne  pouvant 
se  tenir  sur  ses  pieds.  Gisant  sur  le  sol,  il  demanda  au  Christ 
de  ne  pas  mourir  de  cette  cruelle  souffrance  de  la  faim.  Au 
moment  où  il  fit  sa  prière,  voici  qu'on  frappa  à  sa  porte  :  on 
lui  apportait  un  pain  et  un  mets  agréable.  Il  prit  ce  que  Dieu 
lui  envoyait  et  en  rendit  grâces  à  sa  providence.  Depuis  ce 
jour-là,  la  bonté  [divine]  ne  le  laissa  manquer  de  rien. 

Ce  bienheureux  est  celui  dont  j'ai  parlé  plus  haut  quand  j'ai 
raconté  comment,  pour  quelque  difficulté  qu'il  éprouvait  en  lui- 
même,  il  vint  trouver  Rabban  Youssef,  après  avoir  prié  et  après 
avoir  reçu  du  Christ  l'ordre  d'agir  ainsi  (2). 

Il  arriva  et  parvint  à  un  sublime  degré  [de  perfection],  de 
sorte  que  souvent  il  était  vaincu  par  la  ferveur  de  son  amour 
pour  le  Christ,  et  criait  à  haute  voix,  de  façon  qu'on  entendait 
ses  cris  de  tout  le  couvent.  Il  choisissait  les  sentences  capables 
d'allumer  l'amour  et  disait  des  choses  comme  celles-ci  :  «  Mon 
âme  est  sortie  après  toi,  ô  Christ,  et  elle  est  rentrée  en  elle- 
même;  appuie  sur  moi  ta  main  droite,  pour  enflammer  davan- 
tage mon  âme  de  ton  amour  délectable;  peuples,  louez  tous  in- 
térieurement le  Seigneur,  que  toutes  les  puissances  de  mon 


(1)  Ci-dessus,  p.  85. 

(2)  Ci-dessus,  p.  403  (t.  II,  1897). 


320  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

âme  le  glorifient;  car  la  bonté  de  celui  qui  nous  a  créés  de  rien 
s'est  étendue  sur  nous,  et  nous  a  faits  tels  qu'il  n'a  rien  fait  de 
semblable  :  il  est  véritablement  notre  Seigneur  et  notre  Dieu, 
avant  et  depuis  tous  les  siècles,  et  pour  l'éternité.  » 

Il  était  si  fervent  dans  l'amour  du  Christ,  qu'il  ne  pouvait 
pas  même  prononcer  son  nom  devant  les  hommes.  Bien  des 
fois,  on  l'entendit  dire  à  haute  et  intelligible  voix  :  «  0  hommes  ! 
venez  tous  et  faites  vous  moines,  pour  comprendre  la  bonté  du 
Christ  à  votre  égard,  et  pour  être  dignes  de  son  amour  agréable 
et  insatiable.  » 

Quand  il  sortait  à  la  porte,  lorsque  quelqu'un  frappait,  il  s'ap- 
pliquait fortement  à  garder  le  silence  et  à  se  recueillir.  —  Quand 
quelqu'un  lui  demandait  de  le  signer,  en  même  temps  qu'il 
prononçait  les  noms  adorables  du  Père,  du  Fils  et  de  FEsprit- 
Saint,  il  était  frappé  de  ces  paroles,  faisait  entendre  son  cri  et 
s'enfuyait  à  l'intérieur  en  gémissant.  —  Quand  un  frère  venait 
lui  faire  connaître  les  secrets  de  son  âme  ou  prendre  conseil  de 
lui,  il  ne  le  laissait  point  dévoiler  ses  affaires,  mais  il  lui  disait  : 
«  Sache,  mon  fils,  que  je  ne  suis  point  chargé  de  cela.  Toute- 
fois j'ai  une  prière  efficace.  Demande  seulement  ma  prière 
pour  l'affaire  au  sujet  de  laquelle  il  te  faut  une  réponse  et  ne  me 
dévoile  pas  le  secret  de  ton  âme.  Cependant,  si  tu  veux  abso- 
lument agir  ainsi  et  manifester  les  combats  de  ton  âme,  ou 
prendre  conseil  pour  tes  actions,  va  trouver  R.  Youssef,  qui  a 
été  établi  pour  cela  par  le  Christ,  et  dévoile-lui  tes  pensées  et 
les  secrets  de  ton  cœur.  » 

Rabban  Youssef,  de  son  côté,  envoyait  vers  ce  vieillard  le 
frère  qui  venait  lui  raconter  ses  luttes,  en  l'avertissant  de  ne 
point  lui  révéler  les  secrets  de  son  âme,  mais  de  lui  demander 
uniquement  sa  prière. 

Quand  les  séculiers  venaient  le  trouver,  il  les  écoutait  simple- 
ment et  leur  répondait  :  grâce  à  ses  prières ,  leurs  demandes 
étaient  exaucées. 

On  dit  que  souvent,  quand  quelqu'un  frappait  à  sa  porte  au 
moment  où  il  se  tenait  devant  la  croix  en  conversation  avec 
Notre-Seigneur,  dans  une  charité  et  un  amour  qui  ne  lui  per- 
mettaient pas  de  considérer  quelque  chose  du  monde,  celui  qui 
frappait  le  fatiguait ,  et  comme  le  saint  ne  pouvait  sortir,  de  sa 
place  il  lui  criait  :  «  Il  s'agit  de  tel±e  ou  telle  chose:  va,  fais  de 


VIE    DU   MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  321 

telle  ou  telle  manière;  j'ai  interrogé  le  Christ  à  ton  sujet.    » 

Souvent  aussi,  quand  il  était  à  table  avec  R.  Youssef,  son  esprit 
était  ravi  en  extase;  sa  main  droite  demeurait  insensible  sur  le 
plat,  au  point  qu'on  pouvait  la  prendre  et  la  mettre  sur  son  sein. 
Au  bout  d'un  instant  il  revenait  à  lui-même. 

Il  mena  une  vie  aussi  admirable  l'espace  de  quinze»  ans, 
jusqu'à  sa  mort.  Comme  il  ne  cessait  de  faire  entendre  sa  voix 
ni  jour  ni  nuit,  il  fut  appelé  et  surnommé  Rabban  Mar-Atqen  le 
Bruyant  (1). 

J'interrogeai  Rabban  Youssef  sur  la  vie  de  ce  bienheureux,  et 
je  lui  demandai  de  me  faire  connaître  pourquoi  il  ne  s'était  pas 
élevé  à  un  degré  supérieur  à  celui  dans  lequel  il  était,  au  degré 
dans  lequel  il  est  donné  au  moine  de  jouir  des  faveurs  du  Christ 
en  silence  et  sans  parole.  Car,  cet  état  dans  lequel  le  moine  est 
contraint  de  faire  entendre  involontairement  sa  voix  à  l'exté- 
rieur est  communiqué  par  la  grâce  dans  l'un  des  degrés  de  l'o- 
pération de  l'âme:  A  mesure  qu'il  marche  devant  lui  et  progresse 
dans  cette  opération  par  les  œuvres  qui  lui  conviennent,  il 
monte  au  degré  supérieur  dans  lequel  il  se  réjouit  intérieure- 
ment et  tout  à  fait  en  silence  :  car,  il  ne  peut  pas  même  parler 
dans  les  moments  où  le  don  de  l'amour  du  Christ  lui  est  com- 
muniqué. 

Bien  que  nous  appelions  «  degré  »,  soit  la  première  opéra- 
tion, qui  est  celle  du  corps,  soit  la  seconde,  celle  de  l'âme,  soit 
la  troisième  qui  est  l'opération  de  l'esprit  et  la  perfection,  ce- 
pendant, dans  chacune  de  ces  trois  opérations  il  y  a  plusieurs 
degrés  différents,  des  entrées  et  des  issues,  des  chemins  et  des 
demeures  nombreuses. 

Or,  quand  j'interrogeai  Rabban  Youssef,  comme  je  l'ai  dit, 
au  sujet  de  ce  bienheureux,  il  ne  voulut  pas  me  répondre;  je 
le  pressai  et  le  suppliai  dans  la  charité,  et  il  me  fit  connaître  en 
secret  toute  l'histoire  [de  ce  religieux].  Il  me  dit  ceci  :  «  Sache, 
mon  fils,  que  cet  homme  a  accompli  des  œuvres  ardues  dont 
personne  ne  peut  parler.  »  —  Quand  il  éprouva  en  lui-même  la 
difficulté  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  il  pria  et  demanda  à  qui  ré- 

(1)  Çarôka.  —  Ce  mot  no  se  trouve  pas  clans  les  lexiques.  La  racine  çrak  à 
laquelle  il  devrait  se  rattacher  a  le  sens  «  d'être  pauvre  »,  eguit;  peut-être  est-ce 
une  forme  de  la  langue  vulgaire  dérivée  de  la  racine  çrah,  «  clamorem  edidiL  ». 
Je  traduis  par  conjecture  d'après  le  contexte. 


322  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

vêler  ce  qui  se  passait  dans  son  cœur.  Le  Christ  prescrivit  à 
Rabban  Youssef  de  l'écouter  et  de  lui  répondre  ce  qui  conve- 
nait. Rabban  Youssef  reconnut,  comme  il  me  Ta  dit,  que  cette 
difficulté  survenait  entre  l'opération  du  corps  et  celle  de  lame, 
et  que  cela  arrive  au  frère  quand  il  passe  de  l'une  à  l'autre.  Il  le 
dirigea  dans  la  voie  du  progrès,  lui  en  montra  les  chemins,  et 
aussi  les  dangers  qui  s'y  rencontrent,  et  les  embûches  qu'y 
tendent  les  adversaires  qui  engagent  la  lutte  avec  celui  qui  en- 
tre nouvellement  dans  cette  voie;  il  lui  fit  connaître  comment  il 
devait  se  conduire  :  quels  labeurs  il  devait  multiplier  et  quels 
labeurs  il  devait  diminuer,  de  quelles  choses  il  devait  user  et  de 
quelles  choses  il  devait  s'abstenir,  de  quoi  il  devait  se  garder 
et  en  quoi  il  devait  avoir  confiance.  Et  par-dessus  tout,  il  l'a- 
vertit et  lui  prescrivit  de  ne  faire  connaître  cela  à  personne, 
puis  il  le  renvoya  à  sa  cellule,  après  l'avoir  muni  du  viatique  de 
ses  prières  et  de  l'armure  qui  convient  à  cette  milice. 

Celui-ci  commença  par  observer  tout  ce  que  lui  avait  pres- 
crit Rabban  Youssef  et  il  marcha  en  avant  dans  la  voie  de 
la  perfection  tant  qu'il  garda  ce  qui  lui  avait  été  prescrit. 

Après  quelque  temps  ce  vieillard  se  rendit  près  de  R.  'Abd- 
ishô',  dont  nous  avons  parlé  plus  haut  (1),  et  il  lui  fit  connaître 
les  secrets  de  son  âme  et  toute  sa  vie.  A  chacun  Dieu  a  donné  un 
don  :  à  l'un  ainsi,  à  l'autre  autrement  (2);  celui-ci  a  reçu  ceci, 
cet  autre  cela,  selon  qu'il  a  plu  au  sage  distributeur.  Son  affaire 
ne  fut  point  claire  pour  R.  'Abdishô';  sans  doute  à  cause  delà 
désobéissance  de  ce  vieillard,  Dieu  la  cacha  aux  yeux  du  voyant 
qui  était  très  familier  avec  ces  choses.  Rabban  'Abdishô'  fut 
enflammé  de  zèle  contre  le  vieillard  et  lui  dit  que  c'était  tout 
le  contraire  qui  lui  était  utile.  Il  revint  d'auprès  de  lui  fort 
affligé  et  rentra  dans  sa  cellule.  Il  ne  retrouva  plus  en  lui- 
même  aucun  des  dons  célestes  qu'il  avait  reçus.  Il  fut  troublé 
et  fort  agité.  Il  vint  alors  vers  Rabban  Youssef  et  lui  fit  con- 
naître son  affaire.  Rabban  lui  dit  :  «  Ne  t'avais-je  pas  prescrit 
et  averti  de  ne  pas  révéler  ta  vie  à  quelqu'un?  Comment  as-tu 
osé  transgresser  le  précepte  du  Christ?  Ce  n'est  pas  que  R. 
'Abdishô'  soit  un  homme  inférieur,  loin  de  là!  et  je  ne  vaux  pas 
la  poussière  qu'il  a  foulée  de  ses  pieds.  Mais  la  volonté  du  Christ 

(1)  Ci-dessus,  p.  3l5etsuiv. 

(2)  I  Cor.,  vu,  7. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  323 

étaitque  tu  ne  manifestasses  pas  ton  secret  à  un  autre  qu'à  celui 
à  qui  il  t'a  ordonné  de  le  dévoiler.  Va  maintenant  à  ta  cellule,  et 
agis  de  telle  et  telle  façon,  jusqu'à  ce  que  le  Christ  soit  apaisé  et 
te  renvoie  le  don  que  sa  bonté  t'avait  accordé.  »  —  Rabban 
Youssef  ajoutait  que  ce  vieillard  demeura  dans  sa  cellule  pen- 
dant une  semaine,  comme  un  simple  fidèle  qui  n'a  pas  encore 
reçu  l'habit.  Au  bout  de  ce  temps,  le  Christ  eut  pitié  de  ses  la- 
beurs, il  lui  renvoya  le  don  que  sa  miséricorde  lui  avait  concédé. 
Le  vieillard  se  remit  à  l'œuvre  au  degré  où  il  était  parvenu 
dans  la  voie  de  la  perfection.  Il  y  ajouta  les  œuvres  d'action  de 
grâces  et  de  louange  pour  Celui  qui  ne  l'avait  pas  dépouillé  de 
ses  dons.  Dans  ce  labeur  de  l'action  de  grâces  et  de  la  louange, 
auquel  il  s'adonna  spécialement,  il  gagna  et  atteignit  la  de- 
meure de  l'amour  et  de  la  charité  du  Christ  à  laquelle  parti- 
cipent l'âme  et  le  corps  simultanément.  Celui  qui  en  est  en- 
flammé ne  peut  en  jouir  en  silence,  intérieurement  et  dans  son 
âme  seule.  Ce  saint  vieillard  pensant  que  c'était  là  la  limite  qu'il 
devait  atteindre,  et  rendu  craintif  par  ce  qui  lui  était  arrivé 
(car  la  peur  que  cela  ne  se  renouvelât  s'élevait  à  chaque  instant 
dans  son  cœur),  s'adonna  avec  ardeur  aux  exercices  de  l'action 
de  grâces,  et  demeura  dans  ce  degré  et  dans  cette  station  de  la 
parole  extérieure,  sans  chercher  à  en  sortir  ni  à  s'en  aller  à  une 
autre.  Il  y  fit  reposer  la  barque  de  ses  labeurs,  selon  qu'il  plut  à 
son  directeur  souverainement  sage. 

Ce  que  j'ai  écrit,  ces  demeures  dont  j'ai  parlé,  ces  pratiques 
de  vertu  et  ces  manières  de  travailler  que  j'ai  montrées,  sont 
bien  connues,  et  ce  que  j'ai  dit  est  parfaitement  compris  de  celui 
qui  est  entré  dans  ce  pays,  qui  circule  dans  ses  villes,  qui 
marche  dans  ses  routes,  qui  voit  des  yeux  de  son  âme  ce  qui  s'y 
trouve.  Celui-là  ajoute  foi  à  ces  choses.  Mais  celui  qui  n'a 
point  vu  ce  pays,  qui  reste  avec  moi,  misérable,  en  dehors  de 
la  demeure,  cet  homme  extérieur  ne  saisit  point  ce  qui  se  passe 
dans  l'homme  intérieur.  Il  arrivera  peut-être  même  qu'il  con- 
tredira celui  qui  fait  connaître  les  choses  du  Saint  des  Saints, 
parce  qu'elles  sont  incroyables  pour  lui. 

Que  Notre-Seigneur  nous  rende  dignes  d'y  entrer  et  d'y  voir 
Dieu  et  le  Christ,  Dieu  sur  toutes  choses  (1),  par  la  grâce  de  sa 

(1)  Rom.,  ix,  5. 


324  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

miséricorde  et  de  sa  charité  qui  nous  a  jugés  dignes  de  connaître 
ses  mystères!  Amen  (1). 

Rabban  Mar-Atqen  quitta  ce   monde    en  l'année   359   des 
Arabes  (2).  Que  ses  prières  nous  protègent  tous!  Amen. 


X.  —  Rabban   Yohannan   de   Dasen,    le    second,  séculier. 
Que  ses  prières  soient  sur  nous!  Amen. 

Ce  bienheureux  était  du  pays  de  Dasen  ;  il  avait  femme  et 
enfants;  c'était  un  homme  juste  et  droit  qui  vivait  dans  le 
monde.  Une  année,  il  partit,  selon  l'usage,  avec  sa  femme,  ses 
enfants  et  ses  voisins,  pour  aller  au  pays  de  Mossoul,  et  ils  pas- 
sèrent par  le  couvent  de  Beit  Çayarê.  Il  vint  à  la  porte  de  la  cel- 
lule de  Rabban  Bar-Yaldà  pour  recevoir  sa  bénédiction.  Quand 
Rabban  Bar-Yaldà  le  vit,  la  grâce  lui  révéla,  par  la  prescience 
divine,  ce  que  deviendrait  cet  homme.  Le  saint  lui  dit  :  «  Viens, 
Yohannan,  et  sois  moine.  »  —  L'homme  lui  répondit  :  «  J'ai 
femme  et  enfants,  comment  puis-je  me  faire  moine?  »  —  Rab- 
ban Bar-Yaldà  reprit  :  «  Allons,  va  à  la  moisson  ;  Dieu  te  pré- 
pare une  très  belle  moisson.  Quand  tu  auras  fini  de  moissonner 
selon  la  volonté  de  Dieu  ce  que  tu  as  à  moissonner,  tu  revien- 
dras me  trouver,  car  j'aurai  quelque  chose  à  te  dire.  »  —  Cet 
homme  s'en  alla  donc  avec  sa  femme  et  ses  enfants  au  pays  de 
Mossoul. 

Quelques  jours  après  sa  femme  et  tous  ses  enfants  moururent. 
Alors  il  comprit  le  mystère  caché  dans  la  parole  que  le  saint  lui 
avait  adressée;  il  quitta  la  moisson,  revint  au  couvent  et  fit 
connaître  au  saint  ce  qui  lui  était  arrivé  :  c'est-à-dire  qu'il  ve- 
nait d'enterrer  sa  femme  et  ses  enfants  à  Mossoul.  —  Rabban 
Bar-Yaldà  lui  dit  :  «  Puisque  le  Christ  t'a  libéré  du  monde, 
prends  maintenant  le  saint  habit  du  monachisme;  le  Christ  ré- 
pandra sur  toi  ses  miséricordes  et  il  te  fera  briller  dans  cette 
œuvre  angélique;  au  lieu  d'être  veuf  et  citoyen  du  monde,  tu 
seras  vierge  et  citoyen  de  la  ville  sainte.  » 

Cet  homme  entra  dans  la  communauté  ;  il  pratiqua  assidû- 
ment la  vie  commune,  puis  il  sortit  de  la  communauté  pour 

(1)  Traduction  abrégée  d'un  passage  obscur. 

(2)  L'an  359  de  l'hégire  commençait  le  14  novembre  969  de  l'ère  chrétienne. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  325 

habiter  saintement  dans  sa  cellule.  Il  possédait  l'humilité  natu- 
relle et  aussi  la  volontaire  qui  s'acquiert  par  les  exercices.  Dans 
toute  sa  conduite  il  faisait  paraître  le  mépris  de  soi-même.  Il 
était  continuellement  affligé  d'une  tristesse  divine  dans  sa  belle 
conduite;  mais  il  reçut  enfin  en  échange  la  joie  dans  le  Sei- 
gneur. —  Rabban  Bar-Yaldà  disait  continuellement  aux  frères  : 
«  Si  vous  voulez  voir  un  veuf  devenu  vierge  dans  le  Christ, 
regardez  Yohannan  de  Dasen,  que  Dieu  a  fait  lever  du  banquet 
des  justes,  fils  du  siècle,  pour  le  faire  asseoir  au  festin  des 
saints,  fils  de  la  lumière.  » 

Après  la  mort  de  R.  Bar-Yaldà,  il  fut  très  affligé  et  suffoqué 
par  la  douleur  jusqu'au  moment  où  R.  Mousha  vint  le  trouver, 
l'encouragea  et  lui  dit  :  «  Xe  pleure  pas,  ne  t'afflige  pas  ;  car  si 
R.  Bar-Yaldà  nous  a  quittés,  son  ange  est  resté  avec  nous,  pour 
nous  diriger  et  aider  notre  faiblesse.  »  —  Il  fut  réconforté  par 
ces  paroles  et  se  conduisit  selon  le  conseil  de  R.  Mousha. 

Il  parvint  à  un  sublime  degré  [de  perfection],  et  pénétra  dans 
la  demeure  dont  le  prophète  de  Dieu,  le  bienheureux  David,  di- 
sait, après  y  être  entré  (1)  :  «  La  nuit  brille  comme  le  jour  en  ce 
lieu:  les  ténèbres  y  sont  comme  la  lumière  d'une  lampe  ardente.  » 
L'obscurité  n'y  règne  point  car  son  éclat  est  comme  le  soleil  de 
justice  que  la  nuit  ne  peut  jamais  obscurcir  quelle  que  soit  la 
profondeur  de  son  obscurité.  Le  bienheureux  Yohannan  pénétra 
réellement  dans  cette  demeure;  il  ne  voyait  point  l'obscurité  de 
la  nuit  :  car  les  ténèbres  de  la  nuit  étaient  éclairées  par  la  lu- 
mière qui  sortait  d'au  dedans  de  lui.  Souvent,  il  quittait  sa  cel- 
lule pendant  une  nuit  très  obscure  et  venait  au  temple  pour  rece- 
voir les  saints  mystères.  Le  sacristain  qui  connaissait  bien  son 
histoire,  lui  disait  :  «  Rabban,  nous  avons  déjà  célébré  les  saints 
mystères  »,  et  il  lui  donnait  une  parcelle  [consacrée].  Le  saint 
revenait  à  sa  cellule,  ne  doutant  point  dans  son  esprit  qu'il  ne 
fît  jour,  et  ne  soupçonnant  point  la  nuit  ni  l'obscurité.  —  Le 
portier  racontait  lui-même  cela,  de  ce  vieillard  veuf  devenu 
vierge  dans  le  Christ. 

Sa  science  progressa  dans  ce  lieu  simple,  au  point  qu'il  ne 
connaissait  rien  du  monde.  —  Il  avait  un  disciple  qui  le  servait  : 
il  s'appelait  Boktishôc  (2).  Il  le  servit  pendant  environ  dix  ans, 

(1)  Cf.  Ps.  cx.xxviii,  12. 

(2)  Nom  composé  du  nom  de  Jésus  et  d'un  mot  persan  signifiant  bonne  fortune. 


326  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

sans  qu'il  sût  son  nom.  Parfois,  il  l'appelait  Dadishô*  (1); 
parfois  d'un  autre  nom.  Quand  j'allais  le  trouver,  je  lui  deman- 
dais en  plaisantant,  moi  misérable,  le  nom  de  son  disciple,  et  il 
me  disait  :  «  Je  crois  qu'il  s'appelle  Dadishô*.  »  —  Son  vi- 
sage brillait  comme  une  lampe  lumineuse. 

Un  jour,  il  sortit  de  sa  cellule  et  vint  à  la  porte  de  la  commu- 
nauté, où  tous  les  pauvres  venus  au  couvent  se  trouvaient  ras- 
semblés. Il  trouva  là  un  lépreux,  gisant  à  terre,  dont  tout  le  corps 
était  contracté  et  pourri.  Il  s'approcha  de  lui  et  vit  le  pus  qui 
coulait  jusqu'à  terre,  de  ce  corps  purulent.  Il  emporta  cet 
homme  dans  sa  cellule  et  le  soigna  environ  trois  ans.  Tout  le 
corps  de  cet  homme  se  corrompit  et  devint  fétide,  au  point  qu'on 
ne  pouvait  passer  à  la  porte  de  la  cellule  [du  bienheureux]  à 
cause  de  l'odeur  qui  s'en  échappait.  Pour  lui,  il  le  soulevait, 
l'entourait  de  soins  et  essuyait  le  pus  qui  découlait  de  son  corps; 
ses  mains  étaient  teintes  de  ce  pus  fétide,  et,  sans  les  laver,  il 
mangeait  le  pain  sans  répugnance.  Il  le  soigna  ainsi  jusqu'à  sa 
mort.  Après  l'avoir  enseveli,  il  revint  à  sa  cellule;  lorsqu'il  fut 
pour  y  entrer,  Dieu  voulut  lui  montrer  que  la  grande  patience 
qu'il  avait  fait  paraître  dans  le  soin  de  cette  chair  fétide  n'était 
pas  le  fait  de  la  nature  humaine,  mais  bien  de  la  vertu  divine 
donnée  à  l'homme  par  la  grâce.  Lorsqu'il  voulut  ouvrir  la  porte 
pour  entrer,  il  ne  put  supporter  l'odeur  infecte  qui  sortait  de  sa 
cellule  :  il  demeura  à  la  porte,  plongé  dans  l'étonnement.  Il 
comprit  alors  le  mystère  caché  en  cela  :  il  s'humilia  devant  le 
Seigneur,  confessa  sa  faiblesse  et  la  grandeur  de  la  vertu  du 
Christ  par  qui  les  choses  ardues  deviennent  faciles,  en  qui  il 
avait  trouvé  la  force  pour  le  service  de  ce  malheureux,  et  pour 
en  supporter  la  difficulté,  telle  qu'il  ne  pouvait  maintenant  de 
lui-même  et  sans  le  secours  du  Seigneur  entrer  dans  le  lieu  où 
il  s'était  trouvé.  Il  vint  près  de  R.  Youssef  et  le  pria  d'aller  avec 
lui  à  sa  cellule  et  de  demander  à  Dieu  qu'il  puisse  y  rentrer. 
Habban  Youssef  se  leva  et  partit  avec  lui.  Quand  ils  arrivèrent  à 
la  porte,  R.  Youssef  fit  le  signe  de  la  croix  et  l'ouvrit.  Ils  entrè- 
rent tous  les  deux  et  prièrent  :  Dieu  fit  alors  disparaître  cette 
odeur  fétide  de  la  cellule,  et  le  vieillard  y  demeura  comme  de 
coutume.  Rabban  Youssef  revint  à  sa  propre  cellule. 

(1)  Ce  nom  signifie  :  amicus  Jesu. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  327 

Un  vieillard,  nommé  David,  m'avait  raconté  que  ce  bienheu- 
reux avait  guéri  la  blessure  d'un  homme  qui  était  venu  le  trou- 
ver; mais  il  ne  m'avait  point  dit  d'où,  ni  qui  était  cet  homme. 
Plus  tard  j'acquis  la  conviction  que  lui-même  avait  été  guéri. 

Une  fois,  les  Hakkari  vinrent  au  couvent  pour  le  piller,  et  les 
moines  s'enfuirent  dans  les  montagnes.  Rabban  Yohannan  ne 
sortit  point  de  sa  cellule.  Une  dizaine  d'hommes  entrèrent  près 
de  lui.  Ils  le  trouvèrent  debout  devant  la  croix,  sans  aucune 
préoccupation.  Il  ne  bougea  pas,  ne  changea  point  de  place  et 
ne  les  regarda  pas.  Un  ange  les  frappa  :  ils  furent  enchaînés  à 
leur  place,  et  ne  purent  remuer  les  pieds,  ni  en  avant  ni  en  ar- 
rière. Ils  lui  demandèrent,  en  pleurant,  de  les  délier  pour 
qu'ils  puissent  sortir.  Il  fit  de  leur  côté  le  signe  de  la  croix  et 
leurs  liens  furent  rompus.  Ils  sortirent  vers  leurs  compagnons. 
Le  Seigneur  les  chassa  tous  et  ils  quittèrent  le  couvent  sans 
avoir  rien  endommagé.  Les  moines  revinrent  au  couvent  et  glo- 
rifièrent le  Seigneur.  Ce  vieillard  sortit,  comme  s'il  n'avait  eu 
connaissance  de  rien,  pour  recevoir  les  saints  mystères.  Le  sa- 
cristain, selon  sa  coutume,  lui  fit  ses  excuses  et  lui  dit  :  «  On  a 
déjà  célébré  les  saints  mystères.  » 

Telle  était  la  simplicité  à  laquelle  cet  admirable  vieillard  était 
parvenu!  — Puissions-nous  tous,  par  ses  prières,  devenir  dignes 
d'entrer  dans  ce  lieu  si  élevé  qu'on  n'en  peut  parler  même  clans 
le  discours  le  plus  étendu. 

J.-B.  Chabot. 
(A  suivre.) 


MÉLANGES 


RELATION  DE  L'ÉVÊQUE  DE  SIDON 

(Suite.) 

RAPPORT  SUR  LES  DEUX  PATRIARCHES  ARMÉNIENS 
ET  LEUR  NATION 


Je  rapporterai  encore  à  Votre  Béatitude  ce  qui  a  été  négo- 
cié avec  les  prélats  de  la  nation  arménienne,  laquelle  est  fort 
grande  et  soumise  à  deux  patriarches  principaux  :  l'un  de 
l'Arménie  majeure,  qui  a  sa  résidence  dans  le  monastère  et 
l'église  d'Etchmiadzin,  près  de  la  ville  d'Érivan,  en  Perse  (1); 
l'autre  de  l'Arménie  mineure,  qui  est  fixé  dans  la  ville  de 
Sis,  en  Cilicie,  province  appelée  aujourd'hui  Caramanie. 

Il  existe  encore,  dans  la  même  nation,  d'autres  patriarches; 
faits  par  la  faveur  du  Turc  (2),  les  uns  sont  les  fermiers  des 
impôts  que  payent  au  Turc  les  maisons  arméniennes  ;  d'autres 
sont  coadjuteurs  des  mêmes  patriarches  par  le  consentement 
des  évêques  et  du  peuple. 

Le  patriarche  principal  de  l'Arménie  majeure  est  à  présent 
Grégoire,  homme  de  quatre-vingt-cinq  ans,  qui  a  pourcoadju- 
teur,  dans  son  patriarcat,  Arakial,  et  pour  fermier  des  impôts, 
David  (3).  Les  autres  primats  et  patriarches  de  la  même  nation 

(1)  Aujourd'hui,  en  Russie. 

(2)  Les  patriarches  arméniens,  responsables  de  la  rentrée  des  impôts,  avaient 
à  cette  époque  un  coadjuteur  ou  patriarche  civil,  qui  était  spécialement  chargé 
de  recueillir  les  contributions  et  de  les  verser  aux  officiers  du  souverain. 

(3)  Oriens  christianus,  t.  I,  p.  1413.  Le  P.  Le  Quien  ne  donne  pas  d'autres  dé- 
tails sur  ces  deux  personnages. 


RELATION    DE    L'eVÊQUE    DE    SIDON.  329 

qui  sont  aux  extrémités  de  la  Perse  et  à  Constantinople,  bien  qu'à 
la  vérité  ils  relèvent  de  ce  Patriarche,  ne  le  reconnaissent 
guère. 

Avec  ce  patriarche  Grégoire  et  son  condjuteur  Arakial,  je 
n'ai  pu  traiter  que  par  lettre  et  par  intermédiaire,  à  cause  des 
guerres  continuelles  qui  ont  duré  jusqu'à  présent  en  Perse, 
guerres  à  la  suite  desquelles  ce  patriarche  et  ses  gens  ont  été 
plus  d'une  fois  contraints  d'abandonner  l'église  patriarcale  et 
le  pays,  et  de  se  retirer  dans  des  lieux  éloignés  des  incursions 
des  soldats. 

L'archevêque  Nicolas  fut  obligé  d'en  faire  autant  avec  les 
moines  de  sa  nation  franco-arménienne-catholique,  laquelle 
habite  douze  villages  de  la  province  de  Naktchevan  (Perse)  (1); 
ils  vivent  à  la  latine,  ayant  été  amenés  à  l'obéissance 
et  au  rite  de  la  sainte  Église  romaine  (2),  par  le  bienheu- 
reux Bartolomeo,  évoque  latin,  frère  de  l'ordre  de  Saint-Do- 
minique. 

Quant  aux  bonnes  intentions  et  à  l'obéissance  du  patriarche 
et  d'Arakial  son  coadjuteur,  Votre  Sainteté  pourra,  si  elle  le 
daigne,  en  connaître  d'après  leurs  lettres  envoyées  par  moi 
Au  Siège  apostolique,  en  réponse  à  deux  brefs  apostoliques,  et 
par  leurs  lettres  au  cardinal  de  San  Severino,  protecteur  de 
la  nation  arménienne.  Dans  ces  lettres  ils  s'excusent  de  ne 
pouvoir  venir  en  personne  jusqu'à  Rome,  afin  de  donner  un 
témoignage  de  l'obéissance  qu'ils  doivent  au  Siège  Aposto- 
lique, mais  ils  ne  peuvent  le  faire,  tant  à  cause  de  la  pauvreté 
et  de  la  misère  clans  laquelle  ils  se  trouvent,  que  par  suite  de 
la  peur  qu'ils  ont  de  se  réunir  pendant  la  guerre  dans  leur 
propre  patriarcat. 

Le  coadjuteur  Arakial  vint  à  Caramit  en  l'année  1584.  Je 
lui  mandai  un  exprès  porteur  de  plusieurs  lettres  des  premiers 
Arméniens  d'Alep,  et  d'une  du  patriarche  de  l'Arménie  mi- 
neure. Je  le  priais  de  venir  à  Alep,  afin  de  traiter  avec  lui  de 
ce  que  le  siège  apostolique  lui  écrivait  par  bref  particulier  et 

(1)  Aujourd'hui  en  Russie.  Nicolas  était  venu  à  Rome  en  1508.  Oriens  christia- 
nus,  t.  II.  p.  1408. 

(2)  Ces  Arméniens  célébraient  la  messe  latine  traduite  en  langue  arménienne. 
On  trouvera  un  résumé  de  l'histoire  de  cette  mission  dans  L'ouvrage  du  P.  Le 
Quien,  t.  III,  p.  1303  et  suivantes. 


330  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

de  ce  que  le  cardinal  protecteur  lui  avait  conseillé,  ou  de 
m'attendre  dans  l'endroit  qu'il  jugerait  le  plus  convenable  et 
le  plus  sûr.  Il  répondit  qu'il  ne  pouvait  s'aboucher  avec  moi 
pour  les  raisons  déjà  indiquées;  mais,  en  témoignage  de  son 
obéissance  à  la  sainte  Église  romaine,  il  écrivit  de  nouvelles 
lettres  qui  sont  encore  conservées  chez  le  cardinal  protecteur. 

Les  familles  soumises  au  patriarche  de  l'Arménie  majeure 
dépassent  deux  cent  soixante  mille,  outre  beaucoup  de  mo- 
nastères, d'évêques,  de  prêtres,  de  moines  et  de  diacres. 

Les  maîtres  dans  ce  patriarcat  et  les  prédicateurs  appelés  en 
arménien  vartabeds,  et  auxquels  la  nation  obéit  non  moins 
qu'aux  patriarches  eux-mêmes,  sont  très  nombreux;  les  plus 
fameux  sont  Narsès  dans  la  ville  de  Betlis,  Lucas  à  Caramit, 
et  Arisdaghès  à  Angora. 

Je  fus  chez  le  patriarche  de  l'Arménie  mineure,  dans  la  sus- 
dite ville  de  Sis,  en  Caramanie,  au  temps  du  patriarche  Kat- 
chadour,  lequel  ayant  reçu  de  moi  le  bref  apostolique  et 
connu  les  demandes  que  je  lui  adressais  conformément  aux 
instructions  qui  m'avaient  été  données  par  le  cardinal  protec- 
teur, promit  d'envoyer  au  Siège  Apostolique  un  prélat  expres- 
sément chargé  de  donner  témoignage  de  son  obéissance  ;  mais 
il  fut  prévenu  par  la  mort,  dans  la  quatre-vingtième  année 
de  sa  vie  environ.  Il  eut  pour  successeur  dans  le  patriarcat,  le 
vartabed  Azarias  (1),  lequel,  en  sa  qualité  de  vicaire  et  coad- 
juteur  de  son  prédécesseur,  connaissait  tout  ce  qui  avait  été 
traité,  et  vint  me  trouver  deux  fois  à  Alep.  En  dernier  lieu, 
j'allai  moi-même  le  voir  dans  le  château  de  Vacca,  en  Cara- 
manie, où  je  traitai  longuement  avec  lui  de  la  réintégration 
de  sa  nation  dans  l'union  avec  l'Église  romaine,  opérée  à  la 
suite  du  concile  de  Florence,  et  de  tous  les  articles  contenus 
dans  cet  acte  d'union  dont  on  n'a  pu  retrouver  aucune  men- 
tion dans  les  livres  arméniens  (2).  Je  découvris  seulement 
l'histoire  arménienne. 

J'appris  encore  au  même  patriarche  la  nouvelle  correction 


(1)  Oriens  christianus,  t.  I,  1417. 

(2)  Cet  acte  d'union  est  inséré  dans  l'ouvrage  déjà  cité  de  Thomas  de  Jésus.  A 
cause  de  l'intérêt  qui  s'attache  atout  ce  qui  concerne  l'Église  arménienne,  nous 
donnerons  prochainement  une  traduction  de  cet  acte  dans  le  Bulletin  des  Pèleri- 
nages. 


RELATION    DE  l'ÉVÈQUE    DE    SIDON.  331 

du  calendrier  et  la  raison  qui  l'avait  motivée,  en  lui  donnant, 
le  calendrier  romain  traduit  et  imprimé  en  arménien.  Il  ré- 
pondit qu'il  devait  d'abord  se  consulter  avec  le  patriarche  de 
l'Arménie  majeure,  puis,  avec  les  maîtres  et  prédicateurs  de 
la  nation  et  qu'après,  il  répondrait  Au  Siège  apostolique. 

Et,  pour  se  réintégrer  dans  la  sainte  Église  romaine,  comme 
aussi  pour  opérer  son  union  avec  elle,  autant  que  pour  don- 
ner la  preuve  de  son  obéissance  Au  Siège  apostolique,  il  accepta 
la  profession  de  foi  proposée  par  moi  au  nom  de  la  sainte 
Église  romaine.  Puis  après  l'avoir  professée  en  présence  de 
moi  et  de  beaucoup  de  témoins,  latins  et  arméniens,  il  l'en- 
voya par  un  de  ses  évoques,  signée  et  cachetée,  avec  ses  lettres 
au  Siège  Apostolique  et  au  cardinal  protecteur  (1).  Il  aurait 
même  continué  à  la  prêcher  et  à  l'enseigner  à  son  peuple, 
ainsi  qu'il  l'avait  promis,  s'il  n'avait  pas  été  troublé  dans  son 
patriarcat  par  un  évêque  arménien  qui  était  son  adversaire. 
Pour  cette  raison,  il  fut  obligé  d'aller  à  Constantinople  se 
défendre  d'accusations  portées  contre  lui. 

Telles  sont  les  difficultés  qu'on  rencontre  toujours  à  traiter 
avec  les  patriarches  d'Orient!  alors  qu'on  pense  en  avoir  fini 
avec  un,  il  faut  recommencer  avec  un  autre,  en  s'exposant  à 
de  nouvelles  vilenies  et  persécutions. 

Dans  la  ville  de  Sis  où  habite  ce  patriarche,  il  y  a  le  châ- 
teau qui  appartenait  au  roi  d'Arménie,  qui  est  inexpugnable, 
bien  que  désert;  on  y  voit  encore  les  ruines  du  palais  du 
roi  et  de  la  reine  ;  dans  le  voisinage  de  ce  palais  il  y  a 
deux  grandes  églises  :  l'une  du  Sauveur  qui,  dit-on,  était  l'é- 
glise du  roi,  l'autre  dédiée  à  sainte  Sophie  qui  est  la  patriar- 
cale. Avec  peu  de  dépenses,  on  pourrait  les  remettre  en  état; 
mais  les  Arméniens  n'osent  pas  les  restaurer,  car  elles  leur 

(1)  Cette  profession  était  signée  par  quatre  évêques  arméniens  :  Joannes 
Jettunensis  (Zeitoun),  Martyr  Asciuzensis,  Joannes  Hierapolitanus,  Minas  Sebaste- 
nus.  Cette  profession  est  ainsi  conçue  :  Toto  corde  credimus  et  ore  fatemur.  quod 
Pater  sit  ngenitus,  Filius  à  Paire  genitus,  et  Spirilus  sanctus  à  Paire  et  Filin 
xternaliter  procedens,  non  quidem  ut  à  duplici  principio,  sed  ab  utroque,  ut  ab 
uno  principio  et  unicâ  spiralione.  11  existe  cinq  lettres  autographes  du  patriarche 
Azarias  sous  la  date  du  10  avril  1585,  adressées  à  Grégoire  XIII  et  au  cardinal  de 
San  Séverine  Ces  lettres  se  trouvent  dans  la  Bibliothèque  Vaticane,  cod.  n. 

Contrairement  à  l'assertion  de  notre  texte,  qui  parle  d'un  seul  évêque,  Le  Quien 
dit  que  la  profession  fut  portée  à  Rome  par  trois  évêques.  (Oriens  christianus, 
t.  I,  p.  1433  et  1449). 


332  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

seraient  enlevées  par  le  Turc,  attendu  qu'elles  sont  hautes  et 
bâties  comme  des  forteresses.  Ils  espèrent  le  faire  quand  il 
plaira  au  Seigneur  cle  les  rendre  à  la  domination  des  chré- 
tiens; c'est  ce  que  tous  les  Arméniens  demandent  continuel- 
lement dans  leurs  prières,  et  ils  nous  disent  :  «  Délivrez-nous 
de  la  tyrannie  sous  laquelle  nous  vivons,  alors  nous  devien- 
drons latins  (catholiques)  ;  vous  serez  alors  maîtres  de  nos 
corps  et  de  nos  âmes  et  nous  ferons  ce  que  vous  nous  com- 
manderez. » 

Il  y  a  encore  dans  la  même  ville  douze  autres  églises  ou 
chapelles  dans  lesquelles  se  disent  la  messe  et  les  offices 
les  dimanches  et  ("êtes.  Elles  sont  tenues  convenablement, 
bien  que,  dans  beaucoup  d'entre  elles,  il  n'y  ait  pas  d'autres 
emblèmes  que  des  croix  de  cuivre  ou  de  fer.  Dans  quelques- 
unes  on  tient  les  images  sous  l'autel  pour  échapper  aux  per- 
sécutions que  les  Turcs  ont  l'habitude  d'exercer.  Ils  gardent 
bien  conservés  dans  la  chapelle  de  Saint-Jean,  le  bras  de  saint 
Sylvestre  pape,  le  bras  de  saint  Grégoire,  archevêque  de  l'Ar- 
ménie majeure,  dit  l'Illuminateur,  et  le  bras  de  saint  Nicolas, 
tous  les  trois  placés  dans  ne  l'argent,  et  garnis  de  pierres  pré- 
cieuses à  la  manière  des  Latins.  Ils  ont  aussi  la  main  de  saint 
Barsome  le  Syrien,  mais  sans  garniture  aucune. 

Ils  ont  beaucoup  de  livres  des  évangiles  en  langue  armé- 
nienne, garnis  d'argent,  aussi  beaucoup  d'encensoirs  et  de 
croix  en  argent,  quelques  mitres  romaines  à  la  mode  antique, 
un  pluvial  en  brocart,  et  un  tabouret  d'office  en  fer,  qu'ils 
disent  avoir  été  envoyés  de  Rome,  mais  qui  sont  consumés 
par  la  vétusté.  Ils  possèdent  encore  beaucoup  de  pluvials,  à  la 
mode  du  pays,  dont  ils  se  servent  à  la  messe  au  lieu  de  cha- 
subles. Ils  ont  deux  Bibles  manuscrites,  une  avec  miniatures, 
et  beaucoup  d'autres  livres.  Chaque  objet  est  bien  conservé 
et  confié  à  des  prêtres  particuliers,  au  nom  de  la  nation. 

Ce  patriarche  tient  sous  son  obéissance  vingt-quatre  prélats, 
évêques  et  archevêques,  et  c'est  aux  douze  évêques  les  plus 
rapprochés  de  l'église  patriarcale  qu'appartient  l'élection  du 
patriarche.  Mais  quelquefois  les  principaux  du  peuple  armé- 
nien nomment  le  patriarche  par  la  faveur  et  l'ordre  des  offi- 
ciers du  Turc,  puis  ils  demandent  le  consentement  des  évêques 
et  archevêques.  D'autres  fois  encore,  les  patriarches"  devenant 


RELATION    DE    l'ÉVÊQUE    DE    SIDON.  333 

vieux,  de  l'assentiment  de  quelques  évêques  et  des  principaux 
de  la  nation,  prennent  un  coadjuteur,  qui  est  désigné  en 
même  temps  pour  leur  succéder.  C'est  ainsi  qu'il  en  a  été  fait 
pour  le  présent  patriarche,  Azarias,  lequel  fait  évêque  de 
Sainte-Sophie  par  son  prédécesseur  et  coadjuteur  du  patriar- 
cat, alors  qu'il  était  prédicateur  et  maître,  fut  de  suite  con- 
firmé et  admis  par  la  nation  après  la  mort  de  son  prédéces- 
seur. 

Les  familles  soumises  à  ce  patriarcat  sont  vingt  mille  envi- 
ron et  habitent  dans  les  villes,  campagnes  et  châteaux  de  la 
Cilicie  et  de  la  Syrie.  Il  y  a  vingt  monastères  de  cent  frères 
plus  trois  cents  prêtres  et  beaucoup  de  diacres  et  de  clercs. 

Les  plus  lettrés  sont  : 

Le  patriarche  Azarias  ; 
Pierre,  vartabed  à  Gargar; 
Jean,  êvêque  de  Zeïtoun; 
Diradur,  vartabed,  àDiurighi; 
David,  archevêque  de  Jérusalem. 


Le  patriarche  vit  d'offrandes  et  d'aumônes  :  autrefois  il  per- 
cevait une  redevance  par  maison  chaque  année,  mais  le  Turc 
la  lui  a  enlevée;  pour  pouvoir  vivre,  il  va  continuellement 
en  tournée  par  la  nation  qui  lui  fournit  ce  dont  il  a  besoin,  et 
c'est  avec  les  privations  que  s'imposent  ses  sujets  qu'il  entre- 
tient ses  moines  et  serviteurs. 

Au  susdit  patriarche  on  adonné  par  ordre  du  cardinal  pro- 
tecteur une  mitre  de  toile  d'or,  —  un  calice  d'argent  avec  sa 
patène,  —  un  corporal  et  une  bourse,  —  un  corporal  brodé  de 
fil  blanc,  —  deux  tableaux  de  la  Vierge,  —  vingt-cinq  calices 
d'étain  avec  leurs  patènes,  attendu  que,  dans  beaucoup  d'é- 
glises, on  célébrait  la  messe  avec  des  calices  de  bois,  de  verre 
ou  de  terre. 

Les  hérésies  et  erreurs  principales  de  la  nation  arménienne 
sont  les  mêmes  que  celles  des  Jacobites. 

Ils  disent  qu'en  Jésus-Christ  notre  Seigneur,  il  y  a  une  na- 
ture, une  volonté  et  une  opération; 

Ils  sanctifient  Dioscorus; 

ORIENT    CHRÉTIEN.  22 


334  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Us  ne  reconnaissent  que  les  trois  premiers  conciles  univer- 
sels. 

Dans  le  Trisagion,  ils  ajoutent  :  Qui  crucifixus  estpro  nobis. 
De  plus,  ils  consacrent  avec  du  vin  pur,  sans  eau. 

Les  autres  erreurs,  je  les  passe  sous  silence  pour  la  brièveté 
de  cette  relation. 


BIBLIOGRAPHIE 


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Possibility  of  Revival.  London,  Gardner,  in-8°,  418  p. 

S\sse  (J.-B.-C),  S.  J.  — Institutiones  liturgicss  de  Sacramentis  EcclesLv. 
Fribourg,  Herder,  in-8°,"xvi-500  p. 

Lebachelet  (de  B.  P.  X.  M.).  — De  l'apologétique  traditionnelle  et  de  l'a- 
pologétique moderne.  Paris,   Lethielleux,  in-16,  157  p. 

Martyrologe  romain,  publié  par  l'ordre  de  Grégoire  XIII,  revu  par  l'auto- 
rité d'Urbain  VIII  et  de  Clément  X,  augmenté  et  corrigé  en  1749  par  le 
pape  Benoît  XIV.  Traduction  nouvelle,  revue  et  mise  à  jour  jusqu'en  1898. 
Paris,  Poiissielgue,  in-8°  de  xn-494  p. 

Simpson  (W.).  —  The  Budhist  Prayingtvheel;  a  collection  of  Mater ial  bea- 
ring  upon  the  Symbolism  of  the  Wheel  andcirciilar  Movements  in  Custom 
and  religions  Ritual.  London,  Macmillian,  in-8°  de  312  p. 

Nestlé  (Eb,).  —  Einfiihrung  in  das  griechische  Xeu-Tcstament.  Gottin- 
gen,  Vandenlioeck,  in-8°,  129  p. 

Histoire  et  géographie. 

Smith  (G. -A.).  —  Historical  Geography  of  holy  /and.  especially  in  rela- 
tion, to  History  of  Israël  and  of  the  Early  Church.  New  edit.  with  addi- 
tions, corrections.  New  index  of  Scripture  Beference.  London,  Hodder. 
in-8",  740  p. 


336  BIBLIOGRAPHIE. 

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Jouard  (l'abbé  C).  —  Saint  Paul,  ses  dernières  années.  Paris,  Lecoffre, 
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Gubernatis  (Ang.  de).  —  La  Serbie  et  les  Serbes  ;  lectures  et  impressions. 
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Guépin  (Dom  A.).  —  Un  apôtre  de  l'union  des  Eglises  au  XVIIe  siècle. 
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Paris  et  Poitiers,  2  vol.  in-8°. 

Missiones  catholicse,  —  cura  S.  Congregationis  de  Propaganda  Fide  des- 
criptœ  anno  1898.  Romac,  typis  de  Propaganda  Fide,  in-16  de  xli-755  p. 

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Faith.  London,  Religious  Tracts  Society,  in-8°,  256  p. 

Me  Giffert  (A.-C).  —  A  history  of  Christianity  in  the  Apostolic  Age. 
London,  Clark,  in-8°,  692  p. 

Études 

PUBLIÉES   PAR    DES    PERES  DE    LA  COMPAGNIE  DE    JESUS 

(Paris,  rue  Monsieur,  45). 

Tournebize  (P.  F.).  —  Les  Eglises  d'Orient  et  l'union,  5  mai. 

—  L'Eglise  russe  et  l  union,  20  juin. 

—  L'Eglise  de  Constantinople  et  le  patriarche  œcuménique,  5  juillet. 

Revue  des  questions  historiques. 

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1er  juillet  1898.  —  Saint  Basile  avant  son  épiscopat.  par  P.  Allard.  —  Le 
premier  divorce  de  Henri  VIII,  par  l'abbé  Féret.  —  Les  dernières  années 
de  la  Bastille,  par  F.  Fiinck-Brentano.  —  Le  clergé  français  en  Savoie 
et  en  Piémont,  par  V.  Pierre.  —  Mélanges.  Courrier-Chronique. 


Le  Directeur-Gérant  : 
F.  Charmetant. 


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sites  de  Syrie,  d'Egypte  et  d'Arménie.  —  Le  schisme  grec.  —  Les  Slaves.  —  Le  Concile 
de  Florence.  —  Le  Patriarcat  de  Constantinople  et  ses  démembrements.  —  Les  Russes. 
—  Les  Slaves  du  Sud.  —  Les  Roumains  et  les  Hellènes.  —  Les  chrétientés  orientales 
d'Asie.  — Les  Abyssins  et  les  Coptes.  —  La  Franco,  protectrice  de  l'Église  dans  le  Levant. 

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Par  le  R.  P.  Michel 

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TRAITÉ    DE    BEELIN 

ET   AUX   ARRANGEMENTS  QUI   ONT  SUIVI 

1875-1886 

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LA   LANGUE,   LE   RITE   DES   APÔTRES   SLAVES   AU   IXe   SIÈCLE 

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Typographie  Firmin-Didot  et  Cie.  —  Paris. 


REVUE 


DE 


L'ORIENT  CHRÉTIEN 


RECUEIL    TRIMESTRIEL 


3e  ANNÉE.  —  N°  4.  —  1898 


PARIS 

AU  BUREAU   DES   ŒUVRES  D'ORIENT 
20,   Rue    du   Regard,   20 

ET  A  LA  LIBRAIRIE  E.  LEROUX 

28,    RUE   BONAPARTE,    28 

1898 


SOMMAIRE 


I.  —  LES  PLEROPHORIES  DE  JEAN,  ÉVÊQUE  DE  MAYOUMA, 

par  M.  l'abbé  F.  Nau  (suite).       337 

II.  —  RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX  DE  L'ÉGLISE  ORTHODOXE 

EN  TURQUIE,  par  le  R.   P.  1,.   Petit.    ......  393 

III.  —  L'ORDINAL  COPTE,  par  M.  le  »r  Ermoni   (suite).   .  425 

IV.  -  UNE  HOMÉLIE  DE  SÉVÈRE  D'ANTIOCHE  ATTRIBUÉE 

A  GRÉGOIRE  DE  NYSSE   ET  A  HÉSYCHIUS    DE  JÉ- 
RUSALEM, par  M.  M. -A.  Kugener 435 

V.  -   LES  OFFICES   ET  LES  DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES 

DANS  L'ÉGLISE  GRECQUE,  par  M.  I,.  Clùgnet  (suite)  452 

VI.  —  VIE  DU   MOINE    RABBAN  YOUSSEF   BOUSNAYA,    par 

II.  «l.-B.  Chabot  (suite) 458 

VII.—  MÉLANGES.  —  L'AVENIR  DU  CATHOLICISME  EN  PO- 
LOGNE   481 

VIII.- BIBLIOGRAPHIE 490 


PRIX  DE  L'ABONNEMENT 

France.  Étranger . 

Pour  les  abonnés   de   la   Terre   Sainte  (Revue  bi- 
hebdomadaire)      3  francs.  4=  francs. 

Pour  les  personnes  non  abonnées  à  la  Terre  Sainte.     6        —  -  7      — 

PRIX  DE  LA  LIVRAISON  :  2  FRANCS 


Avis.  —  Toutes  les  communications  doivent  être  adressées  au  Bureau  des 
Œuvres  d'Orient,  rue  du  Regard  n°  20,  Paris. 

77  sera  fait  un  compte  rendu  des  ouvrages  adressés  à  la  Revue 
de  l'Orient  Chrétien. 


PLÉROPHORIES 

(Suite.) 


XXIII 

Voici  son  histoire  :  J'étais,  disait-il,  ami  de  Basile,  évêque 
de  Sëleucie  d'Isaurie,  qui  passait  pour  parler  avec  sens  et  lo- 
gique. Quand  on  réunit  le  concile  de  Chalcédoine,  il  y  alla  avec 
d'autres  évêques  d'Isaurie,  ses  suffragants.  On  l'avait  cru  jus- 
que-là zélé  et  orthodoxe  (1).  Et  quand  on  apprit  en  tout  lieu  l'a- 
postasie qui  s'ensuivit,  tous  furent  remplis  d'étonnement  et  de 
stupéfaction,  et  ne  voulurent  pas  croire  que  Basile  avait  par- 
ticipé à  la  trahison  des  autres;  il  en  était  de  même  de  moi,  son 
ami  et  son  panégyriste.  Quand  il  revint  en  Isaurie  pour  rentrer 
dans  la  capitale,  beaucoup  hésitaient  à  se  joindre  à  lui,  avant 
d'avoir  reçu  un  témoignage  évident  de  la  vérité.  J'étais  de 
ce  nombre,  dit  le  bienheureux  Etienne,  j'étais  encore  sécu- 
lier, et  je  priai  Dieu  avec  foi  et  avec  un  cœur  simple  de  me 
manifester  la  vérité.  Et  cette  même  nuit,  il  me  sembla  voir  Ba- 
sile qui  revenait;  tout  le  peuple  courait  au-devant  de  lui,  et, 
avec  honneur  et  louanges,  le  faisait  entrer  dans  l'église.  Et 
quand  tout  le  monde  allait  s'éloigner,  et  que  Basile  était  près 
de  l'autel  au  milieu  de  toute  la  ville  avec  les  femmes  et  les 
enfants,  un  homme  d'aspect  terrible,  grand  et  robuste,  entra  par 
la  porte  du  nord  de  l'église,  traversa  la  foule,  s'élança  contre 
Basile  qui  achevait  la  prière,  lui  enfonça  un  doigt  de  la  main 
droite  dans  la  bouche  et  lui  tourna  le  visage  de  son  côté,  puis 
il  le  traîna  sans  que  personne  osât  s'y  opposer,  il  Je  fit  sortir  de 
l'église  et  le  chassa.  C'était  une  prophétie  de  ce  qui  devait  ar- 

(1)  Voir  ses  œuvres  :  Migne,  P.  G.,  t.  LXXXV.  On  trouvera,  page  10,  que  la  con- 
duite de  Basile  envers  les  inonophysites  fut  très  ambiguë,  ce  que  confirme  ce  cha- 
pitre. 

OKIF.NT   CIll.F.TIEN.  23 


338  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

river  à  l'ordination  qui  vient  d'avoir  lieu  («-o°>  u°t>  .m^ms^^,)  (1) 
du  saint  et  vénérable  Sévère  comme  patriarche  de  la  mé- 
tropole Antioche;  car  voici  que  le  nom  de  Basile  est  rayé 
des  dyptiques,  et  qu'il  est  méprisé  de  Dieu  et  des  saints. 
Que  cela  nous  donne  courage,  puisque,  maigre  la  patience  di- 
vine, nous  voyons  aujourd'hui  la  réalisation  de  ce  songe  et  que 
ceux  qui  préparèrent  alors  la  prévarication  du  concile  de  Chalcé- 
doine  sont  maintenant  rejetés  et  maudits  par  Dieu  et  par  les 
hommes. 

J'étais  alors  jeune  et  séculier,  disait  le  vieillard  Etienne,  et 
n'étais  pas  expert  dans  la  connaissance  des  dogmes  divins  ,  je 
voyais  qu'il  trompait  tout  le  monde,  il  agissait  perfidement  dans 
tout  ce  qu'il  disait  et  s'appliquait  à  persuader  à  chacun  qu'il 
parlait  d'une  manière  orthodoxe,  il  cachait  son  ignominie  et  sa 
méchanceté,  et  moi  aussi  je  fus  trompé  avec  les  autres  et  me 
joignis  à  lui,  mais  maintenant  que  j'ai  été  jugé  digne  de  con- 
naître la  lumière  de  la  vérité  et  de  participer  à  la  communion 
des  orthodoxes,  je  me  suis  rappelé  ce  songe  et  ai  reçu  de  lui 
surtout  le  témoignage  de  la  vérité. 


XXIV 

Le  même  racontait  encore  une  autre  histoire.  Il  me  confia, 
comme  à  son  intime  ami ,  que  l'un  des  serviteurs  du  Messie  eut,  ily 
a  longtemps,  la  vision  suivante  où  il  était  question  de  lui.  «  Il  me 
sembla  voir,  disait-il,  une  vaste  maison  qui  ressemblait  à  une 
église,  elle  renfermait  beaucoup  de  sièges  sur  lesquels  étaient  de 
nombreux  évêques,  et  je  te  vis  entrer  (il  parlait  de  moi)  et,  pendant 
que  je  regardais  les  évêques,  tu  criais  :  Voici  les  renégats  et  les 
apostats,  puis  tu  pris  un  fouet,  tu  les  chassas  et  tu  renversas  leurs 
sièges  » .  Le  Père  Etienne  me  racontait  cela  en  rougissant  et  me 
demandait  ce  que  ce  signe  présageait  Je  lui  répondis  que  Dieu 
le  savait.  Cependant  c'était  une  vision  terrible  et  non  vaine, 
comme  l'événement  l'a  montré;  elle  présageait  la  suprématie 
actuelle  de  la  foi  orthodoxe  et  le  mépris  et  l'anathème  qui  de- 
vaient atteindre  les  évêques  hérétiques. 

(1)  En  512.  Ce  passage  fixe  la  date  de  la  composition  de  l'ouvrage. 


PLÉROPHORIES.  339 


XXV 


Voici  un  autre  jugement  envoyé  du  ciel  contre  le  concile  de 
Chalcèdoine.  Celui  qui  l'entendit,  le  certifia  et  l'annonça,  fut  le 
bienheureux  Romanus,  célèbre  en  tout  lieu  (1),  qui  était  chef  et 
directeur  du  grand  monastère  situé  près  du  village  de  Thécuè 
(ioûl;  en  marge  ^o-ol  et  chez  Michel  ^o*l),  à  quinze  milles  au  sud 
de  Jérusalem  (2).  Il  y  avait  alors  dans  ce  monastère  plus  de 
six  cents  moines  qui  étaient  dirigés  par  ce  saint  et  vivaient  en 
paix. 

Quand  on  apprit  dans  tout  l'Orient  la  trahison  et  l'apostasie 
de  Juvénqlet  de  ceux  quittaient  rassemblés  à  Chalcèdoine  et 
qui  s'appelaient  évêques,  un  deuil  subit  et  une  profonde  an- 
goisse saisirent  les  fidèles  en  tout  lieu,  et  surtout  la  sainte  ar- 
mée des  moines.  Ceux-ci  quittèrent  leurs  couvents  et  coururent 
près  de  leur  père  à  tous,  près  de  l'homme  de  Dieu  qui  se  tenait 
toujours  en  présence  de  la  divinité,  je  veux  dire  de  saint  Ro- 
manus, ils  lui  demandèrent  de  montrer,  comme  jadis  le  pro- 
phète Élie,  le  zèle  qui  convenait  au  Seigneur  et  de  ne  pas  se 
convertir  à  la  foi  du  traître  ni  à  la  perfidie  qui  régnait;  ils  lui 
racontèrent  ce  qu'ils  avaient  appris  de  la  trahison  de  Juvénal. 
Celui-ci,  avant  d'aller  au  concile,  disait  à  tout  le  monde  :  Celui 
qui  adhère  à  cette  lettre  (de  Léon)  a  sa  place  à  côté  de  Simon 
le  Magicien  et  du  traître  Judas,  il  lui  faut  après  cela  se  faire 
circoncire  comme  les  Juifs. 

Romanus,  pressé  par  la  foule  des  saints  moines  qui  lui  deman- 
daient de  quitter  son  monastère,  de  montrer  son  zèle  avec 
eux,  et  d'entreprendre  tous  les  travaux  pour  la  vérité,  leur  ré- 
pondit :  «  Accordez-moi  quelques  jours,  et  revenez  me  trouver, 
je  ferai  alors  ce  que  le  Seigneur  m'aura  persuadé.  »  Il  sortit  alors 
de  son  monastère,  et  se  rendit  seul  dans  le  désert  où  il  passa 
dix  jours  et  dix  nuits  prosterné  devant  le  Seigneur  et  lui  de- 
mandant de  faire  connaître  sa  volonté  et  son  jugement  au  sujet 

(1)  Cf.  Petrus  der  Iberer,  p.  hi.  Romanus  y  est  appelé  «  père  des  moines  ., 

[i)  On  écrit  aussi  Tekoah  ot  Thecua,  au  sud-ouest  de  Bethléem.  Cf.  Land,  III, 
p.  345,  1.  1. 


340  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRETIEN. 

de  ce  qui  s'était  passé  à  Chalcédoine,  car  les  bruits  les  plus  di- 
vers circulaient  partout,  les  uns  le  maudissaient  et  en  parlaient 
mal,  tandis  que  d'autres  l'acceptaient.  Et,  au  bout  des  dix  jours, 
il  entendit  une  voix  qui  lui  disait  :  Va,  demeure  dans  la  foi  des 
trois  cent  dix-huit  (1)  en  laquelle  tu  as  été  baptisé  et  tu  seras 
sauvé.  —  Après  avoir  reçu  ce  témoignage,  il  retourna  à  son  mo- 
nastère, et  raconta  cette  vision  aux  vieillards  accomplis  et  sa- 
vants de  son  couvent  qui  lui  répondirent  :  Ceux  de  Chalcédoine 
confirment  aussi  la  foi  des  trois  cent  dix-huit  et  la  suivent  à  les 
en  croire,  aussi  ils  placèrent  les  canons  des  trois  cent  dix-huit 
avant  les  leurs  pour  tromper  beaucoup  d'hommes.  —  Romanus 
retourna  au  désert,  recommença  les  mêmes  travaux  dans  la  so- 
litude et  supplia  le  Seigneur  de  lui  donner  un  témoignage 
évident.  Il  entendit  une  voix  qui  disait  :  Va,  et,  pour  être  sauvé, 
attache-toi  aux  enseignements  et  aux  traditions  de  Pierre,  pa- 
triarche d' Alexandrie,  de  l'illustre  Grégoire  de  Néocêsarêe 
qui  fait  des  prodiges,  de  Jules  de  Borne,  d' Athanase ,  de  Ba- 
sile, de  Grégoire,  de  Jean  de  Constantinople,  de  Cyrille,  de 
Célestin  et  de  Dioscore.  —  Après  avoir  reçu  ce  témoignage,  il 
retourna,  plein  de  joie,  à  son  monastère,  et  y  énuméra  les  noms 
de  ces  saints.  Il  apprit  alors  que  les  renégats  aussi  croyaient  les 
suivre  en  expliquant  frauduleusement  leurs  enseignements  pour 
tromperies  simples,  il  fallait  donc  demander  à  la  miséricorde 
de  Dieu  un  témoignage  clair  et  indiscutable  pour  savoir  si  les 
décrets  du  concile  de  Chalcédoine  étaient  bons  ou  mauvais.  — 
Il  retourna  donc  au  désert,  y  vécut  dans  le  jeûne,  le  silence,  la 
prière,  les  pleurs  et  les  gémissements  et  implora  des  miséricor- 
des du  Seigneur  une  sentence  évidente  et  sans  doute  possible. 
Il  la  reçut  de  la  manière  suivante  :  Au  milieu  du  jour,  il  vit  des- 
cendre du  ciel  une  grande  lettre  sur  laquelle  il  était  écrit  :  Ceux 
de  Chalcédoine  sont  des  renégats,  ils  ont  transgressé,  malheur 
à  eux  et  anathème.  —  Après  avoir  reçu  ce  témoignage,  le 
bienheureux  fut  enflammé  de  zèle  pour  la  vérité  et  la  foi  ortho- 
doxe au  point  d'abandonner  son  monastère  et  la  foule  de  ses 
frères  pour  se  joindre,  dans  un  âge  avancé  et  avec  un  corps  in- 
firme, aux  moines  saints  et  zélés  qui  étaient  venus  le  trouver  de 
r Arabie  et  de  la  Palestine. 

(1)  Nombre  dos  évêques  du  concile  de  Nicée. 


PLÉROPHORIES.  341 

Ils  songèrent  à  aller  d'abord  au-devant  de  l'apostat  (^£^) 
Juvènal  qui  revenait,  plein  d'insolence  et  comblé  d'honneurs 
par  l'empereur,  du  concile  des  oppresseurs,  pour  tenter,  par 
leurs  conseils,  par  la  persuasion  et  par  des  paroles  conciliantes, 
de  changer  sa  mauvaise  volonté  et  de  le  ramener  au  dogme  or- 
thodoxe. Puis,  quand  ils  le  virent  inébranlable  et  plein  de 
confiance  dans  un  empereur  mortel  auquel  il  cherchait  à  plaire 
plutôt  qu'à  Dieu,  tous  le  maudirent  en  face  et  retournèrent  à  Jé- 
rusalem où  se  rassemblèrent  tous  les  saints  moines  et  les  sé- 
culiers de  toutes  les  villes,  et  les  évoques  orthodoxes  qui  étaient 
restés  chez  eux  sans  aller  au  concile;  ils  commencèrent  alors 
dans  un  anathème  écrit  par  déposer  et  rejeter  le  misérable  Ju- 
vénal,  puis,  d'un  consentement  unanime,  ils  nommèrent  un 
évêque  zélé  et  saint,  rempli  de  toutes  les  perfections  apostoliques, 
je  veux  dire  le  bienheureux  Théodose  (pour  succéder)  à  Jacques 
le  Mineur  frère  du  Seigneur,  ils  l'établirent  chef,  guide  et  pas- 
teur dans  la  ville  sainte  afin  qu'il  consacrât  des  évèques  pour 
toutes  les  villes.  Le  peuple  accourait  avec  grand  zèle,  se  ras- 
semblait et  s'approchait  de  lui,  car  il  plaisait  à  tout  le  monde 
et  était  orné  d'une  foi  orthodoxe  et  d'œuvres  irréprochables. 

Si  quelqu'un  ne  croit  pas  ce  que  nous  venons  de  raconter, 
celui-là  pourra  se  procurer  la  lettre  qu'écrivit  le  Père  Romanus 
à  l'impératrice  Eudoxie,  pendant  qu'il  habitait  Antioche  où 
l'avait  exilé  l'impie  et  le  tyran  Marcien  (1).  Cette  lettre  n'établit 
pas  seulement  la  vérité  que  nous  venons  de  raconter,  mais  elle 
est  remplie  de  sages  instructions  touchant  ce  qui  arriva  alors  et 
aussi  pour  la  démonstration  des  véritables  dogmes  et  de  la  foi 
incorruptible  et  sans  mélange  d'erreur.  Cela  suffira  à  tout 
homme  intelligent  et  sera  pour  lui  une  démonstration  indubi- 
table, une  manifestation  de  la  vérité  et  un  blâme  pour  la  pré- 
varication de  Chalcédoine. 


XXVI 

Apollon  (^cu^,r,  chez  Michel  ^a^s/w  prêtre  de  Césarée  qui  y 
dirigeait  l'église  des  orthodoxes  (2),  homme   juste  et  saint 

(1)  Cf.  Land,  III,  p.  341, 1.  7-10,  et  p.  314,  1.  3,  etc. 
{■>)  Cf.  ch.  xxix. 


342  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

honoré  et  révéré  de  tous,  qui  souffrit  beaucoup  et  montra  un 
grand  zèle  pour  la  foi  orthodoxe,  nous  raconta  le  fait  sui- 
vant : 

Tandis  que  le  vénérable  confesseur,  le  patriarche  Timothée, 
était  encore  en  exil  en  Ghersonnèse,  j'allais  le  visiter  et  lui 
demander  sa  bénédiction.  Je  remarquai  qu'il  avait  au  pied  un 
mauvais  ulcère  appelé  par  les  médecins  ^molo^,  c'est-à-dire 
mauvais  genre,  qui  produisait  du  pus.  Je  reprochai  à  ses  syn- 
celles  de  négliger  la  santé  de  ce  vieillard,  ils  s'excusèrent  en 
disant  :  Nous  lui  avons  demandé  bien  souvent  de  nous  lais- 
ser nettoyer  sa  blessure  et  de  prendre  le  médecin  convenable, 
mais  nous  n'avons  pu  le  persuader;  maintenant  que  le  Seigneur 
t'a  amené,  avec  la  crainte  de  Dieu  que  tu  as,  tu  agiras  bien  en 
faisant  ton  possible  (pour  le  persuader). 

Un  jour  que  je  compatissais  à  ce  vieillard,  je  me  jetai  à  ses 
genoux,  plein  de  compassion,  en  l'absence  des  frères;  afin  qu'il 
ne  crût  pas  que  j'agissais  d'après  leur  conseil,  et  je  lui  dis  :  Aie 
pitié  de  moi  et  accorde-moi  ce  que  je  vais  te  demander.  —  Le 
saint  me  répondit  :  Lève-toi,  et  je  ferai  tout  ce  que  tu  me  de- 
manderas qui  soit  possible.  —  Je  restai  prosterné  à  terre  et  lui 
dis  aussitôt  :  Je  ne  me  lèverai  pas  si  tu  ne  me  fais  pas  une  pro- 
messe. —  Le  saint  me  répondit  sans  hésiter  :  Je  t'ai  déjà  dit 
une  fois  que  je  ferai  ce  que  je  pourrai  et  ce  qui  plaira  à  Dieu.  — 
Je  me  levai  alors  et  cherchai  à  lui  persuader  de  me  laisser 
faire  ce  que  je  pourrais  et  ce  qui  serait  utile  pour  l'ulcère  qu'il 
avait  au  pied. 

Il  me  dit  :  Attends  un  peu,  assieds-toi  et  écoute,  puis  il  n'y 
aura  plus  de  discussion  (entre  nous).  Il  plaça  ensuite  le  doigt 
sur  son  œil  et  dit  :  Regarde  ce  que  tu  vois  ici,  n'aperçois-tu  pas 
sur  la  prunelle  de  mon  œil  comme  une  cicatrice  épaisse?  —  Je 
répondis  oui,  et  il  ajouta  :  Moi  aussi,  je  serai  un  insensé  (1),  mais 
pour  te  persuader  et  pour  que  tu  cesses  de  me  presser,  il  faut  que 
je  te  raconte  comment  cela  m'est  arrivé.  Un  jour  que  je  m'étais 
levé  matin  et  que  je  remplissais  le  petit  office,  un  homme  ter- 


(1)  Cf.  ch.  xv.  Timothée  y  emploie  déjà  la  même  locution.  Est-ce  pour  accré- 
diter ses  histoires?  On  trouvera  chez  Théophane  (Migne,  P.  G.,  t.  CVIII.  col.  279) 
qu'il  abusait  un  peu  du  surnaturel.  —  On  trouvera  aussi  (ibid.,  col.  283)  qu'il  fai- 
sait à  Gangra  des  réunions  et  des  cabales,  ce  qui  est  confirmé  par  le  présent  ou- 
vrage. Cf.  infra,  ch.  lxv  et  suivants. 


PLÉROPHORIES.  3-13 

rible,  effrayant  et  noir;,  comme  le  prophète  Job  nous  représente 
Satan,  arriva  tout  à  coup,  sortant  de  la  muraille  et  portant  un 
gros  livre  en  main.  Il  étendit  et  agita  son  bras  en  criant  : 
«  Voilà  donc  celui  qui  seul  résiste  à  ma  volonté  et  ne  veut  pas 
m'obéir;  accepte  au  moins  maintenant  et  lève  la  main  ».  Il  s'a- 
gitait d'un  air  menaçant  et  pensait  bien  m'effrayer  par  ses  pa- 
roles. Mais  moi,  appuyé  sur  le  Seigneur,  je  lui  répondis  :  Ce 
que  tu  demandes  n'aura  pas  lieu  et  je  ne  ferai  pas  ta  volonté, 
car  je  ne  veux  pas  devenir  l'adversaire  de  Dieu  ni  un  rebelle 
comme  toi,  je  connais  ta  faiblesse  et  ne  te  crains  pas  ;  tes  me- 
naces et  tes  fantasmagories  ne  me  font  pas  peur  ».  A  ces  paroles 
il  se  fâcha  et  parut  plein  de  venin,  comme  un  serpent  ou  un 
dragon;  il  portait,  comme  je  l'ai  dit,  un  volume  dans  sa  main 
droite,  il  le  leva  et,  plein  de  colère,  m'en  frappa  sur  l'œil.  J'en 
ressentis  une  douleur  si  violente  que  je  crus  mon  œil  arraché  et 
jeté  à  terre  :  mais,  grâce  à  Dieu,  cela  n'eut  pas  lieu. 

Quand  les  frères  vinrent  au  matin,  ils  virent  comme  une 
goutte  de  sang  et  de  chair  qui  tombait  de  mon  œil,  et  tout  cet 
œil  était  flasque,  et  il  ne  lui  restait  plus  rien  de  sa  première 
apparence;  ils  me  proposèrent  en  pleurant  de  me  servir  de 
bains  et  de  ce  qu'on  a  coutume  de  faire  pour  guérir  ces  maux, 
ils  pensaient  toujours  que  cela  provenait  d'un  coup  ou  d'une 
cause  analogue,  mais  je  ne  les  laissai  pas  faire  et  leur  dis  :  «  Je 
sais  d'où  cela  vient,  aussi  ne  me  disputez  pas  et  ne  me  tour- 
mentez pas,  car  mon  seul  médecin  est  au  ciel.  »  J'attendis  pa- 
tiemment, je  me  jetai  devant  le  Seigneur  et  me  recommandai  à 
ses  miséricordes;  enfin  il  me  secourut,  car  notre  Dieu  Jésus- 
Christ  m'apparut,  plaça  ses  mains  pures  sur  mes  yeux,  me  gué- 
rit et  me  rendit  la  vue;  il  me  laissa  cette  petite  cicatrice  comme 
marque  véritable  de  sa  visite  bienfaisante. 

Je  sais  très  bien  que  celui  qui  m'a  fait  subir  cette  épreuve  et 
donné  ce  coup,  m'a  encore,  avec  la  permission  de  Notre-Sei- 
gneur,  causé  cet  ulcère  au  pied;  et  comme  à  ce  moment  j'ai  eu 
confiance  dans  le  Seigneur  qui,  à  ma  prière,  m'a  guéri,  mainte- 
nant encore  je  crois  fermement  qu'il  me  visitera;  aussi  je  prie 
ta  sainteté  de  cesser  et  de  ne  plus  m'importuner  ta  ce  sujet. 

J'ai  entendu  conter  cette  histoire  par  beaucoup  d'autres  qui 
la  tenaient  indirectement  ou  directement  du  patriarche  Timo- 
thée,  et  en  particulier  par  l'un  des  syncelles  qui  étaient  réunis 


344  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

près  de  lui  en  Chersonèse  et  le  servaient  en  exil.  On  voit 
maintenant  qu'après  cette  expérience  personnelle,  le  bienheu- 
reux Timotkée,  dans  un  grand  nombre  de  lettres  et  d'écrits, 
pouvait,  en  connaissance  de  cause,  appeler  diabolique  le  concile 
de  Chalcédoine,  comme  réuni  et  dirigé  par  le  démon,  et  dire 
que  c'était  la  première  incursion  de  l'Antéchrist,  et  la  révolte 
dont  parle  l'apôtre  Paul  quand  il  écrit  aux  Thessaloniciens. 


XXVII 


.Le  SOlClat  ZiGtlO)}  \^hitV\-\\\^>  >n  «ro>  O-Om   ^oDOioN-j/j   );  "  -  je    ;°  oô)  )  ,.\a  lut  eil- 

voyéen  Palestine  par  le  cubiculaire  Cosme  (p^o*)  (1),  pour  gar- 
der notre  père  l'évêque  Pierre  et  le  père  Isaïe,  moine  paisible, 
qu'il  comptait  conduire  à  l'empereur  Zenon,  comme  on  le  lui 
avait  ordonné  (2).  Quand  il  arriva  en  Palestine,  il  raconta  au 
bienheureux  en  notre  présence  l'histoire  suivante  :  Un  certain 
Pierre  écolier  (\-±*±*>)  me  conta  jadis  ce  qui  suit  (3)  :  j'étais  ami  de 
Nestorius,  j'approuvais  le  concile  de  Chalcédoine  et  l'empereur 
Marcien,  et  m'élevais  bien  souvent  contre  ceux  qui  les  invecti- 
vaient. Une  nuit,  un  homme  m'apparut  et  me  dit  :  Jusques  à 
quand  seras-tu  dans  l'erreur  et  refuseras-tu  d'adhérer  à  la  vé- 
rité? Viens  donc  que  je  te  montre  où  est  l'empereur  Théodose 
et  où  est  Marcien.  Et  dans  un  lieu  rempli  d'une  lumière  éblouis- 
sante, je  vis  le  bienheureux  Théodose  dans  une  gloire  inénar- 
rable et  plus  brillante  que  le  soleil.  Et  il  me  conduisit  dans  un 
autre  endroit  rempli  de  fumée  et  de  ténèbres  et  me  dit  :  Vois-tu 
Marcien  qui  est  tourmenté  ici?  —  Je  répondis  que  je-ne  voyais 
personne.  —  Il  leva  alors  les  yeux  au  ciel,  et  dit  :  Seigneur,  dis- 
sipe un  peu  cette  obscurité,  afin  qu'il  puisse  voir  et  croire.  Et 
je  vis  Marcien  suspendu  à  des  crochets  de  fer,  et  tourmenté  au 
milieu  du  feu.  C'est  ainsi  que  je  fus  converti  et  que  je  devins 
orthodoxe. 


(1)  Cf.  Land,  III,  1.  VI,  eh.  u.  Cosme  est  envoyé  par  Zenon  à  Alexandrie  pour  y 
rétablir  L'ordre.  Cf.  Vie  de  Sévère,  p.  27,  1.  9,  et  Evagrius,  //.  E.,  III,  22. 
»  (2)  Ce  fait  est  raconté  chez  Land,  III,  livre  VI,  ch.  n. 

(3)  On  remarquera,  une  fois  de  plus,  le   soin  que  prend  Jean  de  nous  appren- 
dre d'où  viennent  ses  récits.  Michel  omet  ici  ce  commencement. 


PLÉROPHORIES.  345 


XXVIII 

Cyriaque  (^>a^;o^;  chez  Michel  ^a^îao)  et  Jules,  moines 
intègres  et  dignes  de  créance,  nés  dans  l'île  de  Chypre,  racon- 
taient au  vénérable  Pierre  l'histoire  suivante  qu'ils  connais- 
saient parfaitement  et  qu'ils  avaient  contrôlée  eux-mêmes  :  Il 
y  avait,  dans  l'île  de  Chypre,  une  église  dédiée  à  un  martyr 
dont  j'ai  oublié  le  nom.  Il  avait  cette  propriété,  parmi  les  autres 
thaumaturges,  de  garder  du  mal  tout  homme  qui  lui  offrait  une' 
brebis  ou  une  colombe  ou  ce  qu'on  a  coutume  d'offrir  dans  les 
autres  églises.  Ce  martyr  sortait  de  lui-même  dans  cette  église 
sans  qu'on  le  portât,  et  aucun  de  ceux  qui  le  rencontraient 
n'osait  le  toucher. 

Quand  les  évêques  revinrent  du  concile  de  Chalcédoine  et  cher- 
chèrent à  tromper  les  simples  en  leur  persuadant  qu'il  n'y  avait 
aucun  mal,  ce  saint  martyr  apparut  par  les  chemins  à  ceux  qui 
se  rendaient  à  son  temple  comme  de  coutume.  Il  leur  disait  : 
Je  suis  un  tel,  auprès  de  qui  vous  vous  rendez,  n'y  allez  pas  et 
ne  vous  joignez  pas  aux  renégats,  c'est  pour  cela  que  je  me  suis 
éloigné  de  ce  lieu  et  que  je  n'y  paraîtrai  plus. 

XXIX 

Un  fait  analogue  se  passa  à  Sébaste,  en  Palestine,  où  est  con- 
servé le  corps  entier  de  Jean-Baptiste.  Le  bienheureux  Cons- 
tantin, qui  était  gardien  de  l'église  au  temps  du  concile,  étaitfa- 
vorisé  en  tout  temps  des  apparitions  de  Jean-Baptiste.  Il  y  avait 
dans  le  temple  un  endroit  orné  de  grillages  où  étaient  deux 
châsses  enrichies  d'or  et  d'argent  devant  lesquelles  brûlaient 
perpétuellement  des  lumières,  l'une  était  celle  de  saint  Jean- 
Baptiste  et  l'autre  celle  du  prophète  Elisée;  un  trône,  sur  le- 
quel personne  ne  s'asseyait,  était  placé  dans  ce  même  endroit. 
Le  bienheureux  Constantin,  lorsqu'il  se  levait  chaque  nuit  pour 
veiller,  allait  d'abord  saluer  les  châsses,  puis  arrangeait  les  lu- 
mières et  enfin  nettoyait  le  trône  avec  le  plus  grand  soin.  Ces 
détails  nous  furent  donnés  par  le  bienheureux  Altas  (^oe^i), 
prêtre,    qui  dirigeait  l'église  orthodoxe  à  Césarée,  dont  nous 


346  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

avons  parlé  ci-dessus  (1).  Celui-ci  demeura  en  effet  près  de 
saint  Constantin  et  fut  son  disciple;  et  quand  il  le  vit  si  soigneux 
de  nettoyer  chaque  jour  ce  trône,  il  se  jeta  à  ses  genoux,  et  le 
pria  de  lui  dire  pourquoi  il  en  prenait  tant  de  soin  puisqu'il  ne 
servait  à  personne.  Après  avoir  résisté  quelque  temps,  voyant 
qu'il  avait  affaire  à  un  orthodoxe,  il  lui  dit  :  Presque  toutes  les 
nuits  quand  j'entre  ici,  je  trouve  saint  Jean-Baptiste  sur  ce 
trône. 

Le  bienheureux  Constantin  avait  aussi  grande  confiance  en 
saint  Jean,  c'est  pourquoi  au  temps  de  l'oppression,  lorsque  les 
évoques  du  parti  du  patriarche  Théodose  étaient  chassés  par 
Marcien  et  comme  il  se  demandait  s'il  devait  fuir  lacommunion 
des  renégats  et  se  priver  de  la  présence  du  saint  Baptiste  ou  de- 
meurer et  devenir  renégat,  il  suppliale  saint  précurseurs^  ^0,5) 
du  Messie  d'éclairer  son  intelligence  et  de  lui  montrer  ce 
qui  plaisait  à  Dieu;  le  saint  lui  apparut  et  lui  dit  :  Prêtre,  ne 
perds  pas  ton  âme  à  cause  de  moi  et  ne  renie  pas  ta  foi,  mais  va, 
conserve  ta  foi  sans  transgression,  et  partout  où  tu  iras,  je  serai 
avec  toi.  Il  s'en  alla  donc,  mena  une  vie  sans  tache  dans  l'exil, 
conserva  la  foi  orthodoxe  jusqu'à  la  fin,  et,  combattant  le  bon 
combat,  fut  couronné  de  la  couronne  des  confesseurs. 


XXX 


Le  religieux  prêtre  Zosime  fut  favorisé  d'un  témoignage  et 
d'une  vision  analogues.  C'était  un  étranger,  homme  intègre, 
qui  eut  l'honneur  de  demeurer  avec  notre  bienheureux  père 
Pierre  et  qui  conserva  sans  transgression  jusqu'à  la  fin  la  foi 
orthodoxe  et  fut  conservé  par  elle.  Il  habitait  en  paix,  tout  en- 
fant, le  mont  Sinaï,  en  la  compagnie  des  Pères  orthodoxes,  puis 
abandonna  ces  lieux,  comme  il  me  le  racontait  lui-même,  et 
vint  à  Jérusalem.  Le  régime  de  ces  contrées  lui  plut,  et  il  s'y 
cherchait  un  lieu  de  repos.  Il  arriva  à  Béthe.l  où  le  patriarche 
Jacob  vit  l'échelle,  et  fut  aimé  du  gardien  de  cet  endroit,  qui 
chercha  souvent  à  lui  procurer  le  repos  convenable.  Il  avoua 
alors  franchement  qu'il  ne  pouvait  rester,  parce  qu'il  fuyait  la 

(1)  Serait  donc  le  même  que  '.ooaj.^3/  ou  i«»^î;  cf.  ch.  x.wi. 


PLÉROPIIORIES.  347 

communion  des  renégats  de  Chalcédoine.  L'autre  insistait  :  Ne 
te  fais  aucun  souci  à  ce  sujet,  reste  avec  moi,  chante  avec  moi 
et  aie  soin  de  ce  lieu.  —  L'esprit  de  Zosime  inclinait  vers  ces 
propositions,  quand,  une  nuit,  il  vit  le  patriarche  Jacob,  homme 
resplendissant,  vénérable  et  grave,  revêtu  d'une  tunique  et  por- 
tant un  bâton,  qui  se  promenait  en  cet  endroit;  il  s'approcha  de 
lui  et  lui  dit  :  Comment  toi,  qui  es  orthodoxe  et  qui  es  en  com- 
munion avec  les  orthodoxes,  songes-tu  à  demeurer  ici?  Ne 
transgresse  pas  la  foi  à  cause  de  moi,  mais  hâte-toi  de  fuir  la 
compagnie  des  renégats,  et  tu  ne  manqueras  ni  de  biens,  ni  de 
lieu  (de  repos),  ni  de  ce  qui  te  sera  nécessaire.  Il  s'éloigna,  et 
demeura  ainsi  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie,  inébranlable  dans  les 
saintes  actions  et  dans  la  foi  orthodoxe. 


XXXI 

Notre  vénérable  Père,  l'évêque  Pierre,  nous  racontait  l'histoire 
suivante  au  sujet  d'un  saint  homme  nommé  le  pâtre  Héliodore 
(^aoî^o,) .  Il  quitta  le  monde  et  se  retira  sur  les  montagnes  et  dans  les 
vallées  du  Taurus  en  Cilicie.  Pendant  de  longues  années,  il  choi- 
sit son  habitation  chez  les  animaux  sauvages,  loin  des  hommes,  et 
se  nourrissait  sans  préparation  des  pousses  d'arbre  et  des  racines 
sauvages,  aussi  sa  chevelure  lui  servait  de  vêtement  été  et  hi- 
ver. Des  chasseurs  de  cerfs  et  d'autres  animaux  sauvages,  pas- 
sant dans  ces  lieux  selon  leur  coutume,  aperçurent  le  saint  de 
loin  et  le  prirent  pour  un  animal  étrange  à  cause  de  son  aspect 
sauvage;  ils  lui  jetèrent  un  filet  et  l'attrapèrent  après  qu'il  eut 
ainsi  passé  beaucoup  d'années  dans  la  solitude. 

Ainsi  découvert,  et  ne  pouvant  plus  se  livrer  aux  œuvres 
d'abnégation  à  la  suite  de  la  croix,  les  habitants  du  pays  lui 
persuadèrent  plutôt  et  même  le  contraignirent  d'habiter  dans  le 
monde;  il  habita  dans  un  monastère  et  devint  père  de  moines. 
Quand  il  fut  près  de  mourir,  il  appela  ses  disciples  et  leur  dit  : 
Dans  vingt-quatre  ans  (1),  les  évoques  renieront  la  vraie  foi. 
Quand  vous  verrez  arriver  cette  perturbation,  fuyez  en  Egypte, 
car  c'est  là  que  se  conserveront  les  restes  des  orthodoxes,  ainsi 

(1)  Ceci  se  passait  donc  en  Ail. 


348  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

que  dans  la  Palestine  qu'ils  ont  visitée.  Notre  bienheureux  Père 
alla  en  Egypte,  comme  il  nous  le  racontait,  et  y  trouva  un  de 
ses  disciples,  homme  âgé  et  saint,  qui  lui  raconta  ce  qui  pré- 
cède et  le  persuada. 

XXXII 

Notre  vénérable  Père  Pierre  disait  encore  :  Je  connais  un 
saint  qui,  après  la  mort  du  bienheureux  et  orthodoxe  empereur 
Théoclose,  entendit  dans  sa  cellule  une  voix  du  ciel  qui  disait: 
Voici  que  le  ciel  est  ébranlé,  il  va  tomber  et  écraser  la  terre  sans 
épargner  personne,  car  le  grand  empereur  orthodoxe  Thèodose 
est  mort. 

XXXIII 

Notre  Père  nous  racontait  encore  au  sujet  d'un  comte 
(^.oju^ooû),  l'un  des  grands  d1 Alexandrie  qui  venait  souvent 
près  de  lui,  et  participait  avec  lui  aux  mystères  :  celui-ci  lui 
racontait  :  Au  temps  où  le  méchant  Nestorius  était  en  exil  en 
Thébaïde,  je  fus  envoyé  par  le  comte  (.m..v.qa)  pour  donner  de 
l'argent  aux  soldats  qui  y  étaient.  Je  causais  ainsi  nécessaire- 
ment avec  Nestorius  etentendis  ses  blasphèmes.  Un  jour  que  je 
causais  avec  lui,  un  homme  vint  annoncer  qu'on  le  rappelait  (à 
la  cour)  et  qu'un  préfet  (^o^^m^*,)  allait  venir  le  chercher. 
Alors,  emporté  par  ses  pensées,  rempli  de  joie  et  tout  ému,  il  dit  : 
«  Pourquoi  cela?  N'avais-je  donc  pas  tort  de  dire  que  le  Messie 
n'était  pas  Dieu  et  que  Marie  n'avait  pas  engendré  Dieu  »  (1)?  A 
ces  paroles,  sa  langue  lui  refusa  son  service  et  sortit  de  sa  bouche 
et  il  mourut  en  la  mordant,  un  jour  avant  l'arrivée  du  préfet 
(^cu-v^^s*)  qui  était  envoyé  pour  le  chercher. 

Le  Père  Théodore,  moine  qui,  à  la  fin,  fut  évêque(2)  et  qui  alla 
clans  ce  même  lieu  en  exil,  nous  affirmait  que  la  terre  elle-même 
ne  voulut  pas  recevoir  son  corps  après  sa  mort,  mais  elle  le  re- 
jeta par  trois  fois  et  les  habitants  du  pays  furent  obligés  de  l'en- 

(1)  Ce  fait  est  raconté  moins  exactement  chez  Land,  III.  p.  119,  1.  19-24. 

(2)  C'est  de  ce  moine  qu'il  est  question  chez  Land,  III,  p.  340.  Cf.  Vie  de  Sévère, 
p.  28,  1.  26,  et  p.  29,  1.  39. 


PLÉROPHORIES.  349 

velopper  clans  une  corbeille  et  de  le  mettre  clans  un  mur  (1).  Le 
bienheureux  Timothée  écrivit  un  chapitre  sur  ce  sujet  dans  son 
histoire  ecclésiastique  (2);  j'ai  donné  ici  ce  qui  peut  être  utile. 


XXXIV 

Potamon  (yo^os*),  l'un  des  saints  et  anciens  moines  de  Scété, 
monta  de  là  pour  habiter  en  Egypte  en  cellule.  Et,  à  cette  épo- 
que, notre  père  quittant  la  Palestine  pour  l'Egypte,  habita  avec 
lui;  il  nous  racontait  à  son  sujet  :  «  Il  avait  reçu  du  ciel  un 
pouvoir  sur  les  diables,  il  lui  suffisait  de  jeter  de  l'eau  au  nom 
du  Messie  sur  ceux  qui  étaient  tentés  pour  chasser  aussitôt  les 
démons.  »  Quand  il  entendit  parler  d'un  bienheureux  nommé 
Séfalaris  (^i(iaa>) ,  il  alla  demander  sa  bénédiction,  en  se  ca- 
chant soigneusement,  pour  qu'on  ne  pût  savoir  ni  qui  ni  d'où  il 
était,  car  à  ce  moment  Protérius  était  (evêque)  à  Alexandrie  et 
persécutait  les  saints.  Et  ce  Potamou  (qui  rencontra  Pierre) 
le  reconnut  aussitôt  en  esprit  et  lui  dit  :  Ne  te  préoccupe  pas 
de  cela,  ô  évoque  Pierre,  ne  te  préoccupe  pas,  Dieu  se  vengera 
bientôt,  car  l'Église  de  Dieu  a  intercédé  pour  vous  autres  évo- 
ques, et  ce  sodomite  et  ce  meurtrier  sera  tué,  —  il  parlait  de 
Protérius.  —  Trois  jours  après,  en  effet,  Proétrius  fut  tué. 


XXXV 

Il  y  avait  un  moine  dCAntioche  des  plus  remarquables  du 
clergé  et  nommé  Basile,  qui  fut  l'instrument  du  salut  de  notre 
Père  Pierre  alors  enfant  dans  la  ville  impériale,  et  lui  donna  le 
goût  de  la  vie  monacale  (3).  Le  bienheureux  racontait  à  son  sujet 
qu'il  abandonna  le  monde,  prit  la  croix  du  Messie  et  le  suivit. 
Il  habita  seul  clans  le  désert  de  la  Thébaïde  durant  trente-cinq 
ans,  puis  entendit  une  voix  du  ciel  qui  disait  :  Basile,  va  aux 
pays  habités  et  combats  pour  la  foi,  car  les  évoques  et  les  rois 

(1)  Cela  signifie  sans  doute  qu'il  fut  enterré  à  la  mode  égyptienne. 

(2)  Cette  histoire  est  mentionnée  parmi  les  sources  de  Michel  le  Syrien.  Cf. 
cJi.  x.xxvi. 

(3)  Ce  chapitre  et  le  suivant  montrent  que  Pierre  était  encore  à  la  cour  en  130. 


350  REVUE    DE    LVjRIE\T    CHRÉTIEN. 

renieront  le  fils  unique  de  Dieu.  Quand  il  vint  près  de  la  terre 
(habitée),  il  trouva  non  loin  de  la  mer  une  caverne  dans  un  en- 
droit non  fréquenté,  il  y  demeura  douze  ans  dans  les  mêmes 
conditions  que  le  Père  Héliodore  qui  fut  pâtre  et  dont  nous 
avons  parlé  ci-dessus  (1).  Un  navire  approcha  de  cet  endroit  et 
des  matelots  descendant  pour  chercher  ce  dont  ils  avaient  be- 
soin, le  trouvèrent  et  l'annoncèrent  aux  habitants  du  pays. 
Quand  il  fut  ainsi  découvert,  on  lui  demanda  de  venir  dans  les 
pays  habités  de  Lycie.  Il  y  alla  et  y  fonda  deux  monastères  de 
saints  moines,  l'un  d'hommes,  l'autre  de  femmes. 

A  cette  époque  l'impie  Nestorius' était  évêque  de  Constanti- 
nople  et  y  prêchait  ses  blasphèmes.  Basile  entendit  de  nouveau 
une  voix  du  ciel  qui  lui  dit  :  Montre  ton  zèle,  va  à  Constanti- 
nople  et  réprimande  l'impie  Nestorius  qui  blasphème  et  a  renié 
ma  foi.  —  Sans  hésiter,  celui-ci  partit  pour  Constantinople , 
entra  dans  l'église  et  trouvant  l'impie  Nestorius  en  chaire  et 
faisant  un  prône,  il  le  réprimanda  devant  tout  le  peuple  en  di- 
sant :  Sois  orthodoxe,  évêque,  ton  enseignement  est  mauvais; 
pourquoi  renverses-tu  les  dogmes  des  Pères  ?  —  Nestorius  s'ar- 
rêta dans  son  prône  et  Basile  reprit  à  haute  voix  :  Sois  maudit, 
Nestorius ,  ainsi  que  ta  méchanceté.  —  Et  après  le  départ  des 
fidèles,  Basile,  appelé  par  Nestorius,  montra  la  méchanceté  de 
celui-ci  aux  évêques  qui  étaient  là.  Enfin  Basile  s'approcha  de 
l'empereur  Thêodose  qui  passait  sur  la  place  et  lui  cria  :  0  em- 
pereur qui  es  baptisé  au  nom  de  la  Trinité,  pourquoi  ne  la  con- 
fesses-tu pas?  Car  les  enseignements  de  Nestorius  vont  contre 
la  Trinité.  —  Il  fut  alors  saisi  par  le  Thrace  Flavien,  qui  était 
maître  de  police  (po^o  ^o^^o) ,  souffrit  beaucoup  par  ses  or- 
dres, fut  flagellé  et  blessé,  puis,  en  dépit  de  l'indignation  pu- 
blique, fut  condamné  à  l'exil.  Mais  quand  cela  fut  connu  dans 
la  ville,  le  peuple  l'enleva  et  le  conduisit  à  l'église  de  Sainte- 
Euphémie  où  il  habita  un  certain  temps  prosterné  devant  le 
Seigneur  de  vérité  et  lui  demandant  de  ne  pas  supporter  jus- 
qu'à la  fin  que  Nestorius  manquât  de  respect  à  Dieu. 

Sur  ces  entrefaites,  il  arriva  ce  qui  suit  :  Le  bienheureux 
empereur  Thêodose  sortait  sur  la  place  publique,  quand  une 
brique  (i^**)  tomba  d'en  haut,  le  toucha  à  la  tête  et  le  mit  en 

(1)  Cf.  eh.  xxxi. 


PLÉROPHORIES.  331 

péril  de  mort.  Quand  il  fut  sauvé  contre  toute  espérance  et  pen- 
dant qu'il  était  dans  la  crainte  et  le  tremblement,  il  vit  de  nuit 
un  homme  qui  lui  dit  :  «  Tu  souffres  cela  à  cause  de  Basile,  le 
serviteur  de  Dieu  que  tu  n'as  pas  écouté  parce  que  tu  résistais  à 
ia  crainte  de  Dieu.  »  Il  fit  aussitôt  amener  le  saint,  s'excusa  et 
lui  demanda  ce  qui  lui  ferait  plaisir.  —  Mais  celui-ci  répondit  : 
Je  ne  demande  pas  les  choses  qui  me  sont  agréables,  mais  celles 
qui  plaisent  à  Dieu,  et  affermissent  son  Église.  Ordonne  qu'il  y 
ait  un  concile  pour  réprimer  les  blasphèmes  de  Nestorius  contre 
Dieu,  l'anathématiser  et  le  chasser,  car  telle  est  la  volonté  de 
Dieu.  Et  l'empereur  le  crut  aussitôt  et  ordonna  la  réunion  d'un 
concile  à  Éphèse,  où  Nestorius  fut  anathématisé  et  chassé  en 
exil  (1). 

XXXVI. 

Notre  Père  l'évêque  Pierre  nous  racontait  que  l'épouse  de 
Damarias  {^>ow**»),  premier  hipparque,  la  vénérable  Eliana, 
(pu\/)  était  une  sainte  femme  qui  faisait  beaucoup  d'aumônes 
et  aimait  le  Messie  par- dessus  tout.  Trois  ans  avant  que  Nesto- 
rius fût  évoque  (2),  un  ange  lui  apparut  et  lui  dit  :  Eliana,  Eliana, 
dans  trois  ans  un  certain  évêque  sera  nommé  à  Constantinople ; 
alors  prends  garde  à  toi  et  ne  reçois  pas  la  communion  de  lui.  — 
Après  trois  ans  vint  Nestorius,  et  elle  ne  voulut  jamais  le  rece- 
voir dans  sa  demeure  lorsqu'il  se  présenta  à  plusieurs  reprises 
pour  lui  faire  visite,  ni  participer  aux  mystères  avec  lui.  Quand 
elle  entendit  ses  blasphèmes,  elle  fut  enflammée  d'un  zèle  divin, 
et  ne  demandait  qu'à  connaître  la  vérité.  Elle  se  rendit  à  l'é- 
glise, et  il  advint  que  ce  même  jour  pendant  que  Nestorius  prê- 
chait arriva  Basile  le  diacre  cVAntioc/te  dont  nous  avons  parlé 
ci-dessus.  Celle-ci  alors,  de  la  place  élevée  qu'elle  occupait,  cria 
à  haute  voix  :  «  Maudit  sois-tu,  Antéchrist.  »  Car  elle  reconnut 
que  la  vision  qu'elle  avait  eue  contre  un  certain  évêque,  visait 
les  hérétiques  des  deux  natures. 

Puisque  j'ai  raconté  ce  fait,  je  vais  encore  ajouter  la  chose 
étonnante  qui  arriva,  à  la  fin,  à  Nestorius  en  exil  et  qui  con- 


(1)  Cette  cause  du  premier  concile  d'Éphèse  (431)  était,  je  crois,  inconnu 

(2)  C'est-à-dire  en  425.  On  pourrait  lire  Hélène  aussi  bien  qu'Éliana. 


352  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

firme  le  songe  de  la  bienheureuse  Eliana  :  Nestorius  avait  été 
exilé  à  Oasis  (1)  ;  il  y  fut  pris  et  fut  emmené  en  captivité  par  des 
barbares  nommés  MàÇixoi  (2)  (a^\*>),  il  fut  délivré,  et  ne  put  de- 
meurer de  nouveau  à  Oasis,  mais  bien  clans  la  ville  de  Pan, 
ainsi  nommée  de  cet  animal  à  deux  natures;  il  y  fut  gardé  jus- 
qu'à sa  mort,  qui  arriva  au  temps  dont  nous  avons  parlé,  où, 
frappé  par  la  colère  de  Dieu,  il  fut  condamné  et  mourut.  Pour 
confirmer  ce  fait  il  me  paraît  nécessaire  de  citer  la  partie  de 
l'histoire  du  bienheureux  patriarche  Timothée  qui  y  a  trait  (3). 
Extrait  de  Vhistoire  que  saint  Timothée,  archevêque  d'A- 
lexandrie, écrivit  à  Gangra.  —  A  cette  époque,  par  la  permis- 
sion et  la  volonté  de  Dieu,  il  arriva,  à  cause  de  nos  nombreux  pé- 
chés, que  le  bienheureux  empereur  Théodose  mourut,  un  an 
après  le  second  concile  d'Éphèse.  Son  successeur  n'hérita  pas 
de  son  zèle  ardent  pour  la  foi,  aussi  toutes  les  affaires  des  Églises 
furent  troublées  à  l'inverse  de  la  loi  qu'avait  édictée  contre  les 
hérétiques  le  bienheureux  Théodose.  Depuis  lors  jusque  main- 
tenant, les  serviteurs  de  Dieu  furent  persécutés,  et  toute  langue 
blasphématrice  et  rebelle  put  se  déchaîner  contre  le  Messie.  Dès 
son  avènement,  Marcien  envoya  en  Egypte  un  tribun  des  gar- 
des (4)  pour  rappeler  Fimpie  Nestorius  et  un  évoque,  nommé 
Dorothée,  qui  de  sa  propre  volonté  s'était  exilé  avec  lui.  Quel- 
ques-uns racontent  que  ce  Dorothée  était  très  aimé  de  celui  qui 
régnait  alors.  Quand  le  tribun  arriva  en  Thébaïde,  —  on  le  sut 
depuis,  car  ce  ne  fut  pas  public,  —  il  trouva  Nestorius  gardé  au 
château  fort  de  la  ville  nommée  Pan,  où  il  avait  été  conduit  gra- 
vement malade.  Car  Nestorius  avait  été  enlevé  par  les  barbares 
de  la  ville  d'Oasis  ^oi),  où  il  avait  été  exilé  par  le  bienheu- 
reux empereur  Théodose,  et  avait  été  vendu  par  eux  aux  habi- 
tants de  la  ville  de  Pan.  Lorsque  \e  comte  André,  qui  était  alors 


(1)  ixaQ^ao/;  cf.  Land,  Anecdola  syriaca,  t.  III,  p.  119  U°of,  et  p.  194,  1.  6. 

(2)  Ces  barbares  sont  aussi  mentionnés  chez  Raabe,  Petrus  der  Iberer,  p.  87.  Ils 
avaient  détruit  les  monastères  du  désert  de  Scété.  Cf.  Evagrius,  Histoire  ecclé- 
siastique, I,  7.  Jean  Moschus,  dans  le  Pralum  spirituelle,  ch.  cxii,  raconte  aussi 
que  les  MâÇixs;  vinrent  à  l'"Qa<7iv,  tuèrent  des  moines  et  en  emmenèrent  prison- 
niers. 

(3)  Cf.  ch.  xxxiii. 

(1)  Il  se  nommait  Jean.  Cf.  Land,  Anecdola  syriaca,  III,  p.  ll'J,  1.  17;  p.  120,1.  3; 
et  p.  125,  1.6.  Evagrius  donne  un  récit  parallèle  à  celui  de  ce  chapitre://.  E.,  I, 
ch.  vu. 


PLÉR0PII0RIES.  353 

en  Thébaïde,  l'apprit,  du  vivant  de  l'empereur  Théodose,  il  lui 
fit  dire,  après  son  rachat,  de  demeurer  dans  le  camp  (u^»^)  et 
de  n'y  faire  aucun  acte  de  rébellion  ni  aucun  discours.  L'en- 
voyé de  l'empereur  l'y  trouva  avec  Dorothée,  comme  nous  l'a- 
vons dit,  leur  fit  connaître  ses  ordres,  et,  à  cause  des  Égyptiens, 
leur  annonça  en  secret  qu'ils  n'avaient  plus  rien  à  craindre  de 
leurs  adversaires.  Dorothée  conseilla  au  tribun  d'attendre  un 
peu,  à  cause  de  la  faiblesse  de  Nestorius,  mais  son  état  empira 
de  jour  en  jour,  sa  langue  lui  refusa  son  service  et  sortit  de  la 
bouche  en  présence  du  tribun,  sa  parole  devint  indistincte;  sa 
langue  se  décomposa  au  point  qu'il  devint  un  objet  d'horreur 
et  de  pitié,  comme  le  tribun  le  raconta  plus  tard  à  beaucoup. 
Dieu  avait  amené  lui-même  ce  que  nous  venons  de  raconter,  car 
le  tribun  ajouta  qu'il  eut  soin  de  faire  venir  les  médecins  célè- 
bres de  toutes  les  villes  qui  étaient  dans  le  voisinage  de  Pan, 
mais  ils  ne  purent  sauver  le  malade,  car  c'est  Dieu  qui  l'avait 
frappé  et  qui  fit  connaître  sa  mort  terrible  à  beaucoup  par  les  ré- 
cits du  tribun  et  des  médecins.  Après  la  mort  de  Nestorius,  Do- 
rothée l'enterra  en  cet  endroit  avec  l'aide  du  tribun,  qui  retourna 
ensuite  à  la  cour  d' Apion  (s^s>\  ^o^.^nN) . 

XXXVII 

J'ai  encore  entendu  raconter  à  notre  Père  Pierre,  lorsque 
j'habitais  Arca  (m>w),  ville  de  Phénicie (chez  Michel  :  ..■»■.««  m  ^) 
avec  lui  : 

Quand  j'étais  jeune  et  habitais  à  Constantinople  au  palais, 
mon  âme  était  pure  et  je  vivais  en  ascète,  je  portai  les  pensées 
de  mon  esprit  sur  le  mystère  de  la  sainte  Trinité,  comment  lors- 
que nous  confessons  un  Dieu ,  nous  croyons  en  une  Trinité  de 
même  essence,  éternelle  et  sans  commencement,  et  que  l'un  delà 
Trinité  s'est  incarné  pour  nous.  Et  dans  un  songe,  je  vis,  nous 
dit-il,  le  saint  apôtre  Pierre  qui  me  prit,  me  porta  dans  un  lieu 
élevé,  me  plaça  devant  lui  comme  un  enfant  et  me  montra  dans  le 
ciel  une  grande  lumière  inabordable  et  incompréhensible  qui 
avait  une  forme  de  roue  comme  le  soleil  (1)  et  il  me  dit  :  Voici  le 
Père,  puis,  une  seconde  lumière  qui  suivait  la  première  et  lui  était 

(lj  Cf.  la  roue  bouddhique. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  24 


354  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIExV. 

semblable  en  tout,  et  au  milieu  d'elle  était  Notre-Seigneur  le  Na- 
zaréen, comme  on  le  représente,  et  il  me  dit,  Voici  le  Fils,  et  en- 
suite une  troisième  lumière  semblable  en  tout  aux  précédentes 
et  saint  Pierre  dit  encore  :  Voici  le  Saint-Esprit,  une  essence,  une 
nature,  une  gloire,  une  puissance,  une  lumière,  une  divinité  en 
trois  personnes.  Tous  trois  sont  inaccessibles,  celui  du  milieu 
seulement  a  une  figure  de  Nazaréen  pour  montrer  que  celui  qui 
a  été  crucifié  est  l'un  de  la  Trinité  et  non  un  autre.  Les  deux 
autres  ne  sont  qu'une  lumière  inaccessible,  sans  figure  et  in- 
compréhensible. 

XXXVIII 

Anianus,  scolastique  pur,  vénérable  et  orthodoxe,  nous  racon- 
tait que  son  père  reçut  le  baptême  à  Alexandrie,  quand  il  était 
enfant,  des  mains  de  notre  Père,  puis  il  habita  la  Cilicie,  et  enfin 
prit  à  Constantinople  une  femme  vénérable  et  ornée  de  vertus, 
mais  qui  n'était  pas  orthodoxe  et  adhérait  aux  deux  natures. 
Il  s'efforça  souvent  de  l'amener  à  la  foi  orthodoxe,  mais  elle  de- 
meura inébranlable,  de  sorte  que,  animé  d'un  zèle  divin  et  d'un 
saint  amour,  il  écrivit  fréquemment  à  notre  bienheureux  Père, 
qui  était  en  Palestine  —  c'est  de  lui  seul  qu'il  recevait  la  com- 
munion —  pour  qu'il  priât  Dieu  d'éloigner  sa  femme  des  parti- 
sans des  deux  natures;  et  quand  notre  Père  eut  prié,  il  arriva 
ce  qui  suit  : 

La  bienheureuse  eut  une  maladie  grave,  de  sorte  que  les  mé- 
decins en  désespéraient.  Ainsi  proche  de  sa  fin,  elle  eut  la 
vision  suivante  :  elle  fut  portée  par  les  anges  dans  un  lieu  obs- 
cur rempli  de  ténèbres  et  de  pourriture  où  l'on  entendait  pleu- 
rer ceux  qui  n'ont  aucun  repos  et  aucune  consolation,  puis  les 
anges  la  portèrent  dans  un  autre  lieu  rempli  de  lumière  et  de 
gloire  et  d'une  joie  inénarrable;  elle  y  vit  les  saints  revêtus 
d'habits  brillants  et  occupés  à  louer  Dieu.  Et  les  anges  lui  di- 
rent :  Voici  ceux  avec  lesquels  est  ton  mari,  et  les  évoques  qui 
adhèrent  au  concile  de  Chalcédoine  sont  avec  les  autres.  Si  tu 
veux  t'attachera  eux,  nous  demanderons  à  Notre-Seigneur  qu'il 
prolonge  ta  vie  d'une  année;  va  donc,  fais  la  paix  avec  ton  mari, 
puisque  tu  auras  la  même  foi  que  lui,  et  garde-toi  de  tout  pé- 
ché et  de  toute  négligence;  à  la  fin  de  l'année,  nous  viendrons 


PLÉROPHORIES.  355 

chercher  ton  àme  et  la  porterons  où  ta  as  vu.  Celle-ci,  sortant 
de  sa  faiblesse,  appela  aussitôt  son  mari  qui  était  dans  une  autre 
maison  à  cause  de  son  deuil  et  avait  revêtu  des  habits  noirs.  Il 
se  leva  aussitôt,  de  sorte  que  ses  voisins  la  crurent  morte,  mais 
il  la  trouva  vivante,  renvoya  ceux  qui  étaient  là  et  apprit  d'elle  la 
conduite  de  Dieu  à  son  égard.  Elle  lui  conta  tout  son  rêve  et 
lui  dit  :  Il  dépend  de  toi  que  je  sois  guérie;  si  tu  veux  que  je 
vive  et  que  je  reste  avec  toi,  donne-moi  la  communion  sainte 
des  orthodoxes  que  tu  reçois  toi-même.  Celui-ci,  persuadé  que 
c'était  la  volonté  de  Dieu,  nota  le  jour  de  la  vision;  il  avait  la 
communion  que  notre  Père  l'évêque  Pierre  lui  envoyait  tous  les 
ans,  il  la  crut  et  eut  confiance  en  elle,  il  lui  parla  d'abord,  puis 
lui  donna  les  mystères  sauveurs  (u*°v»  jw»- ^»)  (1).  Elle  se  leva, 
vécut  d'une  vie  pure  dans  la  perfection  de  l'orthodoxie  et  dans 
une  grande  rectitude  et  mourut  à  la  fin  de  l'année. 

Ces  prodiges  furent  racontés  par  le  scolastique  Anianus 
(wfloopf)  à  ceux  qui  accompagnaient  l'archimandrite  et  évêque,  le 
Père  Jean,  et  le  Père  Julien,  prêtre,  et  les  Pères  André  et  Paul 
et  le  Père  Théodore  et  à  toute  leur  compagnie,  quand  Zenon 
les  manda  et  les  fit  venir  à  Constantinople. 


XXXIX 

Il  arriva  une  chose  analogue  au  bienheureux  Claudien  qui 
était  procureur  de  tous  les  biens  de  l'église  d'Éleuthéropo- 
lis  (2).  Il  était  du  parti  des  évêques,  mais  avait  grande  amitié 

(1)  D'après  ce  chapitre  :  1°  on  attachait  une  certaine  importance  au  ministre 
de  la  communion  (|j_3>a_o)  ;  2°  on  la  reçoit  à  distance,  une  fois  pour  une  année: 
3°  on  parait  en  prendre  et  en  donner  quand  on  le  juge  à  propos.  Voici,  comme 
éclaircissement,  une  histoire  tirée  d'un  auteur  catholique  postérieur  déjà  cité,  de 
Jean  Moschus  {Pratum  spîrituale,  chap.  79;  chez  Migne,  Patrologie  grecque, 

t.  LXXXVIII,  3)  : 

Au  temps  de  Denys,  évêque  de  Séleucie,  un  nionophysite  avait  un  domestique 
catholique;  «  celui-ci,  selon  l'usage  delà  province,  enveloppa  d'un  linge  très  blanc  la 

communion  qu'il  avait  reçue  le  saint  jour  du  jeudi  saint  et  la  déposa  dans  une 
armoire  ».  Le  maître  la  vit,  mais  ne  voulant  pas  s'en  servir,  car  il  n'était  pas 
catholique,  il  referma  l'armoire;  son  serviteur  étant  parti  et  ne  revenant  pas,  il 
l'ouvrit  l'année  suivante  pour  prendre  la  communion  et  la  brûler,  afin  de  ne  pas 
la  conserver  une  seconde  année.  Il  trouva  que  les  particules  sacrées  avaient 
poussé  des  épis. 

(2)  Ville  située  à  peu  près  à  mi-chemin  entre  Jérusalem  et  Ascalon. 


356  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

pour  le  bienheureux  Père  Romanus  et  il  lui  fit  de  nombreuses 
et  abondantes  aumônes  pour  son  monastère  (1)  et  durant  sa  vie  et 
après  sa  mort.  Il  tomba  aussi  malade,  et,  proche  de  sa  fin,  eut 
une  vision  et  un  témoignage  analogue  au  précédent.  Et  aussitôt, 
durant  une  nuit  sombre,  il  ordonna  à  ses  familiers  de  le  prendre 
et  de  le  porter  au  monastère  du  Père  Romanus,  qui  était  à  cinq 
milles  de  là.  Et  quand  il  y  arriva,  et  se  fut  confessé  (->otwo)  aux 
saints  Pères  et  aux  chefs  du  monastère  qui  étaient  avec  le  Père 
Léontius,  il  les  supplia  avec  larmes  et  gémissements  non  seule- 
ment de  l'admettre  à  la  communion  des  orthodoxes,  mais  de  lui 
donner  l'habit  monacal,  et  après  avoir  encore  vécu  trois  jours, 
il  mourut  plein  de  joie,  et  fut  enterré  avec  les  prêtres.  Et  la 
cause  de  ce  salut  miraculeux  est  l'aumône,  à  laquelle  rien  n'est 
impossible. 


XL 


Le  bienheureux  Boniface  (^oo^^auua^;  plus  loin  .m.frim.»,  et 
chez  Michel  ^^^j^),  prêtre  romain,  était  si  acharné  contre  les 
partisans  du  concile  de  Chalcédoine,  qu'il  ne  tenait  même  pas 
une  simple  conversation  avec  aucun  d'eux,  serait-ce  un  séculier, 
et  il  ne  se  laissait  pas  interroger  par  lui,  à  moins  qu'il  n'anathé- 
matisàt  d'abord  le  concile  de  Chalcédoine,  et  il  faisait  cela  pour 
tous  ceux  qu'il  rencontrait,  hommes  ou  enfants.  Car,  au  temps 
où  il  était  infidèle,  il  avait  eu  la  vision  suivante  :  il  lui  avait 
semblé  voir  un  homme  mort  en  putréfaction  placé  sur  un  lit 
devant  le  saint  Sépulcre,  tout  l'endroit  était  rempli  de  sa 
puanteur.  Puis,  subitement,  il  revint  à  la  vie  et  sembla  prêt  à 
marcher.  Il  tenait  à  la  main  un  livre  qu'il  donna  au  Père  Boni- 
face  en  lui  disant  :  Reçois  ce  livre  de  moi.  L'extérieur  était  beau 
et  bien  orné,  mais  quand  il  l'ouvrit,  il  le  trouva  plein  de  saletés. 
C'était  un  témoignage  de  ce  que  Nestorius,  après  sa  mort,  devait 
revivre  en  Juvénal,  qui  serait  ainsi  l'héritier  de  sa  vaine 
gloire.  —  Notre  Père  Pierre,  qui  habitait  alors  la  ville  sainte, 
nous  en  prédit  autant  au  sujet  de  Juvénal. 

(1)  Il  s'agit  sans  doute,  non  du  monastère  de  Thécué  (cf.  ch.  xxv),  mais  de  celui 
que  bâtit  Romanus  près  d'Éleuthéropplis,  dans  un  village  d'Eudoxie.  Cf.  Land,  III, 
p.  345.  1.  3-14. 


PLÉROPHORIES.  357 


XLI 


Un  diacre  indigne,  après  son  service  au  Saint-Sépulcre  et  à 
l'église,  eut  commerce  avec  une  femme,  puis  il  revint  coucher 
comme  de  coutume  au  lieu  saint  du  Golgotha,  au  haut  u^  ib-^), 
et,  comme  c'était  l'hiver,  clans  le  lit  approprié.  Les  portes  étant 
fermées,  il  entendit  une  voix  qui  disait  :  Ma  maison  est  remplie 
d'impuretés,  Juvénal  l'a  changée  en  latrines  (1).  —  Au  matin, 
les  portes  ne  furent  pas  ouvertes,  car  celui-là  restait  couché  dans 
son  lit.  On  courut  l'éveiller  et,  devant  tout  le  monde,  il  conta  son 
péché  en  pleurant.  A  ce  récit  chacun  fut  saisi  de  crainte,  et 
notre  Père  nous  racontait  que,  depuis  ce  jour,  Gérontius 
(^o^)  (2),  diacre  du  couvent  de  la  bienheureuse  Mélanie  (3), 
jeûnait  deux  fois  quand  il  devait  prendre  le  service  du  soir. 

XLII 

Juvénal,  avant  le  concile  de  Chalcédoine,  voulait  ordonner 
notre  bienheureux  Père  qui  habitait  une  cellule  dans  la  ville 
sainte,  à  côté  de  la  tour  du  patriarche  David  (4).  Le  saint,  qui 
le  savait,  se  gardait  soigneusement  et  ne  sortait  nulle  part. 
Un  jour,  qu'il  y  avait  fête  dans  la  ville  sainte  de  Sion,  Juvénal 
envoya  des  hommes  pour  le  saisir  et  l'amener  devant  lui.  Mais 
comme  ils  approchaient  de  sa  cellule,  Pierre  entendit  une  voix 
qui  disait  :  Lève-toi  et  fuis  par  cette  porte,  cardes  hommes  sont 
envoyés  par  Juvénal  pour  te  prendre  de  force  et  t'ordonner. 
—  Il  se  leva  aussitôt,  il  se  jeta  à  bas  du  haut  d'un  toit  élevé  et, 
par  le  secours  de  Dieu  qui  l'aida  et  le  protégea,  il  tomba  debout 
sur  ses  pieds.  Il  put  ainsi  éviter  ces  gens  et  depuis  ce  jour-là  ne 
voulut  plus  voir  cet  impie. 

(1)  Plusieurs  mots  dans  ce  chapitre  sont  illisibles. 

(2)  Cf.  Petrus  der  Itérer,  p.  31.  Raabe  renvoie  aux  AclaBoll.,t.  II,  p.  678,  680, 
686. 

(3)  Y.  ch.  lxxx.  Cf.  Petrus  der  Ibère r,  p.  27,  28. 

(Il  Ce  chapitre  manque  chez  Michel.  En  revanche,  le  fait  qu'il  énonce  se  trouve 
chez  Raabe  Petrus  der  Iberer,  p.  50.  Un  récit  n'est  pas  copié  sur  l'autre.  Leur 
grande  ressemblance  démontre  pour  nous  la  véracité  des  deux  historiens. 


358  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN, 


XLIII 


Une  femme  des  environs  d'Ascalon,  la  bienheureuse  Mika, 
qui  vécut  jusqu'à  cent  ans,  fut  éprouvée  par  la  miséricorde  de 
Dieu  tandis  qu'elle  vivait  en  cénobite  dans  la  pureté  et  la  crainte 
de  Dieu,  et  elle  en  reçut  un  témoignage  au  sujet  delà  violence 
qui  devait  être  faite  au  concile  de  Chalcédoine.  Elle  le  raconta  à 
tout  le  monde,  et  affermit  les  adversaires  du  concile.  Elle  vit 
clairement  Satan  qui  la  menaça  de  mort  et  lui  dit  : 

Pourquoi  as-tu  l'imprudence  d'exciter  les  gens  contre  le 
grand  concile  et  d'en  dire  du  mal?  puis  il  arracha  le  haut  de 
la  chaise  sur  laquelle  elle  était  assise,  renversa  cette  chaise  en 
réalité  et  non  en  imagination  et  en  arracha  les  barreaux.  Jl 
combattit  ainsi  durant  longtemps  avec  elle,  jusqu'à  ce  que,  for- 
tifiée parla  foi,  elle  ramassa  de  la  poussière,  la  lui  jeta  au  nom 
du  Seigneur  et  le  mit  en  fuite,  et  depuis  lors  il  n'osa  plus  com- 
battre avec  elle. 

Cette  histoire  nous  fut  racontée  par  le  Père  Théodore,  prêtre, 
qui  la  tenait  de  cette  personne  excellente  et  sainte. 


XLIV 


La  vénérable  Ourbakia  (1),  fille  d'un  évêque  de  Crète 
(u^ioi),  était  diaconesse.  Après  la  mort  de  son  père,  elle  aban- 
donna le  monde,  par  amour  du  Messie,  avec  son  frère,  le 
bienheureux  Euphrasius,  puis  elle  abandonna  son  pays  et  vint 
avec  son  frère  dans  la  ville  sainte,  où  ils  achetèrent  une  de- 
meure près  du  saint  lieu  de  l'Ascension.  Ils  y  vivaient  en  paix 
dans  l'ascétisme  et  le  service  de  Dieu.  —  Après  quelque  temps, 
saint  Épiphane,  un  évêque  de  Pamphilîe  (2),  après  l'annulation 
de  l'encyclique  (3),  ne  voulut  pas  adhérer  aux  évêques  pour  cette 
annulation,  il  fut  chassé  de  son  siège  de  Pamplnlie,  partit  en 
exil,  vint  à  la  ville  sainte,  fut  reçu  par  eux,  et  vécut  avec  eux 

(1)  Cf.   Cil.  LI. 

(2)  Cf.  ch.  lxxxv.  Land,  III.  p.  174  1.4,  et  Vie  de  Sévère,  p.  26,  1.  37. 

(3)  Cf.  ch.  xxii. 


PLÉROPHORIES.  359 

dans  la  tranquillité  et  l'ascétisme  pour  l'exemple  et  l'édification 
de  chacun.  Le  diable  en  fut  jaloux  et  suscita  contre  eux  la  per- 
sécution suivante  :  Le  gouverneur  (p^r*)  de  Jérusalem  leur 
envoya  l'archidiacre  de  l'église  de  l'Ascension  avec  d'autres 
hommes  pour  les  convoquer.  Quand  il  arriva  chez  eux  et  vit  leur 
perfection,  qu'il  connaissait  du  reste,  étant  leur  voisin,  il  leur 
dit  :  Soumettez-vous  à  votre  évêque,  vous  y  gagnerez  votre  de- 
meure, la  tranquillité  et  son  affection.  Et  comme  la  bienheu- 
reuse disait  :  Comment  pourrions-nous  transgresser  les  pro- 
messes faites  au  Messie,  et  adhérer  au  concile  de  Chalcédoine, 
il  lui  dit  :  J'en  réponds,  vous  ne  ferez  aucun  péché.  —  Elle  re- 
partit, je  ne  puis  pas  sur  ta  garantie  exposer  le  salut  de  mon 
âme;  du  reste,  écoute,  seigneur  Père,  si  les  saints  Hénoch,  Héli 
et  Daniel  venaient  me  conseiller  de  vous  suivre  et  si  une  voix 
du  ciel  me  criait  :  Crois-les  et  adhère  à  leur  enseignement,  je 
ne  voudrais  pas  le  faire,  à  moins  que  mon  père,  le  moine  et  le 
Père  Timothée,  qui  m'a  donné  la  foi  orthodoxe  en  Crète,  ne  re- 
vienne me  délier  de  mon  serment.  Que  celui  qui  a  des  oreilles 
pour  entendre,  entende. 

Ils  furent  ainsi  jugés  dignes  d'être  méprisés  et  poursuivis 
pour  le  Messie  avec  saint  Épiphane,  leur  maison  fut  saisie  avec 
ce  qu'elle  contenait,  ils  reçurent  la  couronne  des  confesseurs  et 
vinrent  à  Alexandrie,  où  ils  furent  reçus  avec  honneur  par  les 
clercs  orthodoxes,  les  moines  et  les  séculiers.  Ainsi,  de  toute 
manière,  ils  louèrent  Dieu,  qui  les  soutint  toujours,  enfin  ils 
vinrent  à  Maiouma  de  Gaza  où  ils  moururent.  —  Cette  bien- 
heureuse et  prophète  était  remplie  des  dons  de  l'Esprit-Saint, 
elle  mourut  quant  au  corps  pour  vivre  quant  à  l'esprit,  on 
peut  dire  en  vérité  qu'ayant  choisi  la  bonne  part,  elle  a  sa  de- 
meure au  ciel. 


XLV 


Notre  bienheureux  Père  nous  dit  tenir  l'histoire  suivante  de 
deux  saints  moines  deCilicie  nommés  Tourqétas  et  Hermogène 
(^o*jk^ojio  ^oo^Q^joi)  qui  allèrent  à  la  cour  au  temps  où  il  s'y  trou- 
vait et  la  lui  racontèrent.  «  L'impie  hérétique  Théodore  de  Mop- 
sueste,  partisan  des  deux  natures,  qui  fut  avec  Diodore   le 


360  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

maître  deNestorius,  eut  la  folie  préjudiciable  à  Dieu  d'expliquer 
à  son  sens  propre  les  lettres  qui  sont  dans  les  Actes  des  Apô- 
tres et  dans  l'Évangile  de  saint  Jean  (1).  et  quand  nous  allâmes 
le  trouver  pour  le  lui  reprocher,  il  se  fâcha  contre  nous  en  di- 
sant :  Il  n'appartient  pas  aux  moines  de  rechercher  de  telles 
choses;  et  il  nous  renvoya  honteusement.  Mais  trois  jours  après 
il  mourut  possédé  du  démon  et  se  dévorant  lui-même. 

Et,  après  l'Encyclique,  beaucoup  de  moines  et  de  saints  en 
tout  pays  ne  voulurent  pas,  avec  l'aide  de  la  bonté  divine,  adhé- 
rer â  sa  condamnation;  mais,  enflammés  d'un  zèle  divin,  demeu- 
rèrent dans  la  foi  et  la  confession  orthodoxe. 


XLVI 

Voici  un  prodige  qui  eut  lieu  en  Pamphilie.  Des  moines 
qui  adhéraient  aux  évêques  partisans  des  deux  natures  cou- 
paient du  bois  dans  une  forêt.  Ils  rencontrèrent  des  moines  or- 
thodoxes et  disputèrent  au  sujet  de  la  foi.  Enfin  il  plut  aux 
deux  partis  de  faire  l'épreuve  du  feu  et  d'en  accepter  le  juge- 
ment. Us  jetèrent  dans  un  bûcher  l'encyclique  de  la  vraie  foi  et 
la  profession  de  foi  du  synode  de  Chalcédoine  avec  la  lettre  de 
Léon,  puis  attendirent  le  jugement  de  Dieu.  Dès  que  la  profes- 
sion de  foi  et  la  lettre  de  Léon  eurent  touché  le  feu,  elles  furent 
réduites  en  cendre  et  en  poussière,  tandis  que  la  divine  encycli- 
que fut  conservée  sans  tache  et  sans  mal  au  milieu  du  feu.  Aussi 
les  partisans  des  renégats  se  repentirent,  quittèrent  leur  erreur 
et,  remplis  du  zèle  delà  crainte  de  Dieu,  devinrent  orthodoxes. 

XLVII 

Et  si  quelqu'un  ne  croit  pas  ce  prodige  dont  Dieu  est  témoin, 
en  voici  un  semblable  que  nous  raconte  le  bienheureux  Basi- 
Ude  (^suv^oio  ;  chez  Michel  ^.p^te^),  moine  excellent.  Dans  un 
village  près  de  Ptolémaïde  arriva  ce  qui  suit.  Près  de  là  était  le 
monastère  du  Père  Claudîen  qui,  au  temps  de  la  défection,  fut 

(1)  La  version  syriaque  du  Commentaire  de  Théodore  de  Mopsueste  sur  l'évangile 
saint  Jean  vient  d'être  publiée  par  M.  l'abbé  Chabot;  un  vol.  in-S°  de  412  pages;  chez 
Leroux,  Paris,  1897. 


PLÉROPHORIES.  3G1 

un  athlète  plein  de  zèle  et  dirigea  le  combat  pour  la  foi  orthodoxe. 
Voici  donc  ce  qui  arriva.  Le  prêtre  de  ce  village  discutait  au 
sujet  de  la  foi  avec  l'un  de  ses  paroissiens,  homme  ignorant,  il 
est  vrai,  mais  orthodoxe  et  zélé  pour  la  foi,  et  il  voulait  l'obliger 
à  lui  obéir  ou  à  quitter  le  village.  Comme  tous  les  habitants  du 
village  s'élevaient  contre  lui,  ce  prêtre  fit  venir  l'homme  ortho- 
doxe et  lui  dit  :  Tu  demandes  où  est  la  vraie  foi,  allumons  un 
feu  et  mettons-y  tous  deux  notre  main  droite,  celui  dont  la  main 
se  conservera  sans  blessure  aura  la  foi  orthodoxe.  Le  laïque 
disait  :  Je  ne  suis  qu'un  laïque  et  un  pécheur  et  toi  tu  es  un 
prêtre,  comment  pourrais-je  ainsi  entrer  en  jugement  avec  toi? 
Mais  les  habitants  du  village  qui  étaient  présents  applaudirent, 
battirent  des  mains  à  cette  proposition  et  exigèrent  que  cela  se 
fit.  Alors  il  accepta;  on  rassembla  beaucoup  de  bois  et  on  y  mit 
le  feu,  puis  les  habitants  du  village  leur  attachèrent  les  mains 
avec  des  rameaux  et  les  mirent  dans  le  feu.  Et  la  main  du  prê- 
tre fut  aussitôt  brûlée  tout  entière  tandis  que  celle  du  laïque  or- 
thodoxe demeura  sans  blessure. 

Et  ce  bienheureux  moine  Basilide  nous  disait  :  Je  vendais 
alors  de  l'huile;  et  comme  je  passais  dans  ce  pays  pour  vendre 
de  l'huile,  j'eus  l'honneur  de  causer  avec  ce  confesseur,  je  me 
réjouis  avec  lui  et  je  fus  confirmé  (dans  la  foi). 

XLVIII 

Voici  encore  un  prodige  semblable  à  celui-là  qui  eut  lieu  dans 
un  village  du  Saltou  (a^».)  nommé  Afta  (1^1). 

A  côté  de  ce  village  est  le  monastère  de  S^mi-Sylvain  (p=>^»), 
le  Père  des  moines  (1);  là  habitait  un  moine  pur,  humble  et 
plein  de  douceur,  nommé Épiphane,  qui  professait  avec  tout  le 
couvent  la  foi  orthodoxe  qu'il  avait  reçue  des  saints  Pères  et 
des  moines  orthodoxes,  je  veux  dire  des  bienheureux  Tetina  et 
Maron  (vop»  \^&i)  (2),  qui  étaient  de  ce  pays.  L'ennemi,  qui  tend 
des  embûches,  jaloux  de  leur  salut,  excita  contre  eux  le  prêtre 
du  village,  homme  puissant  et  juge  de  l'endroit.  Quand  il  vit 

( 1)  Sur  Sylvanus  Cf.  Sozomène,  Hisl.  ecclés.,  VI,  32,  et  IX,  17,  et  Petrus  der  Ibercr, 
p.  47. 

(2)  V.  supra ch.  vu. 


362  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

que  cet  homme  seul  se  séparait  de  son  église  et  n'adhérait  ni  à 
lui  ni  aux  habitants  du  village,  poussé  surtout  par  ceux-ci,  il  le 
manda  et  le  condamna  à  des  coups,  à  des  opprobres  et  à  l'ex- 
pulsion pour  le  jour  suivant  s'il  n'adhérait  pas  à  ses  doctrines. 
Ce  pauvre  orthodoxe  lui  dit  :  Il  m'est  impossible  de  renier  la 
foi  que  j'ai  reçue  des  saints  Pères.  Puis  il  se  prépara  à  la  fuite 
et  à  offrir  à  Dieu  ce  pèlerinage,  lui  remontrant  les  vexations  et 
les  afflictions  qu'il  supportait  pour  son  nom.  —  Et  le  jour  sui- 
vant, ce  prêtre  mourut  en  pleine  santé  et  sans  aucune  maladie, 
de  sorte  que  tous  les  habitants  furent  remplis  de  crainte  et  d'é- 
tonnement;  ils  laissèrent  l'orthodoxe  Épiphane  et  ne  l'obligè- 
rent plus  à  partir,  mais  celui-ci,  ayant  reçu  la  couronne  dans 
ce  juste  jugement,  fut  jugé  digne  d'être  admis  dans  le  monas- 
tère (v^=u^)  de  notre  saint  Père,  le  bienheureux  Isaïe,  où  il  avait 
coutume  de  participer  aux  saints  mystères.  Après  sa  mort  il 
fut  enseveli  dans  l'église  avec  les  saints,  dans  un  tombeau  qui 
est  à  l'écart. 

XLIX 

Quand  notre  Père  quitta  Maiouma  après  la  persécution  et  se 
retira  à  Alexandrie,  il  y  fut  reçu  par  un  homme  qui  aimait  les 
étrangers  et  les  saints,  et  fut  oublié  par  beaucoup  (1). 

Le  Père  Pior,  Père  des  moines,  prophète  célèbre  partout,  en- 
tendit une  voix  qui  lui  disait  :  Lève-toi,  va  à  Alexandrie,  et 
quand  tu  arriveras  auprès  de  l'évêque  Pierre,  le  confesseur  qui 
a  été  chassé  et  qui  se  cache  là,  console-le,  affermis-le  et  réjouis- 
sez-vous ensemble.  Et  comme  le  Père  Pior  demandait  :  Qui 
m'indiquera  l'endroit  où  il  se  trouve?  la  voix  lui  dit  :  Mets-toi 
en  route,  et  ne  t'inquiète  pas.  —  Il  se  leva  de  nuit  et  vint  à  la 
ville.  Quand  il  poussa  la  porte,  il  vit  une  colonne  de  feu  qui  le 
précédait,  et  cela  non  seulement  sur  la  place  publique,  mais 
jusqu'à  l'atrium  et  à  l'ascension  des  échelles  dans  les  nombreu- 
ses habitations  (w*»  loK^  i^*^»;  p^û^opo  jua  i^o)  jusqu'à  ce 
qu'il  arriva  au  lieu  où  habitait  le  vénérable  Pierre.  Le  Père 
Pior  monta  et  frappa  à  la  porte,   mais  le  bienheureux  n'osait 

(1)  Cf.  Pelrus  der  Iberer,  p.  58-60.  Pierre  s'enfuit  à  Alexandrie  et  s'y  cacha  de 
crainte  de  Protérius.  Celui-ci  envoya  des  hommes  pour  le  tuer.  Alors  Pierre 
gagna  la  Thébaïde  et  la  ville  de  olûovyyoï. 


PLÉROPHORIES.  3G3 

ouvrir,  ne  sachant  qui  c'était.  Le  Père  Pior  lui  dit.  Ne  crains 
pas,  ô  Père  Pierre,  c'est  moi,  je  suis  le  pauvre  Pior,  le  Seigneur 
m'a  envoyé  près  de  toi;  alors  il  ouvrit  la  porte,  reçut  le  saint, 
et  tous  deux  se  réjouirent  et  se  consolèrent  ensemble. 

Or  le  maître  de  cette  maison  avait  un  nourrisson  qui  n'était 
pas  encore  baptisé,  il  demanda  à  notre  Père  de  le  baptiser,  et 
comme  le  bienheureux  remettait  à  plus  tard  parce  qu'il  n'avait 
ni  lieu  convenable  ni  les  ministres  qui  devaient  être  avec  lui 
pour  l'aider,  il  insista  tellement  que  le  bienheureux  dut  fermer 
sa  porte  et  ne  plus  l'ouvrir.  Or,  quand  il  ouvrit  sa  porte,  il  trouva 
le  petit  enfant  qui  se  roulait  et  rampait  devant  lui.  Le  bienheu- 
reux en  fut  très  étonné  et  se  persuada  que  la  volonté  de  Dieu 
était  de  baptiser  l'enfant.  II  n'avait  avec  lui  que  le  Père  Pior 
qu'il  recevait  alors  et  qui  n'était  pas  clerc,  mais  laïque.  Cepen- 
dant, vu  la  nécessité,  il  lui  persuada  de  tenir  l'enfant  au-dessus 
du  bassin  pendant  qu'il  verserait  de  l'eau.  Et  quand  celui-ci 
vint  pour  le  prendre,  il  vit  la  gloire  du  sacerdoce  au-dessus  de 
la  tête  du  bienheureux,  il  fut  saisi  de  crainte  et  s'enfuit  en  criant  : 
o^m^o/  ■m.irn^o;  (1)  !  c'est-à-dire  :  Seigneur,  Seigneur!  Le  bienheu- 
reux le  rejoignit  et  lui  persuada  à  grand'peine  de  s'associer  à  lui 
pour  cette  action  sainte,  il  lui  dit  :  Ne  crains  pas  le  jugement, 
comme  si  tu  étais  indigne,  mais,  dans  cette  nécessité,  accomplis- 
sons la  volonté  de  Dieu  afin  que  ce  fidèle  ami  des  étrangers,  qui 
nous  a  reçus,  soit  favorisé  de  ta  bénédiction  et  de  la  miséricorde 
de  Dieu. 


Le  même  Pior  dans  une  vision  vit  une  grande  foule  de  moi- 
nes qui  portaient  une  longue  croix  sur  leurs  épaules.  Ils  étaient 
en  deux  groupes,  ceux  d'un  bout  étaient  tournés  vers  ceux  de 
l'autre  bout,  et  ils  se  gênaient  mutuellement.  Cette  vision  an- 
nonçait la  scission  actuelle  qui  provient  des  controverses  et  des 
disputes  entre  les  moines  orthodoxes  d'Egypte  et  de  Palestine, 
les  deux  partis  combattent  également  à  cause  de  leur  grand 
zèle  pour  l'intégrité  de  la  foi. 

Un  saint  du  temps  passé,  lePève  Lucius  (*«*«*)  des  cellules  (2), 

(1)  Ces  mots  sont  la  transcription  du  copte  :  UOTGHC. 

(2)  Cf.  ch.  vu. 


364  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

avait  prévu  tout  cela  en  esprit,  car  il  disait  à  ceux  qui  l'entou- 
raient :  Si  quelques-uns  de  vous  vivent  encore,  il  viendra  un 
temps  où  deux  partis  témoigneront  vaillamment  en  faveur  du 
Messie  et  de  l'orthodoxie  et  ils  ne  s'accorderont  pas  ensemble  (1). 


LI 

La  bienheureuse  Ourbakia,  dont  nousavons  parlé  plus  haut  (2), 
eut  aussi  une  vision  terrible  qu'elle  racontait  elle-même  :  Il  lui 
sembla  en  songe  qu'elle  montait  de  nuit  à  l'église  de  l'Ascen- 
sion pour  y  prier  seule  en  tranquillité.  Quand  elle  se  fut  mise  à 
genoux  sur  les  degrés,  elle  vit  sous  le  portique  qui  précède  le 
Saint-Sépulcre  une  femme  revêtue  de  brillants  habits  de  pour- 
pre. Elle  fut  saisie  de  crainte  et  se  jeta  la  face  contre  terre,  mais 
la  Mère  de  Dieu,  car  c'était  elle,  s'approcha  et  la  releva  en  di- 
sant :  Ne  crains  pas,  Mère,  et  ne  t'effraie  pas;  puis  elle  la  prit 
par  la  main,  la  conduisit  avec  elle,  et,  l'éclairant,  la  fit  regarder 
en  dehors  du  portique  vers  le  bas,  puis  lui  dit  :  Regarde  donc 
la  montagne,  l'as-tu  déjà  vue  comme  cela?  Dis-moi  comment 
elle  t'apparaît.  —  Ourbakia  répondit  :  Cette  montagne  me 
semble  jonchée  de  troncs  d'arbres.  —  Et  la  Mère  de  Dieu  ajouta  : 
De  même  que  tu  vois  cette  montagne,  ainsi  l'Église  de  Dieu 
sera  couverte  de  schismes  jusqu'à  la  fin  du  temps. 


lu 


Léontius  ^<^;  chez  Michel  ^a^oop),  membre  de  l'une  des 
familles  illustres  et  renommées  cYAscalon,  renonça  enfin  au 
monde  et  devint  moine  et  archimandrite.  Saint  Zenon  (3)  lui 
prédit  qu'il  arriverait  à  l'épiscopat  et  ne  mourrait  pas  évêque. 
Quand  il  fut  évêque  à'Ascalon,  selon  la  prophétie,  il  s'efforça 
de  gagner  l'amitié  et  u^i^»^  de  l'hérétique  Nestorius  qui  occu- 
pait alors  l'église  de  Constantinople.  Il  était  plein  d'hypocrisie 


(1)  Cf.  Vie  de  Sévère,  p.  30,  1.  28-31.  On  y  trouvera  que  Sévère  rétablit  l'union 
des  Orientaux  et  des  Égyptiens.  Cet  ouvrage-ci  est  donc  antérieur  à  cette  union. 

(2)  Cf.  ch.  xliv. 

(3)  Était  un  disciple  du  célèbre  Sylvanus.  Cf.  ch.  vin  et  xlviii. 


PLÉROPHORIES.  365 

et  de  l'esprit  du  monde  ;  aussi  quand  l'impie  Nestorius  fut  en- 
voyé en  exil,  il  lui  adressa  des  témoignages  d'honneur  et  des 
dons.  Puis  quand  on  réunit  le  concile  de  Chalcédoine,  il  y  alla 
aussi  et  l'on  assura  que  ce  fut  lui  plus  que  tout  autre  qui  en- 
traîna Ju vénal  dans  l'apostasie.  Les  habitants  dC  Ascalon,  irri- 
tés à  cette  nouvelle,  résolurent  non  seulement  de  ne  pas  l'ac- 
cueillir, mais  de  le  chasser  et  de  le  lapider;  aussi  quand  il 
revint  et  passa  à  Ascalon  durant  la  nuit,  dès  qu'il  apprit  la  co- 
lère du  peuple,  il  se  retira  à  Chypre,  où  il  mourut. 

Ses  familiers  le  prirent  et  voulurent  le  ramener  secrètement 
à  Ascalon  pour  l'y  enterrer  de  nuit.  Ils  trouvèrent  un  navire, 
qui  venait  de  Constantinople,  et  l'y  placèrent.  Or  il  y  avait  sur 
le  même  navire  le  corps  d'un  cocher  qui  était  d'Ascalon  et 
avait  été  appelé  à  Constantinople  où  il  avait  brillé  dans  son 
art.  Après  sa  mort,  les  siens  l'oignirent  de  miel,  le  placèrent 
dans  un  cercueil  'de  plomb  et  le  renvoyèrent  aux  siens.  Mais  il 
survint  une  tempête  violente,  les  vagues  s'élevèrent  et  l'équi- 
page se  trouva  en  péril  de  mort;  les  matelots  jetèrent  du  lest 
pour  s'alléger  d'autant;  ils  songèrent  ensuite  à  jeter  aussi  le 
corps  du  cocher  et  à  ne  garder  que  celui  de  l'évêque  à  cause  de 
l'honneur  dû  à  l'épiscopat.  Mais  la  justice  de  Dieu  dirigeant 
tout  cela,  les  matelots,  affolés  par  les  vagues  et  la  tempête,  je- 
tèrent le  corps  de  Léontius  en  place  de  celui  du  cocher.  Quand 
ils  abordèrent  à  Ascalon,  ils  avertirent  la  famille  de  Léon - 
tins,  qui  vint  prendre  le  corps  durant  la  nuit  avant  que 
personne  n'en  fût  averti  dans  la  ville,  afin  de  l'enterrer  promp- 
tement.  Quand  ils  ouvrirent  le  cercueil  pour  enterrer  le  corps, 
ils  trouvèrent  le  cocher  avec  tout  son  costume,  le  bonnet  Or*"5) 
en  tête,  le  fouet  (°v^)  au  côté  et  entouré  de  bandelettes.  Alors 
la  famille,  pleine  de  honte,  ordonna  à  ceux  qui  étaient  là  de 
ne  conter  cela  à  personne,  mais  d'enterrer  Je  cocher  comme  si 
c'était  le  corps  de  l'évêque  Léontius.  On  dit  que  c'était  un 
homme  excellent,  qui  aimait  beaucoup  faire  l'aumône  et  obser- 
vait les  commandements.  Ainsi  fut  accomplie  la  prophétie  de 
saint  Zenon. 

J'en  ai  entendu  beaucoup  d'autres  qui  affirmaient  ce  fait.  En 
particulier  le  vénérable  Zacharie,  prêtre,  me  disait  :  Zosime, 
le  premier  d'Ascalon,  m'a  conté  et  affirmé  qu'il  avait  vu  cela. 
Il  était  de  la  famille  de  Léontius  et  fut  donc  invité  secrètement 


366  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

avec  les  autres  à  venir  pour  l'enterrement,  il  put  donc  voir  tout 
cela  et  en  témoigner  (1). 

nu 

Notre  Père  nous  disait  :  Trois  ans  avant  le  concile  de  Chalcé- 
doine,  je  me  trouvais  à  Jérusalem  avec  le  bienheureux  Théo- 
clote  (2)  et  d'autres  Pères,  quand,  vers  la  septième  heure  du  jour, 
nous  vîmes  distinctement  trois  soleils  dans  le  ciel,  l'un  à  l'orient, 
l'autre  à  l'occident  et  le  troisième  au  milieu  du  ciel.  Comment 
s'opéra  ce  prodige  et  cette  vision,  Dieu  seul  le  sait,  mais  il  an- 
nonçait   p;vïm»    \.l  ci  =\  vio   .ronfr  il. 

LIV 

Notre  Père  nous  racontait  :  Quand  j'étais  en  Egypte,  au  temps 
où  le  bienheureux  Théodose,  patriarche  de  Jérusalem,  mourait 
à  Constantinople  pour  la  défense  de  la  vérité  (3),  je  le  Vis  cette 
même  nuit  monter  au  ciel,  revêtu  d'un  habit  blanc, comme  ont 
coutume  d'en  porter  les  èvèques  de  Jérusalem  quand  ils  baptisent. 
Je  vis  briller  cet  habit  jusqu'à  son  entrée  au  ciel,  et  quand  je 
reçus  la  nouvelle  de  sa  mort,  je  remarquai  qu'elle  était  arrivée 
le  jour  même  de  mon  songe. 


LV 

A  ceux  qui  nous  disent  —  :  Tout  le  monde  va  dans  les  églises, 
tandis  que  vous  êtes  à  l'écart  et  ne  formez  qu'un  petit  groupe  et 
un  schisme,  comment  pouvez  vous  prétendre  que  vous  êtes  ortho- 

(1)  Ce  récil  est  assez  curieux.  .II  est  non  moins  curieux  de  constater  qu'il  est 
confirmé  par  lemss.  syriaque  n°  234  de  la  bibliothèque  Nationale.  Léontius  y  est  ap- 
pelé évèque  d'Ascalon  au  fol.  43  v°,  puis,  au  fol.  44  v°;  on  raconte  qu'il  fut  jeté 
à  la  mer  et  qu'un  autre  fut  rapporté  à  sa  place  :  «  Quand  nous  étions  à  Gangra, 
dit  l'auteur  de  la  Vie  de  Dioscore,  notre  Père  Pierre  libérien  nous  écrivit  qu'il 
en  était  ainsi  ». 

(2)  Cf.  Peints  der  Iberer,  p.  19.  On  y  trouvera  que  Pierre  décida  beaucoup 
de  ses  camarades  à  se  faire  moines;  parmi  ceux-ci  était  Thé.odote.  —  Pierre  était 
donc  à  Jérusalem  en  44S. 

(3)  Peu  après  la  mort  de  Marcien,  c'est-à-dire  vers  45<s.  Ce  chapitre  se  trouve 
presque  textuellement  chez  Land,  III,  p.  343,1.  15-19. 


PLÉROPHORIES.  36? 

doxes  et  dépositaires  de  la  vérité?  —  les  Pères  nous  ont  légué 
la  réponse  suivante  : 

Rappelez-vous  combien  de  milliers  d'hommes  quittèrent 
Y  Egypte  où  ils  avaient  vu  tant  de  prodiges,  et,  à  l'exception  de 
deux,  tous  furent  des  rebelles  et  des  transgresseurs  de  la  loi  qui 
furent  privés,  à  cause  de  leur  infidélité,  non  seulement  des  biens 
éternels,  mais  aussi  de  l'entrée  dans  la  Terre  Promise. 

Le  grand  législateur  et  prophète  Moïse  leur  disait  :  Ne  parti- 
cipez pas  au  mal  avec  la  multitude. 

De  même,  en  Perse,  lorsque  toutes  les  tribus  des  juifs  adorè- 
rent l'idole  du  roi,  trois  enfants  seulement  demeurèrent  inflexi- 
bles et  ne  transgressèrent  pas  leur  foi,  et  ceux-ci  ne  se  bornèrent 
pas  à  louer  Dieu  et  à  être  honorés  par  lui,  mais  ils  prêchèrent 
encore  la  vraie  foi  à  l'empereur  et  à  tous  ceux  qui  les  entou- 
raient. Auxquels  veux-tu  te  joindre  et  avec  lesquels  prends-tu 
parti? —  Avec  Josué  fils  de  No  un,  Calebûlsde  Ioufna  et  les 
trois  enfants  deBabylone  ou  bien  avec  la  foule  qui  a  adoré  l'idole 
d'or.  Médite  cela  et  méprise  la  foule  qui  était  à  Chalcédoine, 
au  concile  des  renégats.  C'est  à  elle  surtout  que  l'on  peut  appli- 
quer les  paroles  adressées  aux  prêtres  par  le  prophète  Jéré- 
mie  :  De  nombreux  pasteurs  ont  détruit  ma  vigne  et  souillé 
mon  héritage,  ils  ont  changé  ma  propriété  fertile  en  désert  non 
fréquenté  (1).  —  Il  est  encore  écrit  :  Un  seul  qui  fait  la  volonté 
de  Dieu  l'emporte  sur  mille  (2). 


LVI 


Quand  le  renégat  Juvénal  revint  du  concile  des  oppresseurs, 
il  plut  aux  saints  Pères  orthodoxes  et  aux  moines  de  Palestine 
de  se  porter  au-devant  de  lui,  et  de  prendre  tous  les  moyens 
qu'ils  pourraient,  pour  l'amener  à  reconnaître  sa  faute,  à  se. 
corriger  et  à  rejeter  le  scandale  du  monde  (3).  Ils  demandèrent 
à  notre  Père  Pierre  qui  vivait  alors  en  paix  sur  le  rivage  de 
Maiouma  d'aller  avec  eux,  mais  il  refusait  parce  qu'il  n'avait 

(1)  Jérémie,  xii,  10. 

(2)  Eccli.,  xvi,  3.  • 

(3)  Cette  démarche  clés  moines  est  aussi  racontée  chez  Raabe  :  Petrus  der  Iberer, 
p.  52,  et  chez  Land.  III,  1.  ni,  ch.  3.  —  V.  supra  eh.  x.  et  ch.  xxv. 


368  REVUE    DE    L'ûRIENT   CHRÉTIEN. 

pas  coutume  de  sortir  et  pour  ne  pas  rencontrer  de  séculiers, 
surtout  ceux  de  la  cour  qui  venaient  en  grand  nombre  avec  Ju- 
vénal  pour  l'aider  et  le  protéger.  Alors  Notre-Seigneur  lui  appa- 
rut et  lui  dit  :  Je  suis  opprimé,  ma  foi  est  transgressée  et  toi  tu 
cherches  tes  aises  et  ton  repos  (1)!  Alors,  plein  d'émotion,  Pierre 
se  mit  en  marche  et  tous  marchaient  avec  joie  comme  s'ils  al- 
laient au  martyre. 

Il  y  eut  une  controverse  entre  les  Pères  et  l'impie  Jùvénal;  et 
le  bienheureux  Théodose,  que  les  orthodoxes  nommèrent  plus 
tard  évêque  de  Jérusalem,  lui  reprochait  en  connaissance  de 
cause  la  trahison  de  Chalcédoine,  car  il  y  avait  assisté  et  était  au 
courant  de  tout,  il  découvrait  à  tous  l'hypocrisie  et  la  trahison  de 
Juvénal(2).  Celui-ci,  irrité,  ordonna  à  un  homme  RAncyre,  qui  le 
suivait,  de  traiter  Théodose  comme  un  perturbateur  et  un  rebelle. 
Il  allait  le  faire,  quand  le  bienheureux  Pierre,  qui  était  encore 
moine  et  n'était  pas  honoré  de  l'épiscopat,  et  qui  avait  connu  cet 
homme  à  la  cour,  s'avança,  rempli  d'un  saint  zèle,  rejeta  son 
capuchon  en  arrière,  et  lui  dit  d'un  ton  de  prophète  :  Toi  qui  oses 
t'interposer  dans  une  question  de  foi  et  trancher  en  tout,  n'as-tu 
pas  fait  telle  et  telle  chose  cette  nuit-ci?  Je  suis  le  moindre  de 
tous  les  saints  qui  sont  ici,  mais  si  tu  le  veux,  je  le  demanderai 
et  le  feu  du  ciel  descendra  aussitôt  et  te  brûlera  avec  ceux  qui 
te  suivent.  —  Celui-ci,  plein  de  crainte  et  de  tremblement,  le  re- 
connut, se  jeta  à  ses  pieds  et  lui  dit  devant  tout  le  monde  : 
Laisse-moi,  seigneur  Xabarnougi  (3),  je  nesavais  pas  que  tu  étais 
ici.  —  C'est  ainsi  que  fut  sauvé  le  bienheureux  Théodose,  car 
personne  n'osa  plus  rien  dire  ou  faire  contre  les  saints.  (L'homme 
d'Ancyre)  prit  Juvénal  et  le  fit  rentrer  à  César ée  (4). 


LVII 

Le  Père  Paul,  ^a^uaxBosi  oé,,  qui  demeurait  avec  le  PèreAndré, 
alors  vieillard  et  chef  de  monastère,  racontait  l'histoire  suivante. 

(1)  C'est  peut-être  cette  vision  qui  est  racontée  chez  Laml,  t.  III.  1.  III,  ch.  vu 
et  qui  est  reportée  à  une  date  postérieure. 

(2)  Cf.  Land,  III,  p.  117,  1.  14-10,  et  Evagrius,  //.  E.,  II,  ch.  v. 

(3)  C'est  le  nom  ibérien  de  Pierre. 

(  1)  Mais  Mar.eien  envoya  le  comte  Dorothée  avec  ordre  de  tout  faire  l'entrer 
dans  le  devoir  et  de  n'épargner  que  Pierre  libérien,  Land,  III,  p.  127,  1.  10-15. 
C'est   après  cela  qu'eut  lieu  le  massacre   des  moines  à  Naplouse.  Ibid.,  1.  20-26. 


PLÉROPHORIES.  369 

Au  temps  du  concile  de  Chalcédoine,  je  vivais  en  tranquillité 
avec  mon  frère  Théosèbe.  C'était  un  homme  éloquent,  et  qui 
possédait  les  sciences  profanes.  Il  était  perplexe  au  sujet  du 
dogme  des  deux  natures,  et  demanda  au  Seigneur  de  lui  témoi- 
gner ce  qu'il  devait  croire  à  ce  sujet,  et  qui  il  devait  suivre  de 
ceux  qui  refusaient  d'admettre  les  deux  natures  ou  de  ceux  qui 
les  admettaient.  Saint  Jean  l'Évangéliste  lui  apparut  et  lui  dit  : 
Celui  qui  existe  depuis  le  commencement  et  qui  s'est  révélé  à 
nous,  comme  vous  le  savez,  nous  l'avons  vu  de  nos  yeux  et 
nous  l'avons  touché  de  nos  mains  dans  le  Verbe  de  vie.  —  Après 
ce  témoignage,  il  n'eut  plus  d'hésitation  et  prêcha  la  vérité. 


LVIII 

Un  certain  Élie  (ou^i),  qui  était  prêtre  et  économe  de  la  sainte 
église  de  Jérusalem  et  s'éloigna  après  l'apostasie,  car  c'était 
un  orthodoxe  fervent,  raconta  à  notre  bienheureux  Père  Pierre 
et  au  Père  Etienne,  prêtre  (1),  qu'à  l'époque  du  concile  (VÉphèse 
où  fut  déposé  Nestorius,  il  s'y  rendit  avec  Juvënal  et  vit  la 
grande  hypocrisie  de  celui-ci  qui  était  prêt  à  trahir,  mais  crai- 
gnait le  bienheureux  Cyrille  et  son  zèle  ardent;  aussi,  depuis 
cette  époque,  il  ne  voulut  plus  recevoir  la  communion  de  sa 
main,  car  il  le  regardait  comme  un  hypocrite  et  un  traître. 


LIX 


Si  les  traîtres  de  Chalcédoine  nous  disent  :  Pourquoi  nous 
appelez-vous  transgresseurs  ou  traîtres,  nous  répondons  :  Une 
loi  apostolique  dit  :  si  je  bâtis  à  nouveau  ce  que  j'ai  détruit,  je 
montre  que  je  suis  un  transgresseur.  Or  vous  qui  avez  maudit 
h  Éphèse  Nestorius,  l'inventeur  des  deux  natures,  avez  défendu 
de  parler  de  deux  natures  et  avez  anathématisé  tous  ceux  qui 
osaient  ou  oseraient  parler  ou  enseigner  ainsi,  comment  ne  seriez 
vous  pas  coupables  et  transgresseurs,  lorsque  vous  avez  décrété 
à  Chalcédoine  les  choses  mêmes  que  vous  aviez  condamnées  à 

(1)  Cf.  ch.  lxxix. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  25 


370  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRETIEN. 

Éphèse  (1),  et  cela  par  crainte  humaine  et  par  effroi  d'un  empe- 
reur impie;  et  vous  avez  reçu  sans  jugement  les  impies  Théo- 
doret  et  Ibas  qui  avaient  été  déposés  et  rejetés.  Ce  n'est  pas  seu- 
lement une  fois,  mais  deux,  trois  et  cinq  fois  que  vous  êtes 
tombés  dans  les  mêmes  contradictions ,  et  avez  déraciné  le  mal 
pour  le  replanter  ensuite.  En  effet,  comme  je  viens  de  le  dire, 
vous  avez  déraciné  ce  dogme  impie  à  Éphèse,  puis  vous  l'avez 
replanté  à  Constantinople  avec  Flavien,  ce  partisan  des  deux 
natures  ;  peu  de  temps  après,  au  second  concile  d'Éphèse  présidé 
par  le  patriarche  orthodoxe  Dioscore,  avec  Juvénal  et  la  foule 
des  évêques  orthodoxes  vous  avez  à  nouveau  déraciné  le  mal, 
enfin  vous  l'avez  bientôt  replanté  au  concile  de  Chalcédoine,  et, 
comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  vous  avez  reçu  sans  jugement  Théo- 
ci  oret  et  Ibas,  qui  avaient  été  chassés  à  cause  de  cette  impiété. 
Plus  tard,  dans  Yencyclique,  au  temps  du  bienheureux  arche- 
vêque Timothée,  vous  avez  renié  universellement  cette  impiété 
et  enfin  vous  l'avez  rétablie  dans  l'acte  nommé  antiency- 
clique I 2) .  C'est  de  vous  que  le  prophète  Jérémie  a  dit  :  «  Apprenez- 
leur  à  se  servir  de  leurs  pieds,  ils  n'ont  rien  épargné  de  ce  qui 
existe.  Vous  êtes  des  roseaux  agités  par  le  vent,  vous  vacillez  et 
tremblez  à  tout  souffle,  vous  êtes  toujours  boiteux  des  deux 
jambes  et  ne  vous  trouvez  jamais  dans  le  chemin  de  la  vérité.  » 
C'est  de  vous  qu'il  est  écrit  :  «  Je  hais  les  transgresseurs  »  et 
Dieu  a  témoigné  contre  vous  quand  il  a  dit  dans  le  prophète 
Isaïe  à  la  fin  (3)  :  «  Sortez  et  vous  verrez  l'état  de  ceux  qui  ont 
prévariqué  contre  moi,  leur  ver  ne  meurt  pas,  leur  feu  ne  s'éteint 
pas  et  ils  seront  en  spectacle  à  tous  les  hommes.  » 

Et  ce  n'est  pas  seulement  à  cause  de  ce  que  je  viens  de  rap- 
peler que  vous  êtes  prévaricateurs  et  que  l'on  vous  appelle 
ainsi,  mais  encore  parce  que  vous  avez  transgressé  la  profession 
de  foi  du  premier  concile  cV Éphèse  qui  a  expulsé  Nestorius; 
il  y  fut  décrété  qu'il  n'est  permis  à  personne,  évêque  ou  clerc,  de 

(1)  Jean  confond  toujours  les  catholiques  avec  les  Nestoriens.  Toute  son  argu- 
mentation tombe  donc  à  taux.  11  serait  temps  que  les  .lacobites  (que  nous  appe- 
lons à  tort  Eutychiens,  car  ils  condamnent  Eutychès— cf.  Land  III,  p.  129, 1.  24,  à 
130, 1.  o)  s'aperçoivent  qu'ils  se  séparèrent  des  catholiques  à  l'origine  surtout  pour 
une  question  de  mots  mal  compris.  Pour  les  Jacobites  nature  signifiait  personne. 

(2)  Sur  l'encyclique  de  Basilisque  et  l'antiencyclique  de  Zenon,  cf.  Land,  Anecdota 
Syriaca,  t.  III,  livre  Y,  chapitres  i.  n.  m  et  v. 

(3)  Ch,  lxvi,  24, 


PLÉROPHORIES.  371 

faire,  d'exposer  ou  d'écrire  une  autre  profession  de  foi  que  celle 
émise  par  les  trois  cent  dix-huit  évoques  (1)  avec  l'assistance 
de  l'Esprit-Saint,  et  ceux  qiy  feront  cela  seront  déposés,  les 
évoques  de  leur  épiscopat,  et  les  clercs  de  la  cléricature.  Ceux 
qui  se  rassemblèrent  à  Chalcêdoine  connaissaient  très  bien  cette 
profession  de  foi,  aussi  ils  commencèrent  par  s'élever  contre  ce 
qu'on  leur  demandait  de  décréter,  ils  crièrent  à  haute  voix  et 
protestèrent  que  personne  ne  pouvait  faire  une  autre  profession 
de  foi,  qu'ils  n'avaient  pas  cette  audace,  que  les  Pères  l'avaient 
défendu,  que  c'était  inutile  et  que  du  reste  ils  n'en  avaient  pas 
le  pouvoir,  car  un  canon  disait  que  ce  qui  existait  suffisait. 
Beaucoup  de  raisons  de  ce  genre  sont  rapportées  dans  les  actes 
écrits  alors,  à  la  confusion  de  l'hypocrisie  et  de  la  transgression. 
De  plus,  un  canon  apostolique  nous  ordonne  de  les  maudire. 
Car  il  est  écrit  :  «  Que  celui  qui  vous  donnera  un  enseignement 
différent  du  mien  soit  anathème  »,  et  encore  :  «  si  moi  Paul  ou 
bien  un  ange  du  ciel  vous  donne  un  enseignement  différent  de 
celui  que  vous  avez  reçu,  qu'il  soit  anathème  (2)  » .  Or  ils  nous  ont 
enseigné  ce  qui  n'est  pas  dans  l'Évangile  ni  dans  le  concile  des 
trois  cent  dix-huit  Pères,  ni  surtout  dans  les  actes  du  concile 
d'Éphèse  qui  anathématisa  Nestorius  et  le  dogme  des  deux  na- 
tures. De  plus,  ceux  qui  se  rassemblèrent  à  Chalcêdoine  nous  ont 
donné  contre  tout  droit  une  nouvelle  profession  de  foi,  et  par 
suite  tombent  sous  l'anathème  apostolique  et  sont  maudits  avec 
justice  par  tous  les  fidèles.  Ce  n'est  pas  de  notre  propre  jugement 
que  nous  les  anathématisons,  mais  c'est  en  suivant  les  canons 
apostoliques  et  les  professions  de  foi  des  saints  Pères  que  nous 
les  déclarons  transgresseurs  et  maudits. 


LX 


Un  homme  craignant  Dieu  de  notre  époque  vit  en  songe  tous 
les  évoques  réunis;  l'apôtre  saint  Paul  était  au  milieu  d'eux 
et  leur  disait  :  Voici  les  préceptes  que  je  vous  ai  donnés, 
voici  les  bornes  que  je  vous  ai  posées,  voici  mes  commande- 
ments; et  après  les  avoir  réprimandés  il  leur  dit  :  Prenez  et 

(1)  A  Nicée. 

(2)  Gai.,  i,  8. 


372  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

lavez-vous  la  figure  dans  ce  vase.  —  Il  y  avait  au  milieu  d'eux 
un  vase  plein  d'eau  et  quand  ils  se  furent  lavés,  leur  figure  fut 
couverte  de  lèpre  et  l'Apôtre  dit»  Pas  un  de  vous  n'a  été  trouvé 
pur. 

LXI 

J'ai  entendu  dire  qu'un  saint  avait  grande  familiarité  avec 
l'impie  Marcien,  il  le  réprimanda  au  sujet  du  dogme  des  deux 
natures  et  lui  dit  spontanément  et  avec  sainteté  :  Je  suis  près  du 
Messie  et  l'ai  accompagné  en  tout  lieu,  quand  il  faisait  des  pro- 
diges, guérissait,  enseignait,  était  injurié,  poursuivi,  arrêté,  fla- 
gellé etcrucifié,  et  quand  il  fut  enterré,  ressuscita,  monta  au  ciel, 
et  s'assit  à  la  droite  de  son  Père,  j'étais  partout  avec  lui  et  celui 
que  j'ai  vu  enseigner,  guérir  les  malades  et  ressusciter  les  morts 
était  aussi  celui  qui  souffrait,  qui  pleurait,  avait  faim  et  soif  et 
supportait  les  autres  souffrances,  je  n'en  ai  jamais  vu  deux  en 
lui,  un  et  un  autre,  mais  c'était  toujours  le  même  qui  opérait  des 
prodiges  et  souffrait,  et  le  Verbe  de  Dieu  incarné  n'a  qu'une  na- 
ture. L'impie  Marcien  fut  interdit  et  couvert  de  honte  et  le  laissa 
en  paix. 

LXII 

Un  autre  serviteur  du  Messie  nommé  Jean  (^><^^o^>  ^u-qj),  l'un 
des  fidèles  d'Alexandrie  (1),  discutait  avec  son  comte  qui  était 
nestorien  et  noyé  dans  le  dogme  des  deux  natures  (2).  Il  lui  dit  : 
Tu  crois  que  la  sainte  Vierge  est  mère  de  Dieu.  Et  comme  ce- 
lui-ci répondit  :  Je  crois  qu'elle  est  mère  de  Dieu  et  mère  du 
Messie,  il  répondit  :  En  a-t-elle  donc  engendré  deux  ou  un?  — 
Et  l'autre  ainsi  pressé  eut  la  bouche  fermée  et  tous  les  voisins 
dans  leur  admiration  louèrent  Dieu  qui  avait  donné  tant  de  sa- 
gesse à  son  serviteur  pour  la  vérité. 

LXIII 

Le  père  Jean,  évêque  appelé  u^o.?;  et  archimandrite  d'un 
monastère  d'Egypte,  homme  saint  et  prudent,  disait  au  sujet 

(1)  Cf.  supra  cli.  xxxvi. 

(2)  Ce  chapitre,  comme  le  précédent  et  bien  d'autres,  prouve  ce  que  j'ai  annoncé, 
à  savoir  que  pour  les  Jacobites  nature  signifie  personne. 


PLÉROPHORIES.  373 

du  concile  de  Chalcédoine  :  C'est  la  parole  dite  par  les  Juifs 
au  Messie  :  Pourquoi  toi,  qui  es  homme,  te  fais-tu  Dieu,  en 
te  comparant  à  Dieu? 

LX1V 

En  Pamphilie,  un  séculier,  nommé  Marcianus,  orthodoxe 
zélé,  réprimanda  publiquement  son  évêque  au  sujet  de  la  foi 
qu'il  enseignait  mal.  Il  fut  saisi  par  le  gouverneur  (\~>^u)  et  fut 
frappé  sur  le  dos  et  le  ventre  au  point  d'être  laissé  pour  mort. 
On  le  conduisit  ainsi  à  sa  maison,  croyant  qu'il  allait  mourir. 
Le  jour  suivant  il  était  complètement  guéri.  Il  raconta  aux  fi- 
dèles :  Je  vis  un  homme  vêtu  d'habits  blancs  qui  se  tenait  à 
ma  droite  et  depuis  lors  je  ne  sentis  plus  les  coups,  ils  me 
touchaient  comme  du  papier.  Un  homme  qui  avait  un  mal 
cruel  et  n'avait  pu  le  guérir  depuis  plusieurs  années  le  lava 
avec  le  sang  qui  coulait  du  corps  de  ce  fidèle,  il  prit  ce  sang 
avec  foi  et  fut  aussitôt  guéri  de  son  mal. 


LXV 


Au  temps  où  notre  vénérable  Père,  le  Père  Pierre,  était  évê- 
que et  demeurait  dans  son  église  de  Maiouma,  le  Père  Isaïe,  le 
solitaire,  eut  dans  sa  cellule  la  vision  suivante  :  Il  vit  au  milieu  de 
la  terre  habitée  un  tas  d'ordures,  large  et  élevé,  qui  en  couvrait 
la  plus  grande  partie,  et  mettait  les  gens  en  fuite  par  sa  puan- 
teur. Un  ange  portant  une  pelle  descendit  du  ciel,  et  dit  au  Père 
Pierre,  évêque  :  Prends-moi  cette  pelle  et  débarrasse  la  terre  de 
ces  ordures,  car  tu  es  chargé  de  l'en  purifier.  Le  saint  s'excu- 
sait en  disant  :  Je  ne  puis  pas  faire  cela,  c'est  au-dessus  de  ma 
force  et  c'est  même  complètement  au-dessus  des  forces  hu- 
maines, mais  l'ange  continua  à  le  presser  jusqu'à  ce  qu'il  eût 
pris  la  pelle  en  main  pour  purifier  la  terre. 

Après  cette  vision,  le  Père  Isaïe  quitta  sa  cellule  dès  l'aube  et 
vint  trouver  le  bienheureux  à  Maiouma.  (juand  ils  se  furent 
salués,  il  lui  raconta  sa  vision,  puis  retourna  à  sa  cellule.  Quant 
à  la  signification  de  ce  songe,  la  sagesse  de  Dieu,  qui  sait  tout, 
la  connaît  seule,  et  le  temps  futur  devait  la  montrer. 


374  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 


LXV(ôw) 

Le  bienheureux  Timothée,  archevêque  d'Alexandrie  et 
confesseur,  raconta  ce  qu'il  vit  au  Père  Jean  qui  lui  fut  envoyé, 
quand  il  était  en  Chersonèse  (1),  par  les  Pères  orthodoxes  de 
Palestine  et  par  notre  Père  l'évêque  Pierre, (2)  pour  le  visiter 
et  le  consoler  :  quand  on  rassembla  le  concile  de  Chalcédoine, 
je  vis  en  songe  une  grande  assemblée  clans  l'église  d'Alexandrie, 
et  quand  je  m'approchai  pour  recevoir  la  communion  (jju»oa), 
je  trouvai  que  le  pain  était  noir  et  le  vin  changé  en  vinaigre, 
cela  annonçait  la  trahison  qui  devait  avoir  lieu,  par  la  permis- 
sion divine,  dans  les  églises. 

LXVI 

L'archevêque  Timothée  raconta  encore  au  même  :  Lorsque 
le  bienheureux  Dioscore  devait  se  rendre  au  concile,  j'eus  la 
vision  suivante  :  je  vis  le  bienheureux  Dioscore  entrer  à  l'église 
de  Saint-Jean-Baptiste  pour  lui  demander  de  revenir  sain  et 
sauf,  et  lui  faire  une  prière.  Après  la  prière,  il  alla  s'asseoir  sur 
les  degrés,  selon  sa  coutume,  et  quand  il  se  fut  assis,  tout  le 
clergé  s'éloigna  et  l'abandonna;  je  restai  seul  avec  lui,  et  tandis 
que  j'y  étais,  voici  qu'un  grand  loup  furieux  accourut  et  se  jeta 
sur  saint  Dioscore,  il  le  prit  par  derrière  et  le  mordit,  mais 
comme  il  n'avait  pas  de  dents,  il  ne  lui  fit  aucun  mal.  Un  soldat 
arriva  alors,  et  tua  ce  loup  féroce,  qui  n'est  autre  évidemment 
que  Protérius  (3). 

LXVII 

L'archevêque  Timothée  raconta  encore  au  même  :  Je  vis,  à  la 
même  époque,  un  cheval  sauvage  et  indompté  qui  grattait  du 

(1)  Timothée  fut  d'abord  exilé  à  Gangra,  puis  de  là  en  Chersonèse,  cf.  Land,  III. 

I.  IV,  eh.  xi.  Cf.  supra,  ch.  xxvi. 

(2)  Pierre  avait  contribué  au  sacre  de  Timothée,  cf.  Land,  III,  p.  135,  1.  15. 

(3)  Protérius  est  aussi  appelé  un  loup  chez  Land,  t.  III,  p.  124,  1.  13.  Il  fut 
tué  par  les  soldats  romains,  c'est-à-dire  grecs.  {Ibidem,  p.  136.  Cf.  Évagrius,  H.E.. 

II,  ch.  vin.) 


PLEROPHORIES.  375 

pied  et  effrayait  le  monde.  Tous  le  fuyaient,  j'eus  seul  le  cou- 
rage d'aller  au-devant;  je  le  vainquis  avec  l'aide  de  Dieu,  le 
liai,  l'enfermai  dans  une  cellule  et  depuis  lors  il  ne  reparut  pas. 
Il  s'agissait  là  de  l'impie  Marcien  et  de  sa  mort  sous  la  colère 
divine. 

LXVIII 

Il  raconta  encore  une  autre  vision  que  Protérius  lui-même 
interpréta  au  temps  où  il  était  clerc  avec  lui  :  Je  vis ,  dit-il,  un 
tyran  qui  entraitdans  l'église  et  combattait  avec  tout  le  monde, 
il  frappait  ceux-ci,  poursuivait  ceux-là  et  tuait  ou  accablait  d'in- 
jures ceux  qui  restaient.  Je  fus  saisi  d'indignation  et  ne  suppor- 
tais pas  cette  fureur  et  cette  guerre.  Fortifié  par  le  Seigneur,  je 
pris  confiance,  luttai  avec  lui  et  clans  mon  indignation  le  chas- 
sai de  l'église.  Le  jour  suivant,  je  racontai  cette  vision  aux  clercs. 
Protérius  qui  était  présent  me  répondit  :  Après  saint  Dios- 
core,  un  hérétique  dirigera  les  Églises,  tu  le  combattras  et  tu 
seras  évêque  à  sa  place. 

LXIX 

Le  même  Protérius  en  dit  autant  à  une  sainte  femme  de 
cette  époque,  lorsqu'on  apprit  à  Alexandrie  la  déposition  et 
l'exil  du  bienheureux  Bioscore.  Il  dit  que  le  successeur  de  Dios- 
core  serait  un  antéchrist,  aussi  elle  le  lui  reprocha  en  face,  et,  en 
conséquence,  souffrit  beaucoup  de  lui  et  reçut  la  couronne  des 
confesseurs. 

LXX 

Le  bienheureux  Évagrius  mon  frère,  qui  avait  adhéré  aux  évè- 
ques,  sortit  de  Beyrouth  avec  Zacharie  (1),  Antale  et  Philippe 
pour  renoncer  au  monde;  il  vint  à  Tyr,  auprès  du  Père  Élie, 
prêtre,  et  y  fut  converti  à  la  foi  orthodoxe.  La  veille  du  jour  où 
il  devait  anathématiser  le  concile  de  Chalcédoine  et  s'attacher 
à  Elie,  il  vit  durant  la  nuit  un  homme  vêtu  d'habits  sordides  qui 
avait  un  ulcère  ancien  et  purulent.  Il  le  nettoya  et  fut  guéri.  Et 

(1)  Cf.  cli.  xii  et  LXXIII. 


376  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

le  lendemain,  comme  je  l'ai  dit,  il  anathématisa  le  concile.  Il  se 
souvint  alors  de  son  rêve,  l'ulcère  purulent  représentait  la  pour- 
riture de  ceux  des  deux  natures. 


LXXI 

Le  Frère  Anastase,  moine  û'Édesse  (1),  qui  était  scolastique, 
eut  aussi  une  vision  miraculeuse.  Il  était  alors  à  Beyrouth  du 
parti  des  renégats  quand  il  vit  un  saint  vieillard  qui  lui  dit  :  Si  tu 
veux  être  sauvé,  prends  un  cheval,  cours  près  de  l'évêque  Pierre 
l'Ibérien,  tu  en  recevras  la  vérité  et  tu  seras  sauvé.  Aussitôt  il 
abandonna  tout  et  vint  près  de  notre  Père  qui  était  alors  ir;oD^ 
près  du  Père  Grégoire.  Il  lui  raconta  sa  vision  et  les  autres,  plus 
nombreuses,  qu'il  avait  eues  à  Antioche,  et  qui  lui  annonçaient 
par  avance  qu'il  devait  quitter  le  monde  et  l'abandonner  complè- 
tement. Il  le  persuada,  fut  reçu  par  lui  et  instruit  dans  la  vraie 
foi,  puis  il  anathématisa  le  concile  de  Chalcédoine,  fut  moine  près 
de  lui  et  abandonna  le  monde. 

Il  nous  racontait  :  Au  moment  où  j'allais  me  joindre  aux  ortho- 
doxes, la  nuit  précédente,  je  me  vis  comme  un  nouveau  baptisé, 
revêtu  d'un  habit  brillant,  et  beaucoup,  portant  des  cierges, 
marchaient  devant  moi.  J'étais  perplexe  et  me  demandai  ce  qui 
m'arrivait  là,  puisque  j'avais  été  baptisé  une  fois  dans  mon  en- 
fance. Je  vis  alors  le  même  veillard  qui  m'était  apparu  à 
Beyrouth,  il  me  dit  :  Ne  crains  pas  et  ne  sois  pas  perplexe,  car 
ce  n'est  pas  un  second  baptême,  mais  tous  les  orthodoxes  sont 
honorés  de  cette  lumière,  de  cette  gloire  et  de  cette  clarté. 

LXXII 

L'ami  du  Messie  Caius(va4^)  eut  une  vision  semblable.  C'était 
un  prince  de  Sébaste  en  Palestine  où  est  conservé  le  corps 
de  saint  Jean-Baptiste  (2).  Il  rencontra  le  bienheureux  évê- 
que  Pierre,  fut  instruit  par  lui  et  en  reçut  la  perfection  de  la  foi 
orthodoxe.  Au  moment  où  il  allait  anathématiser  le  concile  de 


(1)  Il  est  mentionné  dans  la  Vie  de  Sévère,  p.  25,  1.  34,  et  cette  vision  y  est  ra- 
contée, p.  22,  1.  10-15. 

(2)  Cf.  ch.  xxix. 


PLÉROPHÔRIES.  377 

Chalcédoine  et  se  joindre  aux  saints,  il  sévit  en  songe  revêtu 
d'habits  blancs  et  beaucoup  marchaient  devant  lui  avec  des 
lampes  et  des  cierges,  comme  devant  un  baptisé.  Aussi  c'est 
avec  conviction  qu'il  quitta  les  schismatiques  et  il  devint  or- 
thodoxe zélé. 

LXXIII 

Le  scolastique  Zacharie,  celui  de  Maiouma,  était  orthodoxe 
et  très  zélé,  il  connaissait  très  bien  les  dogmes,  de  sorte  qu'il 
pouvait  instruire  les  autres.  Au  temps  où  il  était  à  Beyrouth, 
il  lui  sembla  qu'il  se  trouvait  dans  l'Église  des  partisans  du 
concile  où  le  peuple  était  assemblé,  et  les  diacres  qui  don- 
naient la  coupe,  ne  la  proclamaient  pas  sainte  et  mystérieuse, 
mais  bien  méprisable  et  indigne  de  respect.  Il  était  plein  d'é- 
motion et  d'effroi  quand  il  lui  sembla  voir  le  Père  Isaïe,  Père 
des  moines,  qu'il  connaissait,  car  il  l'avait  vu  très  souvent, 
qui  lui  dit  :  Fuis  l'Église  de  ces  partisans  de  quatre  dieux 
et  sépare-toi  d'eux  (1). 

LXXIV 

Un  prêtre  d'Alexandrie  nommé  vc^3o)l  (ou  Vam-*>|L),  homme 
remarquable  par  sa  pureté  et  sa  vie  cénobitique,  nous  raconta 
ce  qui  suit  :  Au  temps  où  ^o^m^  dirigeait  l'Église  d'Alexan- 
drie (2),  j'étais  diacre  de  l'Église  de  Rinocoroura  (i*y+ur)  (3)  ;  j'é- 
tais chargé  du  trésor  et  du  soin  des  vases  sacrés;  je  demeurai 

(1)  Ce  Zacharie,  de  Maiouma,  appelé  le  Scolastique,  qui  a  été  à  Beyrouth,  qui  a 
grand  zèle  et  qui  connaît  Isaïe,  semble  bien  être  le  Zacharie,  auteur  de  la  Vie  de 
Sévère  d'Antioche  publiée  par  Spanuth,  et  de  la  Vie  d'Isaïe  publiée  par  M.  Land., 
t.  III,  p.  346.  Ilpeutaussi  avoir  écrit  l'histoire  publiée  chez  M.  Land  (III,  livres  3à7) 
car  les  nombreux  parallélismes  signalés  entre  l'écrit  de  Jean  de  Maiouma  et 
l'histoire  de  Zacharie  publiée  chez  M.  Land  nous  sont  un  nouveau  motif  pour  affir- 
mer que  l'auteur  de  ce  dernier  ouvrage  a  dû  vivre  à  Maiouma  avec  les  familiers 
survivants  de  Pierre  libérien.  Cf.  page  37,  note  2  :  l'auteur  de  la  Vie  de  Sévère, 
qui  est  né  du  reste  à  Maiouma,  montre  qu'il  connaissait  et  estimait  Jean,  notre 
auteur. 

(2)  S'il  s'agit  de  l'archevêque,  ce  doit  être  Timothée  U**9  4>o;ê*>  (Solofaciolus), 
qui  succéda  à  Protérius  et  fut  seul  archevêque  d'Alexandrie  durant  l'exil  de  Ti- 
mothée  Elure,  Land,  III,  p.  145. 

(3j  Voir  le  chapitre  suivant. 


378  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

donc  et  couchai,  par  nécessité,  clans  l'église.  L'évêque  de  cette  ville 
avait  été  chassé  comme  hérétique  par  les  habitants,  il  alla  près 
de  .fl^so.*sjia>  et  voulut  revenir  occuper  son  église.  J'étais  diacre, 
comme  je  l'ai  dit,  je  songeai  à  attendre  son  arrivée  pour  lui 
remettre  d'abord  tous  les  vases  sacrés,  puis  à  fuir  le  démon 
et  la  calomnie.  Durant  la  nuit,  tandis  que  je  dormais  à  la 
sacristie,  je  vis  une  grande  foule  de  saints  habillés  d'habits 
blancs;  la  sainte  Mère  de  Dieu  était  au  milieu  d'eux  et  sem- 
blait s'éloigner;  elle  était  assise  sur  une  ànesse  richement 
harnachée;  comme  les  saints,  marchant  devant  elle,  lui  disaient 
de  se  hâter,  et  qu'elle  allait  passer,  elle  me  vit  du  haut  de  son 
ànesse,  s'arrêta  et  me  dit  :  Va-t'en  d'ici,  et  ne  demeure  pas 
plus  longtemps. 

Et  celui-là,  qui  fut  ordonné  prêtre,  vint  à  Alexandrie,  où  il 
plut  beaucoup  aux  Pères  orthodoxes.  Quand  le  saint  évêque 
Timothée  revint,  il  fut  en  grande  faveur  auprès  de  lui,  car 
c'était  un  homme  excellent,  orthodoxe  et  orné  de  toutes  les 
perfections,  il  brilla  jusqu'à  la  fin  dans  la  foi,  et  durant  la 
vie  du  bienheureux  Timothée  et  après  sa  mort;  jusqu'à  son 
dernier  soupir,  il  rassemblait  le  peuple  et  le  confirmait  dans 
la  foi. 

LXXV 

Le  même  nous  racontait  :  Au  temps  où  l'évêque  hérétique 
dont  je  viens  de  parler  devait  venir  à  Rinocoroura  i;o^i;-i\,  tous 
les  clercs  orthodoxes  de  cette  ville  et  moi  nous  songeâmes  à 
partir  avant  son  arrivée.  Un  habitant  de  la  ville,  qui  avait 
un  nourrisson  non  baptisé,  demandait  qu'il  lut  baptisé  par  des 
orthodoxes  avant  que  l'évêque  n'arrivât  et  ne  voulût  le  faire. 
Quand  il  eut  reçu  le  baptême,  le  nourrisson  cria  :  Arrêtez, 
arrêtez  cette  colombe  qui  vole  et  qui  s'enfuit.  C'était  le  Saint- 
Esprit  qui  apparaissait  sous  la  forme  d'une  colombe  et  mon- 
trait qu'après  le  triomphe  des  hérétiques  il  partait  et  aban- 
donnait les  églises. 

LXXVI 

Notre  Père  nous  racontait  le  fait  suivant  :  Quand  nous  de- 


PLÉR0PH0RIES,  379 

meurions  dans  la  ville  (?)  cYlamnias  (^.lao.t.  u<****)  au  temps 
où  Protérvus  était  à  Alexandrie,  j'avais  pour  ami  un  clerc 
que  j'avais  cru  d'abord  orthodoxe  et  zélé,  mais  qui  adhéra 
à  la  fin  à  Proterius  et  devint  économe  et  gérant  des  affaires  de 
l'Église,  emporté  par  sa  grande  fantaisie.  Un  jour  que  j'allai 
voir  un  saint  et  que  je  me  hâtai,  je  le  rencontrai  dans  un 
passage  étroit  de  la  ville.  Quand  je  le  vis,  je  voulus  me  dé- 
tourner, mais  il  n'y  avait  pas  assez  de  place;  je  tournai 
donc  mon  visage  du  côté  de  la  muraille.  Quand  il  m'aperçut 
et  me  reconnut,  il  vint  me  souhaiter  le  bonjour,  et  moi  je  ré- 
pondis en  hâte  à  son  salut  en  lui  disant  :  Sois  béni.  Il  me  dit  : 
Pourquoi  me  fuis-tu?  Ne  suis-je  pas  ton  ami?  Quel  péché  ai-je 
commis  pour  que  tu  t'éloignes  de  moi?  Je  lui  répondis  seu- 
lement :  Tu  sais  bien  ce  que  tu  as  fait,  et  je  passai.  Cette  même 
nuit,  je  vis  une  grande  plaine  remplie  d'une  lumière  et  d'une 
gloire  célestes  et  occupée  par  une  foule  de  saints  et  par  les 
cohortes  des  anges.  Tous  louaient  Dieu  et  le  Seigneur  était 
au  milieu  d'eux.  Quand  je  le  vis,  je  courus  à  lui  et  me  hâtai 
pour  l'adorer;  je  songeai  alors  à  la  grande  intimité  et  à 
la  confiance  que  j'avais  envers  lui.  Quand  il  me  vit  de  loin 
venir  à  lui,  devant  tous  les  saints  il  détourna  son  visage  avec 
tristesse  et  indignation.  Tous  les  saints  s'étonnaient,  mais  je 
compris  aussitôt  que  la  cause  de  cet  événement  était  la  réponse 
que  j'avais  faite  au  renégat.  Je  me  prosternai  avec  larmes  et 
lui  dis  :  Seigneur,  aie  pitié  de  moi,  tu  connais  les  cœurs  et  tu 
sais  que  ce  n'est  pas  de  tout  cœur  et  par  ma  volonté  que  j'ai 
fait  cela,  mais  bien  dans  ma  hâte  et  mon  trouble.  Tous  les 
saints  intercédèrent  pour  moi  et  enfin  à  grand'peine  il  con- 
sentit à  me  recevoir  (1). 


LXXV1I 

Notre  Père  nous  racontait  encore  l'histoire  suivante  au  sujet 
du  scolastique  Sérapion,  homme  fidèle  zélé  pour  l'orthodoxie. 
Il  aimait  les  saints  et  était  lepremier  des  scolastiques  d'Alexan- 

(1)  Ce  trait  du  caractère  de  Pierre  est  très  intéressant;  il  se  repent  d'avoir  été 
froid  envers  un  renégat.  Cette  douceur  de  caractère  le  distingue  dos  moines,  ses 
voisins. 


380  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

drie  au  temps  de  Protérius.  Il  consolait  les  saints  persécu- 
tés en  tous  lieux  et  les  secourait  du  fruit  de  son  travail.  Aussi 
il  fut  favorisé  par  Dieu  de  la  vision  suivante  : 

Les  grands  d' Alexandrie,  pour  la  satisfaction  de  Protérius 
chassaient  alors  les  clercs  orthodoxes  et  les  moines  de  la  ville 
et  de  tous  les  monastères  situés  autour.  Les  saints  n'osaient 
pas  se  montrer  ni  consacrer  la  communion  pour  les  fidèles 
en  la  fête  du  Seigneur  universellement  célébrée  (je  veux 
dire)  le  jour  de  Pâques.  Le  scolastique  Sérapion,  dont  nous 
avons  parlé,  caché  dans  sa  maison  à  cause  des  renégats,  était 
dans  l'angoisse  et  la  douleur  de  se  voir  privé  de  communion 
un  jour  comme  celui-là.  Quand  arriva  l'heure  de  la  nuit 
sainte  où  la  foule  des  fidèles  a  coutume  de  se  rassembler, 
il  descendit  clans  sa  cour  sous  le  ciel,  se  jeta  à  genoux,  pria 
avec  larmes  et  supplia  Dieu  les  mains  étendues  vers  le  ciel. 
Quand  il  eut  terminé  sa  prière,  il  ferma  les  mains  et  y  trouva 
une  portion  du  corps  du  Seigneur  (ujipo  i^^  i^*.).  Il  la  prit 
et  fut  ainsi  fortifié  et  confirmé  dans  la  foi.  Il  fut  même  jugé 
digne  d'être  envoyé  enchaîné  à  Marcien  sur  Tordre  de  Pro- 
térius et  de  recevoir  la  couronne  des  confesseurs.  Ce  fut 
surtout  à  Constantiiwple  qu'il  fut  favorisé  de  la  grâce  et 
de  la  protection  de  Notre-Seigneur,  car  il  parut  si  modeste 
à  l'empereur  qu'il  fut  mis  en  liberté  et  put  demeurer  en  paix 
à  Constantinople  et  prendre  rang  parmi  les  scolastiques  de 
cette   ville  dont  il  devint  le  premier.  C'est  là  qu'il  mourut. 

LXXVIII 

Des  scolastiques  orthodoxes  (X Alexandrie  qui  étudiaient  à 
Beyrouth,  allèrent  un  jour,  avec  d'autres,  près  d'un  stylite  qui 
habitait  un  village  à  côté  de  cette  ville.  Ce  stylite  apprit  par  d'au- 
tres qu'ils  ne  communiaient  pas  à  l'église  ni  avec  les  évoques, 
il  leur  demanda,  tout  en  colère  :  Où  communiez-vous,  puisque 
vous  êtes  étrangers!  Us  répondirent  avec  confiance  :  Nous  avons 
la  communion  de  nos  saints  Pères  orthodoxes  et  nous  en  pre- 
nons. Il  leur  dit  :  Comment  se  fait-il  que  vous  qui  êtes  sécu- 
liers, ayez  l'audace  de  prendre  la  communion?  Ils  répondirent  : 
Nos  Pères,  qui  sont  de  vrais  clercs  orthodoxes,  nous  conseillèrent 


PLÉROPHORIES.  381 

fortement  de  faire  ainsi  et  dirent  que  c'était  permis  et  conve- 
nable. —  Rentrés  à  Beyrouth  et  quand  vint  le  dimanche,  l'un 
d'eux,  se  rappelant  les  paroles  du  stylite,  hésitait  à  prendre  de 
lui-même  la  sainte  communion,  enfin  il  s'approcha  avec  foi,  la 
prit,  et  trouva  alors  dans  sa  main  un  caillot  de  sang.  Ce  scolasti- 
tique  qui,  à  la  fin,  devint  moine,  nous  raconta  lui-même  ce  pro- 
dige (1). 

LXXIX 

Le  bienheureux  Etienne,  prêtre  (2),  qui  avait  été  archidiacre  à 
Jérusalem,  orthodoxe  zélé,  avait  une  sainte  sœur  qui  durant  les 
jours  bénis  du  carême  sortait  tous  les  samedis  (durant  toute 
l'année  elle  jeûnait)  et  allait  veiller  à  l'église  de  Saint-Étienne 
et  de  Saint- Jean-Baptiste.  Elle  en  arriva  un  tel  degré  de  per- 
fection et  de  pureté  qu'elle  vit  face  à  face  saint  Etienne  et  saint 
Jean.  Ils  venaient  près  d'elle,  lui  parlaient  et  labénissaient.  Après 
le  concile  de  Chalcédoine,  elle  se  demanda  si  elle  devait  encore, 
selon  son  habitude,  se  rendre  à  l'église  et  prier  avec  les  oppres- 
seurs et  surtout  avec  le  renégat  Juvénal  qui  dirigeait  alors 
l'Église.  Elle  souffrait  surtout  de  devoir  se  séparer  de  la  com- 
pagnie des  saints.  Alors  saint  Etienne  lui  apparut  et  lui  dit:  Va, 
demeure  dans  ta  cellule  et  tu  ne  perdras  pas  ton  héritage.  Ne 
souffres  pas  d'être  séparée  de  nous,  car  où  tu  seras,  nous  serons 
et  nous  demeurerons  avec  toi. 


LXXX 

Une  femme  orthodoxe  de  Pamphilie  renonça  au  monde  avec 
ses  filles,  vint  à  Jérusalem  et  trouva  le  repos  sur  le  mont  des 
Oliviers  (3).  Un  jour  qu'elle  allait  adorer  au  saint  lieu  de  l'As- 

(1)  Cf.  fchap.  xxxvni.  Cette  dernière  histoire  semble  montrer  que  la  pratique 
de  prendre  la  communion  longtemps  d'avance  touchait  à  sa  fin.  De  plus,  ce  chapi- 
tre, le  précédent  et  le  chapitre  x  présupposent  la  croyance  à  la  présence  réelle. 

(2)  r(.  en.  Linn. 

(3j  Sur  le  mont  des  Oliviers,  près  de  L'église  de  l'Ascension,  (^oaxa*3;,  noble  Ro- 
main, avec  sa  femme  Mélanie  et  sa  mère  Albina  avaient  fondé  deux  monastères, 
l'un  pour  les  hommes  et  l'autre  pour  les  femmes.  C'est  là  qu'habita  d'abord 
Pierre  L'Ibérien  quand  il  arriva  à  Jérusalem.  (Peirus  der  Iberer,  p.  27-28.) 


382  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

cension,  il  se  trouva  qu'il  y  avait  là  un  office  et  les  portes  furent 
fermées  sans  qu'elle  s'en  aperçût.  Comme  elle  ne  pouvait  sortir, 
elle  se  cacha  derrière  un  pilier  jusqu'à  la  fin  de  l'office  et  retourna 
à  sa  cellule  près  de  ses  filles.  A  la  fin,  comme  elle  souffrait 
delà  maladie  dont  elle  devait  mourir,  et  comme  elle  était  proche 
de  sa  fin,  elle  cria  et  dit  :  Voyez  quelle  inculpation  on  me  jette 
à  cette  heure.  On  me  dit  :  Comment  espères-tu  être  justifiée  et 
avoir  place  parmi  les  orthodoxes,  toi  qui  durant  une  assemblée 
de  ces  renégats,  as  voulu  demeurer  et  voir  ce  qu'il  n'était  pas 
permis  de  voir  et  qui  caractérise  leurs  semblables?  —  Cela  nous 
fut  raconté  par  son  fils,  nommé  Théodulè  :  qui  était  orthodoxe 
et  devint  diacre. 

LXXXI 

Elle  racontait  encore  qu'elle  se  vit  s'approcher  du  trône  de 
Dieu  pour  être  jugée.  Elle  entendit  alors  une  voix  qui  venait  de 
ce  trône  :  Confesses-tu  que  le  Verbe  de  Dieu  est  né  de  la  sainte 
Vierge  Marie  mère  de  Dieu?  Confesses-tu  que  le  fils  de  Dieu 
â  été  crucifié  et  a  souffert  pour  nous?  Et  après  sa  profession  de 
foi  elle  fut  reçue  et  admise  à  adorer  l'humanité  (du  Verbe). 

LXXXII 

A  Alfa  le  (i^è~^>)  de  Pamphilie,  la  supérieure  d'un  couvent  de 
sœurs  orthodoxes  s'appelait  Zouta  (h>°>).  Elle  était  fidèle  et  pure 
dans  sa  conduite  et  dans  ses  pensées  et  vivait  dans  un  grand  as- 
cétisme. Tandis  qu'elle  était  dans  la  stupeur  après  l'annulation 
de  l'encyclique,  elle  se  vit  transportée  au  paradis  :  au  milieu  était 
l'arbre  de  vie, des  abeilles  volaient  tout  autour  et  voulaient  goûter 
à  l'arbre  de  vie,  mais  on  ne  le  leur  permettait  pas,  elles  étaient 
chassées  par  un  diacre  revêtu  d'habits  blancs  qui  se  tenait  près 
de  l'arbre  et  les  chassait  avec  son  étole  (oj»oj).  Elle  demanda 
pourquoi  il  les  chassait  et  il  répondit  :  Parce  que  celles-là,  après 
l'annulation  de  l'encyclique,  adhérèrent  au  concile  de  Chalcédoine. 
—  Un  jour  que  l'évêque  à'Attale,  Claudien,  vint  la  voir,  et  qu'elle 
lui  reprochait  d'avoir  signé  ce  qu'on  appelle  l'antiencyclique  (1), 

(1)  Sur  l'antiencyclique  donnée  par  Zenon,  cf.  Land,  t.  III,  I.  V,  ch.  v.  Cf.  supra 
ch.  vu  et  lix. 


PLÉROPHORIES.  383 

il  s'excusa  en  disant  :  Je  l'ai  signée  de  la  main  et  pas  de  l'esprit  ni 
du  cœur.  Elle  lui  répondit  :  Comment  la  main  peut-elle  se  mou- 
voir si  l'esprit  ne  l'a  pas  voulu  auparavant  et  ne  Ta  pas  mise 
en  mouvement;  de  même  qu'un  mort  ne  peut  se  mouvoir,  de 
même  la  main  sans  Fàme. 

LXXXIII 

Le  Père  Léontius,  ermite  de  Lyeie  et  célèbre  en  tous  lieux, 
eut  une  vision  au  moment  où  Ton  allait  publier  l'antiencyclique 
et  renverser  l'encyclique  orthodoxe.  Il  vit  l'autel  de  l'église  ren- 
versé et  les  choses  saintes  à  terre,  aussi  il  disait  à  tout  le  monde  : 
Je  n'adhérerai  jamais  à  l'Église  des  partisans  de  quatre  Dieux. 


LXXXIV 

Un  autre  saint  à  la  même  époque  vit  l'Église  changée  en  une 
étable  dans  laquelle  étaient  toutes  sortes  de  brutes  animaux  et 
beaucoup  de  pourriture. 

LXXXV 

Le  bienheureux  Épictète,  prieur  d'un  grand  monastère  or- 
thodoxe en  Pamphilié,  eut  aussi  une  vision  que  nous  raconta 
l'évêque  Épiphane  (1)  qui  fut  son  disciple  et  la  tenait  de  lui- 
même.  Il  vit  .4  mph  iloque,  évêque  de  Saïda  (\^) ,  qui  passait  pour 
miséricordieux  et  orthodoxe  et  dont  les  actes  n'étaient  pas  blâma- 
bles, mais  qui  avait  souscrit  la  lettre  de  Léon  et  les  actes  du  con- 
cile de  Chalcédoine,  il  vit  donc  cet  évêque  avec  Épiphane,  évêque 
de  Perge,  enfoncés  tous  deux  dans  la  boue  jusqu'au  cou.  Le  Père 
Épictète  tout  en  pleurs  demanda  à  Amphiloque  :  Comment  te 
trouves-tu  dans  cette  boue,  toi  qui  as  toujours  brillé  par  la  perfec- 
tion de  la  vie?  Il  me  répondit  :  Tout  ce  qui  est  bon  vient  de  Dieu 
et  le  mal  vient  de  nous,  je  souffre  tout  cela,  seigneur  Père,  à 
cause  du  concile  de  Chalcédoine  auquel  j'ai  souscrit. 

(1)  Cf.  cb.  XLIV. 


384  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 


LXXXVI 

Il  y  avait  à  Alexandrie  une  femme  vénérable  et  digne  de 
louanges,  nommée  p^«>ibs^j  (chez  Michel  ©nà*oi*s^).  Après  le  re- 
jet de  l'encyclique  elle  se  demandait  ce  qu'elle  devait  faire  pour 
être  sanctifiée.  Elle  supplia  le  Seigneur  de  lui  donner  un 
témoignage  et  elle  fut  exaucée  à  cause  de  sa  grande  pureté.  Elle 
vit  une  église  spacieuse  qui  contenait  deux  autels,  l'un  était  grand , 
mais  sombre  et  nu,  et  un  évêque  qui  avait  adhéré  au  concile  de 
Chalcédoine  et  qu'elle  connaissait  y  officiait;  l'autre  à  droite 
était  petit,  mais  il  resplendissait,  orné  qu'il  était  d'or  et  de 
pierres  précieuses,  et  un  petit  enfant  y  officiait;  c'était  le  Sei- 
gneur qui  lui  dit  :  Viens  communier  ici.  —  Elle  fut  ainsi  con- 
vaincue, loua  Dieu,  refusa  la  communion  de  ceux  des  deux 
natures  et  demeura  orthodoxe  sincère  et  illustre  par  sa  vie  et 
par  sa  foi. 

LXXXVII 

Dans  le  monastère  du  Père  Romanus  (pl*>oî,  chez  Michel 
accuse»)  (  1  )  se  trouvaient  deux  frères  de  Péiuse,  des  premiers  de  la 
ville;  ils  se  nommaient  Jean  et  Timothée  et  avaient  renoncé  au 
monde  du  vivant  du  bienheureux  Romanus,  de  sorte  qu'ils  avaient 
reçu  de  lui,  peut-on  dire,  l'habit  monacal.  Longtemps  après  la 
mort  du  Père  Romanus,  Timothée,  l'un  d'eux,  tomba  dans  une 
grave  maladie,  et,  après  sa  mort,  les  frères  le  prirent,  selon  la  cou- 
tume, le  lavèrent  et  le  placèrent  sur  un  siège.  Quand  ils  allaient 
l'enterrer,  il  se  leva  brusquement  et  s'assit,  au  grand  étonnement 
et  à  la  grande  stupeur  de  tous.  Beaucoup  de  moines  accouru- 
rent avec  celui  qui  dirigeait  alors  le  monastère  et  ils  lui  de- 
mandèrent s'il  était  mort  enréalité  et  comment  après  sa  mort 
il  avait  pu  ressusciter.  Il  leur  répondit  :  En  vérité  j'étais  mort 
et  avais  été  conduit  au  lieu  du  jugement  et  de  la  justice,  je 
passais  en  jugement.  A  ces  mots  il  pleura  amèrement  et  cria 
avec    gémissements  :  0  sincérité,    ô   sincérité,  ô    sincérité, 

(1)  Cf.  cli.  x  et  xxv. 


PLÉROPHORIES.  385 

vous  m'êtes  tous  témoins  que  j'ai  toujours  eu  souci,  quand 
j'étais  avec  vous,  de  ne  scandaliser  aucun  des  frères  et  que 
j'ai  été  fidèle  en  tout.  Ce  n'est  cependant  pas  cela  qui  m'aurait 
fait  trouver  miséricorde  et  aide  à  cette  dernière  heure  et  m'au- 
rait arraché  au  supplice,  mais  c'est  d'avoir  conservé  sans  ta- 
che la  foi  orthodoxe,  et  de  m'être  éloigné  depuis  mon  enfance 
jusqu'à  cette  heure  de  tout  rapport  avec  les  renégats  de  Chalcé- 
doine. 


LXXXVIII 

Dans  Antioche  la  grande  arriva  le  fait  suivant  que  j'ai  vu. 
Comme  j'y  ai  été  mêlé,  j'ai  cru  nécessaire  de  l'ajouter  à  ce 
qui  précède  pour  augmenter  la  foi  de  beaucoup  : 

Il  y  a  dans  cette  ville  un  palais  impérial,  qui  ne  le  cède  en 
rien,  disent  ceux  qui  l'ont  vu,  ni  en  beauté,  ni  en  grandeur,  ni 
en  tout  genre  de  perfection,  à  ceux  de  Borne  et  de  Constantï- 
nople.  A  cette  époque  il  était  fermé,  parce  qu'il  ne  servait  pas, 
on  le  gardait  pour  le  cas  où  l'empereur  viendrait  dans  cette 
ville.  Près  de  la  grande  porte,  qui  était  déserte  et  fermée  comme 
je  l'ai  dit,  un  homme  du  peuple  vêtu  d'un  habit  sombre  vint 
habiter.  Il  se  fabriqua  sous  la  porte  une  petite  tente,  et  y  ha- 
bita été  et  hiver  dans  le  froid  et  la  nudité,  car  il  n'avait  qu'une 
tunique.  Il  demeura  là  en  paix  sans  prononcer  un  mot,  car  il 
demeura  seul  pendant  de  longues  années  et  priait  dans  les  gé- 
missements et  les  larmes. 

Il  n'acceptait  jamais  rien  de  personne,  ni  or,  ni  argent,  ni  ai- 
rain, mais  un  foulon  son  voisin,  qui  avait  là  son  atelier,  lui  por- 
tait le  soir  un  peu  de  pain  avec  un  plat  d'herbes  ou  de  légumes 
et  de  l'eau.  Il  prenait  ce  qui  lui  était  nécessaire  et  donnait  le 
reste  aux  pauvres  qui  avaient  coutume  de  venir  près  de  lui.  Il 
servait  ainsi  d'exemple  au  monde  (1). 

Lorsque  j'en  entendis  parler,  je  voulus  aller  le  voir,  je  crai- 
gnais de  fatiguer  ce  vieillard  et  de  l'ennuyer  par  ma  visite.  Ce- 
pendant j'allai  le  voir  après  avoir  invoqué  le  Seigneur.  Quand 

(1)  Cette  introduction  est  très  caractéristique,  on  nourrissait  alors  des  solitai- 
res, sur  dos  colonnes  (les  stylites)  ou  dans  des  réduits,  connue  nous  élevons  des 
oiseaux  dans  les  cages. 

ORIENT   CIIUÉTIEN.  2G 


386  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

il  me  vit,  il  me  reçut  avec  plaisir  et  me  regarda  d'un  visage 
joyeux.  Je  trouvai  un  homme  arrivé  au  milieu  de  la  vieillesse 
et  débile.  Sa  figure  était  sèche  et  émaciéepar  le  deuil,  les  larmes 
et  la  solitude.  Comme  je  trouvai  grâce  près  de  lui,  je  lui  deman- 
dai :  Puisque  tu  aimes  la  vie  solitaire,  pourquoi  ne  la  professes - 
tu  pas  dans  le  désert  ou  dans  un  monastère,  au  lieu  de  le  faire 
dans  une  ville  comme  celle-ci,  splendide  et  bien  ornée,  et  d'ha- 
biter une  place  publique  et  un  endroit  qui  ne  convient  pas?  —  Il 
leva  silencieusement  la  main  droite  vers  le  ciel,  me  montrant 
par  ce  signe  que  Dieu  le  lui  avait  ainsi  ordonné.  Je  lui  deman- 
dai :  Pourquoi  pleures-tu?  Il  ne  me  répondit  pas.  J'osai  lui  dire 
encore  :  J'ai  pensé  que  la  fin  approchait  et  que  tu  nous  avais 
été  envoyé  en  témoignage  pour  l'annoncer  au  monde  en  ce 
lieu.  —  Il  ne  me  répondit  que  par  des  larmes. 

Depuis  lors  j'allai  le  voir  souvent  pour  me  rendre  compte  de 
sa  perfection  et  m'édifier  à  sa  vue  quand  j'en  avais  le  désir. 
Il  était  orthodoxe  et  zélé  pour  la  foi  ;  il  blessait  beaucoup  les 
Nestoriens,  car  à  leur  vue  il  détournait  son  visage,  aussi  il  fut 
brisé  de  coups  par  eux,  comme  je  l'appris  après  mon  départ, 
et,  affaibli  par  ces  coups,  il  mourut  en  confesseur. 

LXXXIX 

A  cette  époque,  il  y  avait  à  Qennesrin  un  évêque  nommé 
Nouno.  Il  était  moine  depuis  son  enfance  et  avait  été  solitaire 
pendant  longtemps  dans  le  grand  et  célèbre  monastère  appelé 
de  Aba  Aqiba  qui  est  près  de  la  ville  (1).  Il  devint  à  la  fin  chef 
et  supérieur  de  ce  monastère.  Au  temps  de  l'évêque  nestorien 
Martyrius,  qui  fut  chassé  cV  Antioche  à  cause  de  son  hérésie  évi- 
dente, il  y  eut  de  nombreux  conflits,  et  l'évêque  Nouno  dont 
nous  avons  parlé  se  montra  très  zélé.  Il  était  alors  chef  du 
monastère  et  conduisit  ses  frères  à  Antioche,  où  ils  aidèrent 
puissamment  les  orthodoxes,  jusqu'à  l'expulsion  de  l'hérétique 
Martyrius  (2)  ;  aussi  pour  le  récompenser  de  son  zèle  et  de  sa 
diligence,  Pierre,  qui  était  évêque  orthodoxe  d'Antioche  au  temps 

(1)  On  plaçait  à  tort  près  de  Qennesrin,  entre  Alep  et  Antioche,  le  monastère  de 
Bar  Aphtonius  (cf.  Bar  Ilebreus,  C.  E.,  I.  259-263).  Ce  dernier  monastère,  comme 
le  dit  B.  II..  «'tait  situé  sur  l'Euphrate. 

(2)  Cf.  Bar  Hebreus,  Chronicon  Ecclesiasticum,  I,  184. 


PLÉROPHORIES.     '  387 

de  l'encyclique  (1).  le  sacra  évêque  de  Qennesrin.  Comme  il 
m'aimait  beaucoup,  nous  étions  familiers,  et  il  m'entendit  par- 
ler du  saint  vieillard  dont  il  est  question  ci-dessus,  qui  demeu- 
rait près  du  palais.  Quand  il  sut  que  je  le  connaissais,  il  me  de- 
manda de  le  conduire  pour  qu'il  fit  sa  connaissance.  En  route, 
je  dis  à  l'évêque  de  m'attendre  un  peu  et  que  j'allais  le  précé- 
der pour  voir  si  le  vieillard  n'était  pas  en  prières  et  si  nous  ne 
le  dérangerions  pas,  et  pour  lui  annoncer  un  zélé  visiteur.  En 
arrivant,  je  le  trouvai  en  prières  :  j'attendis  qu'il  eût  fini  et  en- 
trai; mais  tandis  que  je  lui  parlai,  l'évêque  Nouno,  trouvant  le 
temps  long,  s'approcha  et  frappa  au  dehors  pour  entrer.  Quand 
je  l'entendis,  je  dis  au  vieillard  :  Voici  celui  dont  j'ai  parlé  à  ta 
sainteté  ;  — je  me  levai  et  allai  au-devant  de  l'évêque.  Dès  qu'il 
entra,  le  vieillard  le  regarda  au  visage  et  fut  rempli  de  colère, 
puis  lui  souffla  plusieurs  fois  à  la  figure,  de  sorte  que  l'évêque 
en  était  plein  de  trouble  et  de  honte.  Je  demandai  au  vieillard 
et  le  suppliai  de  ne  pas  faire  cela,  je  lui  dis  que  c'était  un  évê- 
que zélé  qui  avait  beaucoup  travaillé  pour  l'orthodoxie.  Mais  le 
vieillard  soufflant  toujours  étendait  les  mains,  et  se  rapprochait 
avec  un  air  de  menace.  Il  montrait  une  grande  colère  et  disait  : 
«  Celui-là,  celui-là  »,  au  point  que  j'emmenai  l'évêque  et  sortis, 
plein  de  honte,  pour  ne  pas  exciter  davantage  le  vieillard. 
Après  cette  aventure  j'étais  perplexe  et  me  demandai  pour  quel 
motif  le  vieillard  avait  été  si  excité  contre  Nouno  et  ce  qu'il 
avait  donc  vu  en  lui. 

La  suite  des  événements  me  fit  connaître  ce  motif,  car  cet 
évêque  qui  avait  été  zélé  et  ascète  et  qui  passait  pour  un  cham- 
pion de  l'orthodoxie,  abandonna  la  foi  au  temps  de  l'hérétique, 
de  l'impie  et  du  païen  Calendion  et  se  joignit  à  lui.  Un  grand 
deuil  saisit  tous  les  orthodoxes  quand  on  le  vit  oser  dire  que  le 
Messie  est  un  homme  qui  revêt  Dieu  ou  qui  a  été  pri  s  (par  Dieu) 
et  que  la  sainte  Vierge  est  la  mère  du  Messie,  puis  co  nfondre,  mé- 
langer et  doubler  le  Messie,  et  autres  choses  analogues  que  nos 
Pères  orthodoxes  rejetèrent  ensuite  (2).  Elles  avaient  été  dites  en 

(1)  Cf.  ch.  vu  et  lix  et  Bar  Hébreus,  loco  citato. 

(2)  La  Vie  de  Sévère  (page  ->3)  ajout»'  quelques  détails  aux  précédents  sur  notre 
auteur  :  après  la  mort  de  Pierre  Libérien,  on  choisit  pour  l'autel  Jean  appelé 
Rufus,  qui  auparavant  étudiait  les  lois  à  Beyrouth.  Il  fut  appelé  du  lieu  de  ses 
études  dans  le  clergé  ÀCAnt ioche  la  grande,  par  le  patriarche  Pierre,  qui  l'ordonna 


388  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

toute  simplicité  par  quelques-uns  des  saints  Pères,  non  pour 
montrer  la  dualité  du  fils,  des  personnes  du  Messie  ou  de  la  na- 
ture, mais  pour  établir  et  confirmer  qu'il  y  avait  eu  incarnation 
véritable  et  complète,  comme  nous  l'apprenons  par  leurs  nom- 
breux livres  et  écrits.  Les  Pères  orthodoxes,  comme  je  l'ai  dit, 
rejetèrent  ces  locutions,  parce  que  les  hérétiques  s'appuyaient 
sur  elles  pour  dire  qu'elles  confirmaient  complètement  leurs  er- 
reurs. Ainsi  ils  défendirent  de  dire  «  deux  natures  après  l'union  » 
et  de  dire  simplement  quand  on  donne  la  communion  «  le  corps 
du  Messie  »,  mais  bien  «  le  corps  du  Verbe  de  Dieu  »,  ou  encore 
«  le  corps  du  Messie  Verbe  de  Dieu  et  notre  Sauveur  »,  comme 
l'a  enseigné  le  bienheureux  Cyrille  dans  l'interprétation  du  cha- 
pitre onze  et  le  bienheureux  Timothée  dans  le  mimré  qu'il  com- 
posa contre  la  lettre  de  Léon  et  le  concile  de  Chalcédoine. 

Quelques-uns  des  clercs  d'Antïùche,  au  temps  où  Martyrius 
gouvernait  cette  Église,  eurent  l'impiété,  quand  ils  donnaient 
la  communion,  de  dire  cette  simple  parole  «  le  corps  du  juste  ». 
On  peut  leur  adresser  avec  justice  la  parole  suivante  de  l'Apô- 
tre (1)  :  «  Si  celui  qui  transgresse  la  loi  de  Moïse  doit  mourir  sans 
miséricorde  sur  le  témoignage  de  deux  ou  trois  témoins,  quelle 
dure  punition  ne  devra  pas  recevoir  celui  qui  méprise  le  fils  de 
Dieu  et  se  rend  coupable  du  sang  de  son  testament  par  lequel 
nous  sommes  tous  sanctifiés,  et  humilie  l'esprit  de  bonté  »?  C'est 
une  belle  parole  et  un  beau  témoignage  pour  toute  la  terre  habitée 
que  la  parole  de  Dieu  au  saint  Josué  fils  de  Noun,  qui  succéda  au 
grand  Moïse  dans  sa  charge  et  ses  privilèges  :  Après  ces  grands 
prodiges  sur  la  mer  et  dans  le  désert,  après  la'manne,  après  les 
nombreuses  et  grandes  victoires,  après  le  passage  du  Jourdain, 
après  la  prise  de  Jéricho  et  la  chute  de  ses  murs  au  cri  du  peuple 
et  sa  perte  complète  et  sa  malédiction,  après  tous  ces  prodiges, 
à  cause  du  péché  d'un  seul  homme  qui  transgressa  l'ordre  de 
Dieu  et  vola  une  partie  du  butin  consacré,  Dieu  se  fâcha  contre 
tout  le  peuple,  Israël  fut  vaincu  par  quelques  combattants,  beau- 
coup d'hommes  furent  tués,  et  tous  étaient  dans  la  crainte  et  le 
tremblement,  de  sorte  que  le  peuple,  y  compris  leur  chef,  le  grand 

prêtre  et  avec  lequel  il  demeura.  Puis  il  alla  en  Palestine  et  professa  le  mona- 
chisme  avec  l'illustre  Pierre.  11  avait  vendu  auparavant  tout  ce  qu'il  possédait  à 
Ascalon,  car  il  était  de  là,  et  en  avait  donné  le  prix  aux  pauvres. 
(1)  Hebr.,  x,  28  et  29. 


PLÉROPHORIES.  389 

Josué,  perdit  tout  espoir,  car  il  est  écrit  :  «  Le  cœur  de  tout  le 
peuple  vacilla  et  devint  comme  de  l'eau  (1).  »  Écoutez  maintenant 
le  récit  de  ce  qui  s'ensuivit,  les  Livres  saints  continuent  :  Josué 
déchira  ses  vêtements  et  se  prosterna  à  terre  jusqu'au  soir  avec 
les  vieillards  du  peuple,  ils  répandirent  de  la  poussière  sur  leur 
tête  et  Josué  dit  :  «  Pourquoi,  Seigneur,  ai-je  fait  passer  le  Jour- 
dain à  ton  peuple  pour  le  livrer  aux  Âmôrrhéens  qui  nous  fe- 
ront périr?  Nous  serions  demeurés  et  aurions  habité  le  long  du 
Jourdain.  Et  voilà  qu'Israël  a  tourné  le  dos  devant  son  adver- 
saire !  quand  le  Chananéen  et  tous  ceux  qui  habitent  dans  ce  pays 
vont  l'apprendre,  ils  nous  entoureront  et  nous  détruiront  de  la 
terre.  Quelle  tache  pour  ton  nom  !  »  Le  Seigneur  répondit  à  Josué  : 
«  Lève-toi,  pourquoi  te  prosternes-tu  à  terre,  le  peuple  a  péché 
et  a  transgressé  le  pacte  que  je  vous  avais  donné.  Il  a  volé  et  a 
conservé  du  butin  que  je  m'étais  réservé.  Aussi  les  fils  d'Israël 
ne  peuvent  plus  résister  à  leurs  ennemis,  car  ils  sont  maudits, 
je  ne  serai  pas  davantage  avec  eux  s'ils  ne  retranchent  la  malé- 
diction du  milieu  d'eux.  » 

Si  donc  le  péché  d'un  seul  qui  transgressa  l'ordre  de  Dieu  oc- 
casionna une  si  grande  colère  contre  tous  les  fils  d'Israël,  que  di- 
rons-nous du  concile  de  Chalcédoine  où  il  y  avait  de  nombreux 
évêques,  et  non  seulement  des  évêques  mais  aussi  des  peuples  en- 
tiers qui  apostasièrent  par  leur  entremise.  Et  ils  n'allèrent  pas 
seulement  contre  un  simple  commandement  touchant  une  chose 
matérielle,  mais  ils  renièrent  la  vraie  foi  en  Dieu  et  en  la  religion, 
et  furent  anathèmes.  Ils  tombent  aussi  sous  l'anathème  du  bien- 
heureux Apôtre  et  sous  les  canons  des  saints  Pères  et  des  conciles 
précédents,  et  ils  ont  attiré  injustement  sur  toute  la  terre  la  colère 
de  Dieu  qui  leur  dit  :  Je  ne  serai  pas  davantage  avec  vous  si 
vous  ne  supprimez  pas  la  malédiction  du  milieu  de  vous.  Et  l'é- 
vénement l'a  bien  montré,  car  depuis  lors  l'empire  romain  a 
perdu  ses  forces  et  a  pris  fin  dès  qu'il  fut  le  principe  du  mal  et 
qu'il  eut  promulgué  cette  abomination  qui  est  la  lettre  de  Léon,  et 
celle  qui  était  maîtresse  et  impératrice  de  tout  l'univers  est  mainte- 
nant esclave  et  sous  la  puissance  des  ennemis  (2).  C'est  ce  qu'a  pré- 

(1)  Josué,  vu,  5. 

(2)  C'est  une  allusion  aux  désastres  éprouvés  durant  la  guerre  contre  les  Perses. 
Voir  en  particulier  la  chronique  du  pseudo-.losué  le  Stvlite.  —  Mais  l'année  des 
moines  monophysites  contribua  beaucoup  plus  à  l'affaiblissement  de  l'empire  grec- 


390  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

dit  Jérémie  :  Comment  se  trouve  déserte  la  ville  qui  était  pleine 
de  peuple?  —  et  encore  :  La  dominatrice  des  pays  a  été  soumise 
au  tribut,  toute  beauté  a  été  enlevée  à  la  grande  ville  :  couronne 
de  gloire,  joie  de  toute  la  terre,  Jérusalem  a  fortement  péché, 
aussi  elle  est  livrée  au  tremblement.  Dieu  l'a  appauvrie  à  cause 
du  grand  nombre  de  ses  iniquités  et  de  l'anathème  qui  pèse  sur 
elle  (1).  —  La  prophétie  suivante  dlsaïe  ressemble  aussi  à  celle 
de  Jérémie  :  Comment  est  devenue  adultère  la  ville  fidèle  deSion 
qui  était  remplie  de  jugement  et  où  habitait  la  justice?  mainte- 
nant on  n'y  trouve  que  des  assassins  et  des  menteurs  (2).  —  En 
un  autre  endroit  il  dit  à  leur  sujet  :  Malheur,  malheur  aux  fils 
rebelles,  vous  avez  tenu  conseil,  et  non  entre  mes  mains,  vous 
avez  fait  alliance  et  non  avec  mon  esprit  (3).  —  La  lettre  de  Léon 
est  comme  un  réservoir  d'impiétés  et  de  blasphèmes,  aussi 
peut-on  maintenant  leur  dire  avec  justice  au  nom  de  Dieu  :  Je 
ne  serai  pas  davantage  avec  vous,  parce  que  l'anathème  existe 
au  milieu  de  vous.  —  Les  fils  d'Israël  n'ont  pu  résister  à  leurs  en- 
nemis tant  qu'on  n'a  pas  supprimé  l'anathème  du  milieu  d'eux, 
craignons  donc  que  la  prévarication  qui  eut  lieu  au  concile  de 
Chalcédoine  n'accomplisse  une  prophétie  de  l'Apôtre  et  que  ce  ne 
soit  là  cette  rébellion  qui  doit  précéder  l'arrivée  de  l'Antéchrist, 
et  dont  a  parlé  le  vénérable  et  invincible  champion  de  la  vraie  foi, 
Timothée,  colonne  et  gardien  de  l'orthodoxie,  archevêque  d'A- 
lexandrie (4).  Il  dit,  en  effet,  inspiré  par  l'esprit  de  Dieu  :  La  pu- 
nition qui  réalise  la  parole  de  l'Apôtre  est  cet  affaiblissement  de 
l'Empire  romain  qui  n'avait  pas  eu  lieu  depuis  le  commen- 
cement jusque  maintenant. 

Car  il  a  commis  un  grand  péché  en  promulguant  cette  ini- 
quité contre  Dieu  et  cette  source  d'impiété  qui  est  la  lettre  de 
Léon,  comme  nous  le  voyons  et  l'éprouvons  maintenant.  Voici 
la  prophétie  de  l'Apôtre  dans  la  seconde  lettre  aux  Thessaloni- 


comme  je  l'ai  insinué  dans  la  préface,  que  cette  fameuse  lettre  de  Léon.  —  An 
lieu  de  disposer  à  sa  fantaisie  des  desseins  de  la  Providence  et  des  causes  pre- 
mières, Jean  aurait  dû  étudier  les  causes  secondes. 

(1)  Lament.,  i,  1  et  5. 

(2)  i,  21. 

(3)  xxx,  1.  La  version  syriaque  citée  par  Jean  n'est  pas  celle  qui  fut  imprimée  à 
Mossoul. 

(4)  Nous  constatons  heureusement  que  Jean  et  Timothée  se  trompaient  et  que 
l'arrivée  de  l'Antéchrist  n'a  pas  suivi  le  concile  de  Chalcédoine. 


PLÉR0PII0RIES.  391 

ciens  (1)  :  «  Nous  vous  conjurons,  mes  frères,  pour  l'arrivée  de 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ  et  pour  notre  réunion  avec  lui,  ne 
vous  laissez  pas  légèrement  ébranler  dans  votre  sentiment  et  ne 
vous  troublez  pas  sur  quelque  parole,  ou  quelque  bruit,  ou  quelque 
lettre  qu'on  supposerait  de  nous.  Au  nom  de  l'amour  de  Notre- 
Seigneur,  que  personne  ne  vous  trompe  en  quelque  manière  que 
ce  soit,  avant  que  la  révolte  ne  soit  arrivée  et  qu'on  n'ait  vu  pa- 
raître cet  homme  de  péché,  ce  fils  de  perdition,  cet  ennemi  qui 
s'élèvera  au-dessus  de  tout  ce  qui  est  appelé  Dieu  et  de  toute 
crainte,  jusqu'à  s'asseoir  dans  le  temple  de  Dieu,  voulant  lui- 
même  passer  pour  Dieu.  Ne  vous  souvient-il  pas  que  je  vous  ai 
dit  ces  choses  lorsque  j'étais  encore  avec  vous?  Et  vous  savez  ce 
qui  l'arrête  maintenant  pour  n'être  révélé  qu'en  son  temps.  Le 
mystère  d'iniquité  se  forme  à  présent  et  si  seulement  celui  qui 
l'arrête  est  enlevé  du  milieu  (de  nous),  alors  se  découvrira  l'empire 
que  le  Seigneur  Jésus  détruira  par  le  souffle  de  sa  bouche  et  qu'il 
perdra  par  l'éclat  de  son  arrivée.  L'arrivée  de  celui-là,  par  l'opé- 
ration de  Satan,  se  fera  avec  toute  puissance  avec  des  signes  et 
des  prodiges  trompeurs,  et  avec  toutes  les  tromperies  des  mé- 
chants pour  ceux  qui  doivent  périr,  parce  qu'ils  n'ont  pas  reçu 
l'amour  de  la  vérité  qui  les  ferait  vivre.  Aussi  Dieu  leur  enverra 
des  illusions  et  des  erreurs  afin  qu'ils  croient  au  mensonge,  afin 
que  tous  ceux  qui  n'ont  pas  cru  la  vérité  et  qui  ont  consenti  à 
l'iniquité  soient  condamnés.  » 

Quant  aux  paroles  mystérieuses  que  l'on  vient  de  lire  :  que  le 
mystère  d'iniquité  a  déjà  commencé  à  se  former,  qu'on  attend 
seulement  que  celui  qui  l'arrête  soit  enlevé  du  milieu,  les  saints 
Pères  et  les  docteurs  ont  dit  que  c'était  là  une  parabole  annon- 
çant l'affaiblissement  de  l'Empire  romain.  Qui  donc  sera  trouvé 
assez  heureux  pour  être  resté  ferme  dans  la  foi  et  prêt  à  toutes  les 
souffrances  et  pour  avoir  la  confiance  de  se  décerner  la  louange 
de  l'Apôtre  qui  disait  :  J'ai  combattu  le  bon  combat,  j'ai  ter- 
miné ma  course,  j'ai  conservé  la  foi,  aussi  la  couronne  de  justice 
m'est  réservée,  celle  que  Notre-Seigneur  me  décernera  au  jour 
du  juste  jugement.  —  11  ajoute  encore:  non  seulement  à  moi, 
mais  à  tous  ceux  qui  ont  aimé  sa  révélation  (2). 

(1)  Chap.  ii,  1-1U.  Il  y  a  quelques  différences  entre  ce  texte  et  celui  de  la  Pes- 
chito. 
(2)11  Timothée,  iv,  7  et  8. 


392  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

Alors  aussi  fut  accomplie  en  toute  rigueur  la  prophétie  du 
prophète  Isaïe  d'après  laquelle  il  n'y  aura  pas  d'anathème  ni  de 
Chananéen  dans  la  maison  du  Seigneur.  —  Le  concile  de  Chal- 
cédoine  avec  son  impiété  et  ses  décrets  nouveaux  est  le  signe  im- 
pur de  la  fin,  l'anathème,  et  la  première  incursion  de  l'Anté- 
christ; ses  partisans  et  ses  adhérents  sont  les  Chananéens 
maudits,  comme  nous  l'avons  montré  dans  ce  qui  précède. 

Il  y  a  d'autres  témoignages,  d'autres  démonstrations  et  d'au- 
tres plérophories  faites  par  Dieu,  en  particulier  aux  saints ,  et  en 
général  à  tous  les  hommes,  au  sujet  de  la  prévarication  qui  eut 
lieu  au  concile  de  Chalcédoine,  mais  je  crois,  pour  ne  pas  trop 
étendre  cet  écrit,  qu'en  voilà  assez  pour  les  oreilles  pies,  pour 
les  amis  de  Dieu  qui  accepteront  bien  ce  que  j'ai  écrit  en  toute 
vérité.  Nous  laissons  maintenant  la  parole  à  celui  qui  jugera  en 
toute  justice  les  vivants  et  les  morts,  au  Dieu  de  vérité  qui  con- 
naît les  coeurs. 

J'ai  conservé  pour  ici  le  précepte  de  l'Apôtre  à  Timothée  :  «  Et 
toi.  mon  fils,  fortifie-toi  dans  la  grâce  de  Jésus-Christ,  et  ce  que 
tu  as  entendu  de  moi  par  beaucoup  de  témoins  annonce-le  aux 
hommes  fidèles  qui  pourront  ainsi  en  instruire  d'autres  (1).  » 
Quant  à  celui  qui  confierait  le  mystère  de  la  crainte  de  Dieu  à 
ceux  qui  n'en  sont  pas  dignes,  saint  Basile  a  dit  qu'il  ressem- 
ble à  celui  qui  met  un  onguent  de  grand  prix  dans  un  vase  sor- 
dide. —  L'Apôtre  ordonne  encore  :  «  Combats  le  beau  combat  de 
la  foi,  attends  la  vie  éternelle  à  laquelle  .tu  es  appelé,  annonce  la 
vraie  religion  devant  beaucoup  de  témoins,  ô  Timothée,  garde  le 
dépôt  qui  t'a  été  confié,  fuis  les  paroles  vaines  et  impures, 
garde-toi  d'une  science  impure,  les  hommes  qui  la  professent 
s'éloignèrent  de  la  vérité,  que  la  grâce  soit  avec  toi.  Amen.  » 

Fin  des  Plérophories,  des  témoignages  et  des  révélations  que 
Dieu  fit  par  l'entremise  des  saints  au  sujet  de  l'hérésie  des  deux 
natures  et  de  la  prévarication  de  Chalcédoine  (i). 

F.  Nau. 


(1)  II  Timothée,  n.  1  el  •-'. 

(2)  Michel  ne  donne  que  72  chapitres  distincts.  Son  dernier  chapitre  résume  à 
la  luis  les  chapitres  88  et  8!)  qui  précèdent. 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX 

DE  L'ÉGLISE  ORTHODOXE  EN  TURQUIE 


I.  —  ORIGINE  HISTORIQUE 

Le  traité  de  Paris  (1856),  préparé  par  les  conférences  de 
Vienne  et  de  Constantinople,  marque  dans  l'histoire  religieuse 
de  l'Orient  moderne  une  date  décisive.  En  essayant  de  réorga- 
niser sur  le  modèle  européen  le  vieil  Empire  ottoman,  les  puis- 
sances contractantes  imposèrent  du  même  coup  au  régime 
antérieur  des  diverses  communautés  chrétiennes  une  transfor- 
mation radicale.  Les  immunités  concédées  aux  vaincus  après  la 
conquête  constituaient  à  certains  égards  une  situation  anormale, 
une  sorte  d'État  dans  l'État,  dont  les  gouvernements  européens, 
soucieux  de  leur  indépendance  et  de  leur  prestige,  se  seraient 
difficilement  accommodés  chez  eux,  mais  qu'ils  auraient  volon- 
tiers maintenus  en  Turquie.  Les  diplomates  ottomans  l'enten- 
daient d'une  tout  autre  façon.  Aussi  bien  le  quatrième  article 
du  protocole  de  Vienne,  relatif  aux  immunités  des  populations 
chrétiennes  de  l'Empire,  fut  l'objet  des  négociations  les  plus 
ardues.  Envisageant  sous  un  double  aspect  les  privilèges  en 
question,  les  ministres  de  la  Porte  établissaient  entre  eux  une 
distinction  aussi  nette  dans  son  principe  que  dans  ses  consé- 
quences. Quelques-uns  de  ces  privilèges,  disaient-ils,  étaient  pu- 
rement religieux  et  touchaient  à  la  liberté  de  conscience  :  ceux-là 
devaient  naturellement  être  sauvegardés.  Les  autres,  au  con- 
traire, impliquaient  des  droits  civils  et  une  autonomie  judiciaire 
inconciliables  avec  le  programme  d'une  réforme  générale  de 
l'Etat  et  notamment  avec  l'égalité  de  tous  devant  la  loi;  dès 
lors,  ils  devaient  disparaître  comme  des  institutions  surannées 


394  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

qui  rappelaient  la  conquête  et  perpétuaient  l'isolement  des  di- 
verses classes  de  la  nation,  leurs  mutuelles  jalousies  et  leurs 
haines. 

Ainsi  raisonnaient, le  grand  vizir  Aali-Pacha  et  son  habile 
collègue  aux  affaires  étrangères,  Fuad-Pacha;  ils  exposaient 
avec  complaisance  comment  l'honneur,  la  fortune,  la  liberté 
individuelle,  la  liberté  de  conscience  des  chrétiens  de  rite  orien- 
tal dépendaient  sans  contrôle  du  chef  de  l'Église  de  Constan- 
tinople;  celui-ci  condamnait  ses  ressortissants  à  l'exil,  à  la  pri- 
son, il  levait  des  impôts,  destituait  les  évoques,  usait  et  abusait 
des  armes  spirituelles,  arrêtait  les  programmes  des  études  dans 
les  écoles,  sans  que  le  gouvernement  intervînt  d'aucune  façon 
dans  l'exercice  d'attributions  qui  touchaient  pourtant  par  plus 
d'un  point  à  la  vie  civile  et  politique.  Il  y  a  plus  :  le  gouvernement 
était  tenu  de  lui  prêter  main-forte  pour  assurer  l'exécution  de 
ses  volontés.  N'y  avait-il  pas  lieu  de  séparer  les  deux  pouvoirs, 
ou  tout  au  moins  de  restreindre  des  privilèges  aussi  étendus? 
et,  pour  ce  faire,  n'était-il  pas  nécessaire  de  reviser  le  mode 
d'élection  des  patriarches,  de  supprimer  les  redevances  ecclé- 
siastiques, auxquelles  seraient  substitués  des  traitements  fixes, 
de  contrôler,  enfin,  la  gestion  des  communautés  (1)? 

C'était,  à  certains  égards,  une  situation  analogue  à  celle  qu'a- 
vait présentée  la  France,  à  l'époque  de  la  Révolution.  En  1855 
comme  en  1793,  en  Turquie  comme  en  France,  il  s'agissait 
d'une  constitution  civile  à  imposer  au  clergé;  au  lieu  de  lais- 
ser celui-ci  se  gouverner  lui-même  comme  par  le  passé,  et  de 
lui  abandonner  sur  les  chrétiens  une  autorité  exclusive,  on 
voulait  le  soumettre  d'abord  à  une  loi  commune,  agréée  de 
l'Europe,  quitte  à  le  frapper  ensuite,  dans  les  détails  de  l'ad- 
ministration, de  ces  mille  petites  lois  d'exception  dont  les 
Turcs  ont  le  secret.  Dupes  ou  non,  les  diplomates  européens 
acceptèrent  cette  solution.  De  concert  avec  les  délégués  du  Di- 
van, ils  rédigèrent  ce  fameux  Hatti-Humaïoun  du  18  février 
185G  (2),  qui  promettait  une  réforme  radicale,  mais  qui,  sous 


(1)  Voir,  sur  toute  cotte  question  des  Réformes,  E.  Engelhardt,  La  Turquie  et 
le  Tanzimat.  Histoire  des  réformes  depuis  18ii6,  2  vol.,  188*2-83,  et,  plus  spéciale- 
ment, t.  Ier,  p.  115-147. 

(2j  Le  hatti-humaïoun  comme  le  hatti-chérif  est,  à  proprement  parler,  cons- 
titué par  la  formule  :  Qu'il  soit  fait  en  conformité  du  contenu,  écrite  en  tète  d'un 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  395 

prétexte  d'égalité  de  tous  devant  la  loi,  devait  amener  progres- 
sivement l'abolition  des  anciens  privilèges.  Il  est  utile,  pour 
l'intelligence  de  ce  qui  va  suivre,  de  donner  ici  le  passage 
relatif  aux  communautés  chrétiennes  (1)  : 

«  Tous  les  privilèges  ou  immunités  spirituels,  disait  le  Sultan, 
«  accordés  ab  antiquo,  de  la  part  de  mes  ancêtres  et  à  des  dates 
«  postérieures,  à  toutes  les  communautés  chrétiennes  ou  à  d'au- 
«  très  rites  non  musulmans  établis  dans  mon  empire,  sous  mon 
«  égide  protectrice,  sont  confirmés  et  maintenus. 

«  Chaque  communauté  chrétienne  ou  d'autre  rite  non  musul- 
«  man  sera  tenue,  dans  un  délai  fixé,  et  avec  le  concours  d'une 
«  commission  formée  ad  hoc  dans  son  sein,  de  procéder,  avec 
«  ma  haute  approbation  et  sous  la  surveillance  de  ma  Sublime 
«  Porte,  à  l'examen  de  ses  immunités  et  privilèges  actuels,  et 
«  d'y  discuter  et  soumettre  à  ma  Sublime  Porte  les  réformes 
«  exigées  par  le  progrès  des  lumières  et  du  temps. 

«  Les  pouvoirs  concédés  aux  patriarches  et  aux  évêques  des 
«  rites  chrétiens  par  le  sultan  Mahomet  II  et  ses  successeurs 
«  seront  mis  en  harmonie  avec  la  position  nouvelle  que  nos 
«  intentions  généreuses  et  bienveillantes  assurent  à  ces  com- 
«  munautés. 

«  Le  principe  de  la  nomination  à  vie  des  patriarches  après 
«  la  revision  des  règlements  d'élection  aujourd'hui  en  vigueur, 
«  sera  exactement  appliqué,  conformément  à  la  teneur  de  leur 
«  bérat  (2)  d'investiture.  Les  patriarches,  les  métropolitains 
«  (archevêques),  délégués  (3),  évêques,  ainsi  que  les  grands  rab- 
«  bins  prêteront  serment  à  leur  entrée  en  fonctions,  d'après 
«  une  formule  concertée  en  commun  entre  ma  Sublime  Porte 
«  et  les  chefs  spirituels  des  diverses  communautés. 

«  Les  redevances  ecclésiastiques,  de  quelque  forme  et  nature 

document  de  la  main  même  du  Sultan;  c'est  ce  qui  le  distingue  du  firman,  qui 
n'est  qu'une  délégation  ministérielle  du  pouvoir  souverain. 

(1)  D'après  le  texte  communiqué  au  Congrès  de  Paris,  dans  I.  de  Testa,  Recueil 
des  traités  de  la  Porte  Ottomane  avec  les  puissances  étrangères ,  t.  V  (Paris,  1882), 
p.  132. 

(2)  Diplôme  émané  du  souverain  constituant,  en  faveur  de  celui  à  qui  il  est  ac- 
cordé, une  situation  privilégiée,  sociale,  politique  et  honorifique.  (Note  de  Bel  in.) 

(3)  Mourakkaça  «  fondé  de  pouvoir  »,  délégué  du  chef  spirituel  de  la  commu- 
nauté investi  de  certains  pouvoirs  pour  une  mission  temporaire  ou  permanente. 
Le  mourakkaça  peut  être  archevêque,  évêque,  prêtre  ou  même  laïque.  (Note  de 
Belin.) 


396  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

«  qu'elles  soient,  seront  supprimées  et  remplacées  par  la  fixation 
«  des  revenus  des  patriarches  et  chefs  de  communautés,  et  par 
«  l'allocation  de  traitements  et  de  salaires  équitablement  pro- 
«  portionnés  à  l'importance,  au  rang  et  à  la  dignité  des  divers 
«  membres  du  clergé.  Il  ne  sera  porté,  toutefois,  aucune  atteinte 
«  aux  propriétés  mobilières  et  immobilières  des  divers  clergés 
«  chrétiens.  L'administration  temporelle  des  communautés 
«  chrétiennes  ou  d'autres  rites  non  musulmans  sera  placée  sous 
«  la  sauvegarde  d'un  conseil  choisi  dans  le  sein  de  chacune 
«  desdites  communautés,  parmi  les  membres  du  clergé  et  les 
«  laïques.  » 

Au  congrès  de  Paris,  les  puissances  contractantes  constatè- 
rent la  haute  valeur  de  ce  document.  Les  chrétiens  de  Turquie, 
les  riches  surtout,  se  montrèrent  plus  défiants  :  le  droit  com- 
mun ne  leur  représentait  que  l'absence  de  protection  spéciale, 
c'est-à-dire  l'abandon  sans  défense  aux  musulmans.  Leurs  chefs, 
patriarches  et  évoques,  craignant  de  perdre  leur  pouvoir  sur 
les  fidèles,  dissimulèrent  à  peine  leur  désespoir. 

L'archevêque  de  Nicomédie  n'était  que  l'écho  de  tous  ses 
collègues,  lorsque,  à  l'issue  de  la  cérémonie  du  18  février, 
voyant  replacer  dans  son  enveloppe  de  satin  le  firman  qu'on 
venait  de  lire,  il  s'écria  :  «  Prions  Dieu  qu'il  y  reste.  » 


II.  —  LE  CONSEIL  NATIONAL  PROVISOIRE 

Ce  vœu  du  prélat  grec  devait  être  exaucé  en  plus  d'un  point, 
mais  non  dans  le  sens  qui  l'avait  inspiré.  Peu  soucieux  de  réa- 
liser chez  eux  les  réformes  qui  pouvaient  régulariser,  sinon 
amoindrir,  l'exercice  de  leur  propre  autorité,  les  ministres  de 
la  Porte  réclamèrent  instamment  des  chefs  des  communautés 
chrétiennes  l'application  immédiate  du  régime  nouveau.  Comme 
cela  se  pratique  en  pareil  cas,  on  ne  parla  pas  d'abolition,  mais 
de  simple  revision;  et,  comme  le  Saint-Synode  de  l'Église  or- 
thodoxe cherchait  par  son  inaction  à  échapper  à  une  loi  qu'il 
qualifiait  de  révolutionnaire,  le  grand  vizir  l'invita  à  s'exécu- 
ter. Un  règlement  minutieux,  élaboré  dans  le  Conseil,  prescri- 
vit une  série  de  mesures  propres  à  établir  le  nouvel  ordre  de 
choses.  Ce  règlement,  trop  peu  connu,  marque   le  point  de 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  397 

départ  de  la  profonde  révolution  sociale  dont  j'ai  parlé  au  dé- 
but; c'est  la  préface  obligée  de  toute  étude  sur  l'organisation 
actuelle  des  divers  groupes  chrétiens  de  Turquie.  A  ce  titre,  je 
crois  devoir  le  reproduire  ici  intégralement. 


INSTRUCTIONS  DE  LA  SUBLIME  PORTE 

Relatives  à  la  formation  et  aux  attributions  de  la  Commis- 
sion provisoire  convoquée  au  Patriarcat,  conformément 
aux  dispositions  du  Hatti-Humaïoun  (1). 

1°  Vu  qu'un  article  du  Hatti-Humaïoun  sur  la  réforme 
générale  de  l'Etat  ordonne  à  chaque  communauté  de  chrétiens 
ou  d'autres  sujets  non  musulmans  de  procéder,  dans  un  délai 
déterminé,  à  l'examen  et  à  la  revision  des  privilèges  et  immu- 
nités en  vigueur,  dont  les  améliorations  (comme  l'exige  notre 
époque  de  civilisation  et  de  lumières)  après  avoir  été  discutées 
par  les  conseils  réunis  à  cet  effet  au  Patriarcat,  avec  la  haute 
autorisation  du  souverain  et  sous  la  surveillance  de  la  Sublime 
Porte,  doivent  être  soumises  au  gouvernement,  afin  de  mettre 
ainsi  en  harmonie,  avec  les  conditions  nouvelles  et  la  situation 
faites  à  ces  communautés,  les  prérogatives  et  les  pouvoirs  ac- 
cordés aux  patriarches  et  aux  évèques  chrétiens  par  le  sultan 
Mohammed  II  et  ses  illustres  successeurs  ; 

Vu  que  le  règlement  en  vigueur  pour  l'élection  des  patriar- 
ches doit  être  revu,  et  que  le  principe  de  leur  nomination  à  vie 
doit  recevoir  une  entière  et  véritable  exécution,  conformément 
à  la  teneur  du  bérat  patriarcal; 

Vu  qu'au  moment  de  leur  élection,  les  patriarches,  les  mé- 
tropolitains, les  délégués,  les  évèques  et  les  rabbins  doivent 
prêter  serment,  d'après  une  formule  à  concerter  entre  la  Su- 
blime Porte  et  les  chefs  spirituels  des  diverses  communautés; 


(1)  I.  de  Testa,  op.  <-it.,  p.  170,  a  publié  de  cette  circulaire  une  traduction  légè- 
rement différente,  en  maint  endroit,  de  la  traduction  grecque  que  j'ai  sous  les 
yeux;  c'est  à  l'aide  de  celle-ci  que  j'ai  essayé  de  refondre  presque  entièrement 
celle-là,  sans  aucun  souci  de  l'élégance  littéraire.  Il  ne  faut  demander  aux  tra- 
ductions de  ce  genre  qu'une  fidélité  presque  servile.  La  même  observation  s'ap- 
plique naturellement  aux  pièces  traduites  plus  loin. 


398  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Vu  que  tous  les  dons  faits  au  clergé,  sous  une  forme  et  à  un 
titre  quelconque,  en  vertu  des  canons  ou  de  l'usage,  sont  abso- 
lument interdits,  et  qu'on  y  substituera,  en  faveur  des  patriar- 
ches et  des  chefs  de  communautés,  un  revenu  régulier,  et  pour 
les  autres  membres  du  clergé,  un  traitement  mensuel,  en  rap- 
port avec  le  rang  et  les  besoins  de  chaque  diocèse,  d'après  une 
convention  équitable  à  intervenir  ultérieurement,  sans  que 
d'ailleurs  il  soit  porté  la  moindre  atteinte  à  leurs  biens  meubles 
et  immeubles  ; 

Vu  que  l'administration  temporelle  des  communautés  chré- 
tiennes et  autres  groupes  non  musulmans  doit  être  confiée  à  un 
conseil,  composé  de  membres  choisis  par  chaque  communauté 
au  sein  du  clergé  et  parmi  les  laïques  ; 

Vu  que  tout  cela  a  été  arrêté,  il  sera  procédé,  conformément 
à  ces  prescriptions,  à  la  formation  d'un  conseil  provisoire  spé- 
cial dans  les  patriarcats  grec,  arménien  et  catholique,  ainsi 
que  chez  le  grand  rabbin. 

2"  En  ce  qui  concerne  le  conseil  provisoire  spécial  du 
patriarcat  grec,  le  patriarche  et  les  métropolitains  réunis  en 
synode  choisiront  de  concert,  parmi  les  évêques  ayant  droit  de 
faire  partie  du  synode,  sept  sujets,  qui  formeront  la  partie  ec- 
clésiastique du  conseil.  Tous  ces  élus  devront  être  pris  parmi 
des  candidats  jouissant  de  la  confiance  du  gouvernement  et  de 
leur  propre  nation,  possédant  à  fond  la  connaissance  des  af- 
faires religieuses  et  temporelles,  et  doués  d'une  grande  probité 
et  droiture. 

3°  Les  représentants  de  la  capitale  seront  élus  et  nommés 
dix  par  dix,  parmi  les  sujets  de  l'empire;  on  n'aura,  d'ailleurs, 
qu'à  se  conformer  en  cette  occasion  à  ce  qui  se  pratique  habi- 
tuellement pour  toute  assemblée  générale,  convoquée  au  pa- 
triacat  afin  de  régler  les  affaires  importantes,  l'élection  du 
patriarche  par  exemple.  Par  conséquent,  l'assemblée  une  fois 
réunie,  on  désignera  à  la  Sublime  Porte  vingt  sujets  choisis, 
dix  parmi  les  notables  de  la  nation,  et  dix  parmi  les  membres 
des  corporations  ;  sur  ce  nombre  la  Sublime  Porte  fera  son  choix 
et  en  nommera  la  moitié,  à  savoir  cinq  de  la  première  catégorie 
et  cinq  de  la  seconde,  dix  au  total. 

4°  De  leur  côté,  les  notables  grecs  de  chaque  caza  des 
eyalets  inscrits  dans  les  registres  de  la  nation  grecque  choisi- 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  399 

ront  un  d'entre  eux,  sujet  de  l'empire,  lequel  devra  n'avoir 
jamais  rien  entrepris  contre  l'État,  ni  commis  de  crime  contre 
son  pays  ou  sa  nationalité;  en  outre,  il  devra  bien  connaître  les 
affaires  de  sa  localité,  y  être  propriétaire  et  l'habiter  au  moins 
depuis  dix  ans.  L'élu  sera  envoyé  au  chef-lieu  du  liva  muni  d'un 
mazbata  (certificat)  (1).  Les  notables  du  liva  choisiront  à  leur 
tour  parmi  eux  trois  membres,  ayant  les  qualités  susdites,  et 
les  enverront  tous  ensemble  au  conseil  local,  où,  séance 
tenante,  l'un  d'eux  sera  choisi  et  envoyé  muni  d'un  mazbata 
au  chef-lieu  de  l'eyalet.  Finalement,  ceux  qui  viennent  au  chef- 
lieu  de  l'eyalet  et  celui  qui  a  été  élu  dans  le  chef-lieu  même 
du  liva  ou  de  l'eyalet  se  réuniront  au  medjliss  (conseil)  avec 
les  démogérontes  de  l'eyalet  en  question,  lesquels  doivent 
avoir,  eux  aussi,  les  qualités  susdites.  Là,  ils  éliront  un  député 
et  l'enverront  avec  un  mazbata  dans  la  capitale. 

5°  C'est  le  patriarche  qui  présidera  ce  conseil  provisoire. 
En  son  absence,  la  présidence  reviendra  au  plus  digne  des 
membres  du  clergé. 

6°  Dans  chaque  conseil  se  trouvera  un  commissaire  du 
gouvernement,  pour  assister  aux  discussions. 

7°  Les  règles  ecclésiastiques  et  religieuses  en  vigueur 
dans  la  nation  et  tout  ce  qui  touche  au  culte  étant  des  choses 
entièrement  spirituelles,  on  ne  se  permettra  point  à  leur  égard 
le  moindre  empiétement. 

8°  La  nomination  du  patriarche  dépend  de  la  haute  vo- 
lonté du  souverain.  Néanmoins,  comme  un  ancien  privilège 
abandonne  son  élection  aux  chefs  religieux  et  aux  notables  de 
chaque  nationalité,  cette  élection  devra  sans  doute  se  faire 
d'après  les  canons  ecclésiastiques  et  les  prescriptions  religieu- 
ses de  chaque  nation,  mais  elle  sera  réglée  d'une  manière  juste 
et  équitable,  propre  à  rassurer  le  gouvernement  et  la  nation. 

(1)  L'Empire  ottoman  a  re<;u,  depuis  son  origine  et  surtout  en  ce  siècle,  des 
divisions  administratives  fort  diverses.  Celle  qui  est  mentionnée  ici  a  été  en  usage 
de  1840  à  1864.  L'Empire  tout  entier  était  divisé  en  trente-six  eyalels  ou  gouver- 
nements; les  eyalets  étaient  subdivisés  en  cent  vingt-six  livâs  ou  arrondissements, 
les  liras  en  douze  cent  soixante-sept  cazâs  ou  cantons.  Au-dessous  du  liva  venait 
la  commune  ou  nahyèh.  —  Les  eyalets  inscrits  dans  les  registres  de  la  nation  grecque 
étaient  les  suivants  :  Andrinople  ,  Bosna,  Salonique,  Castamouni,  Larisse,  Mity- 
lène,  Pélagonie,  Pisidie,  Smyrne,  Philippopoli.  Ce  dernier  devait  envoyer  deux 
députés. 


400  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

9°  Les  métropolitains  et  les  évêques,  choisis  par  le  pa- 
triarche, étant  institués  en  vertu  d'un  bérat  impérial,  leur  choix 
doit  également  se  faire  conformément  aux  canons  ecclésias- 
tiques et  aux  règlements  religieux;  mais,  en  outre,  on  déter- 
minera à  ce  sujet  une  procédure  offrant  toute  sécurité  au  gou- 
vernement comme  à  la  nation. 

10°  On  devra  rechercher  et  déterminer,  pour  réunir  et 
former  le  Saint-S}rnode,  une  voie  conforme  aux  canons  de  l'É- 
glise et  aux  règlements  religieux. 

11°  Comme,  en  dehors  des  affaires  spirituelles  de  la  nation, 
la  surveillance  de  ses  affaires  temporelles  exige  un  conseil, 
composé  de  chefs  religieux  et  de  membres  civils  choisis  par  la 
nation  et  confirmés  par  le  gouvernement  impérial,  on  recherchera 
et  on  déterminera  le  mode  dont  ce  conseil  doit  être  formé  et  ses 
membres  élus. 

12"  De  même  que  les  choses  d'administration  générale  res- 
sortent  naturellement  du  gouvernement  impérial,  de  même 
les  affaires  spirituelles  ressortent  des  chefs  religieux  de  chaque 
nation;  en  conséquence,  les  affaires  temporelles  seront  seules 
soumises  au  susdit  conseil,  comme  il  est  dit  dans  l'article  pré- 
cédent. Et  pour  que  le  susdit  conseil  se  tienne  dans  de  justes 
limites,  sans  empiéter  sur  les  droits  du  gouvernement  ni  sur  le 
domaine  religieux,  il  est  nécessaire  de  déterminer  et  de  fixer 
ses  propres  attributions. 

13°  Comme  on  a  décidé  d'assigner  un  traitement  aux  chefs 
spirituels,  et  d'abolir  les  droits  et  les  redevances  qu'ils  pré- 
lèvent, on  attribuera  d'abord  au  patriarche  un  budget  annuel 
ou  mensuel  en  rapport  avec  son  rang  et  sa  dignité.  On  assignera 
de  même  aux  autres  chefs  religieux  un  traitement  proportionné 
au  rang  de  chacun,  aux  exigences  de  ses  fonctions,  et  à  l'im- 
portance de  la  nation.  Le  rang  de  chacun  et  le  traitement  qu'il 
comporte,  une  fois  déterminés  par  le  conseil  provisoire,  seront 
portés  à  la  connaissance  du  public. 

14°  On  fixera  également  la  quote-part  à  payer  par  tout  civil 
pour  solder  ces  traitements  et  couvrir  les  dépenses  du  culte 
et  de  l'administration;  on  indiquera  de  même  la  manière  dont 
cette  quote-part  doit  être  prélevée  et  répartie.  Et  comme  la 
question  du  traitement  amènera  nécessairement  l'étude  des 
moyens  d'éteindre,  ou  tout  à  la  fois  ou  par  degré,  la  dette 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  401 

contractée  par  la  caisse  patriarcale  et  nationale,  le  conseil  devra 
examiner  ce  point  avec  le  plus  grand  soin  et  faire  connaître 
ensuite  sa  résolution.  Comme,  d'autre  part,  le  recouvrement  des 
diverses  taxes  que  la  nation  sera  tenue  de  payer,  et  leur  ex- 
pédition aux  lieux  déterminés,  exigeront  l'appui  du  gouverne- 
ment, le  conseil  aura  encore  à  étudier  cette  question  et  adresser 
un  rapport. 

15°  Les  résolutions  prises  à  la  suite  des  délibérations  du  con- 
seil devant  être  soumises,  avec  leurs  rapports  respectifs,  à 
la  Sublime  Porte,  le  Haut  Conseil  du  Tanzimat  examinera 
mûrement  ces  divers  rapports,  émanés  du  conseil  provisoire 
national;  s'ils  reçoivent  la  haute  sanction  impériale,  leurcontenu 
deviendra,  aux  yeux  du  gouvernement,  loi  constitutive  pour  la 
nation  qu'ils  concernent.  Pour  cette  raison,  si  les  rapports  ren- 
fermant le  résultat  des  délibérations  avaient  reçu  une  appro- 
bation unanime,  on  ne  manquerait  pas  de  le  signaler;  si,  au 
contraire,  les  avis  avaient  été  partagés,  on  le  signalerait,  en 
rapportant  l'opinion  des  deux  parties. 

Vu  qu'il  n'est  permis  à  aucun  des  membres  de  ce  conseil  de 
rendre  publique  sa  propre  manière  cle  voir,  non  plus  que  les 
résolutions  de  l'assemblée,  et  que  les  délibérations  doivent  rester 
secrètes ,  le  patriarche  aura  soin  de  prendre  les  mesures  néces- 
saires pour  que  les  membres,  sur  ce  point  comme  dans  l'ac- 
complissement de  leurs  autres  devoirs,  se  conduisent  avec  la 
probité  la  plus  entière  (1). 


Ces  instructions  étaient  formelles;  bon  gré,  malgré,  il  fallait 
s'exécuter.  Dès  le  mois  d'août  1858,  l'Assemblée  nationale, 
réunie  au  Phanar,  procéda  à  la  formation  du  Conseil  provisoire 
national,  en  se  conformant  aux  dispositions  de  la  circulaire 
ministérielle.  Comme  on  a  pu  l'observer,  cette  assemblée  devait 
comprendre  et  comprit  en  effet  sept  métropolitains,  choisis  par 
le  Saint-Synode,  dix  représentants  des  divers  quartiers  de  la 


(1)  Voir  If  texte  grec  de  cette  circulaire  en  tète  de  la  brochure  :  rsvtxo!  Kavovt- 
<7fj.oi  Ttïpt  oiEVÔîTrJTca);  twv  sxxXrjffiaaTixwv  xat  ÈBvtxâv  7ïpay[j.aT(ov  twv  ûtto  tov  ûixovi(j.svixôv 
Ûpôvov  SiaTî/.oûvTan  ôp6oS6?a>v  -/pitmavùv  Û7Tï]-/.gu)v  xrj;  'A.  Meya)iei6r/]Toç  toû  -ouXtxvov. 
S1.  70  p.  Constantinople ,  1888.  Ce  recueil  est  fort  incomplet;  nous  y  renverrons 
néanmoins  le  lecteur  pour  toutes  les  pièces  qu'il  renferme. 

orient  chrétien.  27 


402  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

capitale,  et  onze  délégués,  envoyés  par  les  provinces,  ou  eyalets; 
soit,  avec  le  président  et  le  secrétaire,  un  total  de  trente  per- 
sonnes. On  élabora  tout  d'abord  un  règlement  minutieux,  en 
vingt-huit  articles,  destiné  à  fixer  les  attributions  du  conseil, 
les  obligations  de  ses  membres,  les  devoirs  du  secrétaire  et  ceux 
du  président.  Le  caractère  essentiellement  transitoire  de  cette 
pièce  me  dispense  de  la  rapporter  ici  (1).  Au  reste,  en  dépit  des 
règles  les  plus  sages,  la  division,  si  naturelle  à  l'esprit  grec, 
ne  tarda  pas  à  se  manifester  au  sein  de  la  vénérable  assemblée. 


III.  —  L'ELECTION  PATRIARCALE. 

La  première  question  portée  à  l'ordre  du  jour  était,  on  s'en 
souvient,  l'élection  du  patriarche;  c'est  sur  ce  point  que  le  con- 
flit éclata  dès  l'origine  entre  les  deux  corps.  Pour  en  bien  saisir 
toute  la  gravité,  il  suffira  de  rappeler  en  quelques  mots  la  situa- 
tion antérieure. 

Voici  quelle  avait  été  la  règle  en  vigueur  pour  l'élection  pa- 
triarcale, depuis  le  huitième  siècle  jusqu'à  la  fin  de  l'empire. 
Le  souverain  réunissait  parmi  les  évoques  de  passage  à  Cons- 
tantinople,  ou  appelés  de  leurs  provinces,  douze  prélats;  encore 
ce  chiffre  était- il  rarement  atteint.  Ces  évêques  formaient  une 
liste  de  trois  noms  qu'on  apportait  au  prince.  «  L'esprit  de 
Dieu  lui-même,  dit  le  chroniqueur,  leur  inspirait  ces  noms.  » 
L'empereur  sur  cette  liste  désignait  le  patriarche.  Il  pouvait 
arriver  que  pas  un  des  trois  noms  soumis  au  prince  ne  lui 
agréât.  Il  communiquait  alors  simplement  au  collège  un  nou- 
veau nom.  Les  évêques  n'avaient  plus  qu'à  s'incliner  et  à  ap- 
prouver ce  choix.  L'empereur  était  donc  en  réalité  le  seul  maî- 
tre de  l'élection  (2).  Cet  usage  se  conserva,  chose  curieuse, 
même  sous  les  souverains  musulmans;  seulement,  depuis  1453, 
le  Saint-Synode  compta  souvent  un  nombre  plus  considérable 
de  membres.  Pour  un  motif  ou  pour  un  autre,  les  évêques  pré- 
féraient à  une  résidence  éloignée  le  séjour  de  la  capitale.  Ceci 
n'était  point  fait  pour  plaire  aux  titulaires  des  métropoles  voi- 

(1)  Elle  a  été  reproduite  dans  rsvtxoi  y.avovia(xoi,  etc.,  p.  ty'-iÇ'. 

(2)  Am.  Gasquet,  De  l'Autorité  Impériale  en  matière  religieuse  à  By*ance,  in-8", 
Paris,  1879,  p.  87. 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  403 

sines  de  Constantinople;  ils  auraient  volontiers  traité  d'intrus 
ces  prélats  venus  des  plus  lointaines  provinces  pour  prendre 
ou  réclamer  leur  part  d'autorité  dans  le  gouvernement  général 
de  l'Église.  Deux  ou  trois  siècles  s'écoulèrent,  témoins  d'affli- 
geantes rivalités  au  sein  de  l'orthodoxie.  Finalement,  la  victoire 
revint,  —  on  devait  s'y  attendre,  —  aux  métropolitains  voisins 
de  la  capitale,  plus  riches  et  dès  lors  plus  influents  que  leurs 
collègues  des  provinces.  En  1741,  Gérasime,  métropolitain  d'Hé- 
raclée,  obtint  du  sultan  Mahmoud  Ier  un  firman  qui  modifiait 
profondément  la  pratique  suivie  jusqu'alors.  D'après  ce  docu- 
ment, le  choix  du  Saint-Synode  ne  devait  recevoir  la  sanction 
du  gouvernement  impérial,  qu'à  la  condition  pour  l'élu  de  pré- 
senter préalablement  un  certificat  de  bonne  conduite,  signé  des 
métropolitains  d'Héraclée,  de  Cyzique,  de  Nicomédie,  de  Nicée 
et  de  Chalcédoine  (1).  Ce  fut  le  point  de  départ  d'un  régime 
nouveau,  celui  du  gérontisme.  A  ces  cinq  prélats  ou  gérontes 
appartint  désormais  le  choix  du  plus  haut  dignitaire  de  l'Église, 
et,  par  suite,  une  influence  décisive  sur  les  affaires  de  la  nation. 
Ni  les  autres  évoques,  ni  le  bas  clergé,  ni  le  peuple  ne  pou- 
vaient s'accommoder  de  ce  système;  ils  le  subirent  sans  l'ac- 
cepter jamais,  .\ussi,  à  peine  réunie,  l'Assemblée  nationale 
proposa-t-elle,  en  1859,  un  projet  de  réforme,  dont  la  teneur 
supprimait  entièrement  le  gérontisme.  Naturellement,  les  repré- 
sentants de  celui-ci  luttèrent  avec  la  dernière  énergie  pour 
le  maintien  de  l'ancien  ordre  de  choses.  D'un  autre  côté,  les 
laïques  n'étaient  pas  moins  jaloux  de  s'immiscer  dans  les 
affaires  ecclésiastiques,  placées  jusque-là  en  dehors  de  leur 
contrôle.  Ce  fut,  entre  les  deux  corps,  un  duel  à  outrance.  Beau- 
coup moins  nombreux,  les  gérontes,  le  patriarche  à  leur  tête, 
se  séparèrent  avec  éclat  de  l'Assemblée.  Rien  n'y  fit.  Comme 
cela  se  pratique  en  pareil  cas,  on  eut  recours  au  gouvernement 
pour  rétablir  la  paix.  Au  mois  de  juin  de  cette  même  année 
1859,  huit  membres  du  conseil,  agissant  au  nom  de  leurs  col- 
lègues, remirent  à  Fuad-Pacha,  ministre  des  affaires  étran- 
gères, un  violent  réquisitoire  contre  le  patriarche  Cyrille  VII  et 
ses  gérontes,  qu'on  accusait  de  vouloir  arrêter  les  travaux  de 

(1)  Ath.  Comm.  Vpsilanti,  Ta  [A£Tà  r/jv  à),co<7iv,  8",  Constantinople,  1870,  p.  360.  Le 
firman  de  1741  fut  confirmé  par  un  hatt  souverain  en  1757,  à  la  demande  des 
gérontes  en  révolte  contre  Callinique  IV.  Cf.  ibid.,  p.  376. 


404  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

l'assemblée  nationale.  Cyrille  dut  envoyer  sa  démission  au 
ministre;  mais  le  Sultan  ne  l'accepta  point.  Par  contre,  un 
décret  impérial,  paru  en  juillet,  renvoyait  dans  leurs  diocèses 
les  gérontes  réfractaires.  Ceux-ci,  avant  de  partir,  remirent  au 
patriarche  une  protestation  énergique,  pour  se  plaindre  à  la 
fois  de  la  violation  des  canons,  de  la  mesure  qui  les  frappait 
si  soudainement  et  des  procédés  de  l'assemblée.  A  son  tour, 
cette  dernière  publia  une  contre-protestation,  beaucoup  plus 
étendue  et  non  moins  violente  (1). 

On  acheva,  sans  incident  plus  fâcheux,  le  projet  de  réforme 
relatif  à  l'élection  des  patriarches  et  des  métropolitains;  au 
mois  de  juin  1860,  on  le  déposa  sur  les  bureaux  du  ministre 
des  affaires  étrangères,  pour  être  revêtu  de  la  sanction  impé- 
riale. —  Avant  de  l'approuver,  Fuad-Pacha  réclama  pour  la 
Sublime  Porte  le  droit  de  contrôler  la  liste  de  tous  les  candidats 
éligibles  au  lieu  de  n'avoir  à  examiner  que  les  trois  candidats 
définitifs;  c'était  se  réserver  par  une  habile  manœuvre  le  droit 
d'éliminer  tous  ceux  des  candidats  qui  n'auraient  pas  le  don 
de  plaire  au  gouvernement.  Cette  fois,  il  n'y  eut,  au  sein  de 
l'assemblée,  qu'une  seule  voix  pour  protester  contre  les  pré- 
tentions du  ministre.  Au  bout  d'un  mois  de  pourparlers, 
Cyrille  VII  donna  sa  démission  (1er  juillet  1860).  Cet  acte  din- 
dépendance,  le  seul  que  puissent  encore  exercer  les  titulaires  du 
t mne  œcuménique,  n'apporta  aucun  remède  à  la  situation.  Le 
lOseptembre,  Fuad-Pacha,  dans  un  mémoire  adresséau  locumte- 
nens,  réclama  formellement  le  droit  pour  le  gouvernement  d'in- 
tervenir dans  l'élection  d'un  dignitaire,  que  ses  privilèges  politi- 
ques assimilaient  aux  autres  fonctionnaires  de  l'État.  D'ailleurs, 
ajoutait-il,  on  n'effacera  jamais  plus  de  trois  noms  sur  la  liste 
des  candidats  ainsi  soumise  à  l'examen  préalable  de  la  Sublime 
Porte  (2).  <>n  eut  beau  se  récrier,  multiplier  les  démarches, 

(1)  Ces  deux  pièces  curieuses  parurenl  ensemble  dans  une  brochure,  devenue 

fort  rare,  intitulée  :   'Avaffxeiri|   ~r,z   8ia(JL<xpTUpT)<reCi>;  twv  ~iv~z  <7-jvoo'.-/.o>7.  Constanti- 

nople,  1858.  Cette  œuvre  anonyme  était  due  à  la  plume  féconde  el  acerbe  du 
hiérodiacre  Grégoire,  qui  devint  plus  tard  métropolitain  de  Chios.  Cf.  I.  Man. 
Gkdéon,  QaTpiapxixoî  nivaxsç,  Coiistantinople.  1890,  p.  700. 

(2)  11  ne  faudrait  point  se  méprendre  sur  cette  réserve  de  la  Sublime  l'orte. 
Une  fois  le  principe  admis,  on  use  à  volonté  du  système.  Si,  en  1887,  par  exemple, 
l'amendement  ne  porta  (pie  sur  trois  noms,  en  1891,  il  porta  sur  cinq,  et,  en  1894, 
sur  sept.  Cf.  G.  I.  Papadopoulos,  'H  ï-Jyy_povo;  'lzpapyia  irt;  ôp8o865ou  àvetTOÀiXTJs 
'Ëmûrijffta;,  t.  I".  Athènes,  1895,  p.  366(note)  et  111. 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  405 

en  appeler  aux  canons  :  il  fallut  bien  accepter  l'amendement  du 
ministre.  Moyennant  cette  grave  modification,  le  nouveau  règle- 
ment, approuvé  par  le  Sultan,  vers  la  fin  de  1861,  fut  aussitôt 
mis  en  vigueur.  Le  voici  dans  toute  sa  teneur  : 


ÉLECTION  ET  INSTITUTION  DU  PATRIARCHE. 

§  1er.  —  mode  d'élection. 

1"  En  cas  de  vacance  du  siège  œcuménique,  le  synode 
des  métropolitains  se  réunira  avec  les  membres  du  conseil 
mixte  et  nommera  un  locum  tenens,  pris  parmi  les  métropoli- 
tains résidant  à  Constantinople  et  doué  des  qualités  requises. 
On  fera  connaître  à  la  Sublime  Porte,  par  un  procès-verbal  si- 
gné des  deux  corps,  la  vacance  du  siège  et  le  nom  du  locum 
tenens;  puis,  sur  un  firman  impérial,  on  délivrera  un  décret 
confirmant  le  locum  tenens  et  ordonnant  de  procéder  à  l'élec- 
tion régulière  du  patriarche. 

2°  Les  formalités  de  l'article  1er  une  fois  remplies,  on  en- 
verra à  tous  les  métropolitains  relevant  du  siège  œcuménique 
une  circulaire,  les  invitant  à  envoyer  à  Constantinople,  dans 
un  délai  maximum  de  quarante  et  un  jours,  un  pli  cacheté,  ac- 
compagné d'une  lettre,  et  renfermant  leur  vote  sur  celui  d'entre 
tous  les  évêques  qu'ils  jugeront,4  en  conscience,  réunir  les  con- 
ditions voulues  et  les  qualités  requises  pour  prendre  la  succes- 
sion du  siège  œcuménique.  En  oi^tre,  on  adressera  des  lettres 
aux  habitants  des  vingt-huit  diocèses  désignés  plus  loin,  pour 
qu'ils  aient  soin  d'envoyer  à  Constantinople,  au  jour  fixé  pour 
l'assemblée  électorale,  un  laïque  chargé  de  les  représenter. 

3°  De  leur  côté,  les  membres  du  Saint- Synode  et  les  au- 
tres métropolitains,  qui  se  trouveraient  présents  dans  la  capi- 
tale auront  soin,  cinq  jours  avant  l'assemblée  électorale,  d'écrire 
le  nom  de  leur  candidat  sur  un  bulletin  qu'ils  déposeront, 
après  l'avoir  cacheté,  avec  ceux  des  métropolitains  expédiés 
des  provinces. 

4°  Cinq  jours  avant  l'expiration  du  délai  des  quarante  et 
un  jours,  le  locum  tenens  lancera  des   invitations  à  tous   les 


106  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

membres,  clercs  ou  laïques,  appelés  par  le  présent  règlement  à 
assister  à  l'assemblée  électorale,  pour  leur  indiquer  le  jour  de 
l'assemblée  générale.  Au  jour  fixé,  tout  le  monde  se  réunira. 
Après  la  vérification  des  pouvoirs,  on  procédera,  à  huis  clos, 
au  dépouillement  et  au  compte  des  bulletins  ;  cette  opération 
sera  faite  sous  les  yeux  de  tous,  par  le  secrétaire  du  Synode, 
assisté  de  deux  autres  membres  de  l'assemblée. 

5°  Sont  éligibles  au  même  titre  tous  ceux  qui  auront  ob- 
tenu des  voix,  quel  qu'en  soitle  nombre. 

(]°  Si,  parmi  les  membres  laïques  de  l'assemblée,  quelques- 
uns  veulent  proposer  d'autres  candidats,  qui,  pour  ne  point 
figurer  sur  les  bulletins  de  vote,  n'en  sont  pas  moins  dignes 
d'occuper  le  siège  patriarcal,  ces  derniers,  moyennant  le  vote 
confirmatif  du  tiers  des  membres  ecclésiastiques  présents,  se- 
ront portés,  eux  aussi,  sur  la  liste  des  candidats. 

7°  Dès  qu'on  aura  fixé  de  la  sorte  le  nombre  des  métro- 
politains éligibles,  on  en  dressera  une  liste  qui  sera  signée  et 
scellée,  séance  tenante,  par  le  locum  tenens,  les  métropolitains 
du  Synode  et  les  membres  du  Conseil  mixte. 

8°  Comme  le  patriarche  à  élire  est  à  la  fois  chef  spiri- 
tuel, au  point  de  vue  religieux  et  au  point  de  vue  civil,  inter- 
médiaire obligé  du  gouvernement  pour  mettre  en  vigueur  les 
décrets  relatifs  aux  affaires  temporelles  des  chrétiens  du  pa- 
triarcat; pour  ce  motif,  s'il  s'agit  de  prononcer  sur  l'aptitude 
à  gérer  les  affaires  spirituelles  et  nationales,  le  choix  appar- 
tient aux  chefs  spirituels  et  aux  notables  laïques;  mais,  pour  ne 
point  mettre  le  gouvernement  impérial  dans  la  nécessité  d'user 
d'un  droit  inaliénable  en  excluant  un  sujet  désigné  par  un  vote 
commun,  la  liste  des  candidats,  dressée  delà  manière  indiquée 
à  l'article  précédent,  devra  être  envoyée  sur-le-champ  à  la  Su- 
blime Porte.  Si,  parmi  les  candidats  portés  sur  cette  liste,  il 
s'en  trouve  qui  n'aient  point  la  compétence  voulue  au  point  de 
vue  politique,  la  Sublime  Porte,  après  avoir  rayé  leurs  noms, 
informera  le  patriarcat,  par  un  teskéré  délivré  dans  les  vingt- 
quatre  heures,  que  l'on  peut  procéder  à  l'élection  de  l'un  des 
autres  candidats. 

9°  Lorsque  la  liste  électorale,  après  la  revision  de  la  Su- 
blime Porte  indiquée  à  l'article  précédent,  aura  été  retournée, 
l'assemblée   générale   électorale   se  réunira  un    jour    donné, 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  407 

comme  précédemment.  Le  locum  tenens  fera  connaître  les  vo- 
lontés de  la  Sublime  Porte;  et,  si  des  candidats  ont  été  éliminés, 
l'élection  se  portera  sur  les  autres,  de  la  manière  suivante  : 
l'assemblée  tout  entière,  clercs  et  laïques,  désignera  au  scrutin 
secret  et  à  la  majorité  des  voix  trois  candidats  parmi  les  sujets 
non  éliminés. 

10°  Tous  les  membres  de  l'assemblée,  clercs  et  laïques,  n'ont 
qu'une  seule  voix  chacun. 

11°  Dès  que  les  noms  des  trois  candidats  sont  proclamés, 
les  membres  ecclésiastiques  de  l'assemblée  se  rendent  à  l'é- 
glise, où,  en  présence  de  tous  les  membres  laïques  de  l'assem- 
blée et  conformément  au  cérémonial  en  vigueur  dès  le  principe, 
ils  désignent,  au  scrutin  secret  et  à  la  majorité,  après  avoir  in- 
voqué l'Esprit-Saint,  un  des  trois  candidats  à  la  succession  du 
siège  œcuménique;  enfin,  on  célèbre  la  fonction  sacrée. 

12°  En  cas  d'égalité  dans  les  suffrages,  c'est  la  voix  du  lo- 
cum tenens  qui  l'emporte. 

13°  L'élection  terminée  de  la  façon  indiquée  plus  haut,  on 
rédigera  le  procès-verbal  dans  la  forme  établie  et  on  le  com- 
muniquera à  la  Sublime  Porte.  Sur  l'invitation  de  celle-ci,  le 
nouvel  élu  se  présentera  en  premier  lieu  à  Sa  Majesté  pour 
être  officiellement  reconnu;  il  ira  ensuite  à  la  Sublime  Porte 
notifier  son  élection;  finalement,  il  retournera,  avec  le  cérémo- 
nial accoutumé,  au  palais  patriarcal  où  s'accompliront  les  for- 
malités d'usage  (1). 


§    2.  —   QUALITÉS  DU   CANDIDAT. 

Art.  1er.  —  Le  candidat  à  la  succession  du  patriarcat  doit  être 
assez  avancé  en  âge,  appartenir  au  corps  épiscopal,  et  avoir 
gouverné  un  diocèse  sans  aucun  blâme  depuis  sept  ans  au 
moins. 

Art.  2.  —  Il  doit  être  d'une  conduite  irréprochable  dans  son 
administration,  connaître,  autant  que  possible,  les  affaires  tem- 
porelles elles-mêmes,  ou  tout  au  moins,  posséder  les  sciences 
ecclésiastiques  et  celle  des  canons;  il  aura  dû  se  montrer,  dans 

(1)  Voir,  pour  ces  dernières,  Tuïrixèv  xoerà  tïjv  xâ*iv  -zf^  toû  Xpia-roù  Mevd&Y)ç  'ExxXtj- 
<yiaç,  Constantinople,  1888,  p.  436  et   138. 


408  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

sa  vie  passée ,  gardien  diligent  des  dogmes  religieux  et  des 
traditions  sacrées,  et  cela,  parce  qu'il  est  le  chef  de  l'Église 
orthodoxe  et  le  père  spirituel  de  tous  les  fidèles  de  cette  confes- 
sion, et  en  outre,  le  lien  qui  unit  entre  eux  les  métropolitains 
relevant  de  son  autorité  avec  les  autres  Églises  orthodoxes  in- 
dépendantes; il  doit  être  capable  de  protéger  et  de  défendre  la 
religion  avec  ardeur,  par  la  parole  et  par  l'action,  en  tout 
temps ,  en  tout  lieu  et  en  toute  circonstance.  —  Telles  sont  les 
conditions  qu'exige  de  sa  part  le  gouvernement  spirituel  de 
l'Église. 

Art.  3.  —  Le  patriarche  n'est  pas  seulement  le  plus  haut  di- 
gnitaire spirituel  de  l'Église  orientale;  il  est  aussi  chargé  d'ex- 
pédier toutes  les  affaires  contenues  dans  le  bérat  impérial, 
grâce  aux  privilèges  accordés  par  le  grand  conquérant  sultan 
Méhémet,  conservés  religieusement  par  d'autres  illustres  sou- 
verains, et  confirmés  avec  bienveillance  par  le  prince  actuelle- 
ment régnant;  dès  lors,  il  est  certaines  circonstances  où  le  pa- 
triarche est  l'intermédiaire  du  gouvernement  impérial  pour 
la  mise  en  vigueur  de  ses  décisions.  A  ce  titre,  le  patriarche 
à  élire  ne  doit  pas  seulement  avoir  les  qualités  énumérées  à 
l'article  précédent,  il  doit  encore  posséder  l'entière  confiance 
de  la  Sublime  Porte,  qui  confirmera  son  élection. 

En  outre,  il  ne  doit  pas  seulement  avoir  de  l'aptitude  pour 
les  choses  spirituelles  ni  connaître  simplement  les  canons  et 
les  institutions  établies;  il  faut  encore  qu'il  jouisse  de  l'es- 
time et  de  la  confiance  de  la  nation  ;  en  un  mot,  qu'il  rehausse 
par  ses  qualités  la  considération  personnelle  qu'exige  sa  haute 
position;  et,  de  plus,  qu'il  ait  toujours  été,  lui-même,  ainsi 
que  son  père,  sujet  de  l'Empire. 


^    3.    —  COMPOSITION    DE    L'ASSEMBLEE    ÉLECTORALE. 

Art.  1er.  —  L'assemblée  électorale  se  compose  d'ecclésiasti- 
ques et  de  laïques. 

Art.  2.  —  Les  ecclésiastiques  comprennent  les  membres  du 
Saint-Synode  et  les  autres  métropolitains  qui  pourraient  se 
trouver  dans  la  capitale;  le  métropolitain  d'Héraclée  devant,  en 
vertu  d'un  vieil  usage,  donner  à  l'élu  le  bâton  patriarcal,  ce 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  409 

prélat,  pour  garder  cet  usage,  sera  convoqué  et  assistera,  lui 
aussi,  à  la  réunion. 

Art.  3.  —  Les  membres  laïques  sont  les  suivants  :  1°  trois  des 
plus  hauts  fonctionnaires  du  patriarcat,  savoir  le  logothète 
et  deux  autres  avec  lui;  2°  les  membres  du  conseil  mixte; 
3e  trois  des  plus  anciens  fonctionnaires  civils  investis  des  deux 
grades  supérieurs,  deux  militaires  du  grade  de  mir-alaï (—  co- 
lonel), et  trois  autres  fonctionnaires  civils;  4°  le  gouverneur 
de  Samos  s'il  se  trouve  à  Constantinople,  ou  son  représentant; 
5°  les  trois  représentants  des  principautés  danubiennes  (1); 
6°  quatre  membres  des  plus  connus  parmi  les  savants; 
7° cinq  négociants;  8°  un  banquier;  9°  dix  représentants  des  cor- 
porations les  plus  estimées;  10°  deux  délégués  des  paroisses 
de  la  capitale  et  du  Bosphore;  11°  vingt-huit  délégués,  envoyés 
par  les  provinces  suivantes  :  Césarée,  Éphèse,  Héraclée,  Cy- 
zique,  Nicomédie,  Nicée,  Chalcédoine,  Dercos,  Salonique,  An- 
drinople,  Amasia,  Janina,  Brousse,  Pélagonie,  Koniah,  Bosna, 
Rhodes,  Crète,  Trébizonde,  Philippopoli,  Serrés,  Smyrne,  Mi- 
tylène,  Varna,  Chios,  Uskub,  Pisidie  et  Néocésarée  (2). 

Le  droit  d'électeur  ne  peut  être  exercé  que  par  les  sujets  de 
l'Empire. 


Tel  est  ce  curieux  règlement,  élaboré  au  milieu   des  diffi- 

(1)  Los  Grecs  continuent  religieusement  d'imprimer  cet  article  qui,  est-il  be- 
soin de  le  dire ,  n'a  plus  aucune  application  dans  la  pratique. 

(2)  Dans  le  texte  original  du  règlement,  les  deux  noms  de  Nicomédie  et  de 
Nicée  sont  reliés  par  la  particule  ocat  :  de  même  ceux  de  Chalcédoine  et  de  Dercos. 
C'est  qu'il  n'y  avait,  à  l'origine,  qu'un  seul  député  pour  chacun  de  ces  deux 
groupes  de  villes.  Koniah  et  Rhodes  ne  figuraient  même  pas  sur  la  liste.  Par 
contre,  on  y  voyait  encore  les  grands  noms  de  Tirnovo,  Larissa,  Viddin  et  Sofia. 
Lorsque  ces  quatre  dernières  villes  eurent  été  détachées  du  Phanar,  on  songea, 
pour  1-ester  fidèle  au  chiffre  sacré  de  vingt-huit,  à  les  remplacer  par  d'autres.  La 
suppression  du  xaî,  votée  par  les  deux  corps  réunis,  en  séparant  l'une  de  l'autre 
Nicomédie  et  Nicée,  Chalcédoine  et  Dercos,  permit  d'opérer  aisément  deux  subs- 
titutions. Pour  compléter  l'opération ,  un  décret  des  deux  corps,  en  date  du 
26  décembre  1886,  éleva  au  rang  d'éparchies  privilégiées  (7rpovo(juoû-/oi  inap/îai) 
les  métropoles  de  Koniah  et  de  Rhodes.  Heureux  le  peuple  qui  peut  à  si  peu  de 
frais  réparer  ses  pertes  territoriales!  —  Notons,  pour  finir,  que  la  suppression  de 
la  particule  xaî  constitue  le  seul  changement  officiel  apporté  au  texte  primitif  de 
ce  règlement.  Cf.  G.  I.  Papadopollos,  op.  cit.,  p.  605.  Dans  l'intérêt  de  l'histoire, 
jeme  suis  permis  d'être  plus  hardi,  et  d'introduire  dans  le  texte  les  changements 
que  comporte  l'état  actuel. 


410  REVUE    DE   L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

cultes  les  plus  graves,  et  qui,  approuvé  par  la  Sublime  Porte 
dans  les  derniers  jours  de  1861,  constitue  encore  aujourd'hui 
le  seul  mode  en  vigueur  pour  l'élection  des  patriarches. 

Bien  des  fois,  depuis  son  adoption,  on  a  essayé  d'en  modifier 
la  teneur;  mais  aucune  de  ces  tentatives  n'a  réussi  (1).  Ni  le 
clergé  ni  le  peuple  ne  veulent  rien  sacrifier  de  leurs  préro- 
gatives; les  uns  et  les  autres  cherchent,  au  contraire,  à  les 
étendre  davantage.  Cette  situation  a  créé  un  antagonisme  per- 
manent entre  les  deux  corps,  dont  les  prétentions  rivales  se 
manifestent,  avec  plus  ou  moins  d'éclat,  à  chaque  élection  pa- 
triarcale. 

Le  clergé  se  plaint  avec  raison  de  la  part  mesquine  qui  lui 
revient  dans  le  choix  de  son  chef  suprême.  Par  le  fait,  les 
votes  envoyés  des  provinces  par  les  métropolitains  ont  beau 
être  nombreux;  ils  ne  sont  rien  en  comparaison  des  votes  des 
délégués  laïques.  Il  suffit  à  ces  derniers  de  proposer  un  candidat 
et  de  l'appuyer  dans  la  seconde  assemblée  générale,  seraient- 
ils  seuls  à  le  patronner,  pour  que  celui-ci  devienne  l'un  des  trois 
candidats  définitifs.  Dès  lors,  et  à  cause  même  de  leur  majorité 
au  sein  de  cette  seconde  assemblée,  c'est  aux  laïques  qu'appar- 
tient en  définitive  le  choix  des  trois  candidats,  parmi  lesquels 
les  membres  du  clergé  présents  à  l'élection  devront  choisir  le 
futur  patriarche.  Quel  que  soit  le  nom  de  ce  dernier,  ce  sera 
toujours,  à  moins  de  fraudes  manifestes,  ou  de  divisions  entre 
les  laïques  eux-mêmes,  l'élu  des  députés  laïques. 

Pour  mettre  un  terme  à  cette  anomalie,  les  canonistes  de 
l'Église  orthodoxe  ont  mis  en  avant  plusieurs  projets  de  réforme. 
Voici  celui  que  propose  un  brillant  professeur  de  l'École  théo- 
logique de  Halki,  l'archimandrite  Apostolos  Christodoulou.  — 
Dans  une  première  réunion  électorale,  chaque  électeur  vote,  au 
scrutin  secret,  pour  un  candidat;  ces  votes  sont  dépouillés, 
séance  tenante,  ainsi  que  les  bulletins  envoyés  des  provinces 
par  les  métropolitains.  On  dresse  une  liste  des  dix  candidats  qui 
ont  obtenu  le  plus  de  voix,  et  on  l'envoie  à  la  Sublime  Porte. 
Dès  que  le  rôle  aura  été  retourné,  la  même  assemblée  électorale, 
prenant  parmi  les  candidats  non  éliminés  les  trois  qui  ont  le 

(1)  On  voit  dans  Aristarchi  Bey  (Législation  ottomane,  t.  Ier,  p.  xvi,  Cons- 
tantinople,  1873),  qu'en  1873,  une  assemblée  générale  avait  été  convoquée  expres- 
sément pour  reviser  l'ancien  règlement.  La  question  est  toujours  pendante. 


RÈGLEMENTS    GÉNÉRAUX.  411 

plus  de  voix,  se  rend  à  l'église,  où,  après  une  fervente  prière, 
elle  procède  à  l'élection  définitive  (1).  —  Ce  procédé  aurait 
l'avantage  d'assurer  au  clergé  une  voix  prépondérante  dans  le 
choix  des  dix  candidats,  d'où  devrait  sortir,  au  second  tour  de 
scrutin,  le  chef  de  l'orthodoxie.  Mais  je  crains  bien  que  cette 
seule  considération  suffise  à  en  faire  écarter  l'adoption  par  le 
parti  laïque,  plus  puissant  que  jamais.  Au  reste,  ce  n'est  point 
ici  le  lieu  de  préjuger  l'avenir;  le  but  de  cette  étude  est  sim- 
plement de  faire  connaître  le  gouvernement  actuel  de  l'Église 
orthodoxe,  en  fournissant  au  lecteur  les  pièces  officielles,  rela- 
tives à  cette  intéressante  question. 


IV.  —  LE   SAINT-SYNODE. 

A  côté  et  sous  la  présidence  du  patriarche,  est  établi  le  Saint- 
Synode,  y;  àyia  xoà  Upà  SûvoSoç.  Le  groupement  d'évêques  autour 
du  siège  patriarcal  date  de  fort  loin.  Pour  en  trouver  la  véri- 
table origine,  il  faut  remonter  jusqu'aux  premières  années  du 
quatrième  siècle,  jusqu'à  cet  épiscopat  de  cour  établi  en  per- 
manence dans  la  capitale  impériale.  Ce  qu'était,  à  cette  époque, 
ce  groupe  épiscopal,  je  n'ai  pas  à  le  redire  ici;  il  me  suffira  de 
renvoyer  le  lecteur  aux  pages  si  substantielles  que  M.  l'abbé 
Duchesne  a  consacrées,  tout  dernièrement,  aux  débuts  de  cette 
institution  (2).  Loin  de  s'affaiblir  avec  le  schisme,  ce  groupe- 
ment devint  d'autant  plus  puissant  qu'aucune  autorité  supé- 
rieure ne  pouvait  désormais  en  arrêter  le  fonctionnement  anti- 
traditionnel. 

A  toutes  les  pages  de  l'histoire  byzantine ,  du  cinquième 
siècle  à  nos  jours,  on  voit  paraître,  dans  les  actes  publics  de 
l'Église,  ce  concile  permanent  (gûvoSgq  v/lr^j.z^y) .  Sans  être 
strictement  fixé,  le  nombre  de  ses  membres  ne  pouvait,  semble- 
t-il,  être  inférieur  à  quatre,  le  président  compris;  c'est  du 
moins  le  plus  bas  chiffre  qui  nous  soit  fourni  par  les  Actes  du 
patriarcat.  D'autre  part,  ces  mêmes  Actes  nous  présentent  des 
pièces  synodales  signées  de  vingt,  et  même  de  trente  évêques 

(1)  Apost.  Christodoulou,  Aoy.îjAiov  £y.xXr,(7ia(7XLX0'j  oixaiou,8",  Constantinoplo,  1896, 
p.  335  (note). 

(2)  L.  Duchesne,  Églises  séparées,  Paris,  1896,  p.  171-176. 


412  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

présents  (1).  —  Le  choix  de  ces  derniers  était  réservé  au  pa- 
triarche; toutefois,  si  leur  nombre  paraissait  trop  restreint, 
l'empereur  intervenait  en  nommant  lui-même,  directement,  de 
nouveaux  membres,  ou  en  invitant  le  patriarche  à  le  faire  (2). 
Après  la  conquête  ottomane,  le  Saint-Synode  continua  de 
siéger  auprès  du  patriarche  comme  par  le  passé  ;  la  seule  inno- 
vation qui  se  soit  introduite  dans  son  recrutement  est  préci- 
sément ce  gérontisme ,  dont  il  a  été  question  plus  haut;  en 
vertu  de  ce  système,  les  cinq  métropolitains,  voisins  de  la  ca- 
pitale, étaient  toujours  en  fait,  sinon  en  droit,  membres  de  l'as- 
semblée, laquelle  d'ailleurs  comprenait  selon  les  circonstances 
un  nombre  plus  ou  moins  grand  d'autres  métropolitains.  Ainsi, 
en  1740,  c'est-à-dire  cinq  ans  à  peine  après  la  reconnaissance 
officielle  du  gérontisme,  on  voit  telle  pièce  synodale  couverte  de 
vingt  et  une  signatures  d'évêques  en  résidence  dans  la  capi- 
tale (3).  Ce  nombre  parut  exagéré  même  aux  ministres  de  la 
Porte.  Aussi  le  patriarche  Samuel  Ier  essaya-t-il,  vers  1765, 
d'établir  à  ce  sujet  une  règle  générale;  il  décida  qu'à  l'avenir  le 
Synode  aurait  constamment  huit  membres,  égaux  en  puissance, 
et  choisis  parmi  les  archevêques  les  plus  dignes  et  les  plus  dis- 
tingués; seuls,  ces  huit  pontifes  seraient  à  proprement  parler 
les  gérontes.  Les  autres  évêques,  de  passage  à  Constantinople, 
pourraient  sans  doute,  comme  auparavant,  assister  aux  séances 
synodales;  mais,  sans  l'approbation  des  huit  gérontes  ou  de  la 
majorité  d'entre  eux,  aucune  décision  ne  devrait  être  prise  tou- 
chant les  affaires  de  l'Église  (4).  Le  Sultan  confirma  cette  dis- 
position par  un  firman  solennel  (1775),  ce  qui  ne  l'empêcha  pas 
de  tomber  aussitôt  en  désuétude  :  le  courant  contraire  avait  été 
trop  violent,  pour  qu'on  pût  l'arrêter  d'un  seul  coup.  La  réforme 
décisive  ne  devait  s'opérer  que  sous  l'influence  des  idées  nou- 
velles, dont  le  conseil  provisoire  (1858-1860)  poursuivait  l'appli- 
cation avec  la  ténacité  que  l'on  sait.  Voici  le  nouveau  rè- 
glement élaboré  par  cette  assemblée  et  qui,  approuvé  par  la 
Porte,  le  27  janvier  1862,  fut  immédiatement  mis  en  vigueur  : 

(1)  Voir,  sur  cotte  question,  Jos.  Zhishman,  Die  Synoden  und  die   EpiscopaJ 
Aemter  in  der  morgcnlandischen  Kirche,  8°,  Wien,  1867,  p.  33. 

(2)  Ibid.,  p.   34. 

(3)  Ath.  Co.m.m.  Ypsilantî,  op.  cit.,  p.  611. 

(4)  Zach.  N.  Matha,  KaxâXoyo;  taxopixo;  tûv  upwxwv  ïmnv.ôïïav   xai  twv  èçcÇrj;  tïoc- 
Tptap-/à>v,  2e  édit.,  Athènes,  1884,  p.  155. 


RÈGLEMENTS   GÉNÉRAUX.  413 

RÈGLEMENT  ORGANIQUE  DU  SAINT-SYNODE. 

§  1er.    —    FORMATION    DU    SAINT-SYNODE. 

Art.  Ie'.  —  Le  Saint-Synode  se  compose  de  douze  métropoli- 
tains soumis  au  siège  patriarcal  œcuménique  et  siégeant  sous 
la  présidence  du  patriarche  œcuménique.  Conformément  à 
l'ordre  établi  dès  l'origine  et  toujours  en  vigueur,  il  est  et  de- 
meure le  centre  de  l'autorité  spirituelle  pour  tout  le  peuple 
chrétien  relevant  du  patriarche  œcuménique  :  en  conséquence, 
ses  soins  et  sa  sollicitude  devront  s'étendre,  conformément 
aux  saints  canons  de  l'Église,  à  toutes  les  affaires  spirituelles 
de  la  nation  ;  telles  sont  :  le  remplacement  des  archevêques,  et 
la  nomination  aux  sièges  vacants,  l'amélioration,  la  conserva- 
tion et  le  gouvernement  de  tous  les  monastères,  ainsi  que  de 
l'École  théologique  nationale  établie  dans  la  capitale;  il  veillera 
à  préserver  les  chrétiens  orthodoxes  de  toute  influence  étran- 
gère, capable  d'altérer  leurs  sentiments  religieux  et  de  les 
amener  à  changer  de  religion;  il  aura  grand  soin  de  nommer 
et  d'envoyer  ici,  dans  la  capitale,  et  dans  toutes  les  provinces 
de  l'empire,  des  prêtres  dignes  et  vertueux,  pour  annoncer  aux 
fidèles  la  parole  de  Dieu  ;  il  se  procurera  et  fera  distribuer  tous 
les  livres  et  manuels  qu'il  jugera  nécessaires  pour  le  développe- 
ment du  clergé  et  l'instruction  des  fidèles.  Dans  ce  but,  on  éta- 
blira au  patriarcat  une  imprimerie  bien  pourvue;  pour  les 
livres  et  manuels  qu'on  voudra  faire  paraître  à  cette  impri- 
merie, en  dehors  des  ouvrages  purement  religieux ,  le  pa- 
triarcat devra,  conformément  au  Nizam,  se  concerter  d'avance 
avec  le  ministère  de  l'Instruction  publique.  Pour  exécuter  ces 
mesures,  le  Saint-Synode  doit  correspondre  avec  les  arche- 
vêques des  provinces  de  l'empire,  qui  lui  répondront  tout  de 
suite.  Il  n'est  permis  à  personne  de  s'immiscer  dans  les  affaires 
et  les  attributions  réservées  à  l'autorité  spirituelle  du  Saint- 
Synode. 

Art.  2.  —  Les  conseils  d'inspection  et  le  séjour  habituel 
des  prélats  privilégiés  étant  désormais  abolis,  tous  les  métro- 
politains relevant  du  siège  œcuménique  ont  également  le  droit 


414  REVUE    DE    LORIENT   CHRÉTIEN. 

de  faire  partie  du  Saint- Synode,  chacun  pendant  deux  ans,  à 
tour  de  rôle;  on  renouvelle  tous  les  ans  la  moitié  des  membres, 
de  telle  manière  que  chacun  d'eux  ne  reste  pas  au  Synode 
plus  de  deux  ans.  Tous  les  membres  du  Saint-Synode  ont  la 
même  autorité  et  le  même  suffrage  dans  l'exercice  de  leurs 
fonctions  synodales;  il  n'existe  entre  eux  ni  distinction  ni  su- 
prématie d'aucune  sorte.  La  liste  des  prélats  qui  résident  dans 
la  capitale  ou  s'en  éloignent  sera  adressée  par  le  patriarcat  à 
la  Sublime  Porte,  avec  les  indications  convenables. 

Art.  3.  —  Quant  aux  prélats  en  résidence  clans  les  pro- 
vinces, s'ils  viennent  d'être  ordonnés,  ils  ne  peuvent  être 
nommés  membres  du  Synode  avant  d'avoir  passé  cinq  années 
entières  dans  leur  diocèse  ;  s'ils  ont  été  simplement  transférés, 
il  faudra  un  séjour  de  trois  ans  dans  leur  nouveau  diocèse. 
Seuls,  les  prélats  d'un  âge  fort  avancé  pourront  récuser  leur 
mandat;  tous  les  autres  sont  absolument  tenus,  dès  qu'on  les 
appelle,  de  se  rendre  immédiatement  à  Constantinople. 

Art.  4.  —  On  fixera  un  traitement  proportionnel  à  perce- 
voir par  les  métropolitains  du  Synode  dont  les  revenus  ordi- 
naires seraient  inférieurs  à  50.000  piastres,  pour  les  aider  à 
couvrir  les  frais  de  résidence  à  Constantinople,  à  compter  du 
jour  de  leur  entrée  en  fonctions  jusqu'à  leur  remplacement. 

Art.  5.  —  On  a  dressé  tout  exprès  une  liste  de  tous  les 
métropolitains,  en  les  répartissant  en  trois  classes,  dont  cha- 
cune comprend  un  tiers  de  leur  nombre  total.  Tous  les  ans, 
trois  mois  avant  l'expiration  du  délai  fixé,  le  patriarche,  de 
concert  avec  le  Saint-Synode,  choisira  sur  cette  liste  deux  titu- 
laires par  classe,  à  savoir  le  premier  et  le  dernier,  et  les  invi- 
tera à  remplacer  les  anciens;  ceux-ci  devront  retourner  sans 
retard  dans  leurs  diocèses  respectifs. 

Art.  6.  —  Dans  le  cas  où  un  membre  du  Synode  vient  à 
mourir  avant  l'expiration  des  deux  ans  fixés,  le  prélat  qui 
vient  immédiatement  après  lui  le  remplace  et  achève  les  deux 
ans,  lorsque  le  décès  arrive  la  première  année;  s'il  survient  la 
seconde,  les  quelques  mois  non  encore  écoulés  sont  comptés 
en  surcroît  au  titulaire  appelé  à  siéger  par  le  tour  de  rôle. 

Art.  7.  —  Comme  une  commission  mixte  spéciale  a  été 
instituée  pour  régler  et  éteindre  les  dettes  de  la  communauté  et 
les  dettes  dites  de  la  cour,  les  membres  du  Saint-Synode  sont 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  415 

dispensés  de  fournir  des  cautions  et  de  délivrer  des  billets  d'em- 
prunts nationaux.  Ceci  est  désormais  sévèrement  interdit  (1). 

Art.  8.  —  Tout  acte  du  Synode  fait  à  l'insu  ou  en  l'absence 
du  patriarche  est  nul,  comme  aussi  tout  acte  émanant  du  patriar- 
che seul  demeure  sans  valeur.  Mais  toute  décision  synodale 
prise  à  la  majorité  des  voix,  en  séance  plénière  des  membres 
du  Synode,  doit  être  sanctionnée  et  exécutée  par  le  patriarche. 

Art.  9.  —  Aucun  métropolitain  du  Synode  ne  peut,  au 
terme  de  son  mandat,  demeurer  à  Constantinople  sous  aucun 
prétexte,  hormis  le  cas  de  maladie  ou  d'extrême  nécessité; 
encore  cela  n'aura-t-il  lieu  qu'avec  l'assentiment  du  Synode  et 
la  fixation  par  le  patriarche  d'un  délai  convenable.  De  plus,  la 
Sublime  Porte  en  sera  informée.  Les  prélats  en  question  ne 
prendront  part  ni  aux  séances  ni  à  l'assistance  au  chœur  (2). 

Art.  10.  —  Aucun  des  métropolitains  relevant  du  siège 
œcuménique  ne  peut  séjourner  à  Constantinople,  sous  aucun 
prétexte,  sans  l'autorisation  préalable  du  patriarche  et  l'ap- 
probation du  Saint-Synode. 

Art.  11.  —  On  comptera  la  période  de  deux  ans  à  partir  de 
la  première  fête  solennelle  qui  suivra  la  sanction  donnée  aux 
règlements  du  conseil  national  par  Sa  Hautesse  Impériale, 
notre  très  magnanime  souverain. 


(1)  La  rédaction  assez  obscure  de  cet  article  a  besoin  d'une  explication.  Vers 
le  milieu  du  siècle  dernier,  les  dettes  du  patriarcat  s'élevaient  à  une  somme 
exorbitante;  de  là  des  embarras  qui  allaient  se  multipliant  sans  cesse.  Pour  y  re- 
médier, le  patriarcbe  Samuel  (1764-1768)  obligea  chaque  évèché  à  se  charger 
d'acquitter  une  partie  de  la  dette;  cette  quote-part,  inscrite  sur  un  registre 
créé  à  cet  effet,  constitua  la  dette  aulique  (aùXixà  yjpév.)  de  chaque  évêché.  Le  re- 
mède était  pin1  que  le  mal  ;  car,  pour  se  libérer  de  cette  dette,  les  évêques 
eurent  recours  à  des  emprunts  forcés  sur  leurs  propres  sujets.  Ils  délivraient,  en 
retour  des  sommes  reçues,  des  obligations  appelées  elles  aussi  aùXtxai  et  marquées 
du  sceau  de  la  communauté.  Cette  dernière  disposition  faisait  peser  sur  la  com- 
munauté tout  entière  la  dette  particulière  de  chaque  éparchie,  et  c'est  ainsi  que 
les  Gérontes  pouvaient  multiplier  les  dépenses  sans  grever  leur  propre  budget. 
Pour  donner  le  change,  on  créa,  au  Phanar,  deux  caisses,  celle  de  la  communauté, 
et  celle  des  éparchies;  mais  toutes  deux  étaient  administrées  par  le  Synode  et 
quelques  laïques  triés  avec  soin.  Ces  agioteurs  formaient  la  «  Commission  de  la 
dette  nationale  ».  Voy.  Z.  X.  Matha,  op.  cit.,  \>.  155.  —  J.  C.  Pitzipios,  L'église  Orien- 
tale, 1"  partie  (Rome,  1855),  p.  48  (note). 

(2)  A  certaines  fêtes  de  l'année  ou  dans  certaines  circonstances  particulières, 
les  diverses  fonctions  sacrées  sont  présidées  parle  patriarche,  assisté  de  tous  les 
membres  du  Synode.  C'est  cette  présence  au  chœur  du  sacré  <<>llc<je  orthodoxe 
que  l'on  désigne  sous  le  nom  de  -/o^osTaTi'a. 


416  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Art.  12.  —  Si  le  patriarche  manque  à  ses  obligations  et  à 
ses  devoirs  spirituels,  et  qu'après  une  première  et  une  seconde 
remontrance  respectueuse  de  la  part  du  Synode,  il  ne  tienne 
aucun  compte  des  avertissements  ni  des  corrections,  le  Saint- 
Synode,  de  concert  avec  le  conseil  mixte  permanent  qui  va  être 
institué,  renouvelle  ces  mêmes  respectueuses  remontrances; 
dans  le  cas  où  il  s'obstine,  les  deux  corps  réunis  en  réfèrent 
par  écrit  à  la  Sublime  Porte  et  réclament  sa  déposition.  Pa- 
reillement, si  le  patriarche  manque  à  ses  devoirs  civils,  le 
conseil  mixte  permanent  agit  d'abord  tout  seul,  puis  avec  le 
Saint-Synode,  comme  plus  haut.  Toutefois,  pour  procéder  à  la 
déposition  du  patriarche,  les  deux  tiers  de  chaque  assemblée 
doivent  être  d'accord. 


§   2.    —    RAPPORTS    DU    PATRIARCHE    OECUMÉNIQUE    AVEC    LE    SAINT- 
SYNODE    ET    RÉCIPROQUEMENT. 

Le  patriarche  œcuménique  étant  la  plus  haute  autorité  spi- 
rituelle et  le  chef  de  tout  le  clergé  soumis  au  siège  œcumé- 
nique, devra  : 

1°  Donner  le  bon  exemple  à  toute  la  communauté,  entrete- 
nant avec  tous  les  prélats  des  rapports  fraternels  et  pacifiques, 
sans  acception  de  personne  et  sans  préférences  individuelles  ; 

2°  Défendre  de  toutes  ses  forces,  avec  le  Saint-Synode,  les 
membres  du  clergé  qu'on  attaque  injustement; 

3°  Observer  et  surveiller  le  genre  de  vie  et  la  conduite  du 
clergé,  encourageant  par  des  moyens  appropriés  ce  qui  est 
bien  et  digne  de  louange,  corrigeant  ce  qui  est  répréhensible 
et  peu  conforme  au  décorum  ecclésiastique,  punissant  au  besoin, 
toujours  avec  le  concours  du  Saint-Synode; 

4°  Traiter  avec  le  respect  et  les  égards  nécessaires  les  mem- 
bres du  Saint-Synode,  se  comportant  vis-à-vis  de  tous  indis- 
tinctement avec  une  douceur  fraternelle,  afin  d'écarter  tout 
scandale  et  tout  soupçon  ; 

5°  Maintenir  à  l'intérieur  du  Saint-Synode  le  bon  ordre 
qu'exige  la  haute  position  de  cette  assemblée,  pour  la  gloire 
de  l'Église,  sans  jamais  souffrir  qu'on  prononce  en  public,  au 
cours  des  séances,  des  paroles  inconvenantes  ou  scandaleuses, 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  417 

incompatibles  avec  le  caractère  épiscopal;  qu'il  donne  lui- 
même  l'exemple  de  cette  convenance; 

6°  Travailler  et  agir  avec  le  Saint-Synode  sans  affectation, 
sans  partialité,  sans  égoïsme,  ayant  toujours  en  vue  les  inté- 
rêts généraux  de  l'Église  et  de  la  nation  et  les  défendant  de 
toutes  ses  forces; 

7°  Il  devra  y  avoir  au  patriarcat  une  salle  convenable  où  le 
Saint-Synode,  d'accord  avec  le  patriarche,  se  réunira  en  séance 
extraordinaire,  toutes  les  fois  qu'il  en  sera  besoin  pour  déli- 
bérer à  part  sur  des  questions  dont  la  nature  ne  permet  pas 
au  Synode  de  siéger  hors  du  palais  patriarcal. 


3.  —  DEVOIRS  DES  PRÉLATS  QUI  FONT  PARTIE  DU  SAINT  SYNODE. 


1°  Les  prélats  qui  composent  le  Saint-Synode  doivent  respecter 
et  honorer  comme  il  convient  le  patriarche,  la  plus  haute  au- 
torité spirituelle  de  l'Église  et  de  la  nation,  dont  ils  accepte- 
ront et  suivront  les  sages  conseils  et  les  instructions,  sans  né- 
gliger leurs  devoirs  sacrés;  qu'ils  se  comportent  au  dedans 
comme  au  dehors  du  Synode  avec  la  bienséance  et  la  dignité 
voulue,  s'abstenant  de  toute  démarche  et  de  toute  parole  qui 
provoquerait  du  scandale  ou  porterait  atteinte  au  caractère 
patriarcal. 

2°  Toutes  les  fois  qu'un  prélat,  membre  du  Synode  ou  non, 
a  besoin  de  faire  une  visite  à  quelque  personnage  de  distinc- 
tion, cette  visite  doit  être  autorisée  par  le  patriarche  ;  si  quel- 
qu'un s'éloigne  sans  permission,  le  patriarche  lui  fera  d'abord 
en  particulier  une  remontrance  fraternelle;  s'il  désobéit  une 
seconde  fois,  il  sera  repris  en  plein  Synode;  à  une  troisième  ré- 
cidive, on  prendra  les  mesures  nécessaires  pour  le  ramener  à 
l'obéissance. 

3°  Aucun  prélat,  qu'il  soit  ou  non  membre  du  Synode,  n'a  le 
droit  de  critiquer  le  patriarche,  en  raillant  sa  personne  avec 
arrogance,  ou  en  s'attaquant  à  sa  réputation  ;  quelqu'un  commet- 
il  cet  acte,  le  patriarche  le  reprend  une  première  fois  avec 
douceur;  à  la  seconde  fois,  c'est  le  synode  qui  adresse  les  re- 
montrances; si,  une  troisième  fois,  le  coupable  n'en  tient  pas 

OKIENT    CHRÉTIEN.  28 


418  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

compte  et  refuse  de  s'amender,  il  doit  être  châtié  comme  il 
convient. 

4°  Aucun  prélat  ne  peut  passer  dans  un  autre  diocèse  et  y 
séjourner  plus  de  quinze  jours,  sans  la  permission  préalable  du 
patriarche  et  sans  prévenir  l'évêque  du  diocèse  en  question; 
toutefois,  en  cas  d'impérieuse  nécessité,  un  évêque  peut  se 
rendre  dans  les  sandjaks  de  l'eyalet  et  y  rester  quelques  jours 
pour  régler  ses  affaires,  en  ayant  soin  d'informer  le  patriar- 
che œcuménique  de  son  départ  et  de  son  retour  (1). 

5°  Les  membres  du  Saint-Synode  délibéreront  toujours  en  com- 
mun avec  le  patriarche  sur  toutes  les  questions  qui  se  présente- 
ront; en  cas  d'égalité  dans  les  suffrages,  c'est  le  parti  pour  le- 
quel vote  le  patriarche  qui  l'emporte  ;  il  n'y  a  entre  les  prélats 
du  Synode  d'autre  supériorité  que  la  préséance  même  du  rang 
occupé  par  leur  siège  métropolitain;  cette  préséance  sera  seu- 
lement observée  aux  séances  et  au  chœur,  conformément  au 
tableau  de  la  hiérarchie,  que  le  prochain  Synode,  dans  son  im- 
partialité et  équité,  dressera  après  y  avoir  apporté  les  modifi- 
cations les  plus  convenables  et  les  plus  nécessaires. 

6°  Toute  offense  du  patriarche  envers  l'un  des  membres  du 
Synode,  au  sujet  de  l'opinion  ou  du  vote,  exprimés  par  celui-ci 
dans  une  réunion  synodale,  est  considéré  comme  un  outrage 
fait  à  tous  les  membres  du  Synode  ;  de  leur  côté,  les  métropo- 
litains du  Synode  doivent  accorder  au  patriarche  le  respect 
qu'il  mérite. 

7"  Le  Synode  aura  un  premier  et  un  second  secrétaires  pris 
parmi  les  ecclésiastiques,  et  nommés  par  le  patriarche  et  le 
Synode.  Le  premier  secrétaire,  et,  à  son  défaut,  le  second,  di- 
rige la  chancellerie,  présente  au  patriarche  et  au  Synode  les 
rapports  et  autres  pièces  concernant  l'Église,  et  conserve  les 
procès-verbaux  des  séances  synodales;  mais  il  n'a  ni  voix  dé- 
libérative,  ni  suffrage,  ne  prend  aucune  part  à  l'examen  des 

(1)  Ceci  doit  s'entendre  évidemment  du  cas.  presque  général,  où  les  circons- 
criptions ecclésiastiques  ne  coïncident  pas  avec  les  divisions  administratives  de 
l'Empire.  Tel  évêque,  par  exemple,  qui  résidera  au  chef-lieu  d'un  vilayet,  n'aura 
aucune  autorité  sur  le  territoire  d'alentour,  lequel  appartiendra  juridiquement 
à  un  autre  diocèse.  La  chose  se  voit  encore  en  France.  Ainsi  le  canton  de  Ru- 
milly  (Haute-Savoie)  relève  de  Chambéry  au  point  de  vue  ecclésiastique,  et 
d'Annecy  au  point  de  vue  civil;  il  faut  en  dire  autant,  mais  dans  l'ordre  inverse, 
du  canton  d'Ugines  (Savoie). 


RÈGLEMENTS  GÉNÉRAUX.  419 

questions  proposées,  à  moins  d'en  être  prié.  Le  travail  respec- 
tif des  secrétaires  est  déterminé  chaque  fois  par  le  premier  se- 
crétaire ;  ils  ne  pourront  être  portés  parmi  les  candidats  à  l'é- 
piscopat,  avant  d'avoir  rempli  leur  charge,  le  premier  pendant 
cinq  ans,  et  le  second  pendant  sept  ans,  à  dater  de  leur  entrée 
au  secrétariat  de  l'Église. 

8°  Le  Saint-Synode  se  réunit  trois  fois  par  semaine.  Tous  les 
documents  ecclésiastiques  adressés  à  la  Sublime  Porte  doivent 
être  revêtus  du  sceau  à  six  pièces,  dont  la  garde  est  confiée 
chaque  année  aux  six  membres  non  sortants.  Tout  document, 
avant  son  expédition,  doit  être  inséré  au  procès-verbal  et  signé 
par  les  membres  du  Synode.  La  clef  du  sceau  reste  toujours 
en  la  possession  du  patriarche  (1). 

9°  Les  prélats  désignés  pour  un  diocèse  ne  peuvent  séjourner 
à  Constantinople  plus  de  deux  mois,  sans  partir  pour  leur 
diocèse.  Durant  leur  séjour,  ils  peuvent  simplement  assister 
solennellement  au  chœur  et  concélébrer. 

10° Les  prélats  qui,  pour  affaires  ou  maladie,  demeureront  à 
Constantinople  dans  le  délai  indiqué,  avec  la  permission  du  pa- 
triarche et  l'agrément  du  Synode,  pourront  bien  assister  au 
chœur  et  concélébrer,  à  moins  d'être  cités  en  justice,  mais  non 
siéger  au  Synode.  Le  délai  expiré,  ils  repartiront  aussitôt  pour 
leur  diocèse.  S'il  y  a  nécessité  absolue  de  proroger  encore 
leur  séjour,  c'est  au  patriarche  à  le  décider,  après  avoir  pris 
l'avis  du  Synode.  Que  si  quelqu'un  cherche  à  prolonger  le  terme 
de  son  séjour,  en  provoquant  de  l'agitation  contre  l'Église,  on 
le  renverra  aussitôt  dans  son  diocèse;  si  ce  retour  présente  des 
difficultés,  on  l'enverra  ailleurs,  jusqu'à  ce  qu'il  soit  facile  de 
l'envoyer  dans  son  diocèse. 

11°  Le  patriarche,  d'accord  avec  le  Synode,  étendra,  comme 
il  convient,  sa  vigilance  et  sa  sollicitude  aux  patriarches  démis- 
sionnaires privés  de  soutien,  pour  leur  assurer  une  existence 
aisée,  de  même  qu'aux  métropolitains  démissionnaires,  aux 
évêques  ordinaires  et  aux  titulaires,  pour  leur  fournir  des  se- 


(1)  Cette  mesure  de  précaution,  qui  nous  paraîtrait  injurieuse,  remonte  au 
patriarche  Samuel  I«  (1763-68).  Seulement,  à  cette  époque  déjà  lointaine,  le  sceau 
n'était  partagé  qu'en  quatre  morceaux.  Cf.  Ath.  Coiin.  Ypsilanti,  op.  cit., 
p.  397;  Zach.  N.  Matha,  op.  cit.,  p.  155.  La  bonne  foi,  après  un  siècle,  était  sans 
doute  devenue  plus  rare. 


420  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

cours  convenables.  Les  prélats  qui  démissionnent  de  leur  plein 
gré  peuvent  choisir  eux-mêmes  un  lieu  pour  s'y  retirer  et 
passer  leur  vie,  au  su  du  patriarche  et  du  Synode,  sauf  dans  le 
diocèse  qu'ils  gouvernaient  au  moment  de  leur  démission.  Que 
si  un  évoque  a  été  déposé  conformément  à  l'article  8  du  rè- 
glement sur  l'élection  des  évoques,  c'est  au  patriarche  et  au 
Synode  à  lui  assigner  une  résidence,  si  la  faute  qu'on  lui  re- 
proche est  d'ordre  religieux;  si,  au  contraire,  cette  faute  est 
d'ordre  politique,  la  résidence  sera  fixée  par  la  Sublime  Porte 
de  concert  avec  le  Patriarcat. 

12°  Le  patriarche  nommera,  avec  le  Synode,  une  commission 
ecclésiastique,  composée  d'ecclésiastiques  instruits,  dont  les 
fonctions  seront  de  veiller  à  la  bonne  conduite  et  à  l'instruction 
du  clergé,  afin  qu'on  n'ordonnne  pas  des  sujets  ignorants  et 
indignes. 

13°  On  doit  établir  dans  chaque  diocèse  une  commission  ec- 
clésiastique sur  le  modèle  et  avec  les  règlements  de  la  com- 
mission ecclésiastique  centrale  de  Constantinople. 

14°  Tout  évêque  doit  avoir  un  prédicateur,  chargé  de  par- 
courir son  diocèse  pour  y  annoncer  la  parole  de  Dieu  sans  le 
moindre  salaire.  Les  diocèses  les  plus  importants  entretiendront 
aussi,  aux  frais  des  fidèles  du  diocèse  et  sous  la  direction  de 
l'évêque  et  des  notables,  un  séminaire  où  seront  instruits  ceux 
qui  se  destinent  au  sacerdoce,  et  spécialement  les  enfants  des 
prêtres,  ainsi  que  les  prêtres  et  les  diacres  qui  en  auraient 
encore  besoin.  Ceux  qui,  parmi  les  élèves  de  ces  établissements, 
auraient  plus  d'intelligence  et  désireraient  aller  plus  loin  et 
recevoir  une  instruction  plus  complète,  seront  envoyés  par  leur 
évêque  au  séminaire  de  Constantinople. 

15°  On  adresssera  de  temps  en  temps  des  circulaires  à  tous 
les  évêques  pour  qu'ils  aient  soin,  d'accord  avec  les  notables 
de  leur  diocèse,  d'envoyer  des  jeunes  gens  doués  de  bonnes  qua- 
lités morales  et  intellectuelles,  pour  être  agrégés  au  séminaire 
de  Constantinople. 

16°  Le  Saint-Synode  possédera  une  caisse  particulière,  destinée 
à  couvrir  certains  frais  indispensables,  comme  l'envoi  des 
lettres  et  autres  menues  dépenses;  l'argent  nécessaire  à  ces 
besoins  sera  fourni  par  la  caisse  du  conseil  mixte. 

17°  Les  divers  monastères  stavropégiaques  et  les  monastères 


RÈGLEMENTS  GENERAUX.  421 

diocésains  ont  relevé  jusqu'à  présent,  conformément  aux  saints 
canons,  les  uns  de  la  grande  Église,  les  autres  des  métropolitains  ; 
ils  en  relèveront  de  même  à  l'avenir  et  seront  administrés  d'après 
le  règlement  particulier  des  monastères. 

18°  Le  Saint-Synode  prendra  en  sérieuse  considération  et  exa- 
minera avec  attention  les  griefs  adressés,  ces  derniers  temps,  à 
l'Église  par  les  Bulgares  au  sujet  des  offices  célébrés  dans  les 
églises  ;  après  avoir  recherché  et  trouvé  le  fonds  de  vérité  contenu 
dans  ces  griefs,  il  prendra  les  mesures  nécessaires  pour  rétablir 
l'ordre  et  la  tranquillité. 

19°  L'une  des  principales  fonctions  du  Saint-Synode  et  des 
notables  de  la  nation  est  de  pourvoir  d'avance  à  l'établissement 
en  n'importe  quel  lieu  d'un  lycée  convenable  pour  les  filles, 
placé  sous  la  surveillance  du  patriarche,  du  Saint-Synode  et  du 
conseil  mixte,  où  trouveront  asile  les  filles  pauvres  de  nos 
compatriotes;  on  songera  aussi  à  un  orphelinat,  pour  l'entre- 
tien des  jeunes  orphelins,  privés  de  protection  et  de  ressources, 
et  des  enfants  qui,  pour  d'autres  motifs,  auraient  besoin  d'être 
gardés  et  instruits. 

20°  De  même,  il  étendra  la  sollicitude  voulue  sur  les  établisse- 
ments d'utilité  publique  que  la  nation  possède  à  Constantinople, 
tels  que  les  hôpitaux,  l'école  nationale  du  Phanar,  les  écoles 
diocésaines  et  communales,  et  autres;  l'enseignement  doit  y 
être  donné  d'une  manière  uniforme. 

21°  Pour  garder  en  sûreté  les  ornements  sacrés  et  les  vases 
de  l'église  patriarcale,  il  y  aura  un  sacristain,  nommé  par  le 
Saint-Synode,  qui  en  tiendra  un  inventaire  régulier,  sous  la 
haute  surveillance  d'un  métropolitain  du  Synode.  De  même,  on 
choisira  un  bibliothécaire,  surveillé  lui  aussi  par  un  membre 
du  Synode. 


La  plupart  des  dispositions  de  ce  long  et  minutieux  règlement 
furent  aussitôt  mises  en  vigueur  et  le  sont  demeurées  jusqu'à 
nos  jours.  Un  des  premiers  soins  du  Saint-Synode  de  18G2  fut 
de  dresser  le  Syntagmation,  c'est-à-dire  le  tableau  des  évêchés 
et  des  métropoles  relevant  du  patriarche  de  Constantinople.  Au- 
cune liste  de  ce  genre  n'avait  été  officiellement  publiée,  depuis 
celle  de  Chrysanthe,  patriarche  de  Jérusalem,  vieille  de  plus 


422 


REVUE    DE    L  ORIENT    CHRETIEN. 


d'un  siècle.  Or,  nul  n'ignore  combien  les  circonscriptions  ecclé- 
siastiques varient  souvent  dans  les  Églises  orientales,  dans  l'É- 
glise grecque  en  particulier;  rien  n'était  donc  plus  urgent  que 
de  soumettre  la  hiérarchie  orthodoxe  à  une  revision  totale.  C'est 
ce  que  fit  Joachim  II,  lors  de  son  premier  passage  sur  la  chaire 
de  Photius  (1860-1863).  Toutefois,  ce  premier Syntagmation,  sur 
lequel  nous  aurons  à  revenir,  ne  tarda  pas  à  devenir  lui-même 
tout  à  fait  suranné,  par  suite  des  profonds  bouleversements  poli- 
tiques survenus  plus  tard.  En  quelques  années,  la  Bulgarie,  la 
Bosnie,  la  Thessalie  et  l'Épire  furent  successivement  détachées 
du  patriarcat  œcuménique.  Il  fallut,  pour  conserver  à  celui-ci 
un  certain  prestige,  créer  de  nouveaux  sièges,  rajeunir  de  vieux 
noms  oubliés,  se  consoler  du  présent  en  exhumant  du  passé  tout 
un  pompeux  cortège  de  métropoles  depuis  longtemps  disparues. 
Joachim  III  promulgua,  en  1883,  un  nouveau  Syntagmation, 
de  soixante  et  onze  métropoles  afin  d'assurer  le  recrutement 
régulier  du  Saint-Synode.  Ses  successeurs  ont  porté  jusqu'à 
soixante-dix-sept  le  chiffre  de  ces  sièges  privilégiés,  seuls  admis 
à  fournir  ses  titulaires  à  la  haute  assemblée;  depuis  quelques 
années,  leur  nombre  s'est  de  nouveau  restreint,  et  aujourd'hui 
il  n'est  plus  que  de  soixante-quatorze. 

A  cause  du  sujet  qui  nous  occupe,  non  moins  que  pour  son 
grand  intérêt  géographique,  il  est  utile  de  donner  ici  ce  tableau. 
Les  soixante-quatorze  métropoles  y  sont  disposées  en  trois  co- 
lonnes, de  vingt-cinq  chacune,  sauf  la  dernière.  Tous  les  ans, 
au  moment  des  élections  synodales,  on  désigne  deux  candidats 
par  colonne,  l'un  en  haut,  l'autre  en  bas;  on  laisse  seulement 
de  côté  ceux  qui  ne  rempliraient  pas  les  conditions  exigées 
par  les  règlements. 


1  Césarée. 

2  Éphèse. 

3  Héraclée. 

4  Cyzique. 

5  Nicomédie. 

6  Nicée. 

7  Chalcédoine. 

8  Dercos. 

9  Thessalonique. 

10  Andrinople. 

11  Amasée. 


26  Smyrne. 

27  Mitylène. 

28  Didymoteichos. 

29  Ancyre. 

30  Philadelphie. 

31  Melnik. 

32  Ainos. 

33  Méthymne. 

34  Mésembrie. 

35  Samos. 
30  Yizia. 


51  Yodéna. 

52  Coritza. 

53  Bérat. 

54  Stromnitza. 

55  Grévéna. 

56  Sisanio. 

57  Mogjéna. 

58  Prespa. 

59  Dibra. 

60  Cassandria. 

61  Chaldia. 


REGLEMENTS    GENERAUX. 


123 


12  Jannina. 

13  Brousse. 

14  Pélagonie. 

15  Néocésarée 

16  Iconium. 

17  Berrhœa. 

18  Pisidie. 

19  Crète. 

20  Trébizonde. 

21  Nicopolis. 

22  Philippopoii. 

23  Rhodes. 

24  Serrés. 

25  Drama. 


37  Anehialo. 

38  Varna. 

39  Maronia. 

40  Silivrie. 

41  Sozoagathopolis. 

42  Xanthi. 

43  Ganos  et  Chora. 

44  Chio. 

45  Lemnos. 

46  Imbros. 

47  Dyrrhacliium. 

48  Scopia. 

49  Castoria. 

50  Rascoprisrend. 


62  Elasson. 

63  Prœconnèse. 

64  Dryinoupolis. 

65  Cos. 

66  Lititza. 

67  Carpatlios. 

68  Servia. 

69  Nevrokop. 

70  Léro  et  Calymno. 

71  Colonia. 

72  Eleutheroupolis. 

73  Paramythia. 

74  Bella. 


Plus  d'une  fois,  depuis  qu'il  leur  a  été  imposé,  les  patriar- 
ches ont  cherché  à  s'affranchir  de  cet  ordre,  et  à  nommer  direc- 
tement, comme  autrefois,  les  titulaires  du  Synode.  Sans  avoir 
entièrement  réussi  dans  leurs  tentatives,  ils  n'en  ont  pas  moins 
obtenu  un  privilège,  bien  modeste  sans  doute,  mais  dont 
l'exercice,  s'il  devenait  fréquent,  ne  manquerait  pas  de  rendre 
vaines  et  illusoires  certaines  dispositions  du  règlement;  je  veux 
parler  des  nominations  par  âpwTivSïjv.  Voici  l'origine  et  la  na- 
ture de  ce  procédé.  Au  mois  de  mars  1867,  Grégoire  VI,  élu 
patriarche  pour  la  seconde  fois,  déclara  n'accepter  cette  dignité 
qu'à  la  condition  de  pouvoir  prendre  auprès  de  lui,  comme 
membres  du  Synode,  trois  des  prélats  les  plus  distingués  de  la 
hiérarchie.  C'était  aller  contre  les  nouveaux  règlements;  mais, 
d'autre  part,  le  schisme  bulgare  devenait  de  plus  en  plus  me- 
naçant. En  raison  de  ces  circonstances  particulièrement  déli- 
cates, l'assemblée  électorale,  violant  elle-même  sa  propre  loi, 
crut  devoir  accorder  cette  faveur  au  nouvel  élu.  On  vit  alors 
reparaître,  pour  désigner  ce  mode  de  recrutement,  le  vieux 
mot  classique  d'àpiorCvSrjv,  employé  parles  anciens  pour  marquer 
un  choix  fait  par  rang  de  dignité,  par  ordre  de  mérite.  C'était, 
sous  une  forme  mitigée,  faire  revivre  le  gérontième ;  on  le  vit 
bien  lorsque  le  choix  de  Grégoire  VI  se  porta  sur  les  trois  mé- 
tropolitains de  Cyzique,  de  Chalcédoine  et  de  Dercos.  Néan- 
moins, aux  assemblées  générales  de  1871  et  de  1873,  réunies 
pour  l'élection  d'Anthime  VI  et  de  Joachim  II,  aucune  réclama- 
tion ne  s'éleva  contre  cette  grave  infraction  aux  règles  posées 


424  REVUE    DE   L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

dix  ans  auparavant.  Les  patriarches  pouvaient  se  croire,  dès 
lors,  en  possession  définitive  d'un  nouveau  droit.  Par  malheur, 
au  mois  d'octobre  1878,  la  nouvelle  assemblée,  qui  devait  élire 
Joachim  III,  mit  cette  question  à  l'ordre  du  jour  dès  l'ouverture 
de  la  session.  Naturellement,  les  chefs  de  la  grande  Église 
furent  invités  par  leurs  turbulents  sujets  à  conformer  leur  con- 
duite à  la  lettre  et  à  l'esprit  des  règlements.  Le  nouveau  pa- 
triarche dut  s'incliner;  mais,  trois  mois  après,  estimant  les  cir- 
constances assez  graves  pour  user  du  système,  il  en  demanda 
l'autorisation  aux  deux  corps  réunis,  qui  la  lui  accordèrent 
volontiers.  Ses  successeurs  Joachim  IV  et  Denys  V  n'en  prirent 
pas  moins  à  leur  aise  ;  sous  Néophyte  VIII  on  se  serait  cru  aux 
plus  beaux  jours  du  gérontisme.  —  Une  violente  campagne, 
menée  contre  ce  prélat,  provoqua  l'intervention  du  gouverne- 
ment. —  Abdul-Hamid  II,  comme  toujours,  imposa  silence,  et 
la  lutte  se  termina  au  profit  du  pouvoir,  c'est-à-dire  du  pa- 
triarche. Aujourd'hui,  la  nomination  par  xpiz-^zr^  ne  lui  est 
presque  plus  contestée;  mais  il  a  la  sagesse  d'en  user  avec 
assez  de  discrétion.  D'ordinaire,  il  se  borne  simplement  à  pro- 
roger les  pouvoirs  des  membres  sortants  pour  une  nouvelle 
période  de  deux  ans  (1). 

Constantinople. 

L.  Petit, 

dos  Augustins  de  l'Assomption. 

(.4  suivre.) 

(1)  Cf.  G.   I.  Papadopoulos,  S-jyypovo;  'Iepapxta,  etc.,  p.  384-80. 


UNE  HOMELIE 


DE  SÉVÈRE  D'ANTIOCHE 

ATTRIBUÉE  A  GRÉGOIRE  DE  NYSSE  ET  A  HÉSYCHIUS 
DE  JÉRUSALEM 


En  1715,  Montfaucon  publia  (1),  d'après  le  manuscrit  23  du 
fonds  Coislin ,  sous  le  nom  de  Sévère  d'Antioche,  un  traité 
assez  long,  mais  incomplet  cependant,  sur  l'accord  des  quatre 
Évangélistes  dans  le  récit  de  la  résurrection. 

Montfaucon  crut  ce  traité  inédit  (2).  Il  l'était  en  effet  en  ce 
sens  qu'il  n'avait  pas  encore  été  publié  sous  la  forme  où  Mont- 
faucon le  faisait  paraître,  ni  surtout  sous  le  nom  de  Sévère. 
Mais  il  était  loin  d'être  inconnu.  On  pouvait  le  lire  depuis 
1562  (3)  dans  la  deuxième  homélie  de  Grégoire  de  Nysse  sur 
la  résurrection,  publiée  à  cette  époque  en  traduction  latine, 
et  éditée  en  1615  (4)  et  en  1638  (5)  dans  le  texte  original.  Il  se 
lisait  encore  depuis  1648  dans  une  homélie  que  Combefis  (6) 
avait  attribuée  à  Hésychius,  et  qui  n'était  autre  que  celle  de 
Grégoire  de  Nysse  dont  nous  venons  de  parler. 

(1)  BibliothecaCoisliniana,  Paris,  in-fol.,  p.  68-75. 

(2)  Ibid.,  préface  :  Tertium  anecdoton. 

(3)  Gregorii  episcopi  Nysseni  opéra degraeco  in  latinum  e  diversis  sed  po- 

tissimum  a  Laurentio  Sifano  translata,  Bàle,  1562,  in-fol..  c.  193  sqq. 

(4)  Gregorii  episcopi  Nysseni  opéra  omnia  quae  reperiri  potuerunt  graece  et 
latine  nunc  primum  ex  mss.  codd.  in  lucem  édita  et  in  duos  tomos  divisa,  Paris. 
1615,  in-fol.,  t.  II,  c.  832  sqq. 

(5)  Gregorii  episcopi  Nysseni  opéra  nunc  denuo  correctius  et  aceuratius  édita 
et  in  très  tomos  distributa,  Paris,    1638.  in-fol.,  t.  III,  c.  400  sqq. 

(6)  Graeco-latinae  pub-uni  bibliothecae  novum  attctarium,  tomus  duplex,  aller 
exegetieus,  alter  historiens  et  dogmaticus,  Paris,  1648,  in-fol.,  c.  743-774. 


436  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

Galland  releva  l'erreur  de  Montfaucon,  au  tome  XI  de  sa  Bi- 
bliotheca  Patrum.  Nous  verrons  tout  à  l'heure  sa  démons- 
tration. Mais  auparavant,  il  sera  bon,  dans  l'intérêt  de  la  clarté, 
de  retracer  l'histoire  de  la  pseudo-deuxième  homélie  de  Grégoire 
de  Nysse  sur  la  résurrection  jusqu'à  l'apparition  de  la  Biblio- 
theca  Coisliniana  de  Montfaucon. 

Cette  histoire  commence  avec  la  publication  du  Novum  Auc- 
tarium  de  Combefis.  Jusque-là,  l'homélie  en  question  passait 
sans  aucune  difficulté  pour  être  de  Grégoire  de  Nysse.  Combefis 
l'édita  sous  le  nom  d'Hésychius  et  exposa  dans  une  note  (1)  les 
raisons  pour  lesquelles  il  l'avait  enlevée  à  celui  qu'on  en  croyait 
jusqu'alors  l'auteur.  Ces  raisons  sont  les  suivantes  :  Un  manus- 
crit royal  assez  ancien  donne  la  deuxième  homélie  de  Grégoire 
de  Nysse  sur  la  résurrection  comme  étant  d'Hésychius  (2).  — 
Cette  homélie  est  écrite  dans  le  style  simple  et  sans  élévation 
des  écrivains  didactiques,  qui  n'est  pas  celui  de  Grégoire  de 
Nysse.  —  On  a  d'Hésychius  des  écrits  dans  lesquels  il  explique, 
avec  la  simplicité  de  style  qui  distingue  cette  homélie,  des  dif- 
ficultés et  des  contradictions  apparentes  de  l'Écriture  sainte.  — 
Un  même  auteur  ne  saurait  avoir  écrit  les  deux  premières  ho- 
mélies de  Grégoire  de  Nysse  sur  la  résurrection,  à  moins  qu'on 
n'admette  qu'il  ait  voulu  démolir  dans  la  seconde  ce  qu'il 
s'est  efforcé  d'établir  dans  la  première. 

Cette  argumentation  ne  manquait  pas  d'une  certaine  force. 
Combefis  faisait  ressortir  qu'une  homélie  attribuée  à  Grégoire 
de  Nysse  ne  pouvait  pas  être  de  lui,  tant  à  cause  du  fond  que 
de  la  forme  de  cette  homélie,  et  il  établissait  qu'Hésychius  en 
était  l'auteur  non  seulement  possible  mais  certain. 

Cotelier  adopta  entièrement  les  conclusions  de  Combefis  lors- 
qu'il publia  en  1686  un  ouvrage  d'Hésychius  intitulé  :  ^avayar^ 


(1)  Nov.  Auct.,  c.  775-777. 

(2)  Le  manuscrit  auquel  Combefis  fait  allusion  et  dont  il  s'est  servi  pour  édi- 
ter cette  homélie,  peut  aussi  bien  être  le  Nat.  gr.  1186  que  le  Nat.  gr.  772.  Les  quel- 
ques changements  que  Combefis  a  apportés  au  texte  de  1638,  qu'il  reproduit  pour 
ainsi  dire  purement  et  simplement,  peuvent  avoir  été  faits  à  l'aide  de  l'un  ou  de 
l'autre  manuscrit.  Ils  remontent  en  effet  tous  deux  à  un  même  archétype. 
Toutefois,  comme  les  mots  «  assez  ancien  »  s'appliquent  mieux  au  Nat.  gr.  1187 
qui  est  le  plus  ancien  (parchemin  XIVe  siècle),  nous  croyons  que  c'est  ce  der- 
nier que  Combefis  a  eu  entre  les  mains. 


UNE    HOMÉLIE    DE    SÉVÈRE    d'ANTIOCHE.  437 

viaç  -roi)  àybu  'Hau^tou  TcpeaêuTspou  'IspoaoAÛ[j.o)v  (1).  Il  avait  en 
effet  découvert  deux  manuscrits  donnant  quelques  extraits  de 
notre  homélie  sous  le  nom  d'Hésychius  (2).  Le  premier  de  ces 
deux  manuscrits  est  aujourd'hui  le  Parisinus  grec  186  (3). 
Les  extraits  y  sont  au  nombre  de  trois  (4);  ils  sont  surmontés 
d'un  titre  qu'on  trouvera  plus  loin  (5).  Le  deuxième  est  le 
Vindobonensis  89.  Cotelier  avait  appris  par  Lambeck  (6)  que 
la  réponse  de  la  153e  question  d'Anastase  le  Sinaïte  publiée  par 
Gretser  (7)  sans  nom  d'auteur,  était  attribuée  dans  ce  manus- 
crit à  'Hajyio;  TrpeaSJ-spcç.  Or  cette  réponse  est  tirée  de  la  fin 
de  notre  homélie  (8).  Cotelier  fut  donc  en  droit  de  croire  que 
celle-ci  était  d'Hésychius  et  de  se  ranger  sous  ce  rapport  à 
l'avis  de  Combefis  dont  il  confirmait  la  démonstration. 

Richard  Simon  résuma  dans  son  «  Histoire  critique  des  prin- 
cipaux commentateurs  du  Nouveau  Testament  »  (9)  les  raisons 
données  par  Combefis  pour  attribuer  à  Hésychius  une  homélie  de 
Grégoire  de  Nysse  et  il  leur  reconnut  «  beaucoup  de  vraisem- 
blance ».  Il  avait  remarqué  en  effet  «  qu'il  fallait  beaucoup  lire 
pour  trouver  dans  les  discours  de  Grégoire  de  Nysse  quelque  pas- 
sage du  Nouveau  Testament  expliqué,  et  que  le  livre  où  il  faisait 
paraître  plus  d'application  à  sa  matière,  était  son  second  dis- 
cours sur  la  résurrection  de  Jésus-Christ  ».  «  Mais,  ajoutait-il, 
il  y  a  lieu  de  douter  qu'il  soit   vraiment  de  lui.  »   «   Si  cet 


(1)  Ecch'siae  graecae  monumenla,  Paris,  in-4°,  t.  III,  p.  1-53. 

(2)  Ibidem,  p.  531  b. 

(3)  Co  manuscrit,  que  Cotelier  désigne  par  codex  Regius  750,  porte  dans  le 
catalogue  rédigé  en  1(582  le  numéro  1882,  et  dans  le  catalogue  imprimé  en  1740 
le  numéro  180. 

(4)  Où8è  yàp  sîtiov  —  pà6r)  toù  6eov  (Migne,  Pair,  gr.,  t.  XLVI,  c.  028-029);  èv  jjlèv 
oîiv  toï;  àxpiêesTEpoi;  àvriypaçoiç  —  à),Exxpyovwv  çcovrçv.  (Ibidem,  c.  044'045)  ;  ÈTteior) 
7to)).wv  Mapiwv  —  oùx  ailry  TtsTUTTEÛxajiEv.  (Ibidem,  c.  0-15-040.) 

(5)  P.  447. 

(0)  Commenlariide  Augusla  Bibliotheca  \'indobonensi,  Vienne,  1005-1079,  in-lbl., 
t.  III,  manuscrit  89,  c.  197;  édition  Lambeck-Kollar  (1700-1781),  c.  480. 

(7)  Anastasii  Sinaitae  quaeslionnes  et  responsiones  CLIV  de  variis  argumentis, 
graece  et  latine,  éd.  lac.  Gretser;  Ingolstadt,  1017,  in-4°.  L'édition  do  Gretser  a 
été  reproduite  par  Migne,  Pair,  gr.,  t.  LXXXIX. 

(8)  Cet  extrait  répond  à  la  question  :  Eï  ov/(a^wvoû(tiv  ol  TÉ^açE;  EÙayY£^lffTai  rapi 
tïjç  toû  XptaToù  àvauxâCTEw;  v\   où.  Il  commence  par  :  Tsso-âpwv  ôvtwv  xoù  ôpwv  [leg. 

xoupàiv]  xoù  too-otjtwv  àcptÇïtov et  finit  par  :  xai  àXXo;  'Iâxwêo?  toû    'A).?atoy  èx 

twv  ôwSsxa.  (Migne,  Pair,  gr.,  t.  LXXX1V,  c.  809-811.  —  Ibid.,  t.  XLVI,  c.  045.) 

(9)  Rotterdam,  1093,  in-4",  p.  111  et  112. 


438  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

ouvrage  était  de  Grégoire  de  Nysse,  déclarait  R.  Simon,  il  y 
aurait  été  bien  plus  exact  pour  ce  qui  est  de  la  critique  que  dans 
ses  autres  livres.  Car  il  y  observe  quelques  leçons  assez  im- 
portantes (1).  » 

Enfin,  Le  Nain  de  Tillemont  corrobora  à  son  tour  l'argumen- 
tation de  Combefis  (2).  «  La  manière,  dit-il,  dont  la  première 
oraison  (de  Grégoire  de  Nysse  sur  la  résurrection)  explique  les 
trois  jours  de  la  mort  de  Jésus-Christ  est  assez  extraordinaire. 
Elle  prétend  montrer  par  saint  Matthieu  que  Jésus-Christ  est 
ressuscité  le  samedi  au  soir,  mais  la  seconde  sur  la  résurrec- 
tion, qui  est  toute  pour  accorder  les  quatre  Évangélistes  entre 
eux,  explique  tout  autrement  les  paroles  de  saint  Matthieu  et 
réfute  expressément  le  sens  que  la  première  leur  donne.  Ainsi 
on  ne  peut  dire  que  ces  deux  oraisons  soient  toutes  deux  de 
saint  Grégoire  de  Nysse,  à  moins  qu'il  n'ait  tout  à  fait  changé 
de  sentiment.  » 

En  résumé,  on  peut  dire  qu'à  l'époque  où  Montfaucon  fit  pa- 
raître sa  BibliotheeaCoisliniana,  le  monde  savant  était  d'accord 
pour  ôter  à  Grégoire  de  Nysse  sa  deuxième  homélie  sur  la  résur- 
rection et  pour  l'attribuer  à  Hésychius.  C'était  là  en  quelque  sorte 
une  affaire  que  l'on  considérait  comme  définitivement  réglée  (3). 

La  publication  par  Montfaucon  d'un  bon  morceau  de  cette 
homélie  sous  le  nom  de  Sévère  d'Antioche ,  vint  frapper  de  nul- 
lité, sinon  toute  l'argumentation  de  Combefis,  du  moins  la  par- 
tie relative  à  l'attribution  de  cet  écrit  à  Hésychius.  A  partir  de 
ce  moment,  il  fallait  en  effet  se  demander  si  Sévère,  le  fameux 
patriarche  d'Antioche,  ne  pouvait  pas  être  l'auteur  de  notre 
homélie. 


(1)  R.  Simon  croit  que,  le  manuscrit  où  Combefis  a  vu  notre  homélie  sous  le 
nom  d'Hésychius,  est  le  Regius  1882,  aujourd'hui  Nat.  gr.  186.  C'est  là  une 
erreur.  Le  Regius  1882  ne  donne  que  quelques  extraits  de  l'homélie  et  Combelis 
s'est  servi  d'un  manuscritqui  la  donne  tout  entière.  (Nat.  gr.  1186  ou  772,  comme 
nous  l'avons  dit  plus  haut.) 

(2)  Mémoires  pour  servira  l'histoire  ecclésiastique  des  six  premiers  siècles,  Pa- 
ris, 1693-1712,  in-4»;  2"  édition  1701-1714,  t.  IX,  p.  613. 

(3)  Toutefois  Schroeck  qui,  en  1790,  ignore  encore  qu'un  fragment  considérable 
de  cette  homélie  a  été  publié  sous  le  nom  de  Sévère,  croit  que  les  contradic- 
tions signalées  par  Combefis  entre  la  première  etla  deuxième  homélie  de  Grégoire 
de  Nysse  sur  la  résurrection,  ne  prouvent  rien.  Il  estime  que  cette  question 
mérite  d'être  examinée  de  plus  près.  (Christliche Kirchengeschichte,  Leipzig,  1768- 
1803,in-8°,  t.  XIV,  p.  128.) 


UNE    HOMÉLIE    DE   SÉVÈRE    D'ANTIOCHE.  139 

L'erreur  commise  par  Montfaucon,  lorsqu'il  publia  comme 
un  traité  inédit  ce  qui  n'était  qu'un  fragment  d'un  texte  connu 
dans  son  ensemble  depuis  plus  d'un  siècle,  fut  relevée,  avons- 
nous  dit  plus  haut,  par  Galland.  Examinons  donc  maintenant 
l'article  qu'il  écrivit  à  cette  occasion  (1). 

Galland  commence  par  faire  observer  que  Fabricius  s'est 
trompé  (2)  en  prenant  la  réponse  de  la  152e  question  d'Anastase 
le  Sinaïte,  réponse  qui  est  attribuée  à  Sévère  (3),  pour  un 
extrait  de  l'opuscule  édité  par  Montfaucon  sous  le  nom  de  ce 
patriarche.  Il  déclare  avec  raison  qu'il  n'y  a  absolument  aucun 
rapport  entre  cette  réponse  et  cet  opuscule.  Faisons  cependant 
remarquer  que  Galland  n'a  pas  vu  d'où  provenait  l'erreur  de  Fa- 
bricius. S'il  avait  pu  connaître  la  note  de  Cotelier  dont  il  a  été 
question  tout  à  l'heure,  il  se  serait  immédiatement  douté,  —  sans 
parler  des  deux  renseignements  qu'il  y  aurait  trouvés  en  faveur 
de  la  thèse  de  Combefis,  —que  Fabricius  devait  avoir  confondu, 
selon  toute  probabilité,  la  152°  question  d'Anastase  le  Sinaïte 
avec  la  153e.  La  première  moitié  de  celle-ci  se  retrouvant  à  la  fin 
du  texte  de  Montfaucon,  les.  mots  de  Fabricius  «  integrum  graece 
et  latine  ex  codice  bibl.  Coisliniana?  exhibet  Montfauconius  »  ne 
s'expliquent-ils  pas  tout  seuls,  du  moment  qu'on  les  rapporte, 
non  plus  à  la  152e  question,  mais  à  la  question  suivante  (4)? 

Galland  apprend  ensuite  à  ses  lecteurs  que  le  texte  publié 
par  Montfaucon  comme  un  traité  inédit  de  Sévère  d'Antioche, 
est  tout  simplement  un  fragment  d'une  homélie  ayant  figuré 
d'abord  parmi  les  œuvres  de  Grégoire  de  Nysse  et  attribuée 
ensuite  avec  raison,  par  Combefis,  à  Hésychius.  Galland  n'ad- 
met pas  un  moment  que  Sévère  pourrait  avoir  écrit  l'homélie 


(1)  Bibliotheca  veterum  Patrum  grœco-latina,  Venise,  1765-1781,  in-fol.,  t.  XI. 
prolegomena,  p.  VI  et  VII.  (Nous,  citons  d'après  la  deuxième  édition  où  le  t.  XI 
est  de  1788.) 

(2)  Bibliotheca  grxca,  Hambourg,  1705-1728,  in-4°;  édition  revue  par  Harles, 
ibid.,  1700-1809.  t.  X,  p.  616. 

i.'l'i  Cette  question  est  formulée  de  la  façon  suivante  :  llw;  voyitéov  t^v  toù  xuptou 
Tpi/jjjLspciv  xaç»|v  xod  à.vâ.axaioiv.  La  réponse  de  Sévère  (àuôxptct;  £î6r,pov  'AvTiôy_sia;j 
commence  par  :  eExà<ro)v  y;pipav  àcp' iiirspa;  àpiôjxeïv  eîwOaaev  et  linit  par  :  ii:otek&\ 
rifiipav  T-r,v  '  [ovSatxVjv  éopxrjv.  (Migiie,  Pair,  gr.,  t.  I.XXX1X,  c.  807-809.) 

(4)  L'erreur  de  Fabricius  a  été  reproduite  par  Kollar  :  «  Hoc  Severi  fragmen- 
tum  (réponse  de  la  152"  question)  ex  codice  Coisliniana-  Bibliotheca?  integrum 
graece  et  latine  vulgavit  Montfauconius.  »  (Lambeck-Kollar,  Commentarii,  t.  III. 
e.  118,  note  (A).) 


440  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

que  Combefis  a  enlevée  au  frère  de  saint  Basile.  Il  impute  à  une 
distraction  de  copiste  la  présence  du  nom  de  Sévère  en  tète  de 
l'opuscule  édité  par  Montfaucon,  après  avoir  émis  d'abord 
l'hypothèse  absurde  que  Sévère  aurait  découpé  cet  opuscule 
dans  l'homélie  d'Hésychius. 

L'argumentation  de  Combefis  reste  entièrement  debout  pour 
Galland,  même  après  la  publication  de  Montfaucon.  Il  ne  cher- 
che nullement  à  l'infirmer.  Il  désire  au  contraire  la  corroborer. 
Mais  il  confond  alors  l'ancienne  homélie  de  Grégoire  de  Nysse 
avec  le  fragment  d'Hésychius  qui  la  suit  dans  le  Novum  Aueta- 
rium  de  Combefis  (1).  Cotelier  avait  dit,  ce  qui  n'est  pas  impos- 
sible, que  ce  fragment  était  un  reste  de  la  SujAipwvta  sùavys/ay.v; 
dont  il  mettait  au  jour  un  Epitome  (2).  Galland  comprend  qu'il 
s'agit  de  l'homélie  :  il  conclut  qu'il  faut  refuser  à  Sévère  l'o- 
puscule dont  le  gratifie  Montfaucon  et  déclare  qu'il  saute  aux 
yeux,  si  l'on  compare  le  fragment  de  Combefis  (c'est-à-dire 
l'homélie  d'Hésychius)  et  l'extrait  de  Montfaucon  avec  Y  Epitome 
de  Cotelier,  que  le  tout  a  été  écrit  par  un  seul  et  même  au- 
teur (3). 


(1)  C.  773.  Ce  fragment,  qui  semble  être  réellement  d'Hésychius,  est  intitulé: 
Toù  àyîou  'H<nr/tou  iupi  ttj;  TpiTY);  ûpaç  xal  ty;;  Extï];.  Incipit  :  Tîvo;  ëvsxev  ô  (jlèv  Mâp- 
xoç  Tp£xY)v  wpavXéyEi  tôv  XpiiTTÔv  CTaupwÔYiva'..  Desinit  :  (xvjôev  aoi  xaiTùi  àv6pw7rw  tovtw 
xaî  Tàé|rjç.  Publié  par  Combefis  d'après  un  manuscrit  royal  (Nat.  gr.70'1,  fol.  231  v°)  ;  il 
se  retrouve  dans  le  Coislin  23,  fol.  280  v°,  Coislin  195,  fol.  456.  Cramer,  qui  a  édité  les 
catènes  du  Coislin  23  dans  les  deux  premiers  volumes  de  ses  Catenx  grxcorum 
Patrum  in  Novum  Testamentum  (Oxford,  1844,  in-8°),  donne  ce  fragment  au  t.  II, 
p.  389. 

(2)  Monumenta,  t.  III,  p.  521. 

(3)  Dans  cette  dernière  phrase,  où  nous  ne  faisons  que  traduire  Galland,  les  mots 
«  et  l'extrait  de  Montfaucon  »  paraissent  inutiles,  cet  extrait  se  retrouvant  tout 
entier  dans  ce  que  Galland  appelle  le  fragment  de  Combefis.  On  pourrait  croire 
que  Galland  n'a  pas  établi  entre  l'homélie  et  le  fragment  d'Hésychius  la  confusion 
que  nous  avons  signalée.  Mais  ses  paroles  sont  très  claires  sous  ce  rapport,  comme 
on  peut  en  juger  :  ••  Praeclarum  ha?cce  vetustatis  ecclesiasticœ  monumentum  ex 
bîbliothecœ  régis  Francorum  codice  2452,  vulgavit  V.  C  Cotelerius  qui  in  notis 
palam  astruit  ex  illa  Hesychiana  evangelica  consonantia  cujus  epitomen  in  lucem 
emisit,  desumptum  fuisse  fragmentum  quod  in  Auctario  suo  novo  edidit  Com- 
befisius.  Itaque  Severo  Antiocheno  plane  abjudicandum  atque  Hesychio  res- 
tituendun  excerptum,  quod  tanquam  ineditum  publici  juris  fecit  Montfau- 
conius,  verbo  tenus  videlicet  exstans  in  fragmento  Combefisiano.  Enim  vero 
si  cum  hoc  fragmento  (  ici  une  note  renvoie  à  Combefis  op.  cit.,  p.  747,  c'est-à- 
dire  à  l'homélie  d'Hésychius)  et  Montfauconiano  excerpto  epitomen  Cotelerianam 
componas,  extra  omnem  dubitationis  aleam  compertum  fiet,  ab  uno  eodemque 
auctore  omnia  fuisse  conscripta.  » 


UNE    HOMÉLIE    DE    SÉVÈRE    D'ANTIOCHE.  111 

De  l'analyse  que  nous  venons  de  faire  de  l'article  de  Galland, 
il  ressort  qu'il  n'a  rien  changé  à  l'état  de  la  question  (1).  Et 
cependant,  Sévère  peut  être  considéré  dès  à  présent,  avec  plus 
ou  moins  de  droit,  comme  l'auteur  de  notre  homélie.  Quelques 
remarques  bien  simples  suffisent  à  établir  cette  possibilité. 

On  a  expliqué  par  une  simple  distraction,  un  pur  hasard, 
l'attribution,  dans  le  Coislin  23,  d'un  fragment  de  notre  homélie 
à  Sévère  d'Antioche.  Mais  avant  de  recourir  à  une  explication 
aussi  désespérée,  on  peut  supposer  que  le  fragment  du  Coislin 
23  a  été  tiré  d'une  homélie  d'Hésychius  ou  même  de  Grégoire 
de  Nysse  attribuée  à  Sévère,  ou,  inversement,  d'une  homélie 
appartenant  à  Sévère  et  attribuée  à  ces  deux  Pères  de  l'Église. 
La  première  hypothèse  doit  cependant  être  écartée.  Des  écrits 
d'auteurs  orthodoxes  n'ont  pas  dû  venir  s'ajouter  à  la  liste 
des  ouvrages  de  Sévère.  Ceux-ci  avaient  été  anathématisés 
parce  qu'on  les  accusait  de  renfermer  le  venin  du  serpent 
cause  du  péché  originel  (2)  ;  ceux  qui  les  possédaient  devaient 
les  brûler,  s'ils  ne  voulaient  pas  s'exposer  à  une  condamna- 
tion; et  il  était  défendu  de  les  copier  sous  peine  d'avoir  la 
main  coupée  (3).  Ils  ne  possédaient  donc  à  aucun  degré  cette 
force  d'attraction  qui  réunit  sous  le  nom  de  certains  écrivains  des 
œuvres  d'origine  diverse.  Bien  plus,  ils  étaient  condamnés  à 
périr  fatalement  en  pays  grec,  c'est-à-dire  en  pays  orthodoxe,  à 

Faisons  remarquer  que  Galland,  après  avoir  démontré  dans  les  prolégomènes 

du  t.  XI  de  sa  Bibliotheca  Patrum  que  le  fragment  du  Coislin  23  édité  par  Mont- 
faucon  sous  le  nom  de  Sévère,  n'est  pas  de  Sévère,  le  reproduit  sous  le  nom  de  ce 
patriarche  à  la  p.  221  sqq.  de  ce  même  tome. 

Fabricius-Ha ries  fait  dire  à  Galland  que  ce  fragment  se  lit  sous  une  forme  plus 
complète  dans  les  Monumenta  de.  Cotelier  !  {Bibliotheca  graeca,  t.  X,  p.  623.) 

(1)  Quoique  E.  Venables,  l'auteur  de  l'article  quia  paru  sur  Sévère  d'Antioche 
dans  le  Dictionnaire  de  Biographie  chrétienne  de  Smith  et  Wace  (Londres,  1877- 
1887,  in-8°)  au  tome  IV,  ne  renvoie  pas  à  la  Bibliotheca  velerum  Patrum  de 
Galland,  il  est  plus  que  probable  que  c'est  là  qu'il  a  appris  que  le  fragment  de 
Sévère  publié  comme  inédit  par  Montfaueon,  se  lisait  depuis  longtemps  dans  une 
homélie  de  Grégoire  de  Nysse  attribuée  par  Combefis  à  Hésychius.  En  tout  cas,  Ve- 
nables est  du  même  avis  que  Galland.  Il  estime  comme  lui  que  ce  fragment  n'est 
pas  de  Sévère,  mais  d'Hésychius.  (P.  039.) 

(2)  Mansi,  Conciliorum  omnium  nova  cl  amplissimacollectio,  Florence,  1759-1798. 
in-iol.,  t.  VIII  (Concile  de  Constantinople  de  536),  c.  1139,  c.  1141. 

(3)  Ibidem,  c.  1154.  (  Constitution  de  l'empereur  Justinion  contre  Anthime,  Sé- 
vère, Pierre  d'Apaméeet  Zonaras.)  Cette  constitution  forme  la  quarante-deuxième 
novelle  de  Justinien,  voir  :  Zachaei.*:  von  Lingenthal,  Imp.  Juslmiani  novell.r 
qux  vocantur.  (Bibliotheca  Teubneriana,  1881,  t.  I,  p.  371.) 


142  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

tel  point  qu'on  n'en  connaît  plus  aujourd'hui  que  de  simples 
extraits.  Cependant,  comme  il  n'est  pas  impossible  que  quelques- 
uns,  purs  de  toute  hérésie,  aient  échappé  à  l'oubli,  surtout  s'ils 
sont  passés  sous  le  patronage  d'un  nom  honoré  de  l'Église, 
rien  ne  nous  empêche  de  poser  dès  maintenant  comme  vrai- 
semblable la  seconde  hypothèse,  à  savoir,  que  nous  avons  affaire 
ici  à  une  homélie  de  Sévère  qui  a  été  ajoutée  aux  œuvres  d'Hé- 
sychius  et  Grégoire  de  Nysse. 

On  a  fait  valoir  en  faveur  d'Hésychius  la  similitude  entre  le  style 
de  notre  homélie  et  celui  des  écrits  connuspour  être  de  cet  auteur. 
On  a  également  insisté  sur  la  façon  dont  Hésychius  explique 
les  difficultés  de  la  Bible,  et  on  a  déclaré  qu'elle  se  retrouvait 
dans  cette  homélie.  Or,  d'une  part,  les  documents  permettant,  à 
l'époque  de  Galland,  de  connaître  le  style  de  Sévère,  tels  que  sa 
réponse  à  la  152e  question  d'Anastase  le  Sinaïte,  les  fragments 
de  ses  écrits,  éparpillés  dans  certains  traités  contre  les  Monophy- 
sites  (1)  et  surtout  dans  les  catènes  imprimées  et  manuscrites, 
présentent  le  même  tour  de  phrase,  sont  écrits  dans  la  même 
langue  que  la  prétendue  homélie  d'Hésychius.  D'autre  part,  Sé- 
vère s'entend  aussi  bien  qu'Hésychius  à  élucider  des  points 
obscurs  de  l'Écriture  sainte.  La  présence  clans  les  catènes  d'un 
nombre  considérable  de  fragments  de  ses  œuvres,  en  est  une 
preuve  suffisante  (2). 

Tout  le  monde  a  été  d'accord  pour  dire  que  les  deux  premiè- 
res homélies  de  Grégoire  de  Nysse  sur  la  résurrection  ne  pou- 

(1)  Par  exemple,  l'Apologie  du  concile  de  Chalcédoine  de  Léonce,  publiée  par 
Galland  au  volume  XII,  c.  719-729,  de  sa  Bibliotheca  Patrum. 

(2)  R.  Simon  (Histoire  critique,  p.  453)  dit  de  Sévère  :  «  Ce  que  nous  en  avons 
(des  commentaires  de  Sévère  sur  l'Écriture)  dans  les  Chaînes,  nous  fait  connaître 
qu'il  était  habile  ».  Walch  vante  l'érudition  de  Sévère  et  son  habileté  à  traiter 
d'une  façon  profonde  et  précise  les  questions  religieuses.  (Walch  (Christian- 
Wilhelm-Franz),  Enlwurf  einer  vollstandigen  Historié  der  Kezereyen,  Spaltungen 
und  ReUgionstreUiijkeiten  bis  auf  die  Zeiten  der  Reformation,  Leipzig,  1762-1785, 
in-8°,  t.  VI,  p.  982,  et  t.  VII,  p.  18.) 

Faisons  remarquer  qu'Hésychius  invoque  à  deux  reprises,  dans  sa  prétendue 
homélie,  les  àxpiêiiTTïpa  àvu-ypaça  pour  justifier  ses  hypothèses  (Migne,  Pair,  gr., 
t.  XL VI.  c.  041  et  644).  Or,  Sévère  a  l'habitude  de  faire  de  la  critique  de  texte. 
N'insinue-t-il  pas  après  Eusèbe,  dans  un  fragment  analysé  par  R.  Simon  (op.  cit., 
p.  454),  que  le  désaccord  de  saint  Jean  et  de  saint  Marc,  sur  l'heure  où  Jésus-Christ 
fut  crucifié,  est  dû  à  une  erreur  de  scribe  —  un  scribe  aurait  mis  un  ;'  (6)  à  la 
place  d'un  y'  (3)  — ,  et  ne  montre-t-il  pas  comment  la  confusion  de  ces  deux 
signes  était  très  aisée? 


UNE    HOMÉLIE    DE    SÉVÈRE    d'âNTIÔCHE.  443 

vaient  pas  être  toutes  les  deux  de  cet  auteur,  parce  qu'elles  se 
contredisaient  Tune  l'autre.  Or,  n'est-il  pas  nécessaire,  pour 
qu'IIésychius  soit  à  la  fois  l'auteur  de  YEpitome  publié  par 
Cotelier  et  de  l'homélie  que  certains  manuscrits  lui  attribuent, 
que  celle-ci  n'explique  pas  le  récit  de  la  résurrection  tout  autre- 
ment que  la  partie  de  l'abrégé  de  laEu^çwvia  eùaYYeXaVj  relative  à 
ce  sujet  (1)?  Galland,  trompé  par  une  idée  préconçue,  a  affirmé 
l'accord  complet  entre  ces  deux  textes.  Quantànous,  nous  devons 
déclarer  que  si  de  part  et  d'autre,  on  essaye  de  concilier  les  mê- 
mes difficultés,  on  s'y  prend  cependant  d'une  façon  différente. 

Les  pièces  connues  depuis  longtemps  suffisent  donc  déjà  à 
établir  que  Sévère  peut  parfaitement  être  l'auteur  de  l'homélie 
de  Grégoire  deNysse  attribuée  par  Combefis  à  Hésychius.  Nous 
allons  voir  qu'il  l'est  réellement,  en  examinant  le  manuscrit  195 
du  fonds  Coislin. 

Ce  manuscrit,  qui  est  de  la  fin  du  Xe  siècle,  commencement  du 
XIe,  est  l'original  du  Coislin 23,  où  Montfaucon  avait  trouvé  son 
fragment  de  Sévère  (2).  Il  contient  —  à  la  suite  de  la  lettre 


^1)  Monumenta,  p.  39-46. 

(2)  Le  Coislin  23  est  la  reproduction  pure  et  simple  du  Coislin  195.  On  y  relève 
cependant,  par-ci  par-là,  quelques  omissions.  On  y  constate  aussi  parfois  de  légè- 
res modifications  dans  l'enchaînement' des  textes  des  catènes. 

Montfaucon  n'a  pas  remarqué  que  ces  deux  manuscrits  contiennent  les  mêmes 
ratènes.  Cela  paraît  assez  étrange,  à  première  vue,  de  la  part  de  hauteur  de  la 
Bibliotheca  Coisliniana.  Mais  la  raison  en  est  bien  simple.  Montfaucon  n'a  cer- 
tainement pas  décrit  lui-même  le  Coislin  105.  S'il  l'avait  décrit  lui-même,  com- 
ment aurait-il  publié  la  clausule  du  Coislin  23  qui  se  trouve  à  la  lin  de  la  catène 
de  saint  Matthieu  (fol.  112),  y  aurait-il  vu  la  conlirmation  de  son  hypothèse  au  su- 
jet de  l'âge  de  ce  manuscrit  et  ne  se  serait-il  pas  rappelé,  en  reproduisant  la 
même  clausule  dans  sa  description  du  Coislin  195,  qu'il  l'avait  déjà  publiée  et 
même  commentée?  Ce  n'est  qu'en  admettant  que  Montfaucon  a  fait  décrire  le 
Coislin  195  par  un  collaborateur,  qu'on  peut  s'expliquer  que  l'identité  de  deux 
manuscrits,  qui  saute  en  quelque  sorteaux  yeux,  ait  échappé  «  au  père  de  la  paléo- 
graphie ». 

Le  Coislin  23  étant  la  copie  du  Coislin  195,  il  va  de  soi  que  la  clausule  en  question 
ne  peut  pas  servir  à  dater  le  premier  de  ces  deux  manuscrits.  Elle  s'y  appliquait 
d'ailleurs  assez  mal.  Le  Sergius  dont  il  s'y  agit  ne  peut  être,  d'après  Montfaucon, 
que  Sergius  II  qui  a  été  patriarche  de  Constantinople,  à  la  lin  du  Xe  siècle  et 
commencement  du  XI"  (999-1019).  Or,  le  Coislin  23  est  plutôt  de  la  fin  du  XI«  siècle 
que  du  commencement.  Mais  elle  se  rapporte  très  bien  au  Coislin  195,  que  Mont- 
faucon avait  fait  remonter  d'une  façon  générale  au  X"  siècle.  Ce  manuscrit 
a  éié  écrit  à  la  lin  du  X"  siècle,  commencement  du  XI".  L'apparition  des  lettres 
onciales  parmi  les  lettres  symétriques,  compactes  et  droites  de  la  minuscule  de  la 
belle  époque,  le  prouve  suffisamment. 


441  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

d'Eusèbe  à  Carpianus,  des  canons  d'Eusèbe  et  d'extraits  de 
Michel  Psellus  sur  la  Bible  (ceux-ci  sont  d'une  main  récente) 
—  les  quatre  Évangiles  entourés  de  catènes. 

C'est  à  la  fin  de  la  catène  de  l'Évangile  de  saint  Matthieu,  qu'on 
lit  le  fragment  de  Sévère  édité  par  Montfaucon  (1).  Il  traite, 
comme  on  l'a  déjà  dit,  de  l'accord  des  quatre  Évangélistes  dans 
le  récit  de  la  résurrection.  Il  commence  par  les  mots  :  xb  Se  bbï 
aa66a-rw,  finit  par  les  mots  :  èXsu9épa  T.iartç  $k&6rtq  (2)  et  porte 
comme  titre  :  Seu^pou  àpy^s-iuxoTiou  'A^&/j.\aç.  L'ouvrage  de 
Sévère  d'où  ce  fragment  est  tiré  n'est  donc  pas  indiqué. 

A  la  suite  du  fragment  de  Sévère,  viennent  deux  extraits 
d'Eusèbe  de  Césarée.  Puis  suit  un  extrait  attribué  à  Hésychius, 
prêtre  de  Jérusalem.  Et  que  voyons-nous?  Que  c'est  tout  sim- 
plement un  fragment  de  notre  homélie,  continuant  celui  de 
Sévère  (3).  Le  fait  en  lui-même  n'aurait  rien  d'extraordinaire.  La 
pseudo-deuxième  homélie  de  Grégoire  de  Nysse  sur  la  résurrec- 
tion se  lisait  déjà  au  onzième  siècle  sous  le  nom  d'Hésychius  (4). 
Mais  retrouver  dans  une  même  catène,  côte  à  côte,  deux  frag- 
ments d'une  même  homélie,  dont  le  second  est  la  suite  du  pre- 
mier, sous  deux  noms  différents,  il  y  a  là  quelque  chose  de  bizarre, 
mais  aussi  de  bien  instructif.  Il  ressort  de  ce  fait  qu'au  moins 
l'un  de  ces  deux  fragments  figure  de  seconde  main  dans  le 
texte  de  cette  catène. 

Les  catènes  de  l'Évangile  de  saint  Marc  et  de  saint  Luc  ne  nous 
apprennent  rien.  Par  contre,  la  catène  de  l'Évangile  de  saint 
Jean  nous  permet  d'arriver  à  la  certitude  que  nous  avons  an- 
noncée. 

Au  folio  462  v°  du  Coislin  195  (folio  284  v°  du  Coislin  23),  on 
trouve  un  fragment  qui  porte  l'en-tête  suivante  :  Ssu-^pou  'Avits- 
xeiaç  imb  Ibyou  c'ç'  (5).  Ce  fragment  se  lit  dans  notre  homélie. 

(1)  Coislin  195,  fol.  160  v°  —  165  (la  partie  supérieure  dos  folios  161,  .162  et  168 
est  mutilée).  Coislin  23,  fol.  108-110  v°.  (Cramer,  Catenae,  t.  I,  p.  243-251.)  Le  Cois- 
lin 195  est  resté  inconnu  à  Cramer. 

(2)  Ce  fragment  présente  quelques  lacunes  dont  les  deux  principales  sont  indi- 
quées par  les  mots  :  xaî  {/.et'  ô)>cya. 

(3)  Incipit  :  'E7tsi8y]  6è  7ro).).u>v  Maptûv,  desinit  :  oùx  àX).Y]v  7tEiii(jT£ijxajj.Ev.  Cois- 
lin 195,  fol.  16?  r°;  Coislin  23,  fol.  111  v°.  (Cramer,  op.  cit.,  t.  I,  p.  256.) 

(4)  Le  Nat.  gr.  186  signalé  par  Cotelier  (voir  plus  haut  p.  437)  est  du  onzième 
siècle. 

(5)  Incipit  :  Tayjx  Se  oùx  è|w  toù  npi-Kovzoç,  desinit  :  xai  Wyojv  E(j.it),£a  0£iox£pwv  xai 
ij^wv.  (Cramer,  op.  cil.,  t.  II,  p.  402;  Migne,  Patr.gr.,  t.  XL VI,  col.  637.) 


UNE    HOMÉLIE   DE   SÉVÈRE   d'aNTIOCHE.  445 

Nous  en  concluons  que  l'homélie  qui  figure  dans  certains  ma- 
nuscrits sous  le  nom  de  Grégoire  de  Nysse  et  dans  d'autres  sous 
le  nom  d'Hésychius  est  réellement  de  Sévère,  et  qu'elle  consti- 
tue son  soixante-dix-septième  "kbyoq. 

Le  catalogue  que  Montfaucon  a  dressé  des  œuvres  de  Sé- 
vère (1)  nous  donne  les  moyens  de  contrôler  l'exactitude  de 
cet  important  renseignement  du  Coislin  195. 

Pour  le  \byoq  oÇ* ',  Montfaucon  renvoie  aux  manuscrits  23  et  25 
du  fonds  Coislin.  Nous  avons  vu  le  premier.  Voyons  le  second. 
C'est  un  beau  manuscrit  en  parchemin  du  Xe  siècle  qui  renferme 
d'abord  le  récit  des  pérégrinations  de  saint  Paul,  puis,  encadrés 
dans  descatènes,  les  Actes  des  Apôtres  et  les  Épîtres  catholiques. 
Au  folio  22,  nous  trouvons  un  premier  passage  qui  nous  con- 
vient, intitulé:  SsuVjpou  àjr/is-w/.oTrou  'AvTiox£taÇ>  **&  Aoys'J  o£';au 
folio  25,  nous  en  trouvons  un  second  qui  a  pour  titre  :  Seu^pou 
2pyiir.vs7.z-oj  'AvTi6xsias  Àoyoç  oÇ'  (2).  Ces  deux  passages  figurent 
dans  notre  homélie.  L'exactitude  du  renseignement  du  Coislin 
195  (23)  est  donc  contrôlée  et  établie.  Par  conséquent,  c'est  bien 
le  77e  Xô'yoç  de  Sévère  d'Antioche  qui  a  échappé  à  l'oubli,  grâce 
à  la  substitution  du  nom  de  Grégoire  de  Nysse  et  d'Hésychius  à 
celui  de  son  véritable  auteur. 

On  voit  que  ce  qui  nous  a  permis  d'être  aussi  affirmatif,  ce  sont 
les  mots  mb  Xoyou  oÇ\  Tant  qu'on  ne  connaissait  de  cette  homélie 
qu'un  seul  fragment  sous  le  nom  Sévère,  surmonté  de  la  simple 
mention  :  Ssu^'pou  àpxtfmoxfaou  'Ayn6xétaçf  on  ne  pouvait  pas 
encore  l'attribuer  définitivement  à  Sévère,  quoique  tout  plaidât 
en  sa  faveur.  Maintenant  le  doute  n'est  plus  possible.  Trois  mots 
ont  suffi  pour  le  dissiper.  Le  chiffre  oÇ'  a  été  particulièrement 
décisif  sous  ce  rapport,  et  voici  pourquoi.  Nous  savons  que  les 

(1)  Bibliotlieea  Coisliniana,  p.  53  sqq. 

(2)  Le  premier  de  ces  deux  passages  commence  par  to  £yyiY£p9at  aùtov  \mo  toù 
7raTpè;,  s'arrête  à  toiuty)  xaTocGxeuiÇovTeç,  reprend  à  èv  ttvi  yàp  ô  7taTï)p  èvepysï  et  fi- 
nit par  âyïiYÉpOai  X£y6[A£voç.  Le  second  commence  par  olànôatoloi  xrjpuTTOVTSî,  s'ar- 
rête à  xaTaax£'jâÇovT£ç,  puis  reprend  à  xai  Sio  êyriY£p6ai  3s  ctjtôv  et  finit  par  ua-rpo; 
^VylY^P^at  ^EYÔpsvo;. 

Ces  deux  passages  se  répètent  à  peu  près.  Ils  abîment  assez  bien  le  texte  de  Sé- 
vère. Ils  sont  reproduits  par  Cramer,  op.  cit.,  t.  III,  p.  43  et  49.  Dans  ce  tome  III, 
Cramer  publie  la  catène  des  Actes  des  Apôtres  contenue  dans  le  manuscrit 
58  du  New  Collège  d'Oxford.  Cette  catène  est  la  même  que  celle  du  Coislin  -25. 
Cramera  connu  ce  manuscrit  de  Paris,  il  s'en  est  servi  pour  corriger  et  complé- 
ter le  manuscrit  d'Oxford.  (Migne,  Pair,  gr.,  t.  XLVI,  col.  629.) 


446  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

homélies  de  Sévère  ont  été  numérotées.  Or,  elles  ont  dû  l'être 
de  très  bonne  heure,  car,  en  pays  monophysite,  le  déluge 
arabe  devait  bientôt  noyer  sous  ses  Ilots  la  civilisation  grec- 
que, et  en  pays  orthodoxe,  les  exemplaires  des  homélies  de 
Sévère  ne  devaient  pas  tarder  à  périr.  Par  conséquent,  il  n'est 
guère  possible  de  supposer  qu'une  homélie  étrangère  se  soit 
glissée  au  nombre  des  homélies  authentiques  de  Sévère,  et 
qu'elle  ait  été  numérotée  en  même  temps  que  celles-ci. 

Si,  nonobstant,  des  doutes  pesaient  encore  sur  l'authenticité 
de  la  77e  homélie  de  Sévère  d'Antioche,  les  traductions  syriaques 
que  nous  en  avons  les  lèveraient. 

Notre  homélie  existe  en  syriaque  au  Vatican  (1),  dans  le 
manuscrit  141,  fol.  130-136;  142,  fol.  130-137  v°  ;  au  British 
Muséum  (2),  dans  le  manuscrit  additionnel  12.159,  fol.  1.58- 
1(13  v°. 

Le  Vaticanus  142  est  du  VIe  siècle.  Il  a  été  acheté  en  l'an  des 
Grecs 887,  c.-à.-d.  en  576  denotreère,  par  un  couvent  du  désert 
de  Scété  (3).  Il  contient  les  mirnre  73-100.  Le  mimro  77  nous 
nous  donne  la  traduction  syriaque  de  l'homélie  que  nous  venons 
de  retrouver  dans  le  texte  original.  Il  est  surmonté  du  titre 
suivant (4)  : 

:    |  ^  .\  -  i<-i(    Voov.to-J»{     )>v^>     |l-»onN;     0001   jo^ào    |)o    ,0;     \o.    .)j«jjio    v«v->«;     |v^el-ào 

Le  Nat.  gr.  186,  dont  il  a  déjà  été  question  plusieurs  fois,  nous 
a  conservé  le  texte  original  que  ce  titre  syriaque  traduit,  sauf 
pour  le  commencement  et  la  fin  qui  manquent.  Nous  mettons 
entre  parenthèse  la  partie  du  texte  grec  que  nous  suppléons  : 
(Aoyoç  cl')  oti  v.y-x    jXïjSèv   âXXYJXoiç  èvavTiwQévreç  z\   vjy.y\'z\'.5-x\   z\ 


(1)  Joseph-Simon  et  Étienne-Évode  Assémani,  Bibliothecae  Apostolicae  Vaticanae 
codicum  manuscriptorum  catalogus,  Rome,  1759,  in-fol.,  t.  III,  p.  233  et  '241. 

(2)  Wright,  Catalogue  ofthe  Syrim-  manuscripts  in  ihe  British  Muséum,  Londres. 
1870-1872,  in-4°,  t.  II,  p.  534. 

(3)  J.-S.  etÉt.-Év.  Assémani, op.  cit.,  p.  215.  ("est  du  désert  «le  Scété,  ou  désert 
de  Nitrie,  que  Joseph-Simon  Assémani  a  rapporté  ce  manuscrit  ainsi  que  beau- 
coup d'autres,  au  commencement  du  XVIIIe  siècle.  La  majeure  partie  des  manus- 
crits syriaques  du  British  Muséum  proviennent  également  des  couvents  de  ce  dé- 
sert. 

(4)  Nous  reproduisons  ce  titre  d'après  le  catalogue  des  Assémani,  qui  donnent 
les  titres  et  les  incipit  de  toutes  les  homélies  contenues  dans  ce  manuscrit. 


UNE    HOMÉLIE    DE    SÉVÈRE    d'ANTIOCHE.  1  17 

TÉacapeç    Siaçopwç   ta    a,u|/.6e6YjX0Ta  ~zp\    -r,:   àvacracrsaïç  Xptaroù  toU 
Gs;D  tcj  (TWT^poç  f/jAÛv   ÉcrrôpYjaav  (z  xal  èv  ^àsy;  xupiaxr]   vuxts  âvaYi- 

■yVtoSXO[J.£v)   (1). 

Si  le  Vaticanus  142  nous  a  transmis  les  homélies  73-100  de 
Sévère  dans  une  traduction  en  quelque  sorte  contemporaine  de 
cet  écrivain,  le  Londinus  add.  14.599  donne  les  homélies  31-54 
et  le  Vaticanus  143  et  266,  les  homélies  101-125,  dans  une  tra- 
duction tout  aussi  ancienne.  Car  le  premier  de  ces  trois  manus- 
crits est  daté-  de  569,  le  second  de  563  et  le  troisième  remonte, 
d'après  les  Assémani,  au  VIe  siècle  (2). 

Chose  curieuse,  le  nom  de  l'auteur  de  cette  vieille  traduction 
des  homélies  de  Sévère  n'est  indiqué  par  aucun  de  ces  quatre 
manuscrits.  Il  est  permis  cependant  de  croire  qu'elle  est  due  à 
Paul  de  Callinice.  Nous  avons  en  effet  dans  le  Vaticanus  140  la 
traduction  syriaque  que  celui-ci  fit,  en  528,  à  Édesse,  des  écrits 
de  Sévère  relatifs  à  lacorruptibilité  du  corps  de  Jésus-Christ  (3). 
Si,  ce  qui  est  fort  probable,  Paul  de  Callinice  a  traduit  les  ho- 
mélies de  Sévère,  les  quatre  manuscrits  en  question,  comme 
ils  remontent  tous  au  VI0  siècle,  contiennent,  selon  toute  vrai- 
semblance, ce  qui  nous  reste  de  sa  traduction.  Quoi  qu'il  en 
soit,  la  valeur  et  l'autorité  d'une  traduction  aussi  ancienne  n'é- 
chapperont à  personne.  Elle  rend  impossible  toute  tentative  de 
contester  à  Sévère  sa  77e  homélie. 

Le  manuscrit  141  du  Vatican  et  le  manuscrit  add.  12.159  du 
British  Muséum,  nous  font  connaître  la  77e  homélie  de  Sévère 


(1)  Tous  les  autres  manuscrits  grecs,  pour  autant  qu'ils  reproduisent  ce  titre,  le 
présentent  sous  une  forme  plus  ou  moins  différente,  comme  on  peul  en  juger  : 
nept  trj;  àva<rrâ<7£w;  toù  xuptou  7]|xtov  'Iï)so'j  Xpioroû  ■  xal  oti  zatà  y.rfiïv  àXXrjXoi;  svav- 
TiwÔévTEç  oî  E'jayYEXiTTat  oiaçôpwç  xà  a\>]i.&t&r\Y.oia.  irepi  r?j;  àva<rca<?£(i)ç  (ou  tt)  âva<rraa,ei) 
toù  'E(Ji[i.avo'jriX  I(jf6pr,i7av. 

(2)  J.-S.  et  Ét.-Év.  Assémani,  op.  cit.,  p.  545-548.  Ce  manuscrit,  qui  offre  pour 
l'homélie  107  une  traduction  qui  s'écarte  de  celle  du  Vaticanus  143,  nous  ap- 
prend que  les  homélies  de  Sévère  sont  au  nombre  de  125  el  qu'elles  sont  distri- 
buées en  quatre  livres.  Il  semblerait,  à  en  juger  d'après  les  manuscrits  qui  nous 
sont  parvenus  de  cette  traduction,  qu'elles  s'y  répartissaienl  plutôt  en  cinq 
livres;  le  1"  comprenant  les  homélies  1-30,  le  2*  les  homélies  31-54  [Londinus 
add.  14.599),  le  3e  les  homélies  55-72,  le  Ie  les  homélies  73-100  (  Vaticanus  J  12),  le 
5e  les  homélies  101-125  (Vaticani  143  el  266). 

(3)  J.-S.  et  Ét.-Év.  Assémani,  op. cit.,  t.  III,  p.  ^5,  ou  bien,  J.-S.  Assémani,  Bi- 
bliotheca  Orientalis,  Home,  1719-1728,  in-fol.,  t.  II,  p.  46,  où  la  note  du  Vatica- 
nus 1  lu  (Codex  Nitriensis  29)  qui  nous  fournit  ce  renseignement  est  reproduite. 


448  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

dans  la  traduction  que  Jacques  d'Édesse  nous  a  laissée  des 
homélies  de  notre  patriarche. 

Le  manuscrit  de  Londres,  est  un  énorme  in-folio  de  312  feuillets 
écrits  sur  deux  colonnes.  Il  est  daté  de  863.  Il  contient,  ou 
plutôt  contenait,  quand  il  n'était  pas  encore  mutilé,  la  collection 
complète  des  homélies  de  Sévère  d'Antioche  (1).  Il  est  divisé  en 
trois  livres  dont  le  premier  comprend  les  homélies  1-50,  le  se- 
cond les  homélies  51-89,  le  troisième  les  homélies  90-125.  On  y 
trouve  un  renseignement  bien  précieux.  On  lit  en  marge,  à  côté 
du  titre  de  l'homélie  35  :  «  deuxième  année  »,  et  de  l'homélie  61  : 
«  troisième  année  ».  Le  titre  de  l'homélie  80  nous  apprend  que 
'celle-ci  a  été  prononcée  lors  de  l'anniversaire  de  la  consécration 
de  Sévère ,  au  commencement  de  la  quatrième  année  de  son 
archiépiscopat  (2).  L'homélie  99  a  été  prononcée  dans  une 
circonstance  semblable.  Seulement  l'année  de  l'anniversaire  n'est 
pas  indiquée.  Mais  c'est  nécessairement  la  cinquième.  Enfin,  nous 
trouvons  en  marge,  à  côté  du  titre  de  l'homélie  113  ,  «  première 
homélie  de  la  sixième  année  ».  Nous  savons,  par  conséquent, 
que  Sévère  a  prononcé  les  homélies  1-34  la  première  année  de 
son  archiépiscopat,  les  homélies  35-60  la  deuxième  année,  les 
homélies  61-70  la  troisième  année,  les  homélies  80-98  la  qua- 
trième année,  les  homélies  99-1 12  la  cinquième  année  et  les  ho- 
mélies 1 13-125  la  sixième  année.  Comme,  dans  chaque  année,  les 
homélies  de  Sévère  se  suivent  dans  l'ordre  chronologique  et  que 
l'époque  où  Sévère  fut  intronisé  et  celle  où  il  s'enfuit  d'Antioche 
sont  connues  (3),  il  est  facile  de  voir  qu'il  sera  possible  de  dater 
ces  homélies  avec  la  plus  grande  précision.  Il  suffira  de  compléter 
les  renseignements  du  manuscrit  par  ceux  que  les  homélies 
fournissent  elles-mêmes  sur  la  date  de  leur  composition. 

Il  n'est  pas  fait  mention  dans  le  Londinus  add.  12-159  de 

(1)  Aujourd'hui,  il  manque  plusieurs  homélies,  par  suite  de  la  disparition  d'un 
certain  nombre  de  feuillets.  C'est  ainsi  que  nous  n'avons  plus  les  homélies  5,  6, 
7  et  17,  et  qu'il  ne  reste  plus  que  quelques  lignes  des  homélies  3,  8  et  12.  De  plusr 
les  homélies  4,  9,  13,  16  et  18  sont  incomplètes.  Il  est  bien  regrettable  que  le  Londi- 
nus add.  12.159  soit  mutilé,  surtout  au  commencement.  La  plupart  des  feuillets 
qui  sont  disparus  contenaient  des  homélies  qui  n'existaient  que  dans  ce  ma- 
nuscrit. 

(2)  Ce  renseignement  est  également  fourni  parle  Yaticanus  141. 

(3)  Voir,  par  exemple,  Evagrius,  Histoire  ecclésiastique,  1.  III,  ch.  xxxiii,  et  1.  IV, 
ch.  iv  (Migne,  Pair,  gr.,  t.  LXXXVI,  2;. 


UNE    HOMÉLIE    DE    SÉVÈRE    d'àNTIOCHE.  449 

l'auteur  de  la  traduction  qui  nous  est  transmise.  Heureusement, 
le  Vàticanus  141  comble  cette  lacune. 

Ce  manuscrit  du  Vatican  ne  contient  que  les  homélies  44-01, 
qui  y  formaient  le  deuxième  livre  des  homélies  de  Sévère  (1). 
Une  clausule  nous  fait  savoir  que  ce  deuxième  livre  a  été  traduit 
en  syriaque  par  Jacques,  évêque  d'Édesse,  en  701  (2).  Or  la  tra- 
duction que  le  Londinus  add.  12.159  donne  des  homélies  41- 
91  est  la  même  que  celle  du  Vàticanus  en  question  (3).  Il  s'en- 
suit que  c'est  la  traduction  presque  complète  des  homélies  de 
Sévère  due  aux  soins  de  Jacques  d'Édesse,  qui  nous  est  conser- 
vée dans  le  Londinus  add.  12.159. 

Une  copie  que  Mer  Graffin  possède  de  ce  dernier  manuscrit  et 
qu'il  a  mise  à  notre  disposition  avec  l'obligeance  qui  le  caracté- 
rise, nous  a  permis  d'étudier  la  77e  homélie  de  Sévère  dans  la 
traduction  de  Jacques  d'Édesse.  Nous  pouvons  donc  en  dire  déjà 
un  mot  (4). 

Jacques  d'Édesse  s'est  efforcé  de  tout  traduire  sans  rien  ajouter. 
Il  a  voulu  respecter  scrupuleusement  l'allure  de  la  phrase  origi- 
nale. Il  a  cru  devoir  rendre  la  valeur  étymologique,  grammati- 
cale et  syntaxique  des  mots  et  des  groupes  de  mots.  Mais  il  a  ou- 
blié de  se  demander  si  sa  phrase  était  toujours  conforme  au  génie 
de  la  langue  syriaque  et  si  elle  avait  assez  de  souplesse  pour  ren- 
dre sans  effort  le  sens  de  la  phrase  grecque.  Aussi  est-ce  moins 
une  traduction  qu'il  a  faite  qu'une  sorte  de  badigeonnage  au 
syriaque. 

Le  syriaciste  qui  aborderait  cette  traduction  sans  s'être  préala- 
blement rendu  compte  de  son  exacte  valeur  et  sans  avoir  à  sa 

(1)  Nous  sommes  donc  ici  en  présence  d'une  division  en  livres  différente  de 
celle  du  Londinus  add.  12.150. 
(2)J.-S.  et  Ét.-Év.  Assémani,  op.  cit.,  t.  III,  p.  240. 

(3)  Ces  deux  manuscrits  présentent  cependant  de  nombreuses  différences,  ainsi 
que  nous  avons  pu  nous  en  rendre  compte  en  comparant  les  titres  et  les  inci- 
pit  du  Londinus  avec  les  titres  et  les  incipit  du  Vàticanus. 

(4)  Voici  comment  Jacques  d'Édesse  a  traduit  le  titre  de  la  77e  homélie  de 
Sévère  : 

o_o.N-a(    !S^|.a\  <*«•*>   (-^-.ra  «N^io/    j*V~\   )l  in  n\;    oooj   va,  vi  a   (Jo    ,.3»    .)v-ho  v«v->«;  j;.}o(_ào 

On  remarquera  que  Jacques  d'Edesse  n'a  pas  traduit  le  mot  Tiaoaps;.  Mais  il 
ne  faut  pas  croire  que  c'est  là  un  oubli  de  sa  part.  Ce  mot  ne  devait  pas  se  trou- 
ver dans  son  manuscrit.  Le  Nat.  gr.  186  est  d'ailleurs  le  seul  manuscrit  où  on 
li1  trouve  encore  aujourd'hui* 

ORIENT   CHRÉTIEN.  30 


450  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

disposition  au  moins  un  fragment  assez  considérable  du  texte 
original,  serait  plus  ou  moins  dérouté.  Il  sentirait  qu'il  a  affaire  à 
du  grec  et  non  à  du  syriaque.  Mais  comment  soupçonner  du  pre- 
mier coup  que  la  phrase  poj_*>\  ^  ^  m  /°e  ^"^  ^  ^'  traduit  le 
greCxal yâp  r.o'j  v.y).  oj-o)çy;;j.?v  aûvvjôeç  Xéysiv  ',  que  c^.f  m;  ,m..>  \ylj~l  ^o~oi 
Lot»  p*w»  mjj/  ^cw  o  iLaxiOL.»,  ^  )oo,  o^  est  la  traduction  de  r,  [xèv  wç  èv- 

cscoç  £"/cuca  TT'.ŒTSWi;  y.at  âvôptûztvwTepov  oix/.£i;j.£vy]?  Ne  serait-il  pas 

obligé  de  traduire  en  grec  maintes  phrases  syriaques  pour  pou- 
voir les  comprendre?  Celles  que  nous  venons  de  citer  seraient 
dans  ce  cas,  la  suivante  également  :  p»^°  i;<^>  <*>,  oaw-i  v.  ^o*.  po 
pof  o)po|  =  5  ce  Mapxoç  Iaxwêou  xou  juxpou  /.al  Iwa-^  |j//]-epa  aùvrçv 
skev.  Les  périodes  longues  et  embarrassées ,  les  raisonnements 
subtils  et  compliqués  n'offriraient  un  sens  pour  lui  qu'après  la 
reconstitution  du  texte  original.  Nous  citerons  comme  exemple 
la  période  suivante  qui  est  un  petit  chef-d'œuvre  de  décalque  : 


)  -v.-f^^  p-oopà.  P^^J   P°  P<*^  l**~  °°1  |-SL-kJ»  "O,  ^£000  ILcu^j^o  ^00  -^^   pj  j^l 

:  ^vjL  p-.,_o   I— o»  ^ao»   |IS.\oN-s  ^.O)    |k_.LL    (jov^  La^>    L001    I^P^    j-3   M-^H»   <»W>    l>-~io    :    pV^oo 

)  V  I  ^«         -,n  r\  \.  .  ■     O     |  COQ  ■«       p  (_s     oi_3      »3     OV3    :      p.  «  »  VI»       l~i  /  O     ■  =\  mQ_      OV^oDoif      OlXj  >      li-=Ks  ;     pXito 

n^    |oe>j     ncl.^o>    001    Uooj    ^^j     0001    ^.Njpjo    |Nj^jl»   )N  V)ti  n;    Ir^1    Q&I    ■  S  COQ  ■  >    °°°1    ^pOK»N*J 
1^.  w^O)  Looi    [^aNxiaao  o  N-o  loo)  (opoN-iLio   pc/    :  oooj   VfA-    jft^*_».v>   Looj    pcu,-0>  ^O)     ll-to/ 

•:•  |o*/ 

Voici  le  texte  original  de  cette  période  :  KxQà-zp  yàp  16.  ttjv 
olxovojMav  x,al  to  i-to-y.tajQ/jvai  xbv  ÔîTov  toïwv  y.al  \j.rt  <pavspù>Gïjvai  toÏç 
[xiaiçovoiç  'IouSaiotç,  ^ap'  a'JTO  tb  |xéXXeiv  ètcj  tyjv  ~y.7~xoa  àysaÔai  -y;v 
?:ap6£vsv  èx  Tcveu^atoç  àyfou  <7uXXa6eïv,  àvayÉypa-Tat  wç;  à'vcpa  tctjtyjç 
ypYjjJLaTiaai  xbv  Iwjy;?  "/.al  Tzxxipx  icXt  'I^aoy,  xbv  ocÙtov  Tpô-cv,  tcîj 
'Io)syj  xal  tcy  'Iaxw6ou  t:3c(owv  ovtwv  toïï  tIxtovoç  ' I o^ c-/^ ç  kOcicY/,y]v  àyov- 
twv  tyjv  Y)Xi*/.£av  è/,  7cpoY)y?)<jaiJt.évu)v  ya^wv  xal  TcpoTeTeXeUTYjxutaç  yuvai- 
y.6'ç,  [JLTQTYjp  y;  0£Ct:-/.=ç  TCpoaYjyopeiieTO  T£  xal  wvc^aÇexo. 


Ces  quelques  spécimens  de  la  traduction  de  Jacques  d'Édesse 
suffisent  pour  le  moment  au  lecteur  pour  s'en  faire  une  idée.  Ils 
lui  montrent  jusqu'à  quel  point  Jacques  d'Édesse  a  poussé 
la  servilité  dans  son  désir  d'être  un  traducteur  fidèle.  Une 
traduction  de  ce  genre  est  nécessairement  réprouvée  par 
le  syriaciste.  I/helléniste  seul  peut  l'excuser,  car  elle  lui  per- 


UNE    HOMÉLIE    DE    SÉVÈRE    D'ANTIOCHE.  451 

met  de  rétablir  le  texte  original  pour  ainsi  dire  dans  son  état 
primitif,  quelle  que  soit  la  façon  doit,  il  ait  été  altéré  et  cor- 
rompu (1). 

M. -A.  Kugener. 


(1)  M.  Rubens-Duval  vient  de  nous  communiquer  avec  beaucoup  d'obligeance 
a  note  suivante  de  l'abbé  P.  Martin  :  *Lieeat  hic  monere  virosdoctos  celebratis- 
simam  homiliam  quae  exstat  inter  opéra  sancti  Gregorii  Nysseni  (Patrologia 
graeca,  Migne,  t.  XLV1,  c.  627-652)  quaeque  fuit  tributa  S.  Gregorio  Nysseno, 
Hesychio  Hierosolymitano  atque  Severo  Antiocheno,  esse  rêvera  lmjus  ultiini  auc- 
toris,  ut  plenissime  constat  ex  perantiquis  hùjus  homiliae  versionibus  in  lin- 
guam  syriacam  factis.  Verum  de  hoc  argumento  plura  alibi  dicemus.  »  (Analecta 
sacra  Spicilegio  solesmensi  parata  éd.  J.-B.  Pitra,  Paris,  1876-1884,  in  1°,  t.  IV, 
prolegomena,  p.  vu,  note  3.)  —  L'abbé  Martin  avait  donc  retrouvé  de  son  côté 
en  grec  cette  homélie  de  Sévère.  Nous  ignorons  s'il  en  a  parlé  ailleurs  plus  lon- 
guement, comme  il  en  avait  l'intention. 


LES  OFFICES 


ET 


LES  DIGNITÉS  ECCLÉSIASTIQUES 

DANS  L'ÉGLISE  GRECQUE 

(Suite.) 


LES    CINQ    OFFICES    DU    TROISIEME    GROUPE 

L'Hiéromnémon  ou  Gardien  des  usages  sacrés,  lepo^v^wv. 
—  Cet  officier  ecclésiastique,  sorte  de  maître  des  cérémonies, 
avait  sous  sa  garde  et  devait  connaître  à  fond  les  différents 
formulaires  des  cérémonies  pontificales,  c'est-à-dire  les  y.cv-dbux 
-ftz  lepaç  XetTOupyÉaç,  tyjç  ^etpcrovfaç,  tgW  èYfcaiviwv,  etc.,  opuscules 
dont  l'ensemble  correspond  au  Pontifical  et  au  Cérémonial 
<tes  évèques  de  l'Église  latine.  Dans  les  cérémonies  solennelles 
il  se  tenait  aux  côtés  du  patriarche  ou  de  l'évêque,  au  service 
duquel  il  était  spécialement  attaché,  et  lui  indiquait  les  actes 
qu'il  avait  à  accomplir  ou  les  prières  qu'il  devait  prononcer. 

C'est  entre  ses  mains  également  qu'était  déposé  le  registre 
contenant  les  professions  de  foi  faites  par  les  évoques  au  moment 
de  leur  sacre. 

Si  l'on  s'en  rapporte  à  certains  manuels  liturgiques,  l'hié- 
romnémon  était  parfois  lui-même  un  évêque,  et,  dans  ce  cas, 
c'était  lui  qui  était  chargé  de  consacrer  les  églises  nouvelles. 

Cependant  il  semble  plutôt  qu'il  ait  été  habituellement  un 
simple  diacre  et  alors,  suivant  Jean  de  Citrium,  il  devait,  dans 
les  cérémonies  pontificales,  et  cela  de  concert  avec  le  caméri'er, 
y.a<n:p^vcjioç,  aider  le  pontife  à  revêtir  les  ornements  sacrés. 

Mais,  quand  il  appartenait  à  l'ordre  des  prêtres,  il  n'était  pas 


LES   OFFICES    ET    LES    DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  453 

tenu,  au  dire  du  même  auteur,  cà  rendre  ce  genre  de  service, 
lequel  ne  peut  convenir  qu'à  un  diacre,  celui-ci  étant  seul 
appelé,  ainsi  que  l'indique  son  nom,  à  jouer  le  rôle  d'un  servi- 
teur. Et,  à  ce  propos,  Chrysanthe,  qui  rapporte  les  paroles  de 
Jean  de  Citrium,  s'indigne  contre  les  archevêques  et  les  évo- 
ques qui  avaient  pris  l'habitude  de  réduire  leurs  prêtres  à  la 
condition  de  véritables  domestiques,  d>ç  àxi\io\»q  -j-r^i-y-ç  xat 
SotfXouç,  et  ne  traitaient  certains  d'entre  eux  avec  quelque  res- 
pect que  parce  qu'ils  occupaient  dans  la  cité  une  situation  im- 
portante, et  non  à  cause  de  la  diginité  sacerdotale  dont  ils 
étaient  revêtus. 

Le  Porte-épigonation  ou  Porte-hypo  go  nation,  b  i%\  -£»  rovà- 
tojv  OU  û-otwv  rovr:wv.  — On  appelle  èTtiYOvaxtov  OU  urcoYOvaTtov  un 
objet  qui  fait  partie  des  vêtements  sacrés.  C'est  un  carton  en 
forme  de  losange,  orné  de  broderies  et  d'une  croix  ou  d'une 
image,  qui  se  porte  à  la  hauteur  du  genou  droit,  à  l'aide  d'un 
ruban  passé  sur  l'épaule  gauche  ou  attaché  à  la  ceinture.  Cet 
ornement,  dont  les  patriarches  seuls  ont  d'abord  dû  faire  usage 
(chez  les  Latins  il  est  représenté  par  le  subcingulum  qui 
n'appartient  qu'au  Pape),  et  qui  a  été  concédé  plus  tard  aux 
archevêques  et  aux  évêques  et  enfin  aux  principaux  d'entre  les 
dignitaires  ecclésiastiques,  semble  rappeler  par  sa  forme  l'épée 
du  souverain  et  des  grands  officiers  de  la  couronne  et  sym- 
bolise, par  conséquent,  la  puissance  spirituelle  de  l'Église, 
comme  l'épée  symbolise  la  puissance  séculière  de  l'État. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  son  origine,  il  eut  certainement  autrefois 
une  importance  considérable,  puisque,  au  cours  d'une  céré- 
monie solennelle,  lorsque  le  pontife  officiant  devait  cesser  d'en 
être  revêtu,  il  était  remis  aux  mains  d'un  dignitaire  spécial,  le 
Porte-épigonation,  lequel  fait  naturellement  penser  à  l'officier 
porte-glaive  des  princes  et  des  rois. 

C'était  également  ce  personnage  qui  était  chargé  de  tenir  le 
plateau  contenant  le  pain  bénit,  àvTiâwpcv,  quand  celui-ci  était 
distribué  au  peuple  par  le  pontife  lui-même.  Mais,  comme  cette 
fonction,  ainsi  que  nous  l'avons  vu  plus  haut,  appartenait  aussi 
au  Logothète,  Chrysante  suppose  qu'elle  était  remplie  à  tour  de 
rôle  par  les  deux  officiers  en  question,  ou  bien  qu'elle  était 
réservée  spécialement  à  l'un  des  deux,  mais  qu'en  son  absence 
elle  revenait  de  droit  à  l'autre. 


454  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Le  Maître  des  suppliques,  h  ksà  :wv  As^aswv.  —  On  donnait  ce 
nom  à  une  sorte  de  secrétaire  des  mémoriaux,  qui  était  chargé 
de  recevoir  les  suppliques,  de  les  enregistrer  et  d'en  faire  le 
rapport  au  patriarche.  Chrysante  croit  qu'il  avait  également 
pour  mission  d'indiquer  au  pontife  célébrant  les  prières  qu'il 
devait  prononcer,  mission  que,  par  conséquent,  il  aurait  par- 
tagée avec  l'Hiéromnémon. 

Le  Secrétaire,  6  ï-\  tôv  SexpsTwv.  —  Cet  officier  ecclésiastique 
est  loin,  à  ce  qu'il  paraît,  d'avoir  eu  des  attributions  conformes 
à  ce  que  son  nom  laisserait  supposer.  Chrysanthe  et  les  com- 
mentateurs de  Codinus  parlent  peu  de  lui  et  se  contentent  de 
disserter  sur  la  forme  et  la  signification  des  différents  termes 
grecs  qui  ne  sont  que  des  transcriptions  des  mots  latins  sécréta 
et  secretarius.  Tous  cependant  conviennent,  avec  Codinus,  que 
son  rôle  se  bornait  v.z  to  va  -ajr,  tgv  Xabv  èv  :w  xptvscrOat,  c'est-à- 
dire  à  maintenir  l'ordre  dans  la  foule  qui  assistait  aux  jugements 
rendus  par  l'officialité  ecclésiastique.  Il  n'aurait  donc  été  qu'une 
sorte  d'huissier  chargé  de  la  police  des  audiences  près  le  tri- 
bunal patriarcal. 

Le  Cérémoniaire,  b  kr.\  ~ftq  'Ispa;  Ky-xG-xa-i»:.  —  Ce  qu'était 
le  secrétaire  devant  le  tribunal  ecclésiastique,  le  Cérémoniaire 
l'était  dans  l'église,  c'est-à-dire  qu'il  était  chargé  de  la  police 
pendant  les  cérémonies  religieuses.  Grâce  à  lui  les  offices  devaient 
s'accomplir  avec  régularité,  sans  que  rien  vînt  en  troubler  la 
bonne  ordonnance  et  la  solennité  ;  il  veillait  à  ce  que  la  tran- 
quillité et  la  décence  régnassent  dans  la  foule  des  fidèles  ;  il 
faisait  observer  le  silence  et  un  maintien  convenable  parmi  les 
chantres  et  les  enfants  de  chœur. 

Cependant  quelques  auteurs,  dont  l'opinion  paraît  moins 
vraisemblable  à  Chrysanthe .  font  de  cet  officier  une  sorte 
de  maître  de  chambre  ou  de  chambellan  et  lui  donnent  pour 
mission  de  recevoir  et  d'introduire  auprès  du  patriarche  les 
étrangers  et  les  personnages  importants. 

Il  n'est  pas  impossible  que  cette  double  sorte  de  fonctions  lui 
ait  appartenu  simultanément. 


LES    OFFICES    ET    LES    DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  1 .").") 


LES    CINQ    OFFICES    DU    QUATRIEME    GROUPE 
II  isxapTY]   r.vr.y.z. 

L'Avertisseur,  6  T-c;.u;j.vr,<7y.(.)v.  —  Cet  ecclésiastique  se  tenait 
auprès  du  patriarche,  à  l'église  ou  hors  de  l'église,  toutes  les 
fois  qu"il  célébrait  la  messe,  prêchait  ou  accomplissait  quelque 
autre  fonction  publique,  et  s'il  arrivait  que  celui-ci,  par  dis- 
traction ou  manque  de  mémoire,  commît  une  erreur  ou  un 
oubli,  il  le  lui  faisait  immédiatement  remarquer  à  voix  basse. 
Il  aurait  ainsi  représenté,  dans  l'entourage  du  patriarche,  cet 
officier  de  la  cour  impériale  qui  était  appelé  par  les  Grecs  6  ï-\ 
âvajjLv^ffewv,  et  par  les  Latins  a  memoria  ou  magister  memo- 
riae. 

Suivant  Chrysanthe,  une  autre  de  ses  attributions  consistait 
à  recevoir  les  mémoires  et  les  suppliques  et  à  en  faire  le  rap- 
port au  patriarche. 

Mais,  comme  nous  l'avons  déjà  vu,  ces  deux  fonctions  ap- 
partenaient également,  la  première  à  l'Hiéromnémon,  et  la 
seconde  au  Maître  des  suppliques.  Il  est  donc  problable  que 
la  nature  exacte  du  rôle  propre  à  ce  personnage  n'est  plus 
connue  depuis  longtemps  et  qu'on  a  cherché  à  l'expliquer  uni- 
quement en  s'appuyant  sur  le  sens  du  mot  6-siu.t;j.v^cr-/.wv. 

L'Interprète  de  l'Évangile,  5  AiSaaxaXoç  toj  EùavyeXfou.  — Si, 
à  l'origine,  clans  les  églises  cathédrales,  les  évoques  seuls  annon- 
çaient aux  fidèles  la  parole  de  Dieu ,  l'usage  s'établit  de  bonne 
heure  qu'ils  se  fissent  aider  dans  cette  tâche  par  des  ecclésias- 
tiques instruits  et  parlant  avec  facilité.  L'interprète  de  l'Évan- 
gile, son  nom  l'indique  suffisamment,  était  chargé  d'expliquer 
au  peuple  l'évangile  qui  était  lu  à  la  messe. 

L'Interprète  de  l'Épistolier,  5  AiSaraaXoç  -co  'AxootôXoo.  —  Cet 
ecclésiastique,  ayant  une  mission  analogue  à  celle  du  précé- 
dent, devait  expliquer  l'épître  qui  se  lit  au  commencement  de 
la  messe.  Son  nom  grec  lui  vient  de  ce  que  le  livre  nommé 
chez  nous  épistolier  est  appelé  en  Orient  apôtre,  ànzôcrToXoç, 
parce  que  les  textes  qu'il  contient  sont  tirés  pour  la  plupart  des 
Épîtres  de  saint  Paul,  l'apôtre  par  excellence. 

L'Interprète  du  Psautier,  h  AiSàanwcXoç  io3  ^aXrrçpfeu.  —  Les 


456  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

psaumes  étant  la  principale  partie  des  chants  de  louange 
adressés  à  Dieu  par  les  chrétiens  et  pouvant  se  prêter  à  des  dé- 
veloppements très  nombreux  et  très  variés,  il  était  naturel 
qu'ils  dussent  fournir,  comme  ils  le  font  encore,  les  sujets 
d'homélies  fort  instructives  pour  les  fidèles.  Ce  genre  de  prédi- 
cation était  réservé  à  l'Interprète  du  Psautier. 

L'Orateur,  b  'P^xwp.  —  Cet  ecclésiastique  avait  un  rôle  plus 
vaste  et  plus  difficile  que  celui  des  trois  précédents  :  il  devait 
avoir  une  connaissance  approfondie  des  saintes  Écritures  en 
général,  et  c'est  à  lui  qu'incombait  la  tâche  de  les  interpréter 
publiquement.  Il  était  donc,  comme  son  nom  le  montre,  le 
prédicateur  proprement  dit. 


LES     CINQ    OFFICES     DU    CINQUIEME    GROUPE 

Le  Chef  des  monastères,  b  "Af/wv  tôv  ;.>.sva<77Y;p{wv.  — Ce  per- 
sonnage n'était  en  réalité  que  le  représentant  ou  le  délégué  du 
Grand  Chapelain,  Méyaç  Hay.sAXipicç,  car,  ainsi  que  nous  l'avons 
vu,  c'est  à  ce  dernier  qu'appartenait  la  haute  direction  des 
monastères. 

Le  Chef  des  églises,  6  "Apywv  tôv  èxxXrjfftôv.  —  Dépendant  du 
Chapelain,  b  toû  Ha/.sAAbj,  cet  ecclésiastique  avait  pour  mission 
d'assister  celui-ci  dans  la  visite  des  églises,  lesquelles  étaient 
placées  sous  sa  surveillance.  C'était  lui,  en  outre,  qui  faisait 
confectionner  les  antiminsia  et  les  stavropigia. 

Uantiminsion  est  un  linge  consacré  solennellement,  sur  le- 
quel le  prêtre  offre  le  Saint  Sacrifice  et  qui  représente,  par  con- 
séquent, chez  les  Grecs,  la  pierre  sacrée  portative  des  Latins. 
Quant  au  stravropigion,  c'est  une  croix  de  bois,  envoyée  par  le 
patriarche  comme  preuve  de  l'autorisation  qu'il  donne  de  cons- 
truire une  église,  et  sur  laquelle  sont  inscrits  le  nom  du  pa- 
triarche, celui  de  la  future  église,  celui  du  lieu  où  elle  doit 
être  bâtie,  etc. 

Le  Chef  de  F  Évangile,  b  "Ap-/wv  -ou  Euy.yyuJ.cv.  — L'office  de 
cet  ecclésiastique,  d'après  Codinus,  consistait  à  porter  solennel- 
lement le  livre  des  Évangiles  dans  les  processions.  On  sait  que 
les  Grecs  professent  pour  ce  livre  sacré  une  très  grande  véné- 


LES    OFFICES    ET    LES    DIGNITÉS    ECCLÉSIASTIQUES.  457 

ration.  Mais,  suivant  Jean  de  Citrium,  c'est  au  deuxième  Dia- 
cre que  cet  office  aurait  appartenu.  Il  est  certain  que  dans  la 
suite  des  temps  les  attributions  respectives  des  différents  digni- 
taires ecclésiastiques  ont  beaucoup  varié. 

Le  Chef  des  lumières,  b  "Ap^wv  tôv  çwt.wv.  —  Les  Grecs 
appellent  souvent  le  baptême  çumu^èç  et  ceux  à  qui  il  est  con- 
féré swticttc;':,  soit  parce  que  les  néophytes  reçoivent  avec  le  sa- 
crement les  lumières  de  la  foi,  soit  parce  que,  après  la  cérémo- 
nie du  baptême  proprement  dit,  un  cierge  allumé,  symbole  de 
ces  lumières,  est  placé  entre  les  mains  des  nouveaux  chrétiens. 
Or,  comme  un  prêtre  était  spécialement  préposé  à  la  réception 
et  à  l'instruction  des  infidèles  qui  demandaient  le  baptême,  il 
advint  tout  naturellement  qu'on  lui  donna  le  nom  de  chef  des 
lumières. 

Chrysanthe  cherche,  en  outre,  à  expliquer  son  titre,  en  di- 
sant que,  dans  les  grandes  fêtes,  c'était  lui  qui  distribuait  les 
cierges  au  clergé,  qu'il  précédait  le  rpix^piov  ou  cierge  à  trois 
branches  et  que,  après  s'être  écrié  :  «  Bénissez,  Seigneur  »,  ce 
à  quoi  le  Patriarche  répondait  :  «  Parce  que  tu  es  la  lumière, 
oti  o-ù  d  b  ipwTiffjxôç,  »  il  allait  immédiatement  allumer  les  cierges 
du  sanctuaire. 

Le  Chef  des  Antiminsia,  b  "Ap^wv  t&v  àvit^vatav.  —  Tandis 
que  le  Grand  Archiviste,  Méyaç  XapToçûXaÉj,  pendant  la  célébra- 
tion de  la  messe,  annonçait  au  clergé  que  le  moment  de  la 
sainte  communion  était  arrivé  et  l'invitait  à  s'approcher  de 
l'autel  pour  y  participer,  le  Chef  des  antiminsia  remplissait  la 
même  fonction  auprès  des  laïques.  C'était  lui,  en  outre,  au  dire 
de  Chrysanthe,  qui  était  chargé  de  faire  parvenir  dans  les 
églises  nouvelles  les  Antiminsia  sur  lesquels  s'offre  le  saint 
Sacrifice. 

Léon  Clugn-et. 

{A  suivre.) 


VIE  DU  MOINE 

RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA 


CHAPITRE  VII 


Des  actions  glorieuses  des  Pères  qui  vivaient  en  même  temps 

QUE    PiABBAN    YOUSSEF    ET    DONT    IL    PARLAIT  [suite). 

XI.  —  Rabban   Gabriel,   le   sacristain.   —   Que  Notre-Sei- 
gneur  ait  pitié  de  nous  par  ses  prières!  Amen. 

Rabban  Gabriel  était  du  village  de  Babousa.  Il  prit  le  saint 
habit  dans  le  couvent  de  saint  Rabban  Hormizd.  Il  vint  trouver 
R.  Mousha  et  lui  demanda  de  se  transporter  près  de  lui.  Le  saint 
lui  prescrivit  d'accomplir  d'abord  [le  temps  de]  la  vie  commune 
dans  le  couvent  où  il  avait  reçu  la  tonsure.  Il  y  passa  quatre  ans, 
puis  il  vint  au  couvent  deBeit  Çayarê  où  il  devint  le  familier  de 
R.  Mousha.  Celui-ci  lui  prescrivit  de  pratiquer  de  nouveau  com- 
plètement la  vie  commune  en  cet  endroit.  Quand  il  eut  travaillé 
au  moulin  pendant  un  an,  le  saint  l'établit  à  la  sacristie.  Il  lui 
dit:  «  Va  à  la  sacristie,  Gabriel,  jusqu'à  ta  mort;  car  la  volonté 
du  Christ  est  que  tu  le  serves  de  cette  façon  tous  les  jours  de  ta 
vie.  »  —  Cette  parole  reçut  son  accomplissement  et  se  réalisa.  Il 
fut  sacristain  jusqu'à  sa  mort  et  servit  à  l'autel  du  Seigneur, 
avec  une  vigilance  qui  surpasse  la  parole,  pendant  environ 
trente-cinq  ans. 

Le  discours  ne  peut  aucunement  faire  connaître  les  œuvres 
qu'il  accomplit  dans  son  ministère.  Pendant  un  si  long  temps 
qu'il  servit  dans  le  sanctuaire,  il  ne  dit  jamais  un  mot  devant 
l'autel.  Quand  il  avait  besoin  de  dire  quelque  chose  à  quelqu'un, 


VIE    DU    MOINE    RABBAN   YOUSSEF    BOUSNAYA.  459 

il  lui  faisait  signe,  sortait  avec  lui  hors  de  la  sacristie,  et  là 
il  disait  ce  qu'il  voulait  dire;  puis,  ils  revenaient  à  la  sacris- 
tie. Il  ne  prononça  jamais  un  mot  pendant  qu'il  portait  la 
patène  (1)  ou  le  calice.  Chaque  fois  qu'il  approchait  de  l'autel, 
soit  pour  porter  la  patène  et  le  calice,  soit  pour  les  rapporter,  il 
faisait  de  nombreux  actes  de  pénitence.  Depuis  le  moment  où 
il  boulangeait  les  pains  [du  sacrifice]  jusqu'au  moment  où  on 
célébrait  les  saints  mystères,  à  neuf  heures,  il  ne  s'asseyait  point 
par  terre.  Quand  il  était  vaincu  par  la  fatigue,  et  qu'il  voulait  se 
reposer  un  peu  de  sa  veille,  il  s'appuyait  un  instant  contre  le 
four  aux  hosties,  debout  sur  ses  pieds,  et  prenait  ainsi  un  peu  de 
sommeil.  Il  ne  se  coucha  jamais  le  dos  à  terre,  et  n'étendit  jamais 
ses  pieds,  pas  même  pendant  la  maladie  dont  il  mourut,  si  ce 
n'est  à  la  dernière  heure  quand  nous  l'avons  couché  et  étendu  en 
face  de  la  croix.  Pendant  l'espace  de  trente-cinq  ans  qu'il  rem- 
plit l'office  de  sacristain,  il  n'eut  jamais  une  marmite  pour  y 
faire  sa  soupe.  Il  avait  un  plat,  et  quand  il  voulait  faire  un  po- 
tage pour  quelqu'un  qui  venait  le  trouver,  ou  pour  tout  autre 
motif,  il  y  versait  seulement  de  l'eau  et  le  mettait  sur  le  four; 
il  broyait  un  peu  de  pain  dur  dans  une  assiette,  semait  par-des- 
sus du  sel  ou  un  peu  de  condiment  (2)  et  de  l'huile  d'olive,  puis 
y  versait  l'eau  qui  était  dans  le  plat.  Tel  était  son  potage. 

Il  ne  rompit  jamais  le  naziréat,  pas  même  pendant  la  ma- 
ladie dont  il  mourut.  Il  s'abstenait  même  des  fruits,  des  raisins 
et  des  figues,  selon  la  règle  des  cénobites.  Durant  ce  long  espace 
de  temps  il  ne  se  relâcha  ou  ne  s'exempta  pas  d'un  seul  des  pré- 
ceptes qu'il  s'était  imposés.  Il  ne  fit  rien  sans  prendre  conseil; 
mais  il  accomplissait  tout  ce  qu'il  faisait  par  l'ordre  ou  le  conseil 
de  Rabban  [Moushaj.  Il  eut  à  souffrir  en  lui-même  beaucoup  de 
vicissitudes  dans  sa  vie  cachée. 

Un  jour  qu'il  consacrait  les  [divins]  mystères  en  particulier 
avec  son  compagnon,  quand  il  parvint  à  l'inclination  de  la  con- 
sécration (3),  au  moment  redoutable  et  ineffable  où  l'Esprit  des- 
cend, sans  mutation,  pour  consacrer  ce  corps  qui  devient  le  corps 

(1)  Phatoura,  littéralement  «  la  table  •>  ;  mais  le  contexte  indique  clairement 
qu'il  s'agit  de  la  table  sur  laquelle  était  disposé  le  pain  consacré.  -»-  Cf.   Budgi 
The  Book  of  Governors,  t.  II,  p.  430,  n.  3. 

(2)  Tarkaina,  sorte  de  tisane  faite  de  lait  et  d'orge. 

(3)  Littéralement  «  de  la  descente,  illapsus  ». 


460  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

de  Notre-Seigneur,  son  esprit  fut  ravi  en  extase  et  il  plongea  dans 
l'océan  des  mystères  admirables  et  divins;  il  chancela,  tomba 
devant  l'autel  et  resta  sans  aucune  connaissance  pendant  un 
instant,  puis  son  esprit  revint  à  lui.  Il  avertit  alors  son  compa- 
gnon qui  se  tenait  dans  la  stupeur  et  la  frayeur,  de  prendre 
garde  que  personne  ne  sût  cela.  Il  vint  trouver  Rabban  [Mousha], 
lui  fit  connaître  ce  qui  lui  était  arrivé,  et  le  pria  de  demander  au 
Christ  de  lui  permettre  de  s'en  aller  dans  sa  cellule,  maintenant 
qu'il  ne  pouvait  plus  se  contenir,  afin  que  le  mystère  de  ses  en- 
tretiens avec  Dieu  ne  fût  pas  dévoilé.  —  Rabban  lui  dit  :  «  Va,  pour 
le  moment,  jusqu'à  ce  que  j'aie  prié;  j'interrogerai  le  Christ  cette 
nuit,  et  demain  matin  je  te  ferai  connaître  ce  que  veut  le  Christ.  » 
—  Quand  il  revint  le  trouver  au  matin,  Rabban  [Mousha]  lui  dit  : 
«  Le  Christ  ne  veut  pas  que  tu  quittes  la  sacristie;  toutefois,  je  lui 
ai  demandé  de  te  donner  le  courage  en  présence  du  déluge  des 
mystères  qui  te  sont  révélés,  afin  que  tu  puisses  te  tenir  en  sa 
présence  et  en  jouir  en  secret  au  dedans  de  toi-même.  »  —  De- 
puis ce  jour,  il  ne  lui  arriva  rien  de  semblable,  mais  il  se  ré- 
jouissait intérieurement  dans  son  esprit,  sans  que  rien  parût  à 
l'extérieur  pour  le  distinguer  des  autres. 

Rabban  Gabriel  me  racontait  lui-même  ceci  : 

Il  alla  un  jour  à  la  cellule  de  R.  Mousha  tandis  que  les  frères 
s'y  trouvaient,  comme  de  coutume.  Il  pritpartavec  eux  à  l'office. 
Quand  ils  eurent  terminé  leur  office  et  que  les  frères  eurent  reçu 
la  paix  selon  l'usage,  tandis  que  R.  Mousha  se  tenait  devant  la 
croix  à  la  tête  de  cette  sainte  assemblée,  il  était  lui-même  pour 
partir  en  paix,  et  il  alla  saluer  la  croix,  les  yeux  fixés  sur  le  saint 
jusqu'au  moment  où  il  arriva  près  de  lui.  Lorsqu'il  se  trouvaen 
face  de  lui,  le  saint  fut  dérobé  à  son  regard.  Il  demeura  en  place, 
plongé  dans  l'étonnement.  Il  pensa  qu'il  s'était  éloigné  pour  quel- 
que motif.  Il  regardait  et  attendait  qu'il  revînt  pour  lui  donner 
la  paix.  Cela  dura  un  moment;  puis  le  saint  lui  dit  :  «  Gabriel, 
pourquoi  ne  t'en  vas-tu  pas  en  paix?  »  —  A  cette  parole,  il  vit 
de  nouveau  le  saint  qui  se  tenait  à  sa  place.  Il  s'en  alla  en  paix, 
admirant  la  chose.  Quand  il  fut  seul,  il  pria  le  Seigneur  de  lui 
faire  connaître  ce  mystère.  Il  comprit  qu'il  s'agissait  d'une  ac- 
tion semblable  à  celle  de  Notre-Seigneur  à  l'égard  de  Marie, 
lorsqu'il  sortit  du  tombeau  (1)  ;  elle  ne  le  vit  et  ne  le  reconnut 

(1)  Cfr.  Jolian.,  xx,  16. 


VIE  DU  MOINE  RABBAN  YOUSSEF  BOUSNAYA.        461 

point  jusqu'au  moment  où  il  lui  parla  et  l'appela  par  son  nom  : 
«  Marie!  »  De  même,  le  saint,  dans  sa  spiritualité,  fut  dérobé 
à  ce  moment  à  la  vue  humaine,  et  ce  bienheureux  ne  le  vit  point 
et  ne  saisit  point  ce  qui  se  passait  jusqu'à  ce  qu'il  l'appelât  de 
son  nom  :  «  Gabriel  !  » 

Il  me  racontait  lui-même  qu'au  jour  de  la  mort  du  saint,  il 
pleura  en  sa  présence  et  lui  dit  :  «  Pourquoi  me  laisses-tu  dans 
ce  travail  que  tu  m'as  imposé?  »  —  Et  le  saint  lui  dit,  après 
beaucoup  d'autres  choses  :  «  Quand  tu  auras  quelque  chose, 
viens  au  lieu  de  repos  où  mon  corps  aura  été  déposé,  et  fais-moi 
connaître  ton  affaire.  » 

On  racontait  que  réellement,  une  nuit,  Rabban  Gabriel  étant 
impliqué  dans  une  affaire  difficile,  pria  devant  le  tombeau  du 
saint  et  lui  fit  connaître  son  affaire.  Une  voix  qui  sortit  de  l'inté- 
rieur du  tombeau  lui  répondit  ce  qui  convenait  à  sa  situation. 

Ce  bienheureux  demeura  à  la  sacristie  clans  ce  ministère  su- 
blime, angélique  et  surnaturel,  pendant  trente-cinq  ans,  comme 
je  l'ai  dit  plus  haut;  et  il  ne  le  quitta  point  jusqu'à  ce  qu'arrivât 
l'heure  où  ils  l'emportèrent  et  l'emmenèrent,  conformément  à 
la  parole  que  lui  avait  dite  le  saint.  La  nuit  où  il  fut  pris  de  la 
maladie  dont  il  mourut,  deux  frères  vertueux  eurent  une  même 
vision  surprenante.  L'un  d'eux  était  ce  David  de  Mourdani, 
mentionné  plus  haut  (1).  Cette  même  nuit,  il  vint  me  trouver 
et  me  fit  connaître  ce  qu'il  avait  vu.  Il  vit  ceci  :  Tout  à  coup  la 
grande  église  du  couvent  tomba  et  il  ne  se  trouva  personne 
parmi  ceux  qui  étaient  là  qui  pût  la  rétablir  comme  elle  était. 
—  Le  lendemain  matin  R.  Gabriel  tomba  malade  et  fut  emporté 
à  la  cellule  de  son  frère.  Alors,  je  compris  que  la  vision  qu'avait 
vue  ce  frère  se  rapportait  à  la  mort  du  bienheureux.  —  L'autre 
frère,  qui  s'appelait  Hannoun,  nous  raconta  quelques  jours  après 
qu'il  avait  eu  cette  même  vision,  dans  laquelle  aussi  la  chute 
du  temple  signifiait  la  mort  de  son  ministre  assidu. 

Pendant  sa  maladie,  Rabban  Gabriel  disait  ceci  aux  frères  qui 
étaient  près  de  lui  :  «  J'en  atteste  le  Christ,  témoin  véridique, 
ô  mes  frères!  Dans  ce  ministère  que  j'ai  rempli  devant  son  au- 
tel, je  ne  me  suis  jamais  laissé  aller  à  manger  à  satiété,  ni  à 
boire  à  satiété;  je  n'ai  mangé  et  bu  que  pour  conserver  ma  vie.  » 

(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  93. 


462  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Lorsqu'il  plut  au  Christ  que  son  âme  pure  s'en  allât  près  de 
lui  pour  entrer  dans  la  demeure  de  son  royaume,  en  échange 
du  soin  qu'il  avait  apporté  dans  son  service  en  sa  présence,  son 
corps  fut  porté  à  l'église  avec  la  pompe  convenable.  Je  fis  alors 
connaître  au  supérieur  de  la  congrégation  (1)  et  aux  vieillards 
ce  que  j'avais  dans  le  cœur  :  c'est-à-dire  que  j'avais  l'intention 
de  faire  déposer  son  saint  corps  dans  le  diaconion  (2)  entre 
la  nef  et  le  martyrion  (3).  —  Ils  y  consentirent.  Quand  les  fos- 
soyeurs commencèrent  à  creuser  le  tombeau  à  l'endroit  que  je 
leur  avais  indiqué,  un  frère  me  fit  connaître  une  vision  qu'il 
avait  eue  au  sujet  de  cet  endroit.  Il  me  dit  :  «  Il  y  a  trois  jours 
j'ai  vu  ceci  :  Il  me  semblait  entrer  dans  ce  diaconion  ;  un  pe- 
tit temple  très  beau  avait  été  bâti  en  cet  endroit;  un  homme  vêtu 
de  blanc  y  était  assis;  je  lui  demandai  à  qui  était  ce  temple  si 
beau  ;  et  cet  homme  me  répondit  :  «  Ce  temple  que  tu  vois  a  été 
construit  par  le  Seigneur  pour  R.  Gabriel,  le  sacristain  »,  et  il 
me  prit  par  la  main  pour  m'introduiredans  le  martyrion.  J'y  vis 
dix  moines  parés,  et  assis  en  ordre.  Et  l'homme  me  dit  :  «  Ces 
saints  que  tu  vois  assis,  contemplent  R.  Gabriel  et  attendent 
qu'il  vienne  les  trouver.  Mais  toi,  mon  fils,  donne  la  chaux  que 
tu  possèdes  pour  qu'on  achève  la  construction  de  ce  lieu  de  re- 
pos. »  —  Le  frère  fit  ce  qui  lui  avait  été  prescrit.  Il  donna  la  chaux  ; 
car  personne  autre  que  lui  n'en  avait,  et  on  en  fit  le  tombeau. 

Rabban  Gabriel  quitta  cette  vie  temporelle  le  lundi  après  le  di- 
manche daVitak  louqdam  (4),  dans  lequel  on  fait  la  commémo- 
raison  de  saint  R.  Bar- Yaldâ,  deux  [ans]  après  la  mort  de  Rabban 
[Youssef].  —  Que  leur  mémoire  soit  en  bénédiction,  et  que  leurs 
prières  nous  protègent!  Amen. 


(1)  Littéralement  «  de  la  fraternité  ». 

(2)  Le  mss.  porte  ici,  et  quelques  lignes  plus  bas  :  beit  yaqônd;  niais  dans  l'autre 
passage  (ci-dessous,  p.  474)  où  il  est  question  du  même  endroit,  il  y  a  beit  diaqônd. 
Je  soupçonne  que  c'est  une  mauvaise  lecture  pour  beit  diaqonia,  «  la  diaconie  », 
le  lieu  où  se  tenaient  les  diacres.  — Mais  on  peut  aussi  faire  d'autres  conjectures. 

(S)  Pour  la  disposition  générale  des  églises  chez  les  Nestoriens  et  les  noms  de 
leurs  différentes  parties,  cf.  Budge,  The  Book  of  Governors,  t.  I,  p.  liij,  et  t.  II. 
p.  431. 

(4)  C'est-à-dire  le  dimanche  dans  lequel  on  récitait  l'antienne  commençant  par 
ces  mots,  et  qui  était  le  second  dimanche  de  la  Dédicace  de  l'Église.  Cf.  Brevia- 
i-hiiii  Chaldaicum,  éd.  Bedjan,  t.  III,  p.  408.  —  Sur  la  division  générale  de  l'an- 
née liturgique  chez  les  Nestoriens,  voir  ci-dessous,  p.  476,  n.  4. 


VIE  DU  MOINE  "rabban  youssef  bousnaya.  463 

XII.  —  Discours  résumé  qui  fait  connaître  en  courant, 
d'une  manière  générale,  ce  qui  concerne  ce  couvent  et 
quelques-uns  des  frères  qui  y  sont.  —  Que  Notre-Seignenr 
nous  fasse  la  grâce  de  ses  miséricordes  par  leurs  prières! 
Amen. 

La  Providence  toute-puissante  qui  gouverne  sagement  toutes 
choses  a  coutume,  dans  tous  les  temps,  de  choisir  et  de  distin- 
guer un  peuple  particulier  et  un  pays  dans  lesquels  elle  fait 
paraître  davantage  la  grandeur  de  la  puissance  du  créateur  et 
du  gouverneur  de  l'Univers.  Et  cela  se  fait  parfois  d'une 
manière  générale,  dans  un  peuple  ou  dans  un  pays,  et  parfois 
d'une  manière  spéciale,  dans  quelques  personnes  de  ce  peuple 
ou  dans  un  lieu  choisi  de  ce  pays.  —  Ainsi,  au  commencement, 
elle  avait  choisi,  d'une  manière  générale,  la  contrée  d'Eden,  et 
d'une  façon  spéciale  le  Paradis  qui  s'y  trouvait;  du  peuple,  elle 
avait  choisi  spécialement  les  hommes  vertueux  comme  Adam, 
Abel,  Enoch,  Noé  et  d'autres  semblables,  et  plus  tard  :  Abra- 
ham, et  Isaac,  et  Jacob.  Ensuite  elle  distingua  d'une  manière 
générale  le  peuple  israélite  et  la  terre  de  promission,  dans 
laquelle  on  pensait  que  Dieu  habitait  uniquement  :  il  y  fit  long- 
temps paraître  qu'il  prenait  soin  d'eux  et  qu'il  les  aimait.  — 
Puis  dans  ce  peuple  en  général,  il  choisit  spécialement  la  famille 
[de  Jessé] ,  par  le  bienheureux  David  qu'il  s'attacha  plus  parti- 
culièrement, et  Sion  dans  laquelle  il  fit  régner  le  bienheureux 
David.  —  Quand  la  grande  lumière,  le  soleil  de  justice  se  leva 
sur  la  création,  il  choisit  d'une  manière  générale  le  peuple  des 
chrétiens  et  dans  ce  peuple,  d'une  manière  spéciale,  les  Apô- 
tres; Sion  fut  remplacée  par  le  Cénacle  des  Apôtres,  et  Jérusa- 
lem par  Antioche,  dans  laquelle  étaient  réunis  de  nombreux 
frères  et  qui  resplendissait  de  toutes  les  vertus  divines.  —  Plus 
tard,  quand  il  plut  à  sa  sagesse  souverainement  adorable,  elle 
distingua  le  désert  de  Scété,  qui  est  en  Egypte,  et  les  hommes 
vertueux  qui  s'y  trouvaient,  et  en  vérité  toute  la  vertu  infinie 
de  Dieu  s'y  manifesta.  Et  ainsi  de  suite,  pour  ne  pas  allonger 
le  récit,  jusqu'au  moment  où  se  leva  sur  l'Orient  la  lumière 
des  saints  compagnons  de  Mar  Aughin  (1)  et  de  Mar  Abraham 

(1)  Sur  l'établissement  et  la  propagation  du  monachisme  en  Mésopotamie  au 


464  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

le  Grand  (1).  Alors  la  montagne  d'Izla  imita  Sion  et  le  saint 
Cénacle;  et  ensuite  la  lumière  se  répandit  par  eux  dans  tout 
l'Orient;  les  couvents  et  les  monastères  furent  remplis  d'hom- 
mes vertueux  qui  y  habitaient.  —  La  Providence  a  continué 
d'agir  ainsi  jusqu'à  présent.  De  notre  temps,  elle  a  choisi  le 
couvent  de  Mar  Ya'qoub,  de  Beit  'Abê,  qui  fut  peuplé  d'un  mil- 
lier d'hommes  vertueux  et  d'anachorètes  dont  le  monde  n'était 
pas  digne  (2). 

Dans  un  temps  elle  choisit  celui-ci,  et  dans  un  autre  temps 
celui-là.  —  C'est  pourquoi,  en  ces  derniers  temps  Dieu  a  choisi 
et  distingué  ce  couvent  de  Mar  Abraham  de  Beit  Çayarê  et  l'a 
élevé  au-dessus  de  tous  les  couvents  de  notre  époque  :  le  ciel 
s'est  abaissé  et  y  habita,  il  réprimanda  les  rebelles  et  ils  s'en 
allèrent  !  Le  couvent  devint  en  vérité  la  Jérusalem  céleste,  par 
ses  préceptes  et  ses  règles  angéliques  et  par  les  œuvres  spiri- 
tuelles de  ses  frères,  par  les  offices,  les  prières,  les  sacrifices 
qui  y  étaient  offerts  à  la  Trinité  maîtresse  des  mondes,  souve- 
rainement adorable.  —  Bien  que  cela  doive  un  peu  prolonger 
le  cours  de  l'histoire,  je  voudrais  exposer  dans  ce  discours 
comment  ce  couvent  était  auparavant  dévasté,  et  comment,  de 
quelle  manière,  il  fut  restauré  et  repeuplé. 

Quand  Mar  Abraham  le  Pénitent  (3),  fondateur  de  ce  saint 
couvent,  s'éloigna  et  se  sépara  de  la  congrégation  bénie  de 
Beit  Mar  Aughin  et  Mar  Abraham,  il  vint  à  cette  montagne, 
bâtit  en  ce  lieu  un  petit  monastère  et  y  habita;  c'est  pourquoi 
ce  couvent  fut  appelé  primitivement  :  monastère  de  Mar  Abra- 
ham le  Pénitent,  qui  est  à  côté  de  Beit  Çayarê.  —  Quelque 
temps  après  sa  mort,  les  frères  qui  y  étaient  assemblés  furent 
dispersés  et  il  demeura  abandonné  et  désert,  sans  habitant. 

Je  raconterai  ainsi  une  histoire  :  Une  fois,  Rabban  Youssef, 

quatrième  siècle,  par  Mar  Aughin  (Eugène),  voir  l'excellente  dissertation  de 
M.  Budge,  The  Book  of  Governors,  t.  I,  p.  cxxv  et  suiv. 

(1)  Sur  Mar  Abraham,  fondateur  du  célèbre  couvent  du  mont  Izla,  près  de 
Xisibe,  cf.  op.  cit.,  p.  cxxxiij  et  suiv.;  et  aussi  J.-B.  Chabot,  Regulx  monasticx 
sseculo  17  ab  Abrahamo  conditx,  etc.;  Rome,  1898. 

(2)  L'ouvrage  de  Thomas  de  Marga  édité  par  M.  Budge,  sous  le  titre  :  The  Book 
of  Governors,  n'est  autre  chose  qu'une  monographie  du  fameux  couvent  nesto- 
rien  de  Beit  'Abê.  On  y  trouvera  tous  les  détails  connus  sur  la  vie  de  Jacques, 
son  fondateur. 

(3)  Abila  «  lugens  »;  pénitent  me  parait  être  l'épithète  la  plus  propre  à  rendre 
l'idée  exprimée  par  le  mot  syriaque. 


VIE    DU    MOINE  RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  465 

le  fondateur  du  couvent  de  'Inèshak  (1),  passa  au-dessous  de 
ce  monastère.  En  le  voyant  désert  et  sans  habitant,  il  dit  à 
ceux  qui  l'accompagnaient  :  «  Dieu  fera  habiter  sa  vertu  dans 
ce  monastère,  et  il  en  fera  un  couvent  célèbre  de  frères  nom- 
breux; cela  s'accomplira  par  le  moyen  d'un  couple  béni,  de 
deux  colonnes  de  lumière,  dont  les  grands-pères  ne  sont  pas 
encore  nés.  »  —  De  nombreuses  années  après,  des  frères  du 
couvent  de  saint  Mar  Sabrishôc  de  Beit  Qôqa  (2)  vinrent  habi- 
ter dans  ce  monastère.  A  cette  époque-là,  Rabban  Bar-Yaldà 
fit  son  noviciat  de  la  vie  monastique  dans  ce  couvent. 

Au  bout  d'un  certain  temps,  les  frères  qui  y  étaient  assem- 
blés furent  de  nouveau  dispersés  par  une  troupe  de  brigands 
qui  survint.  Rabban  Bar  Yaldà  s'en  alla  au  couvent  de  Mar 
Boktyazd  dans  le  pays  de  Zôzan  (3).  Il  y  trouva  Rabban  Mousha 
qui  était  encore  en  communauté.  Il  l'appela  près  de  lui  et  en 
fit  son  disciple  familier,  à  cause  de  ce  que  Dieu  devait  faire 
paraître  par  leur  intermédiaire. 

Peu  de  temps  après,  le  trouble  du  pays  cessa.  Rabban  Bar- 
Yaldà  revint  à  ce  couvent,  et  R.  Mousha  vint  aussi  à  sa  suite. 
Alors,  la  lumière  de  leurs  actions  commença  à  resplendir  dans 
tout  le  pays.  Des  groupes  se  réunissaient  de  tous  lieux  et 
venaient  les  trouver.  Le  nombre  des  frères  était  de  soixante,  du 
temps  de  Rabban  Bar  Yaldà,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  et  du 
temps  de  Rabban  Mousha,  il  y  eut  trois  cents  frères.  Dès  lors, 
une  providence  spéciale  et  singulière  se  manifesta  à  l'égard  de 
ce  couvent  et  le  rendit  tout  à  fait  admirable  et  remarquable.  Il 
fut,  de  toute  façon,  comme  une  lumière  qui  éclaira  tous  ces  pays 
par  les  vieillards  vertueux  et  parfaits,  les  frères  diligents  et 
laborieux,  dont  l'histoire  surpasse  le  faible  discours  de  gens 
ignorants  comme  moi.  Toute  la  pénitence  des  disciples  de  [Abba] 
Antonios,  toute  la  pauvreté  des  disciples  de  Abba  Paulos,  avec 
l'ascétisme  des  disciples  de  Abba  Makarios,  le  silence  des  dis- 
ciples de  Abba  Arsénios,  le  jeûne  et  les  labeurs  des  disciples 


(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  315.  —  Je  n'ai  trouvé  aucun  renseignement  sur  <■<■  couvent. 
Serait-ce  celui  dont  il  est  question  ci-dessus,  p.  188,  et  qui  était  situé  dans  le  voi- 
sinage de  Balad?  La  chose  est  assez  vraisemblable. 

(2)  Sur  ce  couvent  et  son  fondateur  cf.  J.-B.  Chabot,  Le  Livre  de  la  Chasteté 
n°«  59,  61-64. 

(3)  Cfr.  ci-dessus,  p.  293. 

ORIENT    CHRÉTIEN.  31 


466  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

de  Abba  Pakômios,  et  aussi  la  simplicité  des  disciples  de  Abba 
Paula,  l'humilité  des  disciples  de  Abba  Mousha,  la  charité  et 
la  concorde  des  disciples  de  Abba  Pœmon,  et  toutes  les  autres 
vertus  pratiquées  dans  la  vie  du  désert  (1),  furent  entièrement 
accomplies,  apparurent  et  furent  assidûment  pratiquées  dans 
ce  couvent.  —  De  même  que  dans  un  corps  il  y  a  plusieurs 
membres,  que  chacun  a  sa  fonction  spéciale,  que  tous  sont  unis 
et  rattachés  à  la  tête  qui  est  leur  reine,  et  forment  un  seul  corps 
humain;  de  même,  toutes  les  différentes  sortes  de  vertus  de  la 
vie  parfaite  du  saint  monachisme  étaient  réunies  dans  ce  cou- 
vent. Chaque  frère  s'efforçait  de  surpasser  son  compagnon  dans 
la  pratique  des  vertus  :  celui-ci  dans  le  jeune  parfait,  celui- 
là  dans  les  longues  veilles;  l'un  dans  l'office  prolongé,  avec 
de  nombreuses  inclinations  et  prosternations,  l'autre  dans  la 
lecture  pieuse;  celui-ci  dans  le  travail  de  l'esprit,  celui-là  dans 
la  prière  spirituelle;  l'un  était  plus  grand  en  ceci,  l'autre  l'em- 
portait en  cela,  et  tous  étaient  unis  et  rattachés  à  ce  saint 
homme  et  formaient  ensemble  un  seul  corps  du  monachisme 
qui  brillait  par  la  perfection  de  la  charité  divine  et  de  l'amour 
de  l'humanité. 

La  loi  du  naziréat  imposait  aux  cénobites  de  ne  pas  manger 
de  potage  ni  de  légumes  verts,  si  ce  n'est  le  dimanche  où  ils 
faisaient  cuire  seulement  un  simple  potage  dont  les  uns  man- 
geaient et  les  autres  ne  mangeaient  pas.  Ils  s'abstenaient  même 
de  fruits,  de  raisins  et  de  figues,  et  d'autres. 

On  racontait  ceci  :  Un  jour,  un  des  cénobites  revint  de  la 
vigne  de  la  communauté  et  apporta  avec  lui  une  grosse  et  belle 
poire.  Il  la  donna  à  un  autre  cénobite,  qui  était  son  ami.  Celui- 
ci  la  donna  à  un  autre,  et  celui-ci  de  nouveau  à  un  autre,  de 
sorte  qu'elle  passa  par  fies  mains  de]  tous  les  cénobites  et 
revint  à  celui  qui  l'avait  apportée.  Celui-ci  prit  le  fruit  et  le 
porta  à  saint  Rabban  Mousha,  en  lui  faisant  connaître  la  chose 
et  comment  il  avait  passé  par  [les  mains  de]  tous  les  cénobites 
sans  que  personne  eût  voulu  le  manger.  Le  saint  prit  cette 
poire,  entra  dans  sa  cellule  et  la  plaça  en  témoignage  devant 
le  Seigneur.  Il  lui  rendit  grâces  de  lui  avoir  donné  des  enfants 

il)  Allusions  à  différentes  vertus  pratiquées  par  les  plus  célèbres  moines  des 
déserts  égyptiens.  L'auteur  en  connaissait  le  récil  par  la  traduction  syriaque  du 
Paradisus  Patrum.  Cf.  ri-dessus,  t.  II  [1897],  p.  364,  n.  3. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  467 

comme  ceux-ci,  de  sorte  que  sans  crainte  et  librement  il  pour- 
rait crier  et  dire  :  «  Me  voici,  et  les  enfants  que  tu  m'as  donnés, 
immaculés  et  vaillants  (1).  » 

Après  avoir  pratiqué  assidûment  ce  naziréat,  avec  l'office 
continuel,  l'humilité  et  l'obéissance  discrète,  qui  constituaient 
le  labeur  de  la  vie  commune,  ils  s'en  allaient  dans  leurs  cel- 
lules et  parcouraient  facilement  la  voie  ardue  du  silence;  les 
difficultés  qui  s'y  rencontrent  leur  devenaient  faciles. 

Presque  tous  les  frères ,  à  l'exception  de  ceux  qui  étaient 
retenus  par  le  service  de  la  communauté  ou  de  leurs  frères, 
habitaient  en  silence  dans  leur  cellule.  Au  commencement  et 
à  la  fin  de  la  semaine,  et  aussi  aux  fêtes  du  Seigneur  et  à  cer- 
taines commémoraisons,  les  vieillards  et  ceux  qui  habitaient 
en  cellule  se  réunissaient  à  la  cellule  du  saint.  Ils  y  faisaient 
la  lecture  assignée  et  célébraient  l'office  de  tierce,  les  mystères 
[sacrés]  et  les  psaumes  du  soir.  Au  moment  de  la  table,  tous  les 
frères  se  rassemblaient  dans  la  cellule  qu'il  avait  désignée  à 
cet  effet,  et  ils  se  réjouissaient  ensemble  dans  une  pieuse  cha- 
rité et  clans  un  amour  parfait  avec  ce  qui  leur  avait  été  préparé 
par  la  bonté  [divine]. 

Rabban  Youssef  me  racontait  ceci  : 

Rabban  Mousha  voulant  lui  rendre  facile  cet  assujettissement 
au  service  du  public,  et  souhaitant  qu'il  s'y  appliquât  de  toute 
sa  force  et  sans  réserve,  lui  raconta  ce  qui  suit  : 

Du  temps  de  Rabban  Bar-Yaldà,  la  nuit  d'un  dimanche,  comme 
ils  devaient  se  réunir  à  la  table  avec  les  frères  le  lendemain  ma- 
tin, R.  Bar-Yaldà  l'appela  et  lui  dit  :  «  Demain  matin,  je  ne 
pourrai  pas  me  rendre  à  la  table;  mais  reçois  les  frères,  réjouis- 
toi  avec  eux,  et  qu'ils  s'en  aillent  en  paix.  »  —  Rabban  Mousha 
lui  répondit  :  «  Ils  sont  venus  pour  te  voir  et  pour  se  réjouir 
avec  toi  :  comment  n'irais-tu  pas  les  trouver?  »  —  Comme 
Rabban  Bar-Yaldà  était  un  homme  accompli  dans  la  spiritua- 
lité, de  sorte  qu'il  ne  pouvait  pas  abaisser  son  esprit  aux 
choses  temporelles,  et  qu'à  cause  de  cela  il  était  très  zélé,  il  lui 
répondit  dans  son  zèle  en  disant.  :  «  Non,  je  n'irai  pas.  Va- 
t'en  !  »  Et  il  retourna  à  sa  .place,  -r-  Au  moment  où  on  frappait 


(1)  L'autour  me  semble  faire  allusion  aux  paroles  de  Notre  Seigneur:  Johan., 
xvii,  8. 


168  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN 

pour  le  nocturne,  il  revint,  appela  Rabban  Mousha  et  lui  dit 
d'un  ton  humble  :  «  Oui,  notre  frère,  j'irai  à  la  table  des  frères; 
car  la  verge  du  Christ  m'a  poursuivi  depuis  le  moment  où 
j'ai  dit  que  je  n'irais  pas.  Que  dirons-nous  au  Christ  qui  veut 
que  nous  soyons  les  ministres  et  les  serviteurs  des  hommes?  » 

Les  canons  et  les  règles  que  le  saint  avait  établis  dans  ce 
monastère  ne  différaient  en  rien  de  ceux  du  couvent  de  Abba 
Pakômios(l),  et  à  vrai  dire,  elles  ressemblaient  beaucoup,  autant 
que  possible,  à  ceux  des  ordres  des  esprits  angéliques. 

Du  temps  de  ce  saint  et  après  sa  mort,  et  même  jusqu'à 
cette  calamité  qui  envahit  le  monde  après  la  mort  de  R.  Youssef, 
il  y  eut  dans  ce  couvent  des  hommes  vertueux,  des  vieillards 
parfaits,  des  frères  diligents  dont  le  monde  n'était  pas  digne 
et  que  la  parole  ne  peut  faire  connaître.  D'ailleurs  je  n'ai  pas 
pris  soin,  dès  le  commencement,  de  m'informer  de  leurs  actions 
ni  d'étudier  leur  vie.  J'ai  appris  de  Rabban  Youssef  ce  que  j'ai 
dit  de  la  plupart  de  ceux  dont  j'ai  parlé  ou  dont  je  vais  parler 
dans  cette  histoire;  il  en  est  aussi  d'autres  dont  j'ai  vu  moi- 
même  les  œuvres  et  dont  je  veux  raconter  quelque  chose,  con- 
formément à  la  demande  de  celui  qui  m'a  supplié  de  le  faire. 

Quand  moi,  misérable,  j'entrai  dans  ce  couvent,  j'y  trouvai 
deux  cent  soixante-dix  hommes.  Parmi  eux  cinquante  frères 
travaillaient  en  communauté  et  marchaient  dans  la  voie  des 
règles  et  du  naziréat  qu'avait  établis  saint  Rabban  Mousha;  ils 
n'interrompaient  jamais  l'office  continuel,  au  milieu  de  leur 
pénible  labeur.  —  Cent  cinquante  frères  habitaient  des  cellules 
et  travaillaient  dans  l'œuvre  du  silence.  Une  trentaine  d'entre 
eux  étaient  des  vieillards  vertueux  et  des  frères  diligents  dont 
on  pouvait  se  servir  comme  guides  et  comme  directeurs  : 
hommes  qui  étaient  [corporellement]  dans  ce  monde,  mais  qui, 
par  leurs  œuvres  et  par  leur  intelligence,  habitaient  dans  le  ciel 
et  au-dessus  du  monde.  Les  autres  faisaient  pieusement  leur 
office,  leurs  lectures  et  leurs  prières.  Les  uns  accomplissaient 
leur  office  dès  le  commencement  de  la  nuit,  et  se  reposaient 
un  peu  à  la  fin;  d'autres,  au  contraire,  se  reposaient  un  peu  au 
commencement  de  la  nuit  et  ensuite  persévéraient  jusqu'au 


(1)  Pour  tout  ce  qui  concerne  saint  Pakùme  et  sa  règle,  voir  :  Ladeuze,  Étude 
sur  le  cénobitisme  Pakômien  (Louvain,  1898)  et  les  sources  indiquées  par  l'auteur. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  4G9 

matin  dans  l'office  prolongé  et  dans  les  prières  ferventes.  Ils 
faisaient  de  même  pendant  le  jour  :  les  uns  commençaient  par 
l'office  et  continuaient  par  la  lecture,  les  autres  commençaient 
par  celle-ci  et  continuaient  par  celui-là.  De  cette  façon,  il  n'y 
avait  pas  un  instant  des  vingt-quatre  heures  de  la  nuit  et  du 
jour  où  cessât  l'office  ou  la  lecture,  la  psalmodie  ou  la  louange; 
de  sorte  qu'ils  imitaient  l'Eglise  qui  est  dans  les  cieux,  dans 
laquelle  la  glorification  de  notre  Dieu  adorable  ne  cesse  ja- 
mais. 

On  respirait  de  tous  côtés  le  parfum  des  sacrifices,  l'encens 
qui  apaise  Dieu,  l'odeur  du  parfum  offert  au  Seigneur,  qui  réjouit 
les  âmes  et  fortifie  dans  la  crainte  de  Dieu. 

Chaque  matin,  dès  que  le  jour  se  levait,  s'ouvraient  dans  le 
couvent  environ  deux  cents  Nouveaux-Testaments  qui  nous  rap- 
pellent le  souvenir  des  bienfaits  que  Dieu  a  fait  paraître  par 
l'incarnation  de  son  Fils,  et  dont  les  paroles  sanctifient  les  âmes, 
invitent  et  excitent  les  créatures  raisonnables  et  les  êtres  muets 
à  la  louange   du  Christ,   à  cause  de  son  amour  pour  nous. 

Quand  quelqu'un  entrait  dans  le  couvent,  soit  un  familier, 
professant  la  vraie  foi,  soit  un  étranger  appartenant  à  une 
autre  confession,  il  était  saisi  d'étonnement  et  d'admiration  en 
entendant  de  toutes  les  cellules  comme  le  bourdonnement  des 
abeilles  qui  sont  dans  une  ruche  :  d'ici  l'office,  de  là  la  lecture, 
par  ici  la  supplication  et  les  pleurs,  par  ailleurs  la  louange  et 
Faction  de  grâce  ;  l'un  était  dans  l'allégresse,  l'autre  dans  l'af- 
fliction ;  l'un  était  ainsi,  l'autre  autrement.  Le  visiteur  était 
enivré  par  les  parfums  suaves  qu'il  respirait,  au  point  qu'il 
s'oubliait  lui-même  et  que,  dans  son  extase,  il  se  croyait  déjà 
dans  la  Jérusalem  d'en  haut. 

Qui  pourrait  raconter  les  œuvres  pratiquées  dans  ce  couvent? 
En  vérité,  la  parole  est  trop  faible  pour  pouvoir  les  exposer,  car 
cela  surpasse  tout  discours  et  toute  audition.  Qui  ne  serait  dans 
l'admiration  en  voyant  une  congrégation  comme  celle-là  : 
tellement  unie  et  liée  par  l'amour  de  Dieu  que  chacun,  s'il 
l'avait  pu,  se  serait  lui-même,  dans  sa  charité,  livré  pour  son 
frère,  en  toute  humilité  et  crainte  de  Dieu.  —  Comme  la  joie  de 
Satan  vient  de  la  discorde  entre  les  frères,  qu'il  ne  put  jamais 
implanter  dans  ce  couvent  :  il  était  dans  la  tristesse  et  l'affliction 
en  voyant  une  congrégation  d'hommes  passibles  et  chancelants, 


470  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

vivre  comme  les  anges  spirituels  et  parfaits,  dans  leur  concorde 
les  uns  avec  les  autres,  dans  leur  amour  désintéressé,  dans  leur 
humilité  chrétienne,  dans  leur  charité  divine,  imitatrice  de  celle 
des  Apôtres;  grâce  à  elle  il  n'y  avait  point  parmi  eux  d'indigent 
ou  de  riche,  mais  l'abondance  de  l'un  subvenait  à  l'indigence 
de  l'autre,  de  sorte  que  l'égalité  paulinienne  (1)  existait  parmi 
eux.  J'aurais  beau  me  fatiguer  longtemps  et  longuement,  je 
n'arriverais  pas  au  bout.  Mais  j'ai  promis  de  faire  connaître  en 
courant  les  vertus  de  cette  congrégation  divine  et  d'en  écrire 
seulement  quelque  peu,  comme  une  bénédiction.  Pourtant,  il  ne 
convient  pas  de  laisser  perdre  le  souvenir  de  quelques-uns  de  ces 
hommes  dont  j'ai  entendu  parler  ou  que  j'ai  vus;  et  j'ai  promis 
d'agrémenter  mon  discours  du  récit  de  leurs  actions.  Néanmoins 
il  en  est  beaucoup  que  je  n'ai  point  vus,  dont  je  n'ai  point  entendu 
parler,  ne  m'étant  pas  préoccupé  de  cela  tout  d'abord  :  je  les  pas- 
serai sous  silence;  je  les  laisse  à  la  science  du  Christ;  leur  sou- 
venir est  consigné  dans  son  livre,  en  sa  présence,  et  il  ne  sera 
jamais  oublié. 

Rabban  Yôzédeq.  —  Rabban  Youssef  me  parla  d'un  vieillard 
vertueux  qui  s'appelait  Rabban  Yôzédeq,  qui  était  réellement, 
comme  l'indique  son  nom  (2),  une  colonne  de  lumière.  Il  ne  s'as- 
seyait jamais  à  terre,  ni  jour  ni  nuit;  il  se  tenait  constamment  sur 
ses  pieds  et  marchait  toujours,  soit  qu'il  priât  soit  qu'il  psal- 
modiât. Sa  prière  était  celle  qui  se  fait  dans  le  lieu  sans  espace 
et  qui  convient  au  corps  subtil  et  spirituel  déjà  délivré  du  poids 
qui  l'entraîne  en  bas,  le  distrait  et  l'oblige  à  se  reposer  sur  la 
terre,  à  ce  corps  qui  peut  s'élever  en  haut,  pour  habiter  dans  ce 
lieu. 

J'interrogeai  R.  Youssef  :  «  Comment  donc  faisait-il  quand  le 
corps  demandait  ce  qui  lui  est  nécessaire?  »  —  Il  me  répondit 
ceci  :  «  Il  avait  une  planche,  et  quand  il  voulait  se  reposer  un 
peu,  ou  quand,  vaincu  par  le  sommeil,  il  lui  était  impossible  de 
n'en  pas  prendre  un  peu,  il  s'étendait  le  dos  contre  cette  plan- 
che tout  en  restant  sur  ses  pieds.  Il  prenait  ainsi  un  peu  de 
sommeil,  et  c'était  là  son  unique  repos.  »  —  Il  persévéra  pen- 

(1)  Allusion  aux  paroles de  l'Apôtre  :  II  Cor.,  vra,  14. 

(2)  Je  ne  sais  sur  quelle  légende  l'auteur  fonde  cette  étymologie  fantaisiste 
Le  nom  de  Yôzédeq  est  en  réalité  un  nom  emprunté  à  la  langue  hébraïque  et 
qui  signifie  :  Iahvé  est  juste  (ou  justifie). 


VIE    DU    .MOINE    RABBAN   YOUSSEF    BOUSNAYA.  471 

dant  de  longues  années  dans  ce  genre  de  vie  qui,  en  vérité, 
surpasse  de  beaucoup  celui  des  êtres  spirituels  ;  car,  les  anges 
peuvent  faire  cela  par  la  puissance  même  de  leur  être,  étant 
délivrés  du  corps  qui  distrait,  qui  entraîne  par  son  poids  vers 
les  régions  inférieures,  et  qui  exige  impérieusement  et  iné- 
luctablement ce  qui  lui  est  dû;  mais  il  est  en  vérité  admira- 
ble, et  même  au-dessus  de  toute  admiration,  qu'un  être  corpo- 
rel, qui  n'est  pas  encore  parfaitement  délivré  des  exigences  de 
sa  nature,  alors  même  qu'il  en  serait  partiellement  libéré  par 
la  grâce,  puisse  persévérer  comme  les  êtres  spirituels  dans 
une  vigilance  perpétuelle  :  ce  qui  d'ailleurs  paraîtra  peut-être 
incroyable  aux  sceptiques. 

Quand  ce  vieillard  fut  surpris  par  la  maladie  dont  il  mourut, 
Rabban  Youssef  alla  le  visiter  dans  son  infirmité.  Il  se  tenait 
sur  ses  pieds,  selon  sa  coutume,  et  marchait  çà  et  là.  Rabban 
Youssef  lui  dit  :  «  Assieds-toi  un  peu  que  je  te  voie.  » 
—  Le  vieillard  lui  répondit  :  «  Ignores-tu  par  hasard  que  j'ai  la 
coutume,  que  je  me  suis  imposée  comme  règle,  de  ne  point 
m'asseoir  à  terre  jusqu'à  ce  que  mon  àme  s'éloigne;  alors  le  corps 
tombera  et  se  reposera.  »  —  Il  persévéra  dans  sa  coutume  de 
se  tenir  debout  jusqu'au  moment  où  il  tomba  à  terre  malgré 
lui.  Il  tomba  en  face  de  la  croix,  et  vit  les  anges  qui  se  te- 
naient devant  lui.  Il  leur  dit  à  haute  voix  :  «  Pourquoi  laissez- 
vous  ainsi  cette  misérable  errer  çà  et  là?  Approchez,  prenez-la. 
qu'elle  s'en  aille  avec  vous.  »  —  Les  anges  s'approchèrent  et  pri- 
rent son  àme  pure  qui  s'éleva  avec  eux  au  pays  de  la  lumière. 

Rabban  Babai.  —  J'ai  aussi  entendu  parler  d'un  autre  vieil- 
lard qui  s'appelait  Rabban  Babai.  On  racontait  de  lui  de  gran- 
des choses.  On  disait  que  pendant  la  nuit  il  lisait  continuelle- 
ment les  livres  sans  lumière,  comme  en  plein  jour  :  car  la 
troisième  faculté  de  son  àme,  l'intellect,  c'est-à  dire  la  cogitative, 
était  purifiée,  et  l'œil  de  son  esprit  avait  été  poli.  Il  avait  re- 
trouvé la  nature  humaine  comme  elle  était  au  jour  de  sa  créa- 
tion; grâce  à  cela,  il  n'avait  point  besoin  de  la  lumière  sensible, 
mais  il  voyait  par  la  lumière  intellectuelle,  et,  avec  son  aide,  il 
lisait  pendant   l'obscurité  de  la  nuit  sans  lumière  matérielle. 

On  disait  de  lui  qu'à  chaque  verset  de  son  office  il  faisait  promp- 
tement  une  prosternation. 

Rabban  Mousha  lui  avait  promis  qu'il  serait  déposé  ici-bas 


472  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

à  sa  droite,  en  quelque  sorte  comme  un  gage,  en  attendant 
qu'il  le  fasse  admettre  là-haut,  devant  le  Christ,  avec  ceux  de  la 
droite.  La  promesse  fut  en  réalité  accomplie;  il  fut  déposé  mi- 
raculeusement à  la  droite  du  saint. 

J'ai  entendu  dire  de  nombreuses  et  admirables  choses  sur 
Rabban  Israël,  de  Tèna,  sur  Rabban  Çahdâ,  de  Menshâ,  sur 
Rabban  Hézéqya,  et  sur  Rabban  Ishô',  de  Hadita  (1).  Notre 
discours  ne  peut  parler  de  chacun  d'eux  séparément.  Ils  étaient 
parvenus  au  comble  de  la  perfection  :  c'étaient  des  hommes  dont 
le  monde  n'était  pas  digne,  car  ils  accomplirent  de  grands  et 
louables  labeurs,  et  ils  vécurent  appliqués  aux  œuvres  divines 
supérieures  au  monde;  de  sorte  qu'ils  étonnaient  celui  qui 
les  voyait,  et  étaient  pour  lui  un  sujet  de  louer  Dieu  qui  les  fit 
triompher. 

Rabban  David. — Qui  ne  serait  dans  l'admiration  en  voyant 
Rabban  David, de  Dasen,  cet  homme- vraiment  humble?  Sa  ren- 
contre était  agréable,  sa  conversation  douce  ;  sur  son  visage  bril- 
lait en  tout  temps  une  lumière  divine  ;  comme  le  bienheureux 
Moïse,  il  était  l'homme  le  plus  humble  de  son  temps  (2).  En  vé- 
rité, quand  j'étais  près  de  lui  et  que  je  conversais  avec  lui,  c'était 
pour  moi,  sans  aucune  différence,  comme  si  je  conversais  avec 
un  ange  et  comme  si  je  voyais  un  être  spirituel  ;  son  affection  était 
douce ,  sa  conversation  agréable,  son  discours  humble,  sa  ren- 
contre pleine  d'une  paix  qui  enivrait  l'âme,  son  visage  était 
joyeux  et  son  aspect  plein  de  dignité.  Qui  n'aurait  désiré  le  ren- 
contrer? Qui  aurait  été  rassasié  de  sa  conversation? 

Dès  le  commencement  de  son  combat  [spirituel],  il  s'était  im- 
posé la  règle  de  ne  jamais  accorder  de  sommeil  à  ses  yeux  pen- 
dant la  nuit.  De  sorte  que  R.  Mousha  lui  rendait  témoignage  en 
disant  :  «  David  le  veilleur  assidu,  persévérant  dans  sa  veille 
pieuse,  est  un  ouvrier  diligent  du  Christ.  »  Même  après  qu'il  eut 
remporté  la  victoire  dans  sa  lutte,  qu'il  eut  été  couronné  de  la 
couronne  des  enfants  de  liberté  et  qu'il  fut  remonté  joyeuse- 
ment du  combat,  il  continua  à  observer  cette  règle  de  la  veille, 
selon  son  habitude,  jusqu'à  la  fin. 


(1)  Sur  Hadita,  cfr  p.  386  [1897],  n.  3.  —  Les  autres  noms  de  lieu  me  sont  in- 
connus; je  les  ai  d'ailleurs  tirés  des  formes  ethniques.  Le  ms.  porte  :  Israël  Tê- 
naya,  Çahda  Menshaya,  Ishô'  Radetanaya ;  la  vocalisation  est  donnée  par  le  ms. 

(2)  Cfr.  ci-dessus,  p.  294.  n.  1. 


VIE    MOINE    RABBAN  YOUSSEF    BOUSNAYA.  473 

Comme  la  veille  vertueuse  a  coutume  d'éclairer  lïime  et  de 
purifier  ses  facultés,  son  âme  glorieuse  parvint  à  toute  la  pureté 
de  la  nature  de  sa  création,  et  ses  facultés,  c'est-à-dire  ses  puis- 
sances, agissaient  naturellement.  C'est  pour  cela  qu'il  possédait 
une  si  grande  humilité  et  aussi  l'allégresse  et  un  visage  qui  bril- 
lait d'une  splendeur  divine;  car,  quand  la  faculté,  qui  est  le  désir, 
agit  naturellement,  une  lumière,  qui  a  coutume  de  s'élever  par 
l'amour  du  bien  et  du  beau,  brille  extérieurement  sur  le  visage 
de  l'homme.  De  même  que  quand  la  ferveur  agit  selon  sa  na- 
ture, l'homme  acquiert  l'humilité  et  la  mansuétude  à  l'égard 
de  tous;  de  même  aussi  quand  la  troisième  faculté  de  l'âme,  qui 
est  l'intellect,  est  établie  dans  la  nature  de  sa  création,  par  cette 
science  seconde  de  la  nature  elle  remplit  l'homme  d'allégresse 
et  d'aménité  en  tout  et  à  l'égard  de  tous  également.  —  C'est 
pourquoi,  ce  bienheureux  étant  appliqué  aux  veilles  pénibles 
et  méritoires,  brilla,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  dans  ces  ver- 
tus :  dans  l'humilité,  dans  l'allégresse  et  les  autres. 

Un  frère  à  la  parole  duquel  j'ajoutai  foi,  ayant  appris  par 
expérience  sa  véracité,  me  racontait  ceci  : 

«  J'étais  devenu  très  fervent  dans  l'amour  et  l'affection  des 
deux  colonnes  de  la  sainte  Église  et  du  monachisme  :  Mai*  Ishaq, 
évêque  de  Ninive  (1),  et  Rabban  Youssef  Hazzaya  (2),  après  avoir 
lu  leurs  compositions  admirables  et  supérieures  au  monde.  Étant 
de  plus  en  plus  enflammé  par  ce  sentiment,  je  demandai  à  Dieu, 
grand  par  ses  dons  et  qui  les  répand  généreusement  et  gratuite- 
ment sur  ceux  qui  n'en  sont  pas  dignes  comme  sur  ceux  qui  en 
sont  dignes,  de  me  faire  voir  ces  deux  saints,  et  comment,  de 
quelle  manière  se  comportait  Mar  Ishaq  au  moment  où  il  écrivait 
les  mystères  contenus  dans  ses  lettres,  dans  l'espoir  que  par  là 
mon  àme  inquiète  serait  un  peu  calmée  de  son  ardeur.  »  —  Comme 
Dieu  est  miséricordieux  et  très  bienfaisant,  il  n'accorde  pas  ses 
dons  selon  le  mérite  des  demandeurs,  mais,  dans  l'abondance 
des  grâces  de  sa  miséricorde  et  de  son  amour,  il  exauce  les  de- 
mandes de  ceux  qui  le  prient,  même  s'ils  en  sont  indignes,  afin 
de  manifester  par  là  son  amour  universel  et  sa  bienveillance  à 
l'égard  de  tous.  Il  ne  refusa  pas  au  frère  l'objet  de  sa  demande,  et 


(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  110,  n.  1. 

(2)  Cf.  ci-dessus,  p.  293,  n.  1. 


474  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

selon  son  divin  désir,  il  lui  fit  voir  ces  deux  saints,  non  pas  en 
songe,  loin  de  là,  mais  dans  une  vision  distincte  et  intellec- 
tuelle, parfaitement  nette.  Et  si  on  peut  le  dire,  nous  dirons 
qu'il  les  a  vus  réellement  sans  aucun  changement  (1).  Il  vit  saint 
Rabban  Youssef  Hazzayâ,  tel  que  Dieu  le  lui  montra  dans  l'image 
de  son  esprit,  semblable  au  vieillard  Rabban  David,  par  l'as- 
pect de  son  visage  comme  par  sa  stature;  il  était  en  tout  comme 
lui  ;  je  veux  dire  :  par  son  humilité,  par  sa  mansuétude,  par  son 
air  joyeux,  par  la  beauté  de  son  visage,  par  son  regard  incliné 
vers  la  terre,  par  l'aménité  de  son  langage,  et  même  par  son  vê- 
tement, bref,  en  toutes  choses,  comme  je  l'ai  dit.  Ce  n'est  pas  ce 
vieillard  auquel  ressemblait  R.  Youssef  que  Dieu  montra  à  ce 
frère,  mais  il  lui  montra  bien  saint  R.  Youssef  à  qui  ce  vieillard 
ressemblait  :  c'est-à-dire  que  R.  David  ressemblait  dans  toute 
son  apparence  à  saint  Rabban  Youssef  Hazzayâ.  —  Dieu  lui  mon- 
tra aussi  saint  Mar  Ishaq  sous  la  forme  et  la  ressemblance  qu'il 
me  fit  connaître  et  qui  est  peinte  dans  mon  esprit.  —  Voilà  ce 
que  ma  raconté  ce  frère  véridique;  et  moi  j'ai  placé  cela  ici  afin 
qu'on  comprenne  par  là  la  grandeur  de  ce  vieillard  dont  nous 
parlons. 

Peu  de  jours  avant  la  mort  de  ce  bienheureux ,  un  frère  eut 
une  vision  qu'il  me  raconta  ainsi  : 

Quelques  saints,  revêtus  d'une  clarté  resplendissante,  sor- 
taient du  martyrion  portant  l'Évangile,  la  croix,  les  flabelli, 
avec  des  palmes,  des  parfums  et  beaucoup  de  lumières.  Ils 
s'en  allaient  par  la  route  qui  vient  de  la  cellule  du  vieillard. 
Ce  frère  dit  à  l'un  de  ces  saints  :  «  Monseigneur,  où  ces  saints 
vont-ils  donc?  »  Celui-ci  lui  répondit  :  «  Ils  vont  chercher 
Rabban  David.  »  —  En  ces  jours-là,  l'âme  du  vieillard  quitta 
son  corps  et  s'éleva  au  lieu  de  la  lumière  dans  lequel  habitent 
les  saints,  en  attendant  le  jour  de  la  résurrection.  Son  corps  fut 
déposé  dans  le  diaconion  dont  j'ai  parlé  plus  haut.  —  Que  sa 
mémoire  soit  en  bénédiction  et  que  ses  prières  nous  protègent 
tous!  Amen. 

Rabban  Ishô\  —  Je  suis  aussi  fortement  saisi  d'admiration 
en  me  rappelant  le  vieillard,  admirable  dans  sa  vie  :  Rabban 
IslxV,  de  Mensha.  —  Il  était  tout  enflammé  de  ce  feu  divin 

(1)  C'est-àrdire  sans  intermédiaire,  dans  leur  propre  personnalité. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  ITT» 

[qu'est  venu  allumer]  le  Fils  de  Dieu;  il  avait  l'aspect  d'un 
ange,  de  sorte  que  tousceuxqui  le  voyaient  n'osaient  le  regarder,  si 
ce  n'est  dans  la  liberté  de  la  charité.  Il  fit  son  noviciat  du 
temps  de  R.  Bar-Yaldà.  On  dit  de  lui  qu'il  voyait  les  anges 
qui  descendaient  à  la  cellule  de  R.  Bar-Yaldà  et  le  servaient. 
Après  la  mort  du  saint,  il  vit  ces  mêmes  anges  qui  descendaient 
à  la  cellule  de  R.  Mousha,  pour  le  même  office.  Il  fit  savoir 
cela  à  R.  Mousha  et  lui  dit  :  «  Ces  esprits  fangéliques]  que  je 
voyais  descendre  à  la  cellule  de  R.  Bar-Yaldà,  ton  maître,  je 
les  vois  qui  descendent  maintenant  à  ta  cellule,  pour  te  servir 
comme  ils  le  servaient.  »  —  Le  saint  lui  défendit  de  faire 
connaître  cela  tant  qu'il  vivrait,  et  il  garda  [ce  secret]  jusqu'à 
la  mort  du  saint. 

Par  un  effet  de  la  Providence  dont  la  parfaite  intelligence 
est  cachée  même  aux  Chérubins  et  aux  Séraphins,  ce  vieillard 
tomba  dans  la  paralysie,  et  pendant  environ  vingt  ans  il  ne 
put  se  servir  de  ses  pieds.  C'est  pourquoi,  son  àme  reçut,  comme 
une  sorte  de  compensation,  une  joie  et  une  allégresse  indéfi- 
nissables. Il  ressentait  cette  joie  à  toute  heure  et  à  tout  moment. 
Il  était  gai  et  allègre,  et  glorifiait  Dieu  insatiablement  dans 
cette  joie  ineffable.  Quand  j'allais  le  voir  pour  lui  demander 
sa  bénédiction  et  que  je  le  trouvais  dans  toute  cette  joie  et 
cette  allégresse,  j'admirais  vivement  les  diverses  manières 
d'agir  de  la  divine  Providence  à  l'égard  de  ses  saints.  Je  me 
réjouissais  avec  lui  et  je  lui  disais  :  «  D'où  vient  donc,  et  en 
quoi  consiste  la  joie  de  ton  cœur  et  l'allégresse  de  ton  âme?  »  — 
Il  me  répondait  :  «  Ma  joie  vient  de  Dieu,  et  mon  cœur  tressaille 
d'allégresse  dans  le  Christ,  Notre-Seigneur,  qui  m'a  accordé 
de  le  voir  et  de  le  posséder  dans  mon  cœur;  de  sorte  que  je  ne 
puis  modérer  mon  âme  en  cela;  et,  comme  tu  vois  et  les  autres 
aussi,  il  en  est  ainsi  constamment,  car  sa  vue  ne  s'éloigne 
point  de  mon  esprit,  ni  le  jour  ni  la  nuit.  C'est  là  véritablement 
la  perle  précieuse  qui  se  trouve  dans  la  citadelle  de  l'àme  ;  celle 
dont  la  possession  cause  tant  de  joie  à  l'homme  qu'il  méprise 
et  oublie  tout  ce  qui  est  du  monde,  qu'il  supporte  et  souffre 
avec  patience  toutes  les  afflictions  (1).  »  —  Je  glorifiais  Dieu  qui 
distribue  ses  dons  d'une  façon  si  admirable  à  ses  familiers. 

(1)  Allusion  à  la  parabole  évangélique  :  Matth.,  xin. 


47C  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Un  jour,  j'entrai  près  de  lui  avec  mon  frère,  —  que  Notre- 
Seigneur  lui  accorde  la  jouissance  du  lieu  des  justes  et  des 
saints!  —  Le  vieillard  dit  à  mon  frère  :  «  Sache  que  ce  prince 
avec  lequel  tu  es  (1),  et  qui  a  eu  l'audace  et  la  témérité  de  prendre 
le  tribut  des  moines,  recevra  promptement  le  châtiment  de 
son  impiété.  »  —  Mon  frère  le  pria  de  détourner  sa  colère  de 
ce  malheureux  Abou  Ta'leb;  mais  il  lui  répondit  ceci  :  «  N'in- 
siste pas  dans  ta  prière;  car  le  trait  est  déjà  parti  de  l'arc  et  il 
ne  reviendra  pas  avant  d'avoir  accompli  une  terrible  destruc- 
tion chez  ce  pervers.  » —  Sa  parole  se  réalisa,  et  le  châtiment 
de  ce  misérable  s'accomplit. 

Ce  vieillard  vécut  environ  cent  ans. 

Rabban  Bar-Hadbeshaba.  —  J'admirais  aussi  beaucoup 
R.  Bar-Hadbeshaba  (2)  de  Houmida  (3),  ce  vieillard  sur  le  visage 
duquel  brillait  une  lumière  qui  resplendissait  comme  le  soleil. 
Il  était  très  pauvre  et  ne  possédait  que  sa  tunique  et  une  autre 
de  rechange.  —  Il  n'acceptait  jamais  rien  de  personne.  Il 
n'usait  point  de  soupe,  et  rien  de  ce  qui  peut  servir  à  faire  la 
soupe  ne  se  trouvait  dans  sa  cellule.  Tandis  que  je  le  servais 
dans  le  couvent,  à  la  fin  de  chaque  semaine,  il  me  faisait  venir 
près  de  lui  pour  me  réjouir  avec  lui;  en  dehors  du  pain  et  du 
sel,  il  n'avait  dans  sa  cellule  rien  autre  chose  à  m'offrir;  j'ad- 
mirais beaucoup  sa  constance  et  je  louais  Dieu  qui  a  donné  aux 
hommes  formés  de  poussière  une  force  si  grande  qu'ils  peu- 
vent supporter  avec  patience  de  tels  labeurs  supérieurs  à  la 
nature. 

A  la  fin  de  la  semaine  de  Mar  Eliâ  (4),  il  sortit  selon  sa  coutume 
pour  recevoir  les  saints  mystères,  sain  de  corps  et  sans  aucune 
apparence  de  maladie.  Après  avoir  reçu  les  mystères,  il  demeura 
à  sa  place  contre  son  habitude;  le  sacristain  le  vit  et  alla  le 
trouver  pour  savoir  ce  qu'il  avait  à  rester  ainsi  debout  en  le 


(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  89. 

(2)  Ce  nom  signifie  :  Fils  du  dimanche.  Il  est  fréquent  chez  les  Syriens  et  était 
donné  aux  enfants  qui  naissaient  ce  jour-là. 

(3)  Houmîdaya. 

(4)  Dans  le  calendrier  nestorien,  le  temps  après  la  Pentecôte  est  ainsi  divisé  : 
viennent  d'abord  les  sept  semaines  dites  des  Apôtres;  puis  les  sept  semaines 
dites  de  l'Été,  ou  encore  Hallelain;  ensuite  les  semaines  d'Élie,  aussi  au  nombre 
de  sept;  puis  les  quatre  semaines  de  Moïse,  et  enfin  quatre  semaines  de  la  Dédi- 
cace de  l'Église,  qui  précèdent  immédiatement  l'Avent. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  177 

regardant.  Quand  le  sacristain  arriva  près  de  lui ,  le  vieillard 
le  salua,  l'embrassa  affectueusement  et  lui  dit,  en  souriant  et 
le  visage  réjoui  :  «  Demeure  en  paix  et  prie  pour  moi,  car  la 
route  est  ouverte  devant  moi.  »  —  Il  sortit  précipitamment, 
sans  laisser  au  sacristain  le  temps  de  lui  demander  où  il  vou- 
lait aller. 

Il  avait  aussi  un  ami  qu'il  rencontra  sur  le  chemin  de  sa 
cellule;  il  lui  dit  la  même  parole  :  «  Demeure  en  paix,  mon 
frère,  demeure  en  paix.  »  —  Il  se  hâta  de  courir  à  sa  cellule,  y 
entra,  salua  la  croix,  se  signa  avec  de  l'eau  bénite,  puis  s'éten- 
dit mesurénient  en  face  de  la  croix  et  rendit  son  âme  à  Celui  à 
qui  elle  appartenait.  Accompagnée  par  les  anges,  dans  l'hon- 
neur qui  lui  convenait,  elle  monta  avec  eux  au  lieu  de  son 
héritage.  —  Nous  vînmes  quelque  temps  après  à  sa  cellule  ; 
nous  y  entrâmes,  et  nous  trouvâmes  son  saint  corps  en  face  de 
la  croix,  dans  la  position  où  il  s'était  placé.  Nous  glorifiâmes 
Dieu  de  ce  que  nous  vîmes,  et  aussi  de  ce  que  nous  apprîmes 
du  sacristain  et  nous  louâmes  sa  majesté  qui  confère  un  si 
grand  honneur  à  ses  saints. 

Rabban  Ishaq  de  Shizour.  — Plus  haut  (1),  clans  l'histoire  de 
saint  Rabban  Mousha,  j'ai  parlé  du  prodige  de  vertus  Rabban 
Ishaq  de  Shizour.  —  Si  quelqu'un  le  nomme  «  ange  »,  il  ne 
ment  point;  car  il  mena  le  genre  de  vie  des  créatures  spiri- 
tuelles, autant  qu'il  est  possible  aux  êtres  corporels  de  le  faire. 
Il  était  vigoureux  dans  son  corps  et  aussi  dans  les  méditations 
intellectuelles  (2)  de  la  crainte  de  Dieu.  Quand  la  lutte  intermé- 
diaire eut  cessé  par  son  application  divine,  il  se  signala  forte- 
ment dans  toute  l'opération  du  corps,  de  l'âme  et  de  l'esprit, 
travailla  et  fit  des  efforts  vigoureux.  —  Après  tous  les  labeurs 
du  corps  et  de  l'âme  qu'il  avait  parfaitement  accomplis,  il  aborda 
l'œuvre  de  l'opération  de  l'esprit.  Il  devint  tellement  étranger 
au  monde  qu'il  ne  pouvait  supporter  aucune  chose  avec  lui  dans 
sa  cellule  ;  de  sorte  que  celui  qui  entrait  près  de  lui  dans  sa  cel- 
lule n'y  voyait  aucune  des  choses  nécessaires  et  indispensables 
aux  êtres  corporels  aussi  longtemps  qu'ils  ont  leur  place  ici-bas. 
Son  frère  Rabban  Haya  (3),  ce  vieillard  vénérable,  cet  ouvrier 

(1)  Cf.  ci-dessus,  p.  312. 

(2)  Dans  les  pensées  qui  conviennent  à  l'opération  de  l'âme. 

(3)  Cf.  ci-dessus,  p.  3 lu. 


478  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

diligent,  cet  athlète  vigoureux,  plein  de  sagesse  intellectuelle  et 
spirituelle,  lui  procurait  les  choses  absolument  indispensables. 
Celui  qui  le  rencontrait  était  rempli  d'ardeur  dans  la  crainte  de 
Dieu  ;  car  sa  parole  était  suave  et  puissante  par  les  divins  at- 
traits qu'il  excitait  en  chacun.  Celui  qui  conversait  avec  lui  n'é- 
tait jamais  rassasié.  Le  visage  de  sa  vieillesse  était  agréable,  sa 
figure  vénérable  et  sainte  était  très  éclatante.  On  n'était  jamais 
rassasié  de  son  commerce,  car  sa  vue  était  remplie  de  profit.  Il 
possédait  la  vision  intellectuelle,  qui  lui  donnait  la  prescience 
de  beaucoup  de  choses  avant  qu'elles  n'existassent.  Il  ne  changea 
rien  à  sa  manière  de  vivre  dans  le  silence,  lors  même  des  per- 
turbations qui  envahirent  le  couvent  et  jetèrent  le  trouble  dans 
toutes  les  règles  et  les  préceptes  divins;  il  persévéra  dans  son 
genre  de  vie,  et  supporta  patiemment  tout  ce  qui  lui  advint  dans 
cette  profonde  solitude,  jusqu'à  ce  que  la  mort  vînt  l'y  trouver 
pour  le  conduire  dans  le  royaume  d'en  haut,  avec  le  Christ 
Notre-Seigneur,  pour  toujours. 

Rabban  Ya'qoub  le  paisible.  —  Qui  ne  serait  dans  l'admira- 
tion et  l'étonnement  en  considérant  les  œuvres  divines  et  su- 
périeures au  monde  de  Rabban  Ya'qoub  le  paisible  (1)?  —  De- 
puis le  commencement  de  son  combat  jusqu'à  la  fin,  il  ne  rompit 
jamais  la  règle  d'un  jeûne  pénible.  Il  mangeait  une  fois  tous 
les  deux  jours  ;  pendant  les  semaines  d'obligation  il  ne  mangeait 
qu'une  fois  pour  toutes  les  nuits ,  quelque  nombreuses  qu'elles 
fussent,  et  passait  la  nuit  sans  manger  quoi  que  ce  soit  (2).  Il 
ne  consentit  pas  même  à  rompre  cette  règle  pendant  sa  grande 
vieillesse.  Personne,  ni  séculier,  ni  moine,  n'entrait  dans  sa  cel- 
lule, si  ce  n'est  celui  qui  le  servait,  et  encore  n'y  entrait-il  qu'au 
temps  de  son  infirmité  et  de  sa  maladie,  et  non  pas  continuel- 
lement et  quand  il  voulait. 

Rabban  Gabriel  le  puissant  —  Il  faut  aussi  admirer  cette 
colonne  indestructible  et  inébranlable  :  Rabban  Gabriel  le  puis- 
sant (3).  Il  préférait  se  tenir  continuellement  sur  ses  pieds,  nuit 
et  jour;  il  ne  se  permettait  point  de  s'asseoir,  si  ce  n'est  au  mo- 
ment où  il  se  reposait  un  peu  ;  il  accomplissait  en  se  tenant 

(1)  Shahaya  :  «  pacatus,  sedatus  »,  et  aussi  :  «  vacuus  »  ;  c'est  peut-être  dans  ce 
sens  qu'il  est  pris  ici  :  privé  de  nourriture? 

(2)  Traduction  littérale  du  passage  ;  le  texte  paraît  altéré  en  cet  endroit. 

(3)  Tharônaya,  «  tyrannicus  ».  —  Je  ne  crois  pas  que  ce  mot  soit  un  ethnique. 


VIE    DU    MOINE    RABBAN    YOUSSEF    BOUSNAYA.  479 

debout  tout  son  office,  sa  lecture,  et  même  les  travaux  manuels 
qu'il  faisait,  à  tel  point  que  ses  cuisses  enflèrent  et  devinrent  sem- 
blables à  celles  d'une  personne  atteinte  du  mal  de  l'hydropisie. 

Rabban  Ishô'ameh  (1).  —  Qui  ne  serait  dans  l'admiration  et 
ne  louerait  Dieu,  en  entendant  parler  de  la  constance,  de  l'austé- 
rité et  de  l'abstinence  surprenante  de  Rabban  Ishô'ameh?  — 
Pendant  environ  cinquante  ans,  il  ne  fit  point  de  soupe  dans  sa 
cellule,  et  il  n'y  entra  même  jamais  d'huile;  il  ne  goûta  point 
à  l'huile  végétale,  en  dehors  de  la  table  des  frères  ou  de  la  cel- 
lule de  Rabban  [Mousha].  Quant  au  beurre  (2)  et  aux  autres 
mets  agréables,  il  n'en  goûta  jamais  depuis  le  jour  où  il  prit 
le  saint  habit.  Depuis  le  commencement  de  son  noviciat  jusqu'à 
sa  mort,  il  n'usa  point  non  plus  de  vin,  il  ne  rompit  pas  même 
pendant  sa  vieillesse  son  abstinence  de  fruits  comme  les  figues 
ou  les  raisins.  Il  fut  très  vigoureux  dans  les  labeurs  corporels 
et  très  brillant  dans  l'œuvre  intellectuelle  et  les  labeurs  de 
l'âme.  Le  récit  de  ses  œuvres  est  au-dessus  de  ma  faible  pa- 
role. Il  supporta  courageusement  les  vicissitudes  et  les  perturba- 
tions qui  troublèrent  le  couvent,  et  il  persévéra  jusqu'à  sa  mort 
dans  son  silence  habituel.  —  Il  ne  possédait  rien  et  ne  recevait 
rien  de  personne.  Comment  vivait-il?  On  ne  le  sait  pas.  En  vé- 
rité, mes  frères,  c'était  un  prodige  que  la  vie  de  cet  homme 
pauvre  qui  n'avait  rien,  à  qui  on  n'apportait  rien  de  la  commu- 
nauté pendant  la  perturbation  du  couvent,  qui  ne  recevait  rien 
de  personne,  et  qui  continua  de  vivre,  comme  auparavant,  dans 
toute  l'application  à  la  vertu. 

J'ai  trop  peu  de  temps  pour  parler  de  l'homme  simple  en  Dieu, 
Rabban  Mar-Atqen  le  barbu,  l'imitateur  dePaula  le  simple  (3), 
l'homme  patient  dont  la  constance  est  au-dessus  de  tout,  qui 
supporta  pendant  environ  cinquante  ans  une  cruelle  maladie,  en 
louant  Dieu  continuellement,  isolé  et  privé  de  quelqu'un  pour  le 
servir;  — de  Rabban  Paulos,  modeste  et  d'un  commerce  agréa- 
ble; —  de  Rabban  Hennanislw  (4),  de  Dasen,  religieux  parfait, 


(!)  Ce  nom  signilie  :  Jésus  [est]  «w  lui. 

(2)  Au  lieu  de  :  «  huile  végétale  »  le  ms.  porto  littéralement  :  «  l'huile  qui  sorl 
du  bois  »,  et  au  lieu  de  :  «  beurre  ».  il  y  a,  à  la  lettre  :  «  les  graisses  de  trou- 
peau ». 

(3)  CLParadisus  Patrum,  éd.  Bedjan,  p.  81. 

(4)  Ce  nom  signifie  :  Misertus  est  Jésus. 


480  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

qui  fut  vigoureux  dans  les  labeurs  grossiers  et  pénibles;  —  de 
[Rabban]  Israël  Saibath,  qui  vécut  dans  une  profonde  solitude 
et  garda  le  silence  tous  les  jours  de  sa  vie  ;  —  de  Rabban  Ma- 
ran'ameh  (1),  ce  thaumaturge  zélé  pour  les  choses  divines;  — 
de  Rabban  'Quria  (2),  qui  fut  dénué  de  tout,  et  pratiqua  les 
œuvres  de  la  pauvreté  plus  que  bien  d'autres;  —  de  Rabban 
Ishô\  ouvrier  vigoureux  et  travailleur  assidu  ;  —  de  Rabban 
Rahemishô'  (3),  distingué  par  ses  œuvres;  —  de  Rabban  Ha- 
nania  (4),  de  Rabban  David,  de  Rabban  Nataniel,  de  Rabban 
Mashelia,  et  de  plusieurs  vieillards  parfaits,  de  frères  labo- 
rieux, appliqués  à  la  vie  céleste,  dont  les  œuvres  surpassent  la 
parole  et  la  narration. 

C'est  pourquoi,  cherchant  le  secours  dans  leurs  prières,  je  de- 
mande miséricorde,  et  je  fais  reposer  ici  la  barque  de  mon  dis- 
cours agité  sur  la  mer  de  l'histoire  de  ces  saints. 

Que  leurs  prières  soient  un  mur  puissant  pour  toute  la  terre, 
principalement  pour  toutes  les  églises  des  chrétiens  et  pour  le 
couvent  dans  lequel  ils  ont  brillé;  et  d'une  façon  encore  plus 
spéciale,  pour  le  misérable  écrivain,  pour  ses  frères  et  pour 
toute  sa  famille!  Amen. 


FIN    DU    CHAPITRE    SEPTIEME. 

J.-B.  Chabot. 
(A  suivre.) 


(1)  Ce  nom  signifie  :  Noire-Seigneur  [est]  avec  lui. 

(2)  Urias. 

(3)  Ce  nom  signifie  :  «ma vit  Jésus. 

(4)  Ananias;  ce  nom  vient  de  l'hébreu  par  l'intermédiaire  du  grec;  il  signifie 
misertus  est  Iaveh. 


MÉLANGES 


ii 

L'AVENIR  DU  CATHOLICISME  EN  POLOGNE 


Le  Times  a  publié  dans  son  numéro  du  samedi  13  août  1898, 
un  article  qui  ne  paraît  pas  avoir  été  remarqué  par  la  presse 
religieuse  autant  qu'il  le  méritait,  du  moins  à  notre  avis.  Nous 
en  donnons  ci-après  la  traduction  intégrale.  Bien  qu'il  y  soit 
question  de  la  situation  politique  et  économique,  il  n'échappera 
à  personne  que  la  question  religieuse  y  occupe  la  première 
place.  Il  va  sans  dire  que  nous  laissons  au  Times  la  responsa- 
bilité de  ses  assertions  relativement  à  l'origine  et  à  l'exacti- 
tude de  la  correspondance  qu'il  publie.  Mais,  des  renseigne- 
ments qui  nous  sont  parvenus  de  sources  privées  et  autorisées 
nous  permettent  malheureusement  d'accueillir  avec  entière 
confiance  les  allégations  du  journal  anglais.  C'est  d'après  ces 
renseignements  que  nous  avons  ajouté  quelques  notes  à  la 
traduction.  Si  l'on  rapproche  les  faits  signalés  dans  cet  article 
de  la  lettre  publique,  si  flatteuse,  adressée  naguère  par  le  tsar 
Nicolas  II,  à  M.  Pobiedonostzeff,  chef  du  Saint-Synode,  il  sera 
permis  de  conclure  que  l'ère  de  la  liberté  religieuse  n'est  pas 
sur  le  point  de  se  lever  dans  l'Empire  russe,  et  que  les  catho- 
liques y  auront  ^lutter  et  à  souffrir  pendant  longtemps  encore 
avant  d'obtenir  la  libre  pratique  de  leur  religion. 

ORIEÎST   CHRETIEN.  32 


482  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

RAPPORT   OFFICIEL   SECRET   SUR  LA    CONDITION   DE  LA   POLOGNE. 

(D'après  un  correspondant.) 

Vers  la  fin  de  l'année  1896,  le  prince  Imeretinsky  fut  institué  Gouverneur- 
général  de  la  Pologne  et  commandant  en  chef  du  district  militaire  de  Varso- 
vie. Le  24  janvier  dernier,  il  porta  à  Saint-Pétersbourg  le  rapport  qu'il  avait 
écrit  pour  l'année  1897,  concernant  la  condition  de  la  province  russe  de 
Pologne.  Ce  document  fut  lu  soigneusement  par  le  Tsar  qui  y  ajouta  des 
notes  marginales.  Le  Tsar  ordonna  ensuite  au  Conseil  des  ministres  de 
discuter  le  rapport  en  présence  de  son  auteur,  le  prince  Imeretinsky,  et  de 
faire  des  observations.  Le  Conseil  des  ministres  se  réunit  dans  ce  but  les 
22  et  29  février  dernier  (1898),  et  pour  faciliter  la  discussion,  une  note  his- 
torique sur  les  affaires  de  la  Pologne  fut  dressée  par  les  fonctionnaires 
ordinaires  du  ministère.  Enfin,  on  rédigea  des  procès-verbaux  des  séances 
tenues  par  le  Conseil  des  ministres.  Cinquante  copies  de  ces  trois  docu- 
ments furent  imprimées,  pour  être  communiquées  aux  hauts  fonctionnaires. 
Un  révolutionnaire  polonais  parvint  à.  se  procurer  subrepticement  un  de 
ces  volumes.  Son  contenu  fut  copié  et  passé  en  fraude  hors  de  la  Russie. 
Il  fut  ensuite  traduit  en  polonais  et  publié  à  Londres  (1)  pour  circuler 
parmi  ceux  qui  parlent  polonais.  C'est  d'après  les  bonnes  feuilles  de  ce 
volume  qui  va  paraître,  qu'est  rédigée  l'analyse  suivante  de  son  contenu  : 

Le  prince  Imeretinsky  traite  d'abord  des  sentiments  généraux  du  peuple 
polonais  envers  le  gouvernement  russe,  et  spécialement  des  sentiments 
des  paysans  et  du  clergé  catholique  romain.  On  verra  que  ce  qu'il  dit  n'a 
pas  seulement  un  intérêt  local  considérable,  mais  que  la  Pologne  peut 
encore  devenir  un  facteur  important  dans  l'éventualité  de  complications 
internationales.  En  vérité,  ce  rapport  est  probablement  une  des  critiques 
les  plus  hardies  et  les  plus  complètes  de  l'administration  russe,  qui  fut 
jamais  placée  sous  les  yeux  du  Tsar,  par  un  de  ses  propres  fonctionnaires 
haut  placé  et  honoré  de  sa  confiance.  Le  prince  Imeretinsky  insiste  sur  la 
nécessité  d'encourager  l'accroissement  de  l'Église  grecque  orthodoxe  en 
Pologne  ;  et  dans  la  marge  de  cette  partie  du  rapport,  le  Tsar  a  écrit  les 
mots  :  «  Oui,  incontestablement  ».  Dans  ce  but,  le  rapport  fait  ressortir  la 
nécessité  de  construire  et  de  doter  un  plus  grand  nombre  d'églises  grec- 
ques en  Pologne;  et  ici  encore  le  Tsar  a  mis  une  note  disant  :  «  Il  en  sera 
ainsi»  (2).  Eu  égard  à  l'éducation,  le  prince  Imeretinsky  propose  que  le 
nombre  des  écoles  techniques  soit  augmenté  et  qu'on  donne  une  meilleure 
instruction  en  langue  polonaise,  aussi  bien  dans  les  écoles  primaires  que 

(1)  Il  est  regrettable  que  le  Times  n'indique  pas  le  nom  de  l'éditeur. 

(2)  J'apprends  de  source  certaine  que  ce  projet  a  reçu  un  commencement  d'exéculion  : 
plusieurs  églises  grecques  orthodoxes  sont  en  construction,  dans  des  centres  à  peu  près 
exclusivement  catholiques  où  le  besoin  ne  s'en  faisait  aucunement  sentir.  (Noie  du  tra- 
ducteur.) 


MÉLANGES.  183 

secondaires.  En  ceci,  il  s'appuie  seulement  sur  ce  motif,  que  cela  calme- 
rait bien  des  mécontentements.  Puis,  comme  meilleur  moyen  d'arrêter  la  cir- 
culation de  la  littérature  révolutionnaire  répandue  maintenant  en  contre- 
bande dans  le  pays,  le  prince  plaide  pour  rétablissement  de  bibliothèques 
publiques  dans  chaque  commune.  On  se  plaint  de  ce  que  ces  mesures,  et 
d'autres  similaires,  désignées  sous  le  nom  de  moyens  intellectuels,  ont  été 
jusqu'ici  entièrement  négligées. 

Eu  égard  à  la  question  économique,  le  prince  Imeretinsky  explique  que 
les  paysans  ont  à  lutter  contre  des  difficultés  que  le  gouvernement  pour- 
rait s'efforcer  d'écarter.  Ainsi,  la  propriété  d'un  paysan  est  souvent  située 
de  telle  sorte  que  ses  champs  sont  séparés  l'un  de  l'autre  par  les  pro- 
priétés d'autres  personnes,  placées  entre.  Vingt-cinq  pour  cent  des 
1.500.000  paysans  de  la  Pologne  russe  ne  possèdent  aucune  terre,  ou  une 
si  petite  qu'elle  ne  peut  être  d'aucun  usage  pratique.  Pour  faire  face  à  cette 
difficulté,  tout  d'abord,  les  banques  pourraient  avancer  plus  facilement  de 
l'argent  pour  aider  les  paysans  à  acheter  de  la  terre.  Ensuite,  quand  un 
paysan  meurt,  des  efforts  sont  généralement  faits  pour  éviter  le  morcelle- 
ment de  sa  terre  ;  mais  pour  ce  motif  une  compensation  financière  doit  être 
donnée  à  ceux  des  héritiers  qui  renoncent  à  leur  droit  à  la  terre.  Pour  que 
cela  puisse  être  fait  plus  aisément  et  plus  fréquemment,  et  pour  prévenir 
ainsi  le  morcellement  de  la  terre  en  parties  si  petites  qu'elles  deviennent 
presque  inutiles,  il  est  nécessaire  que  de  plus  grandes  facilités  soient  don- 
nées pour  obtenir  que  les  prêts  fussent  facilement  remboursables  par  des 
versements  partiels.  La  troisième  proposition  est  d'organiser  d'une  ma- 
nière systématique  et  régulière  des  émigrations  en  Sibérie  et  au  Caucase. 
Pour  réaliser  ces  réformes,  le  prince  Imeretinsky  demandait  qu'une  com 
mission  royale  désignée  par  le  Gouvernement,  se  réunît  à  Varsovie,  pour 
agir  en  assemblée  délibérante,  avec  autorisation  de  convoquer  des  spécia- 
listes pour  donner  leur  avis.  Cette  dernière  proposition  a  été  acceptée. 
Une  commission  de  ce  genre  fut  désignée,  et  elle  a  commencé  ses  travaux 
à  la  fin  du  mois  de  juin. 

Quant  aux  classes  ouvrières,  l'Inspection  des  mines  dépend  du  Ministre 
des  Domaines,  celle  des  manufactures  dépend  des  Ministres  de  l'Intérieur 
et  des  Finances.  On  propose  maintenant  de  réunir  ces  mêmes  inspections 
entre  les  mains  d'un  seul  ministre.  Le  prince  Imeretinsky  remarque  que 
le  caractère  principal  des  ouvriers  polonais  est  leur  affinité  avec  les  ou- 
vriers de  l'Europe  occidentale.  Mais  quand  les  idées  unionistes  de  commerce 
de  l'Europe  occidentale,  où  tout  est  fait  ouvertement  et  où  les  sociétés  secrè- 
tes n'existent  pas,  sont  importées  en  Pologne,  elles  se  rencontrent  avec  un 
état  de  choses  très  différent.  Par  exemple,  la  législation  russe  des  manu- 
factures est  seulement  proportionnée  aux  besoins  de  la  Russie  ;  mais  la 
Pologne  est  beaucoup  plus  avancée  économiquement  que  la  Russie,  et  ce 
qui  a  été  fait  pour  celle-ci  est  en  conséquence  insuffisant  pour  celle-là.  De 
là,  l'agitation  en  Pologne  croît  rapidement,  comme  le  montre  le  caractère 
étendu  des  manifestations  du  1er  mai.  Ces  manifestations  indiquent  l'al- 
liance intime  des  ouvriers  de  la  Pologne  avec  ceux  de  l'Ouest  de  l'Europe. 
Cependant,  en  vue  d'écarter  de  telles  tendances  révolutionnaires,  il  de- 


484  REVUE    DE    L'ORIENT   CHRÉTIEN. 

vrait  y  avoir,  pour  la  Pologne,  une  législation  spéciale  des  manufactures  qui 
pourrait  ensuite  être  étendue  au  reste  de  la  Russie  ;  mais  en  tout  cas  la  ques- 
tion est  plus  urgente  en  Pologne.  —  Le  prince  Imeretinsky  insiste  aussi 
pour  la  construction  immédiate  d'une  voie  ferrée  de  Kalistz  à  Lotz.  C'est  un 
projet  qui  avait  toujours  été  combattu,  pour  des  raisons  stratégiques,  par  le 
Ministère  de  la  Guerre  ;  mais  maintenant  cette  opposition  est  écartée,  de 
sorte  que  la  ligne,  qui  est  très  nécessaire  pour  les  besoins  commerciaux, 
sera  probablement  construite  prochainement. 

Un  des  traits  les  plus  remarquables  de  ce  rapport  est  la  manière  franche 
et  énergique  dont  le  Gouverneur-général  de  la  Pologne  reconnaît  et  dé- 
nonce l'incapacité  des  fonctionnaires  russes,  et  admet  que  les  Polonais 
sont  justifiés  dans  leurs  plaintes.  Il  signale  le  fait  que  les  Polonais  sont 
exclus  des   postes  officiels.  Puisqu'ils  ne  sont  en  aucune  façon  admis  à 
participer  à  l'administration  de  leur  propre    pays,  ils  devraient  trouver 
quelque  compensation  dans  la  grande  capacité  et  la  parfaite  intégrité  des 
fonctionnaires  russes  appelés  à  les  gouverner.  Au  lieu  de  cela,   et  pour 
citer  les  propres  paroles  du  prince  Imeretinsky,  les  fonctionnaires  russes 
en  Pologne  sont  «  d'une  demi-éducation,  pas  très  habiles,  ne  savent  pas  se 
conduire,  sont  discourtois  et  de  manières  rudes  ».  Outre  leur  incapacité, 
la  situation  est  aggravée  par  le  fait  que  le  fonctionnaire  russe  considère 
les  Polonais  non  seulement  comme  un  peuple  conquis,  mais  comme  les  plus 
ardents  ennemis  de  l'Empire  en  général,  et  de  lui-même  en  particulier; 
par  suite  de  ces  circonstances,  le  fonctionnaire  russe  en  Pologne,  non  seu- 
lement s'imagine  être  libre  de  tout  contrôle  de  l'opinion  publique,  mais  il 
en  est  même  arrivé  à  mépriser  la  voix  de  sa  propre  conscience.  Dès  lors 
il  devient  sans  scrupule  et  ses  méfaits  ajoutent  au  mécontentement  géné- 
ral. On  sait  qu'il  est  impossible  de  trouver  un  remède  prompt  et  radical 
pour  cette  déplorable  situation,  mais  le  gouvernement  russe  — et  cela  est 
nécessaire  —  pourrait  au  moins  envoyer  en  Pologne  quelques-uns  de  ses 
meilleurs  fonctionnaires  au  lieu  de  ses  plus  mauvais,  et  leur  donner  des 
traitements  plus  élevés.  Les  précédents  gouverneurs  généraux    avaient 
aussi  insisté  sur  la  nécessité  d'augmenter  les  salaires  des  fonctionnaires 
en  Pologne,  mais  le  Ministre  de  l'Intérieur  est  resté  sourd  à  ces  demandes. 
En  face  de  ce  passage,  le  Tsar  a  mis  en  note  marginale  :  «  Malheureusement 
c'est  vrai.  » 

D'un  bout  à  l'autre  on  s'aperçoit  que  ce  rapport  a  surtout  en  vue  d'in- 
diquer les  moyens  qu'on  peut  employer  pour  combattre  le  mouvement  ré- 
volutionnaire qui  gagne  assurément  du  terrain  en  Pologne.  Ainsi,  on  ex- 
plique que  les  paysans  polonais  ont  maintenant  complètement  oublié  les 
services  que  leur  a  rendus  le  gouvernement  russe  lors  de  la  dernière  in- 
surrection, et  ont  perdu  tout  sentiment  de  gratitude.  Alors,  les  paysans  fu- 
rent faits  propriétaires  de  la  terre  pour  laquelle  ils  payaient  auparavant 
une  redevance  sous  forme  de  corvées  gratuites.  Puis,  comme  depuis  1863 
le  gouvernement  russe  a  négligé  de  occuper  des  besoins  intellectuels  des 
paysans,  d'autres  ont  profité  de  cette  négligence.  Les  recherches  de  la  po- 
lice montrent  que  les  propagandistes  révolutionnaires  réclament  l'éduca- 
tion comme  un  acheminement  vers  l'indépendance.  La  propagande  par 


MÉLANGES.  485 

ces  moyens  réussit  souvent  parmi  les  paysans  qui,  primitivement,  étaient 
les  sujets  les  plus  soumis  à  la  domination  russe.  Des  facilités  de  banque 
comme  celles  qu'on  a  indiquées  pourraient  calmer  la  crise  économique, 
au  moins  pour  quelque  temps;  mais  elles  ne  satisferaient  point  les  senti- 
ments des  paysans,  qui  considèrent  toujours  les  Russes  comme  des  étran- 
gers. 

Abordant  les  questions  d'opinions  [religieuses],  le  prince  Imeretinsky  pro- 
pose de  traiter  avec  les  Uniates,  —  ces  catholiques  Polonais  qui  ont  une  litur- 
gie slave  et  admettent  le  mariage  de  leur  clergé.  —  Lors  du  recensement  de 
Tannée  dernière,  le  gouvernement  donna  des  ordres  pour  que  les  gensfussent 
libres  de  déclarer  ce  qu'ils  étaient  (1).  Alors,  des  parties  considérables  de  la 
population  qui,  selon  les  règlements  de  police,  avaient  été  inscrits  comme 
orthodoxes  et  Russes,  furent  reconnus  Polonais  et  catholiques.  Ce  fait,  ce- 
pendant, n'est  pas  mentionné  dans  le  rapport  du  prince  Imeretinsky;  il  fait 
seulement  allusion  au  recensement  parce  que  les  Uniates  sont  encore  offi- 
ciellement regardés  comme  orthodoxes,  bien  qu'ils  célèbrent  des  offices 
clandestins  qui  ne  sont  rien  moins  qu'orthodoxes.  Il  faudrait  que  quelques- 
uns  des  Uniates  les  plus  tenaces  fussent  autorisés  à  retourner  à  l'Eglise 
catholique  romaine  et  que  les  autres  fussent  engagés  ou  contraints  à  deve- 
nir orthodoxes.  —  Cette  proposition  n'a  pas  rencontré  l'approbation  du 
Tsar,  qui  a  inscrit  en  marge  :  «  Je  ne  pense  pas  ainsi  »,  voulant  dire  que 
les  Uniates  ne  seraient  pas  reconnus  comme  catholiques  romains  (2). 

Le  prince  Imeretinsky  fait  un  pas  encore  plus  grand  vers  la  tolérance  : 
non  pas  pour  celle-ci  en  elle-même,  mais  comme  une  tactique  dans  la  lutte 
contre  la  révolution.  Il  soutient  qu'on  devrait  autoriser  le  clergé  catholique 
romain  à  enseigner  la  religion  dans  les  écoles  de  village,  et  qu'on  devrait 
aussi  y  enseigner  la   langue    polonaise.  Le   paysan  ne  peut  comprendre 

(I)  On  sait  que  la  loi  russe  ne  reconnaît  que  deux  relisions  :  la  religion  officielle  grec- 
que orthodoxe,  et  la  religion  tolérée  :  les  latins  catholiques.  Tous  les  sujets  russes 
étaient  inscrits  obligatoirement  à  l'une  ou  à  l'autre  religion,  et  quiconque  n'appartenait 
pas  au  rite  catholique-latin  était  réputé  grec-orthodoxe.  La  loi  n'autorise  pas  le  passage 
au  rite  catholique-latin.  St  l'un  des  deux  époux  appartient  au  rite  orthodoxe,  tous  les 
enfants  sont  obligatoirement  orthodoxes  :  de  là  l'impossibilité  pour  Rome  d'accorder  des 
dispenses  de  mariage  mixtes  en  Russie.  Les  Uniates  lurent  donc  considérés  commegrees- 
orthodoxes,  et  une  violente  persécution  fut  exercée  contre  eux  pour  les  obligera  em- 
brasser ce  rite.  Elle  paraît  s'être  atténuée  en  ces  derniers  temps,  sans  avoir  totalement 
cessé.  11  faut  reconnaître  que  les  actes  de  violence  sont  le  plus  souvent  imputables  à 
l'arbitraire  des  fonctionnaires  locaux,  qui  pourtant  n'en  furent  jamais  punis.  {Note  du 
Traducteur.) 

(-2)  Il  est  à  remarquer  que  la  déduction  du  correspondant  du  Times  ne  paraît  pas 
tout  à  fait  concluante.  Les  mots  «  je  ne  pense  pas  ainsi  »  pourraient  aussi,  à  la  rigueur, 
signifier  qu'il  ne  faut  pas  contraindre  les  Uniates  à  devenir  orthodoxes;  c'est  ce- 
pendant peu  probable.  —  J'ai  appris  que  récemment  on  a  autorisé  les  Uniates  (du 
moins  en  certains  lieux)  à  recourir  aux  prêtres  catholiques,  mais  de  rite  latin,  tout  en 
leur  refusant  absolument  l'usage  de  leur  ancien  rite  slave.  Cette  mesure  n'est  point  de 
natureàles  satisfaire.  Assurément,  ils  auront  recours  au  prêtre  latin  dans  les  cas  extrêmes, 
mais  ils  ne  cesseront  de  lutter  pour  la  libre  pratique  de  leur  propre  rite.  Il  semble, 
d'après  une  lettre  d'un  correspondant,  que  cette  faculté  ait  été  accordée  exclusivement 
aux  Uniates;  les  grecs  catholiques  (peu  nombreux,  il  est  vrai,  en  Russie)  ne  peuvent 
user  de  la  même  tolérance;  ils  sont  obligatoirement  inscrits  comme  orthodoxes.  (Note 
du  Traducteur.) 


486  REVUE    DE    L'ORIENT  CHRÉTIEN. 

pourquoi  on  enseignerait  le  russe  de  préférence  à  la  langue  du  pays.  Le 
prince  Imeretinsky  déclare  que  seules  de  telles  écoles,  qui  inspireraient 
confiance  aux  populations  indigènes ,  pourront  servir  de  trait  d'union 
avec  l'Empire,  «  si  toutefois,  ajoute-t-il  ,  une  telle  union  peut  jamais 
être  établie  ».  —  Comme  supplément  nécessaire  à  l'enseignement  de  la 
religion  et  de  la  langue  du  pays  dans  les  écoles,  il  faudrait  établir  des  bi- 
bliothèques publiques,  et  les  livres  devraient  être  en  langue  polonaise, 
autrement  les  paysans  ne  les  liront  pas.  Durant  les  quelques  dernières 
années  plusieurs  milliers  de  pamphlets  excitants  ont  été  placés  dans  les 
mains  du  peuple  par  d'habiles  révolutionnaires.  Les  paysans  et,  dans  une 
plus  grande  proportion,  les  ouvriers  des  manufactures,  n'ayant  rien  d'autre 
à  lire,  s'adonnent  de  plus  en  plus  à  la  littérature  révolutionnaire.  Si  le 
gouvernement  ne  peut  pas  trouver  les  moyens  pour  créer  des  bibliothèques 
publiques,  les  autorités  verront,  sans  pouvoir  y  remédier,  l'action  destruc- 
tive de  la  propagande  révolutionnaire  dans  les  plus  bas  étages  de  la  popu- 
lation. Il  y  a  1.288  communes  dans  la  Pologne  russe,  et  on  propose  de  pour- 
voir chacune  d'elles  d'une  bibliothèque  coûtant  environ  4  livres  (100  fr.). 
Ainsi  donc  une  dépense  d'environ  5.000  livres  (125.000  fr.)  en  volumes, 
est  proposée  très  sérieusement  comme  moyen  très  efficace  d'écarter  la 
propagande  révolutionnaire.  Cet  avis  est  marqué  en  marge  avec  un  grand 
«  Oui  »  écrit  de  la  main  du  Tsar.  En  vérité,  les  révolutionnaires  ne  sont 
pas  du  tout  effrayés  de  ces  bibliothèques.  En  outre,  les  livres  polonais 
sanctionnés  par  la  censure  ne  sont  pas  dépourvus  de  danger.  Ils  ne  pè- 
chent pas  contre  l'autorité  russe  positivement,  mais  négativement.  Ils  sont 
tout  à  l'éloge  des  héros  polonais,  de  la  patrie  polonaise,  etc.,  et  ne  contien- 
nent rien  de  semblable  vis-à-vis  de  la  Russie.  De  tels  livres  ne  transforme- 
ront pas  les  Polonais  en  Russes. 

La  question  d'admettre  les  membres  du  clergé  catholique  romain  dans 
les  écoles  est  pleine  de  difficultés  encore  plus  grandes.  Ils  sont  soumis 
à  Rome  qui  est  éloignée;  c'est  pourquoi  ils  constituent  un  État  dans  l'État. 
D'un  autre  côté,  le  clergé  catholique  polonais  n'est  pas  du  tout  cosmopo- 
lite de  caractère.  Les  intérêts  de  leur  Église  sont  intimement  associés  aux 
aspirations  nationales  du  peuple  polonais.  Le  clergé  est  recruté  entière- 
ment dans  la  classe  d'éducation  moyenne.  C'est  la  classe  qui,  parmi  toutes 
les  autres,  se  souvient  le  mieux  du  glorieux  passé  de  la  Pologne  indépen- 
dante, rêve  de  sa  résurrection,  et  entretient  l'hostilité  la  plus  forte  contre 
le  gouvernement  russe  et  contre  les  idées  russes  de  civilisation.  L'éduca- 
tion donnée  dans  les  séminaires  ou  écoles  pour  l'éducation  des  prêtres  ca- 
tholiques romains,  est  toute  dirigée  contre  la  Russie.  Néanmoins,  comme 
l'école  est  le  chemin  du  cœur  du  paysan ,  le  prêtre  doit  être  admis  dans 
l'école.  Cependant,  ces  prêtres  sont  les  pires  ennemis  de  la  Russie  ;  c'est 
pourquoi  les  séminaires  où  ils  sont  élevés  doivent  être  soumis  à  un  con- 
trôle plus  sévère  (1).  —  Cet  argument  est  approuvé  par  le  Tsar  qui  a  écrit 

(1)  Actuellement  chaque  séminaire  catholique  est  sous  l'inspection  d'un  fonctionnaire 
russe  qui  abuse  souvent  de  son  autorité,  et  agit  arbitrairement.  II  est  arrivé  que  pour 
un  livre  prohibé  (ce  qui  ne  veut  pas  dire  mauvais)  trouvé  en  possession  d'un  élève,  tout 
un  séminaire  a  été  fermé  pendant  plusieurs  années.  Il  y  a  peu  de  temps,  j'ai  rencontré 


MÉLANGES.  487 

en  marge  :  «  Parfaitement  juste  ».  —  Le  rapport  ajoute  que,  jusqu'à  ce  que 
ce  contrôle  soit  plus  fort,  le'  gouvernement  est  sans  recours  contre  le 
clergé  catholique  romain;  et  ici  le  Tsar  a  écrit  en  marge  :  «  Oui  ».  —  En 
ce  qui  concerne  les  autres  classes  de  la  société,  on  donne  une  importance 
spéciale  à  la  nécessité  d'écoles  techniques  plus  nombreuses  et  plus  per- 
fectionnées. Elles  sont  nécessaires  non  seulement  pour  favoriser  le  déve- 
loppement économique  du  pays,  mais  surtout  pour  empêcher  la  jeunesse 
polonaise  d'aller  au  loin,  où  elle  acquiert  de  l'antipathie  contre  les  insti- 
tutions russes.  En  étudiant  dans  des  écoles  étrangères,  la  jeunesse  con- 
çoit une  opinion  exagérée  des  avantages  de  la  libre  vie  occidentale,  et 
beaucoup  d'étudiants,  à  leur  retour  en  Pologne,  deviennent  des  chefs  ré- 
volutionnaires. Ce  paragraphe  est  aussi  marqué  de  l'approbation  «  Oui  » 
du  Tsar,  et  il  est  entendu  (pie  des  efforts  seront  faits  bientôt  pour  amé- 
liorer l'éducation  technique  en  Pologne  (1). 

Laissant  maintenant  de  côté  le  rapport  du  prince  Imeretinsky  pour 
examiner  les  procès-verbaux  de  la  discussion  du  conseil  des  ministres, 
nous  voyons  que  15  chef  du  Saint-Synode,  Pobiedonostzeff,  s'est  exprimé 
lui-même  d'une  manière  assez  vague  touchant  l'éducation  des  prêtres  ca- 
tholiques en  Pologne.  Il  a  résumé  le  débat  en  disant  que  le  gouvernement 
russe  n"a  pas  encore  attribué  une  importance  suffisante  au  contrôle  des 
séminaires  comme  moyen  d'assurer  la  situation  générale,  l'ordre  de  la 
police,  la  tranquillité  sociale  et  les  mesures  sanitaires.  —  Ceci  semble  si- 
gnifier que  d'autres  que  les  fonctionnaires  du  département  de  l'Instruc- 
tion publique  devraient  exercer  une  surveillance  sur  les  séminaires  et 
que,  sous  prétexte  d'inspection  sanitaire,  on  devrait  faire  des  efforts  pour 
découvrir  les  livres  prohibés,  tout  en  inspectant  les  mauvaises  conditions 
de  salubrité.  —  La  proposition  de  créer  une  assemblée  délibérante  à  Var- 
sovie trouva  beaucoup  d'opposition.  Cela  ressemblait  à  une  résurrection 
du  parlement  qui  avait  été  établi  au  moment  de  l'insurrection,  et  aurait 
pu  signifier  que  les  affaires  étaient  maintenant  dans  un  état  également 
critique.  —  On  éleva  aussi  des  objections  contre  le  projet  de  donner  à  la 
Pologne  des  institutions  différentes  de  celles  du  reste  de  la  Russie.  —  En 
dépit  de  cette  opposition,  l'assemblée  délibérante  pour  la  Pologne  a  déjà 
été  établie. 

La  question  des  écoles  a  été  laissée  aux  mains  du  Ministre  de  l'Instruc 

un  séminariste  qui  a  dû  s'exiler  parce  que,  pendant  les  vacances,  il  s'était  trouvé  à 
un  dîner  dans  lequel  une  personne,  qui  lui  était  totalement  inconnue,  avait  porté  un 
toa*t  dont  quelques  paroles  lurent  regardées  comme  séditieuses  par  l'inspecteur  du  sémi- 
naire. Cet  inspecteur  est  aussi  chargé  de  s'assurer  que  les  candidats  aux  ordres  sacrés 
possèdent  une  connaissance  «  suffisante  »  de  la  langue  russe,  sans  laquelle  il  est  interdit 
à  l'évêque  de  leur  conférer  l'ordination.  Il  est  juge  souverain  et  sans  appel  sur  ce  point 
et  peut,  par  ce  moyen,  éloigner  arbitrairement  des  ordres  sacrés  qui  bon  lui  semble. 
{Note  du  Traducteur.) 

(1)  A  l'occasion  du  récent  voyage  du  Tsar  à  Varsovie,  une  souscription  avait  été  ou- 
verte en  Pologne  pour  lui  offrir  un  présent.  Le  chiffre  de  cette  souscription  a  dépassé 
500.000  roubles.  Le  Tsar  a  manifesté  le  désir  que  cette  somme  lût  consacrée  à  la  fonda- 
tion d'une  école  technique  à  Varsovie,  et  les  travaux  de  construction  furent  immédia- 
tement commencés.  L'école  doit  être  ouverte  à  l'heure  actuelle.  (Note  du  Traducteur.) 


488  REVUE    DE  L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

tion  publique  et  du  Gouverneur  général  de  la  Pologne.  Le  conseil  s'est 
contenté  d'insister  pour  qu'on  laissât  le  moins  de  place  possible  à  l'éduca- 
tion privée.  —  Quant  à  la  question  des  traitements  des  fonctionnaires,  il  a 
été  admis  en  principe  qu'ils  seraient  augmentés,  mais  seulement  quand 
l'état  du  Trésor  public  le  permettrait. 

En  ce  qui  concerne  la  situation  politique,  les  classes  supérieure  et 
moyenne  et  les  classes  industrielle  et  ouvrière  de  la  Pologne  sont  divisées 
en  deux  parties.  Il  y  a  le  vieux  parti  patriotique  et  nationaliste,  et  le  nou 
veau  parti  ouvrier  et  socialiste  ;  chacun  d'eux  cependant  est  également 
opposé  à  la  domination  russe.  C'était  seulement  parmi  les  paysans  que  le 
gouvernement  russe  pouvait  espérer  rencontrer  quelque  appui,  mais 
maintenant  les  paysans  sont  devenus  indifférents  ou  bien  penchent  vers 
les  partis  anti-russes.  La  seule  proposition  faite  en  vue  de  réconcilier  les 
révolutionnaires  est  celle  d'une  législation  des  manufactures  plus  perfec- 
tionnée, mais  elle  fut  rejetée  par  le  conseil  des  ministres  sous  prétexte 
qu'on  en  avait  également  besoin  en  Russie  et  que  la  Pologne  pouvait  at- 
tendre jusqu'à  ce  que  les  réformes  des  manufactures  Tusses  fussent  ac- 
complies. 

Revenant  à  la  question  des  prêtres  catholiques,  il  fut  démontré  que  l'é- 
tablissement d'un  contrôle  plus  sévère  entraînerait  le  Gouvernement  dans 
d'interminables  querelles  et  discussions  avec  le  Siège  de  Rome.  C'est 
pourquoi  il  faudrait  avoir  recours  à  des  moyens  subreptices  :  mais  comme 
ceux-ci  ne  paraissent  pas  devoir  être  efficaces ,  la  situation  parait  déses- 
pérée. 

Cependant,  pour  se  concilier  les  paysans,  il  est  nécessaire  d'admettre 
les  prêtres  dans  les  écoles.  Ils  agiront  contre  la  Russie  ;  mais  comme  ils 
le  font  déjà  en  dehors  des  écoles ,  ils  n'en  deviendront  pas  plus  dange- 
reux, et  le  peuple  sera  plus  favorablement  disposé  quand  il  verra  les  prê- 
tres admis  dans  les  écoles.  Cette  règle  de  conduite  fut  approuvée.  Antérieu- 
rement, l'admission  des  prêtres  catholiques  dans  les  écoles  était  laissée  à 
la  discrétion  des  fonctionnaires  des  divers  districts,  qui  étaient  supposés 
faire  une  soigneuse  enquête  dans  chaque  cas.  Comme  résultat,  aucun 
prêtre  n'était  admis.  Maintenant  les  fonctionnaires  peuvent  être  répri- 
mandés; ils  doivent  examiner  chaque  cas,  et  admettre  les  prêtres  qui  ne 
sont  pas  trop  violents  dans  leur  opposition  à  la  Russie  (1). 

Concernant  les  mesures  économiques  à  prendre  en  faveur  des  paysans, 
le  Ministre  de  l'Intérieur  objectait  que  les  paysans  polonais  étaient  déjà 
dans  une  meilleure  situation  que  les  paysans  de  la  Russie  centrale. 

(I)  L'autorisation  d'enseigner  la  religion  dans  les  écoles  primaires  a  été  donnée  dans 
une  très  large  mesure  aux  prêtres  catholiques;  mais  en  réalité  elle  est  illusoire.  En 
effet,  tout  prêtre  qui  a  cousenti  à  entrer  dans  l'école  de  son  village  pour  y  donner  l'ins- 
truction  religieuse  est  considéré  par  là  même  comme  dépendant  du  Ministère  de  l'Instruc- 
tion publique,  et  ne  peut  plus  être  déplacé  ni  changé  par  son  évoque  sans  le  consente- 
ment du  Ministre.  Les  évêques  ont  donc  été  obligés,  pour  conserver  le  peu  de  liberté 
administrative  qui  leur  est  laissée  par  la  loi,  de  renoncer  à  profiter  de  la  faculté  ré- 
cemment accordée  défaire  enseigner  la  religion  dans  les  écoles  ;  et  cette  concession  n'a 
eu  ainsi  d'autre  résultat  pratique  que  de  fournir  au  gouvernement  russe  un  prétexte  do 
se    plaindre  du  mauvais  vouloir  des  évêques  catholiques.  (Note  du  Traducteur.) 


MÉLANGES.  489 

Tout  en  repoussant  ainsi  la  nécessité  économique  des  mesures  propo- 
sées, il  reconnaissait  l'importance  politique  pour  la  Russie  de  gagner  les 
sympathies  des  paysans  polonais.  En  1X63,  la  terre  confisquée  aux  insur- 
gés pouvait  être  donnée  aux  paysans;  mais  actuellement,  le  gouverne- 
ment n'a  plus  de  terres  à  donner.  Il  pourrait  seulement  donner  du  crédit 
au  paysan  ;  mais  cela  est  subordonné  à  l'état  du  marché,  et  il  n'y  a  point 
de  terre  sur  le  marché,  les  gros  propriétaires  n'ayant  nul  besoin  de  vendre 
leurs  terres.  Il  est  difficile  de  trouver  une  solution  pratique;  la  nouvelle 
assemblée  délibérante  de  Varsovie  aura  à  examiner  cette  question. 

Il  ne  semble  pas  (pie  le  Conseil  des  ministres  ait  pu  donner  d'avis  utile. 
Toutes  les  concessions  furent  proposées  par  le  gouverneur  général,  qui 
avait  vécu  en  Pologne,  et  repoussées  par  les  Ministres  qui  vivent  en  Russie 
et  devaient  vraisemblablement  moins  bien  connaître  la  situation  réelle  du 
pays.  —  Le  fait  qu'après  cent  ans  de  domination  russe  on  entrevoit  à 
peine  l'espoir  de  réconcilier  la  Russie  et  la  Pologne,  est  en  lui-même  assez 
significatif.  Avant  1N63,  il  y  avait  en  Pologne  de  fréquents  mouvements 
d'insurrection.  Maintenant,  depuis  plus  qu'un  quart  de  siècle,  la  paix  a 
été  maintenue,  et  cependant  les  Polonais  luttent  toujours  pour  leur  indé- 
pendance, qu'ils  espèrent  obtenir  en  éduquant  les  plus  basses  classes  dans 
le  sens  patriotique.  En  1863,  il  y  avait  un  profond  abîme  entre  les  Polo- 
nais qui  avaient  de  l'éducation  et  les  paysans  ;  mais  il  est  actuellement  à  peu 
près  comblé.  —  Le  Ministre  de  l'Intérieur,  Goremykin  ,  reconnaît  la 
chose,  et  aussi  qu'il  n'y  a  pas  de  voie  très  évidente  pour  ramener  les  pay- 
sans en  arrière.  La  position  du  Gouvernement  russe  est  donc  aujourd'hui 
pire  qu'en  1863.  Une  insurrection  en  Pologne  serait  actuellement  supportée 
par  le  peuple  polonais  plus  unanimement  qu'elle  ne  le  fut  lors  du  der- 
nier soulèvement.  De  son  côté,  le  pouvoir  militaire  russe  pourrait  être  plus 
fort;  mais  cela  pourrait  n'être  pas  le  cas,  dans  l'hypothèse  de  complications 
internationales.  Le  Ministre  de  la  Guerre  et  son  collègue  de  l'Intérieur 
sont  d'accord  pour  dire  que  l'état  de  l'opinion  en  Pologne  est  actuellement 
aussi  menaçant  pour  la  Russie  qu'en  1863.  En  créant  une  assemblée  déli- 
bérante à  Varsovie,  la  Russie  applique  maintenant  le  même  remède  qui 
fut  employé  au  temps  de  la  grande  insurrection.  Cela  implique  une  situa- 
tion grave.  —  Il  n'y  a  aucun  doute  que  la  Pologne  soit  une  épine  dans  le 
côté  de  la  Russie,  et  les  fonctionnaires  qui  ont  eu  mandat  d'étudier  les  cin- 
quante copies  imprimées  du  Rapport  du  Prince  Imerekinsty  admettent 
ce  fait. 

Le  fait  subséquent  que  ce  Rapport  est  tombé  entre  les  mains  d'un  ré- 
volutionnaire polonais  n'est  peut-être  pas  le  moindre  des  nombreux  symp- 
tômes qui  témoignent  de  la  faiblesse  du  Gouvernement  russe  en  Pologne. 


BIBLIOGRAPHIE 


OUVRAGES  RECENTS 

Agnes  Smith  Lewis,  In  the  shadow  of  Sinai,  a  story  of  Travel  and  Re- 
search from  1893  to  1897.  Cambridge,  Macmillan  and  Bowes,  1898. —  In- 
12°.  XVI  et  201  pages. 

La  découverte  de  Y  Apologie  d'Aristide  par  Mr.  Rendel  Harris  avait  dé- 
terminé Mrs.  Lewis  et  sa  sœur,  Mrs.  Gibson,  à  entreprendre,  dans  les  pre- 
miers mois  de  l'année  1892,  un  voyage  au  Sinaï  projeté  depuis  longtemps. 
Le  séjour  des  deux  voyageuses  fut  principalement  consacré  à  photogra- 
phier un  palimpseste  de  358  pages.  M.  F.  C.  Burkitt  et  le  professeur 
Bensly  constatèrent  à  leur  retour  à  Cambridge  que  ce  palimpseste  ren- 
fermait une  traduction  des  évangiles  qui  se  rapprochait  beaucoup  de  la 
version  Cureton. 

En  février  1893,  Mrs.  Lewis  et  Mrs.  Gibson,  accompagnées  de  Mr.  Harris. 
revinrent  de  nouveau  au  Sinaï  pour  collationner  et  compléter  la  copie  de  la 
version  des  Evangiles  contenue  dans  le  palimpseste.  Mrs.  Gibson  a  ra- 
conté ces  deux  premiers  voyages  dans  un  charmant  volume  intitulé  :  How 
the  Codex  ivas  found. 

Tous  ceux  qui  s'intéressent  aux  études  bibliques  ou  orientales  savent  que 
les  découvertes  des  deux  voyageuses  désormais  célèbres  ne  se  sont  pas  ar- 
rêtées là.  C'est  à  elles,  en  effet,  que  l'on  doit  la  découverte  de  la  première 
feuille  du  texte  hébreu  original  de  l'Ecclésiastique,  texte  que  l'on  croyait  à 
jamais  perdu.  Mrs.  Lewis  vient  de  reprendre,  dans  le  petit  vo- 
lume dont  nous  donnons  le  titre  en  tête  de  ces  lignes,  le  récit  déjà  fait  par 
sa  sœur  Mrs.  Gibson. Mrs.  Lewis  complète  ce  qui  avait  déjà  été  dit,  et  nous 
donne  le  récit  d'un  troisième  et  d'un  quatrième  voyage  au  Mont  Sinaï. 

C'est  au  cours  du  troisième  voyage  que  les  deux  sœurs  entreprirent  de 
revenir  du  Mont  Sinaï  par  Jérusalem. 

Elles  quittèrent  Jérusalem  le  17  avril  1896  emportant  avec  elles  un  gros 
manuscrit  hébreu  du  Pentateuque  et  un  paquet  de  fragments  de  manus- 


BIBLIOGRAPHIE.  491 

crits  achetés  à  un  marchand  de  la  plaine  de  Shar.  Déjà,  en  passant  au 
Caire,  elles  avaient  acheté  des  fragments  semblables,  qui,  expédiés  direc- 
tement à  Beyrouth  pendant  le  voyage  du  Sinaï,  furent  retournés  ensuite 
à  Jaffa.  Là  des  embarras  de  douane  faillirent  tout  perdre,  mais  la  pré- 
sence d'esprit  de  leur  dogman  Joseph  les  tira  d'affaire;  mais  nous  nous 
associons  de  tout  cœur  aux  protestations  de  Mrs.  Lewis  contre  les  douanes 
turques  et  leurs  vexations  au  sujet  des  livres  et  des  manuscrits.  Espérons 
<pie  dans  un  avenir  prochain,  nos  gouvernements  pourront  enfin  obtenir 
des  mesures  plus  libérales  et  moins  arbitraires. 

Le  3mai  18%,  les  deux  sœurs  revenaient  à  Cambridge,  et  quelques  jours 
après,  elles  se  résolurent  à  montrer  les  fragments  hébreux  qu'elles  avaient 
apportés,  à  leur  ami,  le  Dr  Salomon  Schechter,  lecteur  de  talmudique  à 
l'Université  de  Cambridge.  —  C'est  le  13  mai  que  le  Dr  Schechter  recon- 
nut parmi  ces  fragments  une  feuille  de  l'original  hébreu  de  L'Ecclésias- 
tique. —  Le  soir  même  Mrs.  Lewis  écrivit  à  VAthenœum  et  à  VAcademij 
pour  leur  annoncer  la  nouvelle.  Le  27  juin,  VAthenœum  annonça  que  les 
I)Drs  Xeubauer  et  Cowley  avaient  trouvé  de  leur  côté  neuf  feuilles  du 
même  manuscrit. 

Le  Dr  Schechter  publia  le  fragment  de  Mrss.  Lewis  et  Gibson  dans  le  nu- 
méro de  juillet  1896  de  YExpositor,  et  les  DDrs  Neubauer  et  Cowley  pu- 
blièrent le  texte  complet  des  dix  feuilles  au  commencement  de  janvier 
1897. 

Le  Dr  Schechter  avait  remarqué  le  mot  «  Fostat  »  sur  plusieurs  des 
fragments  hébreux  rapportés  par  les  deux  voyageuses.  Guidé  par  cette  in- 
dication, il  essaya  de  retrouver  l'endroit  d'où  ils  provenaient  tous,  et  dans 
ce  but  il  se  rendit  au  Caire  à  la  fin  de  l'année  1896. 

Les  fatigues  de  ce  troisième  voyage  au  Sinaï  et  à  Jérusalem  avaient 
atteint  la  santé  de  Mrs.  Lewis,  et  quelques  jours  après  la  découverte  dont 
nous  venons  de  retracer  le  récit,  elle  fut  obligée  de  se  mettre  au  lit  pour 
trois  mois.  A  peine  remise,  elle  repart  avec  sa  sœur  Mrs.  Gibson  pour  le 
Caire.  Là  les  deux  voyageuses  retrouvent  le  Dr  Schechter,  qui  dans  l'inter- 
valle avait  pu  obtenir  ses  entrées  à  la  synagogue  de  Genizah,  et  pénétrer 
dans  une  grande  cave  remplie  de  fragments  hébreux.  Quand  un  manus- 
crit commençait  à  devenir  vieux  ou  usé,  on  le  jetait  dans  cette  cave.  Le 
grand  rabbin  d'Egypte  accueillit  fort  bien  Mrs.  Dewis  et  Gibson  et  il  fit  cadeau 
auDr  Schechter  des  fragments  contenus  dans  la  cave.  Ils  ont  été  transportés 
à  Cambridge  dans  la  bibliothèque  de  l'Université;  et  le  Dr  Schechter  s'est 
donné  la  mission  de  les  mettre  en  ordre.  Déjà  il  a  pu  retrouver  quelques 
lettres  de  Maimonides  écrites  en  caractères  hébreux  quoique  en  arabe, 
quelques  fragments  delà  version  grecque  de  l'Ancien  Testament  d'Aquila, 
quelques  documents  intéressant  l'histoire  juive  du  moyen  âge,  enfin  plu- 
sieurs feuilles  du  texte  hébreu  de  l'Ecclésiastique.  —  Cette  dernière  dé- 
couverte a  été  annoncée  dans  le  Times,  du  1er  juillet  et  du  3  août  dernier; 
Mrs.  Lewis  nous  annonce  la  publication  de  ces  fragments  pour  la  fin  de  cette 
année  :  voilà  une  bonne  nouvelle. 

Après  le  départ  du  Dr  Schechter  pour  l'Angleterre,  les  deux  intrépides 
voyageuses  résolurent  de  faire  une  quatrième  visite  au  Sinaï. 


492  REVUE    DE    L'ORIENT    CHRÉTIEN. 

Durant  leur  séjour  au  couvent  elles  essayèrent  de  nouveau  de  déchiffrer 
les  textes  qui  n'avaient  pu  être  lus  dans  le  palimpseste,  mais  malgré  leurs 
efforts  le  succès  fut  peu  considérable  ;  le  résultat  en  a  été  publié  dans 
VExpositor  du  1er  août. 

Leurs  efforts  portèrent  ensuite  sur  un  Lectionnaire  palestinien,  qui  déjà 
en  1893  avait  été  spécialement  étudié.  Deux  manuscrits  de  ce  même  texte 
ont  été  découverts  dans  la  bibliothèque  du  Sinaï  :  ils  sont  écrits  dans  le 
dialecte  particulier  du  fameux  Evangeliarium  Hiero sol 'ymitanum  de  la  Bi- 
bliothèque du  Vatican. 

Elles  employèrent  également  leur  séjour  à  l'étude  de  quelques  autres 
manuscrits. 

Le  récit  de  voyage  que  nous  venons  ainsi  de  parcourir  est  parse- 
mé d'anecdotes  spirituellement  contées  :  il  contient  tous  les  renseigne- 
ments pratiques  que  l'on  peut  désirer  pour  organiser  un  voyage  au  Sinaï; 
désormais  il  devra  nécessairement  être  consulté  par  tous  ceux  qui  entre- 
prendront ce  voyage.  Des  reproductions  de  photographies,  représentant 
principalement  le  couvent  du  Mont  Sinaï,  en  augmentent  encore  l'in- 
térêt. 

Nous  serait-il  permis  d'exprimer  un  vœu?  Mrs.  Levis  nous  explique  en 
détail  la  peine  qu'elle  a  prise  pour  photographier  avec  des  plaques  et 
des  films  ordinaires  les  manuscrits  du  Sinaï.  Si  Mrss.  Levis  et  Gibson  pou- 
vaient entreprendre  un  nouveau  voyage  au  Sinaï.  pourquoi  ne  se  serviraient- 
elles  pas  du  moyen  que  nous  avons  maintenant  pour  reproduire  rapidement 
et  sûrement  un  manuscrit?  avec  un  prisme  à  réflexion  totale  devant  l'ob- 
jectif et  du  simple  papier  au  bromure  d'argent  on  obtient  un  résultat 
beaucoup  plus  rapide  et  souvent  meilleur.  Les  800  photographies  si  péni- 
blement faites  par  Mrss.  Lewis  et  Gibson  pendant  l'espace  d'un  mois  tout  en- 
tier pourraient  être  faites  facilement  en  deux  jours.  On  aurait  ainsi  bientôt  en 
Europe  une  reproduction  fidèle  de  la  plupart  des  manuscrits  importants  de 
la  Bibliothèque  du  Sinaï  signalés  par  Mrs.  Agnès  Lewis  dans  le  Catalogue 
qu'elle  en  a  elle-même  publié  en  1894. 

R.    Graffin. 


Cuvîntarï  bisericesci  de  Massillon,  episcop  de  Clermont  si  membru  al 

Académie!  franceze.    Din  originalul   francez  traduse  prin  Ioan  Gent, 

paroch  gr.  cat.  in  Haieù,  etc,  tom.  I. 
Instilutiunile  calvinescï   in  biserica  românescâ  din  Ardel,  fasele  lor  în 

trecut  si  valdrea  în  présente.  Studiu   istori'co-canonic  de  D1'  Alesandru 

Grama.  8°;  xvi+470p. 
Cestiunï  din  dreptul  si  istoria  biserice)  romùnesci  unité,  studiu  apologetic 

din  incidentul   invectivelor  «  Gazeteï  Transilvanieï  »  si  a  dluï  Nicolau 

Densusan  asupraMitropolituluï  Vancea  si  a  bisericei  unité,  2vom.  in-8°  ; 

272+400  p. 
Jelrfa  crestnlor.  Comentar  al  liturgiilor  bisericiï  greceseï,  compus  de  D1' 

Victor  Szmigelski,  tom.    I.  Introdueere  dogmatica.  Blas,  Tipogr.  semi- 

nariuluï  archidiecesan  ;  1897.  In-8:  230  p. 


BIBLIOGRAPHIE.  493 

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Xiou  lz\  to'j  àrrc/.ou,  xavovwou  /.a\  Sixovot/.tzou  Stxafou,  à-ô  toj  ïtou;  1800  u.iypi 
toù  1896  [j.£ià  ar]^EiwdEwv,  Orb  Mc/oàp.  T.  03oro/.à ,  Constantinople,  imp.  du 
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Victor-Bernardin  de  Rouen  (Le P.).  Histoire  universelle  des  Missions  fran- 
ciscaines d'après  le  T.  R.  P.  Marcellin  de  Civezza.  Ouvrage  traduit  de 
l'italien  et  disposé  sur  un  plan  nouveau.  Tome  I.  Asie  :  Tartarie.  Paris, 
Tolra,  1898.  In-8°,  405  pages 


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F.  Charmetant 


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sites  de  Syrie,  d'Egypte  et  d'Arménie.  —  Le  schisme  grec.  —  Les  Slaves.  —  Le  Concile 
de  Florence.  —  Le  Patriarcat  de  Constantinople  et  ses  démembrements.  —  Les  Russes. 
—  Les  Slaves  du  Sud.  —  Les  Roumains  et  les  Hellènes.  —  Les  chrétientés  orientales 
d'Asie.  — Les  Abyssins  et  les  Coptes.  —  La  France  protectrice  de  l'Église  dans  le  Levant. 

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Typographie  Fimiiu-Didot  et  C'\  —  Paris. 


4180  TC   8081 

4-20-00    32180      XL 


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